CHAPITRE XXXI
ARGUMENT
On demeure d'accord du bon droit et de la justice de la cause : Il faut voir la facilité des moyens et de la possibilité du succez. La Tyrannie est insupportable, mais elle n'est pas invincible. 11 y a cinquante ans que les Hollandois le monstrent à toute TEurope. C*est vn grand corps incommode et maladroit, qui ne se remue qu'avec peine, qui a ses infirmitez et ses playes. 11 a vaincu les Allemands par eux-mesmes. Il a divisé l'Allemagne, laquelle sera libre si tost qu'elle se voudra réunir. Le Uoy de Suéde viendra au secours de ses voisins. Le Roy d'Angleterre aura pitié de son beaû-frere et de ses ncpveux. Lq Dieu des vengeances fera raison à l'innocence affligée, escoulera la clameur des nations qu'on opprime, ne souffrira plus qu'on se serve de son nom pour tromper le monde.
Le scrupule de conscience ne doit donc point servir de prétexte à la lascheté. Nos Princes ont du Droit et de la lustice de reste, et des forces mesme suffisamment, pourveu qu'ils ne manquent poit de resolution ny de courage. Le Monstre dont nous avons veû la figure, est véritablement cruel et farouche, mais U n*est pas pourtant invincible. 11 a vn grand corps, mais ce corps est fait de parties coupées, et tient plus par des attaches que par des nerfs. Il a beaucoup de membres, mais ils ne sont ny bien proportionnez ny bien joints. Les bras ne peuvent atteindre à la teste : Testomach est nud, quand les extremitez sont couvertes; et
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s'il se remue de quelque costé, il laisse tout le reste sans mouvement. Ainsi la plus part du temps il reçoit autant de coups qu'il en donne ; Il est aussi fameux par ses pertes que par ses victoires.
Regardez vne poignée de gens, qui le brave et le bat ordinairement, et que Dieu luy a mis en teste pour humilier son orgueil et son insolence. Regardez vn petit marais, qui résiste à tous ses royaumes, et à toutes ses forces ; Considérez vne puissance qui flotte tousjours, et dépend en partie du vent et dé la tempeste, qui tient bon neantmoins contre sa formidable Monarchie. Ces Pescheurs, qu'il mesprisoit si fort au commencement, ont mis dans leurs filets ses villes et ses Provinces ; luy ont enlevé des flottes et des conquestes, et partagent presque tous les ans avec luy le revenu de ses Indes. Ne sont-ce pas les choses foibles de ce Monde, que Dieu a esleuës pour confondre les fortes? N'est-ce pas le grain de sable, dont il bride la fureur de FOcean? Ne vous souvient-il pas de la petite pierre qui renversa la grande statue?
Âpres quarante ans de guerre, TEspagnol est encore à recommencer en ce pays-là. Tout ce qu'il y fait n'est que de consommer ses hommes, de jetter ses millions dans la mer, et de s'efforcer à ne rien faire. Les avantages mesmes dont il se vante, sont des victoires si chèrement achetées, qu'il eust esté ruiné s'il en eust eu beaucoup de pareilles. Pour ses pertes, elles ont esté notables et ordinaires, et il en sentira quelques-vnes encore long-temps. On voit à la Haye vne grande Sale toute tapissée de ses drapeaux, dans laquelle les Estats firent festin au Marquis de Spinola, quand de Capitaine General il devint Ambassadeur pour \eut demander la paix, et que le Conseil Eternel reconnust ses Subjets pour Souverains, et les envoya flatter, après les avoir menacez inutilement. Le Prince qui commande aujourd'huy à leurs Armées, pourra bien tapisser vne autre Sale de la mesme sorte, pour-
veu qu'il vieillisse, et que la guerre continue. Il n'est pas moins sçavant en son mestier que le feu Prince Maurice son frère : Il n'est pas moins amateur de la Liberté; II n'est pas meilleur amy de nos Conquerans, et je pense qu'il ne les traitera pas avec plus de courtoisie ny plus de respect.
Il est vray pourtant que les succez d'Allemagne leur haussent le cœur, et que leurs affaires y paroissent fort bien establies, Mai.s ne nous estonnons pas pour cela. Ce qui fait le plus de rumeur, et qui a le plus de lustre, n'est pas tousjours lo plusasseuré. Encore y a-fil de quoy leur donner de (a peine où ils pensent estre si bien establis. Et qui ne sçait que si l'Allemagne qu'ils ont divisée, se veut reiinir, et si les Allemands se lassent de prester leurs mains et leur sang à leur ennemy pour asservir leur patrie , tous les Trophées qu'il a érigez chez eux, tomberont incontinent en pièces, et vne prospérité de dix ans reviendra à rien? Souvent le Vaincu a mis en hazard le Victorieux, et d'un bout d'espée on a tué celuy à qui on avoit demandé la vie. Des commencemens formidables ont eu souvent des fins ridicules ; et vne puissance destinée à conquérir des Royaumes, s*est venue briser contre vn peu de terre. Souvent ceux qui ont fait la loy aux autres ont esté les plus proches du péril; et le Peuple Souverain de rVnivers dans vne guerre dont la conclusion luy fut heureuse, fut réduit à telle extrémité de malheur, qu^il ne luy restoit plus d'espérance qu'au Gapitole assiégé, et en Camille banny. L'oppression n'oste point la vertu aux personnes libres ; elle irrite seulement leur courage, et aiguise la vaillance par la douleur. Elle est cause quelquefois dVne plus grande et d'vne plus asseurée liberté, et fait qu'après le recouvrement des choses perdues, on conserve avec obstination ce qu'on possedoit auparavant avec négligence.
Il ne faut pas tousjours estre crédule à sa première joye, ny se fier à l'apparence des affaires. Il y a de mauvais gains, et des acquisitions ruineuses. Et comme un marchand qui
auroit chargé son vaisseau de quantité de bestes sauvages pour les mener d'Afrique en Europe, seroit mal asseuré au milieu de ses richesses, et pourroit se perdre sur Mer encore qu'il eust les vents favorables ; il me semble de mesme que les Princes, après avoir gagné des batailles et vaincu des Peuples, doivent redouter leurs propres conquestes, et faire estât qu'il n'y a point de plus dangereux ennemys que des Subjets qui obéissent par force. Les Allemands seront libres toutes les fois qu'il leur plaira de rompre leurs fers. La division cessant parmy eux, la puissance de l'Espagnol cesse en leur pays, et le mesme jour qu'ils s'accorderont, il en sera chassé.
Fay ouï parler de plus d'vn Roy de Suéde, qui peut bien luy tailler de la besongne, et travailler tres-vtilement, si on s'advise de remployer. Son courage n'est pas vue audace aveugle et précipitée, et ce n'est pas vne vaillance de cholere que la sienne. Il sçait faire la guerre avec science, et ne laisse gueres de choses à la discrétion de la Fortune. Il a les mouvemens de l'ame fort élevez, mais il les a fort réguliers et fort justes. Il a vn grand esprit qui est conduit par vn jugement encore plus grand. H possède les Vertus nécessaires, et ne manque pas des agréables. Il meriteroit vu Royaume qui fust plus voisin du Soleil que n'est la Suéde ; et si Pyrrhus qui nomma les Romains Barbares, revenoit aujourd'huy au Monde, il diroit asseurémeni que jamais Grec ne fust plus poly ny plus raisonnable que ce Barbare.
Le Roy d'Angleterre n'abandonnera pas aussi vne Cause dans laquelle, outre les raisons d'Estat qui luy sont communes avec nous, son honneur et sa conscience l'engagent encore plus particulièrement que tout autre. Il aura pitié de sa sœur, de son beau-frere, et de ses nepveux, qui ne sout plus que de tristes et déplorables exemples de Tinstabilité des choses du monde, et qu'on va adjouster aux Adrastes, aux Polynices, aux Hecubes, et aux Antigones des Thea-
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très. Maintenant qu'il est déchargé de cet Importun, qui traversoit tous ses bons desseins, et qui se jouoit si insolemment de son Nom et de sa puissance, en des galanteries pernicieuses à son Estât, estant sage et genei'eux comme il est, il prendra vne resolution digne de son bon sens et de son courage. Il escoutera cette belle Reyne, que le Ciel luy a donnée pleine d'esprit et d'intelligence, afin qu'en vne mesme personne il pust trouver tout ensemble du contentement et de Tayde, et que celle qui possède son amour, et qui est les délices de ses yeux, participast aussi à ses conseils, et fusl la compagne de ses soins. Il suivra ses premières inclinations et ses véritables interests : il ne se départira pas légèrement des anciennes amitiez du feu Roy son père, et se ressouvenant des degousts qu'on luy a donnez, et des niches qu'on lui a faites en Espagne, il se remettra bien avec la France, de laquelle il a esté traité avec toute sorte d'estime et d'affection.
La bonne cause sera encore fortifiée par d'autres appuis, et ne manquera point de suite, ny de Partisans. Outre qu'il est certain que le corps dont on nous fait peur, a ses playes et ses infirmitez qui le travaillent, et qui ne laissent pas d'estre dangereuses, quoy qu'elles soient couvertes de quelque apparence de santé. Et ne doutez pas que la guerre venant à le taster, et à le presser de tous costez, elle ne trouve incontinent ce qu'il a de foible et de douloureux en ses membres, et que sous ce fard et cette peinture de Grandeur qui pipe le Monde, on ne descouvre des parties gastées, et des vlceres peut-estre incurables.
Au pis aller, quand il seroit aussi sain qu'il se monstre grand, et qu'il semble fort : quand véritablement il se seroit r'acquitté de toutes ses pertes, qui luy a respondu de Tadvenir ? S'il a prospéré depuis la mort du feu Roy, c'est à cette heure à son tour d'estre malheureux : S'il s'asseure de la faveur de la Fortune, il se fie aux caresses d'vne Courtisane.
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Il n*y a point d'apparence, que celle qui fait profession' de légèreté devienne constante pour Famour de luy. Mais il y a certes bien apparence, que les gemissemens des Nations qu'on opprime, la clameur des Innocens qu'on persécute, Taffliction des Mères et des Vefves désolées, les violemens, les sacrilèges, et les autres mauvaises suites des mauvaises guerres monteront jusquès au Throsne de Dieu< et attireront sa vengeance sur celuy qui est cause de tant de maux. Il y a bien plus d'apparence que la lustice étemelle luy prépare le chastiment qu'il mérite, que non pas que la Fortune, qui n'ciit qu'vne infidèle, luy garde sa foy.
Si Dieu entend le cry des petits corbeaux qui sont au nid, n'écoutera-t'il point ses Enfans qui le sollicitent, et luy demandent raison du tort qu'on leur fait? Si la voix du sang d'Abel est parvenue jusques à luy, le sang d'vn nombre infiny de Cbrestiens sera-t'il muet, et tombera-t'il à terre sans faire de bruit? Leurs plaintes, leurs imprécations, leurs dernières paroles seront-elles perdues? Seront-ils morts pour la lustice, sans que la lustice recherche leur mort? Le vengeur des parjures et de la Religion violée souffrira-fil tousjours qu'on fasse de la Religion vn instrument de Tyrannie, et qu'on se serve de son nom pour tromper le Monde? S'il compte nos cheveux, n'aura- t'il point d*égard â nos soupirs? ne recueillira-t'il point nos larmes? méprisera-t'il nos prières ?
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