CHAPITRE XXX
ARGtJMENt.
Exhortation à lllalie de se préparer à recevoir son Libérateur. Le successeur vray et légitime de ceux qui ont chastié ses Tyrans, qui l'ont affranchie de la domination des Lombards^ qui ont remis les souverains Pon> tifes en leur Siège. 11 la peut guérir, pourveu qu'elle s'ayde vn peu et qtt^eUe ait le courage de se servir de ses remèdes. Considérations tant de nécessité que d'honneur, qui la doivent obliger à ne pas perdre l'occasion que le Prince luy présente, et à preferef la guerre à la servitude. La Seigneurie de Venise donnera ^exemple de bien faire aux autres Ëstats, &i agira avec autant de force que de prudence. Le Saint Pei'e ne sera pas coiilraîre à la bonne cause et favorisera ce que le Prince veut exécuter, t^our les autres Souverains, ils ne doivetit point marchander à se déclarer. Il faut que tout le monde se rallie contre le commun ennemy | qu'en vne si pressante nécessité les dathoUques ne fassent point de scrupule de se Joindre aux Pi^testans; Ils le peuvent faire en saine conscience.
Toutësfois qlie les Italiens se rasseui*ent, s'ils sont effi-ayei. Qu'ils conçoivent vne ferme espérance du jour de leur salut
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qui s approche : Qu'ils se préparent à recevoir la bonne fortune, qui les va trouver. 11 y a encore de la race de ceux qui ont chastié leurs Tyrans; De ceux qui ont nettoyé leurs Provinces des diverses Pestes qui les afiligeoient; De ceux qui ont ruiné TEmpire des Lombards en Italie, et remis les Souverains. Pontifes en leur Siège. Le successeur de Charles le Grand est en. vie, qui ne demande'que leur consentement pour leur ester le joug de dessus la teste : qui tend la main aux Potentats qui sont tombez de leur Tbrosne; qui se sent offensé en quelque lieu qu'on offense la lustice, et porte ses soins et ses pensées par tout où il y a des gens de bien qui souffrent et.des foibles qui gémissent.
Hais qu'ils considèrent aussi, s'il leur plaist, que tout seul il ne peut pas faire toutes choses, et qu'en vain il a la puis^ sance de les guérir, s'ils n'ont pas le courage de se servir de ses remèdes, et s'ils chérissent leur maladie. Dieu qui nous a faits sans nous ne nous sauve pas sans nous. 11 veut que nous contribuions de nostre part à nostre salut, et que nous soyons cooperateurs avec luy : 11 veut que nous travaillions à son ouvrage, et que nous soyons les Artisans de la besongne dont il est TEntrepreneur.
À quoy songent donc aujourd'huy les Spéculatifs au pays de Machiavel et de Tacite? Que prétendent de devenir les Princes et les peuples qui nous veulent regarder faire les bt*as croisez? Si on ne tient ce qu'on a promis, pensent-ils estre spectateurs oisifs et immobiles d'vne action dont le succez leur est commun par vue conséquence inévitable? Croyent-ils que cette affaire leur soit indifférente, parce que les premières peines et les premiers dangers en semblent particulièrement appartenir à M. de Mantouë? Ne craign^tils point que la contagion du mal passe jusqu*à eux> et que la ruiûe des autres, attire la leur? Ne sçavent-ils pas que nous recevons tous les coups qu'on donne à nostre Patrie^ et qiie toutes ses blessures sont nostres? Qu'on nous desarme
en despoilillànt nos Alliez, et qu'on affoiblit nos villes eu prenant celles de nos Voisins? Quel fatal et misérable assoupissement est celui-là? N'ont-ils point d*yeux pour voir les flambeaux qui viennent de brusler TÂllemagne? le bruit qu'a fait la cheute du Palatin n'est-il point capable de les esveiller? Dira-t'on des Italiens ce qu'on disoit dçs Peuples d'Asie, que pour hommes libres ils ne valoient rien, mais que c'estoient d'exceliens Esclaves, et qu'ils supportoient vne Tyrannie insupportable à faute de ne sçavoir pas dire NON, et de ne pouvoir prononcer fermement cette syllabe?
A cause qu'ils ne sont pas encore opprimez, et qu'on les reserve pour le dernier acte de la Tragédie, ils croyent estre en seureté ; A cause que le venin ne leur a pas encore gagné le cœur, et que la mort ne les presse pas, ils s'imaginent qu'ils se portent bien ; Et pource que l'Espagnol n'est pas encore devant leurs Villes avec ses troupes, ils jurent qu'il ne songe pas à eux. Et neantmoins si quelqu'un de leurs Citoyens faisoit ropvision d'vne grande quantité de pierres, de beaucoup de bois, de chaux, de sable, et d'autres semblables matériaux, et qu'à mesme temps il dressast vne place en vne belle assiette pour les employer, ils diroient sans doute qu'il bastit, et qu'il édifie vn Palais, quoy qu'ils ne vissent point les fondemens posez, ny les murailles élevées. Pourquoy donc ne diront-ils pas que l'Espagnol, qui amasse ses préparatifs de si longue main pour les attaquer, j'entends ses meilleurs et plus chers amis, leur fait la guerre dés à présent, combien qu'il ne les ait point encore assiégez, et qu'il ne leur ait pas livré bataille? Pourquoy ne se mettront-ils de bonne heure en estât de se défendre, veù que s'ils souffrent qu'il conduise son œuvre jusque au faiste, il ne sera plus en leur puissance de s'y opposer?
Puis que toutes ses paix sont trompeuses et déguisées ; puis que son amitié est superbe et violente; puis que sescomplimens ne prient pas, mais qu'ils commandent et qu'ils
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contraignent ; puis qu'il est impossible de vivre avec luy en bonne intelligence et en liberté, il faut de nécessité qu'ils choisissent de deux choses l'vne, ou d'estre ses Subjets, ou d'eslre ses Ennemys, et qu'ils regardent lequel ils aiment le mieux, ou de la servitude, ou de la guerre.
Les choses ne sont pas tellement altérées en leur pays, que la Nature n'y ait conservé quelque reste de bonne semence. Elle peut encore susciter des âmes fortes et courageuses de cet ancien principe de valeur, qui n'est pas esteint, et démesler quelques gouttes de sang purement Romain et Italien d'avec la masse corrompue. 11 n'est pas que quelquefois ils ne se souviennent qu'ils sont les enfans des Seigneurs de rVnivers, et que leurs pères ont triomphé particulièrement de l'Espagne. Il n'est pas qu'y ayant encore parmy eux tant de Césars, de Pompées, de Scipions, et de Camilles, ils n'ayent honte de porter ces grands noms, et d'obeïr cependant à vn Dom Fernand, ou à vn Dom Pedre.
Il est certes bien honteux que de toutes les délibérations de Naples et de Milan il faille attendre la resolution de Madrid, et que les Italiens demeurent tousjours au plus bas estage de la Servitude, où les valets sans voir jamais le visage de leurs maistres obéissent à d'autres valets. Il est bien honteux qu'ils employent à flatter les Tyrans T^loquence dont ils se devroient servir à exciter les peuples au recouvrement de leur liberté. Il est bien honteux qu'ils ne soient habiles ny vaillans que pour autruy, et que leur esprit et leur courage ne travaillent que pour affermir la Domination qui les opprime. S'ils font de bonnes actions en Allemagne et aux Pays bas; S'ils reviennent de la guerre chargez de despotiilles, et pleins de réputation, c'est la gloire des Espagnols et non pas la leur. Par là ils n'acquièrent point des Subjets, mais des compagnons de servitude ; ils ne font pas meilleure la fortune de leur pays, mais ils rendent la puissance de l'Estranger plus redoutable ; leurs chaisnes deviennent 1 10
plus luisantes et plus fortes, et non pas plus lasches ny plus légères. Fespere qu'ils feront quelques refleiions là dessus, et que je n'auray pas perdu tout ce que j>ay dit. Peut-estre que la vertu que Ton croft morte n'est qu'endormie ; peutestre que les malades se remettront, et que le cœur reviendra aux évanouis.
La Seigneurie de Venise jettera sans doute les yeux sur le Décret de celle d'Athènes, qui n'estoit pas appuyée par vn Roy de France, quand elle déclara la guerre au Roy Philippe. Elle donnera de la pointe à sa prudence, et armera les bons conseils, de peur que la fureur ne soit plus forte que la Raison. Elle accompagnera plus que jamais de courage et de générosité cette excellente sagesse, dont elle fait des leçons à toute TEurope. Elle considérera qu'estant née et ayant crû dans le giron de la Liberté et se disant Reyne de la Mer, il seroit bien vilain que sur sa vieillesse elle changeast de condition, et qu'en terre ferme elle quittast son Sceptre et son Diadème. Elle se représentera que son incomparable demeure, qui semble estre plustost vn miracle et vn exemple de la puissance divine, qu'vn ouvrage de la main des hommes; son somptueux Arcenal, son superbe port, et ses magnifiques Rastimens, ne sont pas des fruits de la peur et de la paresse de ses aucestres ; mais des effets de leurs travaux, de leurs sueurs, et de leur constance *, et que toutes ces illustres marques ne peuvent estre conservées que par les moyens qu'elles ont esté acquises.
Le Saint Père a l'ame trop noble et tfop relevée pour rien faire de bas en cette occasion. La parfaite cobnoissance des choises divines et humaines que les rebelles mespies de l'E* glise admirent en luy ; le commerce qu'il a avec les ancietis Romains, dont les escrits tie tespirent que Liberté et amour de la Patrie; le séjour qu'il a fait en France) où il a eu de très paHiculiereà Cbhferences avec le Roy Heûry le Graûd, et est entré bieti aVant dans son esprit et dans ses penséeâ :
Finalement cette mine digne de l'Empire, qui monstre je ne sçay quoy de plus qu'humain, et ce visage qui jette des rayons de Majesté sur tous ceux qui le regardent, ne signifient rien de timide, ny de foible, et ne nous peuvent donner que de bons présages et de belles espérances. Il prendra la peine de se remettre en mémoire que sa dignité a esté plus respectée par Attila que par Charles, et que la seule présence de Léon desarmé arresta le Fléau de Dieu, et le chassa d'Italie; là où ce prince dévot et religieux, après trois Traitez de Paix dont il endormit Clément septiesme, le retint prisonnier contre tout droit divin et humain, et sac* cagea Rome par les mains des Hérétiques. Il verra dans l'Histoire de ses Prédécesseurs, que pour vn moindre danger que celuy qui le menace, ils ont fait autrefois Vne guerre saincte contre Mainfroy, comme contre le Sultan, et quVne autre fois ils ont lasché la Croisade contre les Colonnes, de la mesme sorte que contre les Infidèles.
Mais s'il veut estre meilleur mesnager de ses foudres, et vser plus modérément de sa puissance; Si pour certains respects, if ne peut embrasser ouvertemjent la cause commune, ny assister de ses armes les Princes intéressez, je m'asseure pour le moins qu'il les favorisera de son inclination, de ses vœux et de ses souhaits, et qu'il bénira leurs affaires secrètement. Ef puis que nous avons opinion qu'vn amy ou vn maistre qui nous voit joiier, encore qu'il ne die mot et qu'il ne parle point sur le jeu, ne laisse pas de nous ayder et de porter malheur à nostre Adversaire; Ils s'enhardiront ainsi en quelque façon de la bonne volonté du Pape, quoy que non publique ny déclarée, et prendront courage des signes qu'il leur fera, s'ils ne peuvent se prévaloir de ses forces.
Pour les autres Princes inférieurs, dont le repos n'est pas fondé sur la Saincteté de la Religion, et qui comme luy ne peuvent pas commander au Monde dans vne Chaire; Il est nécessaire qu'ils se remuent tout de bon pour le recouvre-
ment ou pour la conservation de leurs Couronnes, et qu'ils entrent dans le dessein qu'a le Roy de les restablLr s'ils sont dépossédez, ou de les maintenir si on les menace. Il est nécessaire qu'on leur crie à haute voix que la Liberté ne se défend point par la crainte , et qu'on ne repousse pas la violence avec la mollesse. Il est besoin qu'en cette occasion ritalie, l'Allemagne , et l'Angleterre, les Catholiques, les Protestans et les Arminiens se rallient contre leur commun ennemy, contre celuy qui n'attaque point les Hérétiques par zèle de Religion, mais par interest d'Estat, et qui ne les veut point, comme Sainct Paul les Infidèles, mais qui veut les choses qui sont à eux.
Vn Stoïque et vn Epicurien, c'est à dire deux hommes qui faisoient profession dVne Philosophie toute contraire, et qui estoient de deux Sectes ennemies, s'accordèrent quand il fust question de délivrer leur Patrie de servitude, mirent leurs opinions à part pour joindre ensemble leurs interests. Vne personne qui se noyé se prend indifféremment à tout ce qu'elle rencontre, fust-ce vne espée nuë ou vn fer ardent. La Nécessité divise les frères et vnit les Estrangers. Elle accorde le Chrestien avec le Turc contre le Chrestien ; Elle excuse et justifie tous ce qu'elle fait. La loy de Dieu n'a point abrogé les Loix naturelles. La conservation de soy-mesme est le plus pressant, sinonJe plus légitime de tous les devoirs. Dans vn extrême péril, on ne regarde pas de si prés à la bienséance, et ce n'est pas pécher que de se défendre de la main gauche.
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