‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 44 sur 90 · CHAPITRE XXXIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIL

ARGUMENT

L'envoy qae Dieu a fait du Boy en cette saisoo est le plus évident s^ gne que nous ayons de la prochaine délivrance de l'Europe. Il n'a pas fait naistre pour néant vn si grand prince. Il ne luy eust pas donné (nnt de mérite. s*il n'eust voulu donner vn Chef à la Chrestienté. Voicy donc le Capitaine gênerai du bon parly, venu pour opérer le salut de la France, de l'Italie et de rAUemagne. Il est deqa après la seconde partie de son ouTrage, et descend des Alpes comme Pépin et non pas comme Hannibal. Ses armes ne doivent donner de jalousie à personne : elles ne comballent que pour conserver. Ce n'est point le Tyran, c'est le Prince. Véritables qualitez du Prince , qui sont estenduês dans les autres parties du discours, et recueillies icy dans la conclusion. D*où l'on peut apprendre combien le tiltre de ce Livre est juste, et que par le Prince l'Autheur a entendu avec raison la première personne de son Siècle, qui ayme mieux régner par le bon exemple que par la force, et avoir sur tous les hommes une supériorité de vertu qu'vne souveraineté de puissance. Si cette personne-li est vn autre que Louis treûesme, Il faut donner vn autre nom i ce Livre.

Non, non, asseulrons-nous que Dieu est pour nous, et que les misefes de la Chrestienté le touclient. Nous en avons vne Inarque, de la certitude de laquelle il n'est pas permis de douter. S'il n*àvoit résolu de secourir puissamment les sietis, il li'âuroit pas envoyé le Roy en cette saison : S'il n'avoit envie de les faire vaincre, il ne leur auroit pas pre^ sente vh si brave Chef : S'il vouloit différer le terme de leur liberté, il auroit différé sa naissance. Certainement il a fait tlaistre cet excellent Prince pour le bien des hommes, «t

dbyGoogk

184 (EUVl^liS DE BALZAC.

pour la félicité de son Siècle. Il Ta donné aux vœux de la France, de Fhalie, et de TAllemagne, qui l'ont demandé ; il ne l'a pu refuser aux nécessitez de son Peuple, qui en avoil besoin.

Le Capitaine gênerai dVne grande Ligue, qui auroit passé la meilleure partie de sa vie dans des Cabinets et dans des lardins, et qui n'auroit veu que des Ballets et des festes, pourroit estre vaincu par la première mauvaise nouvelle ; et l'espérance de ceux qui se reposeroient sur sa capacité, auroit vn fondement fort fragile et fort ruineux. Mais cetluycy est né dans la guerre et dans les Armées : Dés son enfance il a veu des Sièges et des Combats, La Nécessité l'a endurcy de bonne heure à la vertu, et ce qui donne de la peine aux autres, ne luy donnant que de l'exercice, il n'est rien de si haut ny de si difficile que nous ne devions attendre de sa valeur; il n'y a point d'espérances qu'il ne doive surmonter par les effets.

le le dis encore vne fois, il ne tient qu'à luy qu'il ne conquière, et qu'il ne dispute de l'Empire et de la dominalion avec les Ambitieux. Mais il ne veut point s'enrichir des perles publiques ; Il ne veut pas estre coupable de son bonheur ; Il ne désire pas une qualité, qui seroit funeste à toute l'Europe. Qu'on ne prenne point d'ombrage de ses desseins, et que ses armes ne donnent de jalousie à personne. Il a consacré ses mains à TEternel, et à la protection de la lustice. Ses armes ne défendent que les bonnes Causes ; Elles apportent le repos .et la seureté aux Peuples, et leur doivent estre en mesme respect que les Boucliers, qui cheurent du Ciel, le furent aux Romains qui les recueillirent. Ce n'est point Hannibal qui descend des Alpes avec toutes les cruautez et toutes les perfidies de son pays, et après vn serment solemnel de destruire Tltalie : C'est Pépin , c'est Charlemagne, qui la veulent délivrer encore vne fois. Et si la fatale année que cet Africain commença sa guerre, vn en-

dbyGoogk

fant estant sorty du ventre de sa mere, rentra incontinent dedans pour monstrer qu'il ne faisoit pas bon au Monde en vne si mauvaise saison; Maintenant qu'vn temps tout contraire à celuy-là se prépare, sans doute il y aura du plaisir d'habiter la Terre, et les Mères se doivent resjouïr de leur fécondité, puis qu'elles sont asseurées d*eslever des enfans qui seront plus heureux que leurs pères, et qui vivront en liberté par le bienfait de LOVIS LE IVSTE. Il ne doit point estre suspect aux Italiens; Tltalie ne le doit point reputer pour Estranger; Il est Italien du costé de la Reyne sa Mere, et par conséquent intéressé dans les affaires présentes, nonseulement par honneur et par considération d'Estat, mais aussi par inclination et par pieté.

Et puis qu'on nous veut débiter de faux Oracles et des Prophéties supposées; puis que la Pythie est encore aujourd'huy menteuse en faveur de Philippe, pour quoy ne chercherons-nous aussi des Oracles de nostre costé , et ne nous servirons-nous du tesmoignage des Sages, qui, selon Topinion de Platon, ne sont jamais sans inspiration divine? Pourquoy n'alleguerons-nous ce qu'escrivoit il y a plps de cent ans vn grand personnage à Laurens de Medicis, Duc dTrbin : c Que la misérable Italie esperoit de sa maison « quelqu'vn qui la delivrast. » Infailliblement l'Esprit qui lui dictoit ces paroles voyoit de loin le mariage de Uenry le Grand, entendoit parler de LOViS LE IVSTE, et designoit les merveilles que nous avons veuës et celles que nous verrons, si les Italiens ne résistent opiniastrement à leur bonne fortune et ne préfèrent les aulx et les oignons d'Egypte, je veux dire quelques petits interests et quelques chetives pensions dont l'Espagne les repaist, à la liberté qu'on leur présente.

Mais, quoy qu'il en soit, le Roy a dessein de faire ce qu'ont fait les Princes que l'Histoire nous baille pour demy- Dieux. Il marche sur les pas de ces magnanimes Roys, ennemis jurez des meschans, Protecteurs des gens de bien, 1 11

Paciticateurs de la Mer et de la Terre, qui ne cherchoient autre fruict de leurs victoires que le repos du Monde, et ne le couroient d'vn bout à l'autre que pour en procurer la délivrance. Il sçait qu'il est descendu de ceux qui ont rompu les forces et esteint la Tyrannie de Luitprandé, d'Astulphe et de Didier; de ceux qui rendirent aux Papes toute la Flaminie et toute l'Emilie, qu'on leur avoit vsurpées; qui luy firent présent de Tlsle de Corse et des Duchez de Spolete et de Benevent; qui adjousterent à son Domaine tout le pays qui est entre Parme et Lucques. Il sçait qu'il est héritier de celuy qui se peut dire, à meilleur tillre que Constantin, le bienfaiteur de l'Eglise, et dont le nom se lit encore à Ravenne dans vne table de marbre avec ce reste d'inscription : IL A ESTÉ LE PREMIER QVI A OVVERT LE CHEMIN A L'AC- CROISSEMENT ET A L'ESTENDVE DE L'EGLISE.

Il croit, avec Aristote, que le bien faire n'est pas moins vne marque d'excellence que de bonté, et avec Sainct Paul, qu'on doit faire bien à tous, mVis principalement aux domestiques de la Foy. 11 croit qu'vn grand Roy doit porter ses soins fort avant dans Fadvenir et fort loin au delà de son Royaume; Que tous les temps luy doivent estre en pareille considération que le présent, et tous les misérables en mesme recommandation que ses Subjets. Qu'il faut que le Monferrat et le Manlouan soient aussi proches de son esprit que les faux-bourgs de Paris et le derrière du Louvre; et que si, à trente journées de luy, vn affligé invoque son Nom et implore sa lustice, il sente en mesme temps de la diminution à ses maux et du changement en sa fortune.

11 trouve que c'est vne plus belle chose de rendre la Liberté aux Republiques, que de leur donner vn bon Maistre. de s'acquérir des serviteurs pleins de passion, que des Subjets mal affectionnez, de se faire des amis, que des feudntaires, et d'avoir sur tous les hommes vne Supériorité do vertu, qu'vne souveraineté de puissance. Enfin, il n'est es-

LE PUINCt. 187

levé au plus haut degré des choses butnaiiies, qu'afin qu'il soit considéré de plus loin et qu'il esdaire plus de pays ; qu'aOn qu'il serve de règle aux autres Princes et de Loy vivante et animée à toutes les Nations de la Terre.

En conscience, puis que les gens de cette sorte font des cliemins partout où ils passent ; puis que leur exemple est vne façon de commander, à laquelle les plus rebelles ne peuvent désobéir» et que Tamertume qui se trouve aucunefois en la vertu est adoucie par la vanité qu'il y a d'imiter les Roys, il faudroit que la génération présente fust reprouvée, et il y auroit trop de dureté dans le cœur des hommes, si bientost toute la Chrestienté ne devenoit vertueuse et si la saincte vie du Roy, sans convoquer d'Estats Généraux ny d'Assemblées de Notables, ne produisoit vne volontaire reformation en cet Estât) et ailleurs vne émulation honneste de faire aussi^bien que nous. Il ne faut plus chercher lidéc du Prince dans l'Institution de Cyrus; 11 ne faut plus aller admirer à Rome les Statues des Consuls et des Empereurs, ny louer les morts au préjudice de ceux qui vivent* Il n'y a point d'Antique en tout ce Peuple de pierre et de bronze, qui représente vn Héros pareil au nostre. Nous possédons | ce que nos Pères ont souhaité, et ne sçaurions nous souve* nir de rien qui vaille ce que nous voyons.

Quant à moy, soit que je sois passionné de la gloire de mon Maistre, soit que je m'intéresse dans le dessein que j'ay entrepris, soit que la lumière des choses présentes m'es* blouïsse, soit que le seul amour de la vérité me fasse parler» il est certain qu'après avoir regardé de toutes parts et considéré le Monde dés le poinct de sa naissance , je ne trouve point d'homme sur qui le Roy n'ait quelcjue avantage, ny de Vie qui, à tout prendre, soit si admirable que la siennci

le voy de grandes vertus en certains endroits, mais je voy aussi de grands vices qui les accompagnent. Les Serpens se cachent dessous les fleurs : les poisons et les parfums sor-

lent du sein dVne mesme Terre : Toute la Nature est vne confusion de bien et de mal; Il nV a pas vne de ses parties qui ne souffre ses incommoditez et ses manquemens, et les corps mesmes qu'elle a travaillez avec le plus de soin et qu'elle a formez de la plus riche matière, ont leurs défauts, leurs éclipses et leurs maladies. Il n'y a que la personne du Roy où je ne remarque rien que je voulusse qui nV fusl pas. le ne suis point icy occupé, comme au raffinement des métaux, à séparer le pur d'avec l'impur : le ne suis point en peine à démesler la Vertu d'avec le Vice. Tout y est esgalement bon, tout y est hors de blasme et digne d'estime ; Et si le premier rang qu'il tient aujourd*huy entre les hommes estoit en dispute parmy eux, je ne pense pas qu'il y en eust quelqu'vn qui le luy pust débattre légitimement, et qui ne luy deust céder, ou en noblesse de sang, ou en prospérité de succez, ou en adresse de corps, ou en force d'esprit, ou en magnanimité de cœur, ou en pureté de conscience. Concluons donc que c'est le Prince par excellence et au delà de toute comparaison ; que sa vie est la leçon des Mais* très et l'exemple des parfaits; que ses louanges doivent estre l'exercice de tous les esprits et la matière de tous les discours. Ne sortons point d'vne si agréable méditation que pour y rentrer; Ne prenons haleine que pour eslever plus haut nostre voix: N'achevons qu'a dessein de recommencer. Aussi bien est-il Feste en toute cette Province depuis la prise de la Rochelle, et nous avons du loisir que nous ne sçaurions mieux employer qu'à l'honneur de celuy qui nous Ta donné, et qui nous fait jouir en repos de nos livres et do nos estudes. Outre que quand le loisir mesme nous manqueroit et que les occupations et les affaires nous presseroient de tous costez, vn si noble divertissement mérite d'estre préféré aux occupations et aux affaires.

Page 1