‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 41 sur 90 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

ARGUMENT

Les Espagnols ne peuvent atleguer les raisons des Grecs ny des Romains pour justifier leurs conquestes; leur ambition et leur avarice manquent de prétexte. Aveu de leurs bonnes qualités, de la noblesse de leur ame, de la force de leur courage, de l'amour qu'ils portent à leur patrie, de Taffaction qu'ils ont au service de leur Prince, de leur abstinence et de leur sobriété. En revenche leur orgueil est insupportable, et le mesp ris qu'ils font de toutes les nations. Leur procédé quand ils se raeslent des querelles de leurs voisins, leur opiniastreté à bien espérer, à s^obstiner contre les mauvais succez, particulièrement dans les occurrences dltalie, dont il s'agit maintenant.

Qu'y a-t'il de semblable, ô Dieu immortel, en Testât présent des affaires de TËurope? Qu'y a-t'il en la cause des

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Conquérants de ce siècle qu*vn bon Payen puisse soustenir, et qu'vn vray fidèle ose excuser? le voy bien qu'il faut pour la seconde fois attaquer la Tyrannie ; qu'il faut la poursuivre jusques dans le lieu de sa retraite, jusques dans le cœur de ses Subjets, et voir si la nation est plus innocente que le conseil : Les Allemands sont-ils aux Espagnols ce que les Perses estoient aux Grecs? Ont-ils couru depuis peu la Galice, ou l'Arragon? Ont-ils pillé les Eglises de Madrid? Ontils demandé des esclaves de Castille? De plus, quel droit ont les Castillans sur le Hontferrat? Prennent-ils les peuples qui habitent la rive du Pau pour des Sauvages? Veulent-ils civiliser les Italiens, qui tiennent eschole de gentillesse et de galanterie, et chez lesquels il y a long-temps que toutes les nouveautez de deçà sont vieilles?

Ils ne peuvent se servir de ces prétextes, ny employer les couleurs des Grecs, pour couvrir leur ambition, et la teindre de quelque apparence de vertu. Il n'y a que le désir d'estre maistres chez autruy, qui les oblige de sortir de leur maison, et cette malheureuse fantaisie de Monarchie, qu'on leur a mise dans la teste, qui les fait entreprendre dessein .sur dessein, et courir au moindre bruit qu'ils entendent. Au milieu de la paix ils ont Fesprit armé, et la volonté séditieuse, et lors qu'on pense qu'ils se reposent, ils estudient les moyens de remuer. Les raisons d'Estat les tourmentent jour et nuit. Ils ne sont maigres ny malades que de cela, et leur jaunisse perpétuelle est le signe extérieur, et vne impression violente de la convoitise de régner qui les brusle et les consume au dedans. Gonzalve de Gordouë, et le Duc d'Albe sont bien morts, mais leurs conseils et leurs enseignements vivent encore : Ils dressent encore des embusches à la franchise et à la crédulité : Ils oppriment encore les Princes : Ils font encore la guerre à la liberté des Peuples. Les enfans ne dégénèrent point de leurs Pères. Ils sont aussi subtils interprètes de leurs Traitez : Ils sont aussi peu scru-

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puleux en^ robservation de la F&y publique : Ils vsent de la Religion de la mesme sorte qu'ils en ont vsé : Ils jurent aussi hardiment sur les Evangiles et sur tes- Autefe tout ce qu'ils ont résolu de ne pas tenir.

Il faut pourtant rendre vn entier tesmoignageà la vérité, et estre équitable, voire mesme^à Tinjustice. Ce n'est pas vn peuple qui vaille peu. Il est ï'ecommandâble pour beaucoup de bonnes qualitez, et ses viejes mesmes sont spécieux et ont de l'éclat. L'oysiveté, qu'on punissoit à Athènes, est honorée en Espagne, qui demeure déserte en plusieurs endroits à faute de mains qui la veuillent cultiver. En ce pays-là les Artisans oùt honte de leur mestier. Ils Texercent en cachette, comme vue chose défendue, et paroissent en public l'espée au costé. Ils s'estiment tous Gentils-hommes ; Us parlent tous en courtisans et en Conseillers d'Estat ; le moindre Bourgeois a les mesmes pensées que le Gonnestable de CastiUe.

lamais ils ne se plaignent de la misère de leur condition, à cause qu'Us croyent tous avoir part à la grandeur de leur Maistre. Il n'y en a point qui se tienne pauvre quand il songe aux mines des Indes, et qui ne cherche dans la félicité publique le contentement qu'il ne peut pas trouver dans sa fortune parrticuliere. Plust à Dieu que nous fussions aussi bons François qu'ils sont bons Espagnols, et que nous aimassions nostre Patrie avec autant de passion qu'ils aiment la leur. Ne vous imaginez pas que comme nous ils décrient les affaires de leur Prince, et publient des nouvelles qui ne sont pas favorables à leur Party. Au contraire, s'il leur arrive le moindre bon succez, ils l'augmentent, ils l'amplifient, ils le font imprimer en toutes les langues ; Et s'il leur survient quelque malheur, ils l'excusent, ils le diminuent, ils le déguisent, ils le couvrent de leur silence, et le cachent sous leur bonne mine. Vous voyez qu'ils font des triomphes de la prise^d'vne bicoque, et ne paroissent point affligez de la perte de leurs Flottes et de leurs années. Comme ils sçavent

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donner réputation aux petites choses, et faire vaioir les médiocres prosperitez, ils sça vent aussi tesmojgtier de Tindif* ference dans les plus grandes douleurs, et supporter fièrement et avec dédain les plus cruels outrages de la Fortune.

Leur fidélité ne commence pas d'aujoard'huy à estre connue. Elle a esté louée par le tesmoignage de l'Antiquité, et on a escrit d'eux, qm les tourments n'estoient pas capables de leur arracher de la bouche le secret de leurs maistres et de leurs amis. Cet esclave est assez célèbre, qui, après avoir vengé son bien-faiteur, se mist à rire lors qu'on Teust appliqué à la question, et par vne joye tranquille se mocqua des bourreaux et de toutes les inventions de la cruauté. Mais quelle réputation sçauroit égaler la vertu de Flexio, et quelle mention si honorable en peut faire l'Histoire, qui ne soit au dessous de son mérite? Le Roy Sanchez, à qui son frère Alphonse faisoit la guerre, Tavoit mis dans Conimbre pour la défendre. Ce fidèle serviteur, après s'estre nourry long-temps de cuir et d'vrine, et avoir supporté constamment toutes les incommoditéz du siège, ne voulust jamais se rendre, ny mettre la ville en la puissance d'Alphonse, quoy que son frère Sanchez fust mort. Il ne se fia point à tout ce qu'on luy pust dire là-dessus, et contiaua en cette vertueuse incrédulité, jusqu'à ce qu'il luy fust permis d'aller à Tolède,- où avoit esté enterré son maistre, le tombeau duquel ayant esté ouvert, il luy mist les clefs de la place entre les mains.

Pour leur abstinence et leur sobriété, elles ne sont pas croyables. Toute herbe leur sert de viande ; tout suc leur tient lieu d'huile ; toute liqueur leur est vin. Aussi ne voiton gueres parmy eux de personnes pesantes et matérielles. En vn Suisse il y auroit dequoy faire trois Espagnols. Leur ame ne nage point dans le sang, et n^est point suffoquée par la chair et par la graisse de leur corps. Ils se contentent tousjours d'vne fort légère nourriture. Du temps de Pline, leurs plus délicieux entremets estoient des glands rostis dans les

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cendres. Maintenant avec vne rave et vn bouquet de fenouil ils sont deux fois vingt-quatre heures en faction. Ils meurent de faim, et commandent à ceux qui font bonne chère.

Voila certes qui mérite d*estre estimé. Mais quel moyen de supporter cet orgueil, avec lequel ils viennent au monde? ce second péché originel, dans lequel ils sont conceûs; cette propriété essentielle par laquelle ils sont Espagnols, comme hommes par la raison. Us condamnent généralement tout ce qui n*est pas de leur pays ; Ils ne croyent pas que hors de là il y ait rien de beau, de vaillant, ny de Catholique. Ils regardent les autres Peuples avec pitié ; Et bien que l'Espagne soit mère de peu d'enfants, et qu'elle adopte des Walons, des Allemands, et des Italiens, dont elle remplit d'ordinaire ses Armées ; Neantmoins ils ne laissent pas de mespriser ces nations, par lesquelles ils sont redoutables, et de nommer Veillaques ceux qui les font vaincre et dominer. N'y a-t'il pas plaisir de leur ouïr dire quelquefois que leur Armée est de trente mille hommes, et de cinq mille soldats, c'est à dire de trente mille Estrangers et de cinq mille Espagnols, et de voir renouveller à ces Glorieux la vanité des Princes Romains, qui faisoient aussi différence entre leurs Gonfederez et leurs soldats, et ne communiquoient point cette dernière qualité aux Auxiliaires, quMls menoienl à la guerre avec eux?

Ils sont certes plus véritablement que n'estoient les Romains, les Brigands de toutes les Terres, et les Pirates de toutes les Mers. Leur ambition ne s'est pas contentée de la possession des choses visibles : Elle a esté chercher vn monde inconnu ; elle a quasi pénétré jusqu'à vne nouvelle Nature : Et s'ils estoient asseurez que ces grandes taches, qui paroissent dans le corps de la Lune, fussent des Provinces et des Royaumes, comme Ta voulu persuader Galilée, ils voudroient trouver vn chemin pour y aller. Mais mocquonsnous de l'extravagance de leurs desseins, quand ils ne sont

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qu*extravagans et ridicules. Ne parlons pas mesme des affaires éloignées, encore que la lustice vniverselle s'estende partout, et lie tous les hommes ensemble. Laissons Finterest de la commune humanité, pour prendre le nostre particulier. Plaignons nous des maux de TËurope, et ne nous amusons pas à raconter THistoire des Indes.

Les Roys, ce semble, leur font tort d'eslre Souverains, et les Estais populaires les offensent d'estre libres. Tant qu'ils auront vn voisin, ils ne manqueront jamais de querelle. De gré ou de force il faut qu'ils entrent en toutes les affaires des Princes. Estant venus comme Arbitres ils se portent incontinent pour Ennemys. Ils changent les offices qu'ils promettoient en de mauvais droits qu'ils allèguent, et de fausses debtes qu'ils demandent, et si deux Goncurrens prétendent à vne mesme chose, le tempérament qu'ils trouvent pour les contenter, est de la prendre pour eux. De cette sorte ils accommodent les différents, et mettent les parties hors d'interest. Us ont joiié de ces jeux en Allemagne ; ils voudroient les continuer en Italie ; ils ont de l'estoffe toute preste pour travailler encore ailleurs, et quoy que leurs entreprises aillent quelquefois assez lentement, et que les succez ne suivent pas de prés les resolutions, on voit tousjours neantmoins en eux vne estrange obstination à bien espérer. Ils ne sont plus devant Gazai, mais si je ne me trompe, ils ne demeureront gueres à y revenir. Il ne se rebutent ny par les longueurs, ny par les difficultez des choses : Ge qu'ils n'ont pu faire aujourd'huy, ils s'imaginent qu'ils le feront demain : S'ils se sont abusez au terme, ils croyent estre asseurez de l'événement. Desja ils délibèrent de l'ordre qu'il faudra es* tablir aux affaires de la paix, après la victoire : Desja ils destinent des Gouverneurs pour les places qu'ils n'assiégeront que Tannée prochaine, et pensent si insolemment de Tadvenir, que peu s'en faut qu'ils n'assignent leurs créanciers sur la prise de Venise. Et certainement si Dieu n'avoit mis en

ce Royaume des barrières à la violence, et vne franchise à la foiblesse; si la France n'estoit le commun pays des Estrangers affligez, et si nos armes n'estoient les armes défensives de la Chrestienié, je ne doute point qu'ils n'achevassent tost ou tard les eojiquestes qu'ils ont commencées, et n'emportassent à la fin l'entière couronne d'Italie, à laquelle ils ont donné tant d'atteintes.

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