LE ROMAIN
A MADAME LA MAnQMSE DE RAMBOVILLET.
Ce qu'on vous a dit, Madame, est très- véritable, et si vous voulez vn Tesmoin illustre qui vous le confirme, César vous en asseurera en deux ou trois lieux de ses Commentaires. Il n'y a point de doute que les grandes âmes, dont nous avons parlé tant de fois, estoient logées dans des corps de médiocre grandeur. Vos Ancestres ont esté des Héros, mais ils n*ont pas esté des Geans ; et la pluspart mesme de leurs ennemis ont eu sur eux Tadvantage de la taille et de Tapparence. Cette vérité historique ne recevant point de difficulté.
ïil2 ŒUVUES DE BALZAC.
il n'est rien de plus juste que la conséquence qui en fut tirée, « que si on eust pesé les hommes en ce temps-là, et qu6n « les eust estimez au poids, vn Allemand eust valu prés de H deux Romains. »
Les Allemands estoient donc plus longs et plus larges; les Gaulois estoient plus forts et en plus grand nombre; les Africains plus riches et plus rusez; les Grecs plus polis et plus adroits aux exercices de la lutte et de la course ; Mais les Romains estoient plus propres au commandement, estoient mieux disciplinez et plus entendus à la guerre. Et avec celte Discipline, que quelqu*vn a nommée le fondement de FEmpire et la source des Triomphes, ils ont assujetty la force, le nombre, les richesses, la politesse et la vertu mesme des autres Peuples.
Il y avoit de la vertu dans les Provinces, n'en doutez pas : le mespris de la mort estoit vulgaire parmy les Barbares; Tamour de la liberté et le désir de la gloire ne leur estoient pas inconnus; Mais, Madame, le vray vsage de toutes ces choses se trouvoit à Rome. Rome estoit la boutique où les dons du Ciel estoient mis en œuvre, et où s'achevoient les biens naturels. Elle a fait voir la première au Monde des armées judicieuses et des guerres sages. Elle a sceû mesler comme il faut Tart avec Tadventure, la conduite avec la fureur, la qualité divine de Tintelligence dans les actions brutales de la partie irascible.
Cela veut dire que Tesprit est le souverain artisan des grandes choses , des actions militaires aussi bien que des affaires civiles. La principale pièce de la vaillance ne dépend point des organes du corps, et n'est pas vne privation do raison et vn simple regorgement de bile, ainsi que le Peuple se figure. Ce ne sont ny les yeux qui voyent, ny Jes oreilles qui entendent, ny les bras qui se remuent : C'est l'esprit, comme dit un Poëte allégué par Aristote, c'est l'esprit qui fait tout cela. Sans luy les yeux sorit aveugles, le»
oreilles sourdes et les bras paralytiques ; Il est le principe et Tautheur de toutes les opérations de Thomme.
Par Tesprit vn enfant a mis vn Géant par terre, et on mené les Taureaux avec vn filet. Par Tesprit vn Architecte assis conduit la besongne de mille Maçons, et bastit les Temples et les Palais. Par l'esprit vn Pilote immobile travaille plus que toute la Chiorme, et on suerôit inutilement à baisser les voiles et à les lever s*il ne trouvoit sa roule dans les Estoiles. Par l'esprit, Madame, vn Consul ayant eu commandement d'aller faire la guerre contre vn Roy ennemy de la Republique, estudia si bien par les chemins, et se rendit si sçavant'en vne profession qu'il ignoroit, qu'estant parti de la ville homme de paix, il arriva grand Capitaine à TArmée, et desvestit sa robe longue pour gaigner d'abord vne bataille. Ainsi commençoient vos Prédécesseurs : Ils faisoient ainsi leurs premières armes : Leur apprentissage estoit vn chefd'œuvre.
Vous voudriez bien voir, je m'asseure, vn de ces gens-là? Y auroit-il point moyen de vous montrer vn Consul romain, et de chercher quelque voye plus innocente et plus seure que celle de la Magie pour le tirer tout entier du lieu où il est? Car, sans doute, vous le voudriez voir en corps et en ame, avec cette gravité qui mettoit le respect dans le cœur des Roys et transissoit les Peuples d'admiration. Vous le voudriez voir avec celte Authorité visiblfe et reconnoissable qui le suivoit en prison et en exil, qui lui demeuroit après qu'il avoil tout perdu, de laquelle la Fortune ne Tavoit pas désarmé quand elle Tavoit mis en chemise. Le voicy. Madame, qui ne vient pas des champs Elysées et d*une demeure fabuleuse. Il sort des Histoires de Polybe ou de quelque autre semblable pays, et il me semble qu'il mérite bien d'estre regardé.
Premièrement il ne sçait pas moins obeïr aux Loix qu'il sçait commander a\}x Hommes, et, dans vne eslevation d'esprit qui voit les couronnes des Souverains au dessous de
luy, il a une ame tout à fait sousmise à la puissance du peu— jple : II révère la sainteté de cette puissance entre les mains d*vn Tribun, ou furieux, ou ennemy, ou peut-estre Tvn et Tautre. Croyant que faillir est le seul mal qui puisse arriver à rhomme de bien, il croit qu'il n'y a point de petites fautes ; et, se faisant vne Religion de la moindre partie de son Devoir, il pense qu'on ne peut pas mesme estre négligent sans impieté. Il estime plus vn jour employé à la Vertu quVne longue vie délicieuse, vn moment de gloire qu'vn siècle de Volupté : Il mesure le temps par les succez et non pas par la durée.
Agissant sur ce principe, il est tousjours préparé aux entreprises hazardeuses : 11 est tousjours prest à se dévouer pour le salut de ses citoyens, à prendre sur soy la mauvaise fortune de la Republique; et, soit que Toracle le luy ordonne, soit que l'inspiration vienne de son propre esprit, il remercie les Dieux comme de la plus grande grâce qu'il ait jamais receuë d'eux de ce qu'ils veulent qu'il soit le General, qui sera tué, de l'Armée qui gaignera la bataille. En suite de cela, Madame, il n'est rien qui ne lui soit aysé, et rien qui ne nous doive estre croyable. Il ne connoist ny Nature, ny Alliance, ny Affection, quand il y va de l'interest de la Patrie; il n'a point d'autre interest particulier que celuy-là, et n^aime ny ne hait que pour des considérations publiques.
Vn esprit sans corps et desembarrassé de la matière n'agiroit pas d'vne autre façon, et ne seroit pas moins incommodé de ses passions. Mais disons davantage : Il ne seroit pas moins touché de la vaine apparence des choses humaines, de ce qui estonne et de ce qui esblouït. Les Dravades d'aujourd'huy ne font pas plus d'impression sur sa fermeté que les Caresses d'hier. Les princes sont aussi foibles contre luy avec leurs bestes féroces qu'avec leurs thresors; et, quand il n'auroit jamais veû d'Elephans, s'il est possible qu'on fasse sortir de derrière vne tapisserie tous ceux qui sont aux Indes
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et en Afrique, il les considérera comme un jeu et vne bouffonnerie de Pyrrhus et non pas comme un espouvantail et vne menace pour Fabrice. Tout ce qu'il y a dans le Monde d'effroyable et dé terrible n'est pas capable de luy faire cligner un œil : Tout ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne luy peut pas donner une tentation. On ne sçauroit le^vaincre; On ne sçauroit le gaigner.
Il est des courages. Madame, qui seroient invincibles si on ne les attaquoit que de vive force, et s'il falloittousjours combattre et tousjours faire la guerre : Hais, se proposant pour objet de leur valeur de surmonter ce qui est de plus à craindre en leurs ennemis, ils ne s'imaginent pas qu'il soit besoin de se défier du reste, et sont moins soigneux aux choses qu'ils croyent les moins difficiles. D'où vient peut-estre . cette fantaisie des Poëtes que les Demy-dieux avoient vne partie sur eux subjette à la mort et vn endroit par lequel ils estoient hommes : A cause, à mon advis, qu'il y a tousjours de l'imperfection aux œuvres de la Nature, et qu'elle n'apporte jamais tant de soins à l'achèvement de ce qu'elle fait, qu'elle ne laisse quelque costé plus foible que l'autre. Or il est certain. Madame, que d'ordinaire c'est icy le Foible des grands courages, et leur cœur est icy de chair qui par tout ailleurs est de diamant. Il ne faut point tant de resolution pour résister à la violence des Tyrans que pour se défendre de leurs faveurs, et la puissance qui leur a esté donnée de. faire du mal est bien moins dangereuse que les moyens qu'ils ont d'obliger les hommes.
Tous ces moyens manquent neantmoins quand il est question de les employer contre vn Romain : Cette partie mortelle ne se trouve point en son ame. II est esgalement fort de tous costez. Il est impénétrable à la vanité comme à la peur et à l'avarice. Sa sévérité ne sçauroit estre adoucie, non pas mesme par les complimens et par les flatteries du Roy des Parthes. En mesme temps, il renverse les efforts
descouverts et se garantit des artifices cachez. Rien n*est contagieux à une ame si saine naturellement, et si bien purgée par la discipline de son pays. Ny le poison apporté d'vn lieu esloigné, ny Tair corrompu de son voisinage, ny l'Estranger, ny le Citoyen, n'ont dequoy altérer sa bonne constitution.
Les ,ma1-contens perdent leur temps et leur peine s*ils pensent lui faire venir le goust des choses nouvelles en luy donnant mauvaise opinion des choses présentes. Quelque spécieux Prétexte qu'on lui propose, de quelque liberté el de quelque Bien public qu'on lui parle, il n'entend point ce langage : Il vaudroit autant parler d'amour à vne Vestale. Ce n'est pas vne entreprise humaine que d'esbranler son immobile fidélité. Vn Poëte a dit que le Capitole n'est pas plus ferme et que Rome changeroit aussi- tost de place. Il ayme mieux destruire la Tyrannie que la partager; et» pouvant estre Collègue de l'Vsurpateur, il se déclare son ennemy.
' Sçauroit-on rien adjouster à vn si grand mot? Encore cettuy-cy, pour vous faire voir la dernière espreuve de sa vertu. La Republique, Madame, ne le peut perdre, quelque négligente qu'elle soit à le conserver. Il souffre non seulement avec patience, mais encore avec gayeté, ses mespris et ses injustices. lamais il ne luy est venu en l'esprit de se venger d'elle par vne guerre civile, et il trouve bien plus honneste le nom d'Innocent banny que celuy de Coupable victorieux. On luy a persuadé dés son enfance, et depuis il n'en a pas douté, qu'vn Fils ne se peut jamais acquitter de tout ce qu'il doit à vne Mère, voire à vne mauvaise mère, et qui est devenue sa Marastre, etquVn Citoyen est tousjours obligé à sa Patrie, voire à son ingrate Patrie, et qui Ta traité en ennemy.
Voila à peu prés. Madame, le fonds de l'ame de nostre Consul, et la racine des choses merveilleuses que vous lirez
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dans les Histoires de Polybe et de Tite-Live. Regardons-le maintenant yn peu au dehors et par vn endroit qui soit plus exposé à la veuë des hommes.
On ne remarque en ^s actions ni vne froideur lasche et pesante ny vne véhémence téméraire et précipitée. Ilsehaste lentement , et s'avance dVn mouvement insensible. Sans s'inquiéter, il remue les choses inférieures, ne plus ne moins que les Intelligences meuvent les Sphères célestes sans se lasser. A le voir si peu empesché à l'entour de sa biesongno, on diroit que ce n*est pas luy qui en est TËntrepreneur, et il a tantde facilité aux plus pénibles fonctions de la charge qu'il exerce, qu'encore qu*il ne fasse rien médiocrement, il ne fait rien neantmoins avec effort.
Considérez comme il conduit toute TArmée avec les yeux , Comme un signe de sa teste tient tout le monde en devoir ; Comme sa seule présence establit l'Ordre et chasse la Confusion ; Certes il y a du plaisir pour les Philosophes mesmes, et pour ceux qui ne prennent point d'interest aux affaires humaines, de l'observer en ces occasions. Les moindres mouvemens de son corps sont accompagnez de quelque vertu qui le fait aimer. Il 3eroit difficile de dire s'il est plus nécessaire à la Republique qu'agréable aux Citoyens. Il commande bien; mais il luy sied bien de commander. Il a, Madame, le commandement si beau, qu'il y a presse, qu'il y a ambition, qu'il y a quelque volupté sensible a luy obéir.
Cette bonne grâce, qui reluit sur tout ce qu il fait, estant infuse dans des qualitez solides, et se trouvant avec l'intelligence et les autres parties nécessaires, luy est un charme et un enchantement admirable pour adoucir l'amertume des ordres fascheux, pour les faire exécuter sans peine d'esprit ny répugnance de volonté. Elle a une estrange force pour luy gaigner le cœur des Soldats et pour attirer leur inclination, fussent-ils plus durs à esmouvoir et plus insensibles que le fer et l'acier dont ils se servent*
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Par ce charme, ils ne s'attachent pas seulement à luv, mais ils se destachenl de tout le reste. Ils ne se soucient ny de paye, ny de butin, ny de recompense : Ils ne songent ny aux fesles de Rome, ny aux délices d'Italie : Ils ne veulent et ne demandent que leur General, duquel ils sont si amoureux, voire si jaloux, qu'ils appréhendent la fin de la Guerre de peur de le perdre par la Paix : Ils murmurent contre le Sénat qui le rappelle, et ne se peuvent consoler de la Victoire, qui leur ravit le Victorieux.
Quelle doit estre, bon Dieu î une milice si passionnée? Ce n'est pas obéissance qui suit le commandement, c*est zèle qui le prévient : Ce n'est pas affection qui les jette dans la cause de leur Chef, c'est transport, qui les sépare d'euxmesmes et qui lui fait dire : « le m'en vais contre l'Ennemy « avec la dixiesme Légion, de laquelle je ne suis pas moins f( asseuré que de ma propre personne, le sçay qu'elle pas- « sera toute nuë au milieu des flammes, si l'Honneur le veut ({ ou la Nécessité le demande. » Tellement, Madame, que ce ne sont plus les Soldats de son armée qui marchent avec luy ; Ce sont comme les membres de son corps qui se meuvent quand il se remue; Ce sont, pour le dire ainsi, des parties estrangeres de luy-mesme qui luy sont plus vnies que les naturelles.
De l'autre costé, le respect qu'ils lui portent n'est pas moins puissant que l'Amour qu'ils ont pour luy : Au moins est-il plus puissant que le Droict de vie et de mort qu'il a sur eux. Ce respect gouverne et règle toutes les troupes : Il les pousse ou les arresle, selon qu'on a besoin de leur différente obéissance : Il leur pourroit tenir lieu de discipline. Qu'on ne pense pas que ce soient les loix de la guerre et les ordonnances militaires qui empeschent les soldats de faire des fautes : C'est sa présence et son tesmoignage. Quand ils ont manqué, ils craignent plus qu'il le sçache, qu'ils ne craignent qu'on les cliastie ; et plusieurs s«nt retenus en leur devoir
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par rappreLension de luy desplaire, qui ne le seroient pas par la crainte de la peine et du deshonneur.
C'esloit là, Madame, la seule chose que craignoit Tarmée Romaine, et jamais soldats ne mespriserenl si fort TEnnemy, ny ne redoutèrent si fort leurs Chefs : lamais âmes ne furent tout ensemble si fieres et si dociles, ne se desborderent avec tant d'impétuosité à la Campagne, et ne reprirent leur place dans le Camp avec moins d'apparence d'en estre sorties. Apres avoir fait des miracles de courage, ces gens-là venoient sçavoir s'ils avoient bien fait ou non : Ils venoient rendre compte de la Victoire, de laquelle il falloit quelquefois se justifier, et laquelle estoit quelquefois punie.
Cette crainte de pieté et de religion a produit des exemples à milliers dans la pure Antiquité, et on marche dessus au Collège, tant ils sont vulgaires et en grand nombre. Mais il faut choisir ce qu'on vous présente. Il faut que je vous montre. Madame, vne belle marque de cette généreuse crainte, dans la caducité mesme de TEmpire, lors que Rome n'estoit plus que le sepulchre de Rome, la Nature voulant, à mon advis, conserver ses droits, et faire voir que les cendres des matières souverainement excellentes sont encore riches et précieuses.
Sous TEmpire de lustinian, vn Capitaine nommé Fulcar, s' estant jette inconsidérément dans les ennemis, et ayant en* gagé sa troupe à un combat desavantageux, comme en cette extrémité quelqu'vn luy representoit que, s'il vouloit, il pouvoit encore se retirer avec vne bonne partie des siens ; 11 vaut mieux mourir, respondit-il. Car qvel Moyen y avroit-
IL« APRES CeCY, de SOVSTENIR LE , VISAGE DE NaRSES? Cc U'CSt
pas que Narses fust cruel, mais c'est que la souveraine Vertu est redoutable. C'est que la mine d'vn General de l'Armée Romaine donne de l'effroy à ceux qui n'en ont pas des espée» nues et de la mort asseurée. D'vne œillade il perce les Coupables jusques au cœur, et en les regardant il les punit.
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no ŒUVRES DE BALZAC.
N'est-ce pas là, Madame, vn effet de cette Aulhorité qui vient du Ciel, de cette Authorité inhérente à la personne de celuy qui Ta, distincte et séparée de l'autre Authorité, qui naist du pouvoir donné par la Republique ; qui a esté vérifiée par le Sénat, qui se lit dans les Patentes de parchemin, qui se remarque par des Aigles et par des Dragons en peîn lure, par des Verges, par des Haches et par des Archers?
Cette seconde Authorité, dont vous prétendez que je vous die quelque chose qui n'ait jamais esté dite, est vne certaine lumière de gloire et vn certain charactère de Grandeur que la Vertu Héroïque imprime sur le visage des hommes, Et ce charactère et cette lumière corrigent les défauts et les imperfections delà Nature, font que les petits hommes paroissent grands, embellissent les visages laids, défendent la solitude et la nudité d'une personne exposée aux outrages de la Fortune, accablée sous les ruines d'vn Party destruit, abandonnée de ses propres vœux et de sa propre espérance. Ce charactère, Madame, est à cette personne vne sauvegarde du Ciel contreles violences de la Terre, la rend inviolable à des Ennemis irritez, lie les mains à des Traistres qui viennent à elle avec un mauvais dessein, trouve du respect et de la tendresse parmy les Scythes et les Tartares.
A cette marque, les Knnemis ont reconnu à la guerre les Princes Romains , quoy qu'ils se fussent déguisez , quoy qu'ils fussent meslez dans la foule des soldats, quoy qu'ils ne les eussent jamais veûs. Rien n'est capable d'effacer ce charactère ny d'obscurcir cette lumière, non pas mesme les disgrâces, la prison et les chaisnes d'un pauvre captif. Le Bourreau tombe à la renverse à la veuë de son patient, et peu s'en faut (|u'il ne luy demande la vie. Il s'imagine qu'il voit sortir de ses yeux une grande flamme, qui illumine tout le cachot, et qu'il entend une espouventable voix qui luy crie : Qvi Es-Tv, Malhevrevx, qvi oses mettre la main svr la personne DE Caivs Marivs ?
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DISCOVRS. m
Ne soDt-K;e pas là. Madame, trouvez bon que je vous interroge encore vne fois, ne sont-ce pas là les dernières et les plus chères faveurs qui se peuvent recevoir de la supresme Vertu? Et celte seconde Authorité, qui survit à la première, cette Authorité, qui se conserve dans les ruines de la Puissance, qui consacre la mauvaise fortune, les chaisues et le cachot, qui rend Taffliction saincte et vénérable, n'est-ce pas vne^chose bien plus noble que l'indigne prospérité des Heureux? que tous les sceptres, toutes les couronnes et toute la magnificence des Rois faineans?
Sans doute FAuthorité est beaucoup plus noble que la Puissance, et celle qui se forme de la révérence de la Vertu beaucoup plus honneste que celle qui s'establit par la terreur des supplices. Le Triomphe pur et innocei\t d'uneinfinité de cœurs soumis est bien plus illustre et plus beau à voir que le ^nglant et misérable Trophée de quelques testes abbattuës : j'entends abbattuës sans vne extresme nécessité et pour la seule montre d'vn pouvoir sauvage et tyrannique. Et si les Fables des Poètes sont les mystères des Philosophes, il me semble, Madame, que leur lupiter fait vne action bien plus admirable, et plus digne du Père des Dieux et du Roy des Hommes, quand il remue toutes choses avec vn de ses sourcils, et qu'il fait trembler l'Olympe en branslant la teste, que quand, à force de foudres et de tempestes, il arrache des arbres et casse des tuilles.
La puissance est vne chose lourde et matérielle, qui traisne après soy vn long esquipage de moyens humains, sans lesquels elle demeureroit immobile. Elle n'agit qu'avec des armées de Terre et de Mer. Pour marcher, il luy faut mille ressorts, mille roues, mille machines. Elle fait vn effort pour faire vn pas. L' Authorité, au contraire, qui tient de la noblesse de son origine et de la vertu des choses divines, opère ses miracles en repos, n'a besoin ny d'instrumens ny de ma* teriaux, ny de temps mesme pour les opérer, est toute re- I 13
cueillie en la personne qui Texeree, sans chercher d'ayde ny se servir de second : Elle est forte toute nue et toute seule : Elle combat estant désarmée.
Il ne faut quVn mot à TAuthorité pour persuader. Trois de ses Syllabes, Madame, humilient les Audacieux, donnent de la repentance aux Rebelles, arrestent Timpetuosité des Légions mutinées, estouffent vne sédition en sa naissance. Et ceux que le General avoit accoustumé de nommer Mes Compagnons ne peuvent souffrir qu'il les nomme ou Mes Amis, ou Messieurs de Rome, ou comme il vous plaira de traduire Qvirites. Ils se figurent que ce mot les a desja dégradez, que ces trois syllabes leur ont osté l'espée et le baudrier, qu'elles les ont mis dans la lie de la plus impure et de la plus yile populace.
le vous d^nande, TVladame, si le nom de Qvirites, sorty d Vne autre bouche que celle de César, fust entré aussi avant dans le cœur des Légions et eust eu la mesme force sur leur esprit. Pour moy je le croirois difficilement. le sçay la portée de la Rhétorique, et connois la vertu des mots les mieux prononcez : Mais elle ne' va pas jusques-là. L'Authorité est incomparablement plus persuasive que TEloquence. Les soldats se fussent moquez dVne douzaine d'oraisons de Giceron, et ils se rendent à vne parole de César.
le pense mesme qu'ils se fussent rendus à son Silence, s'il se fust contenté de leur faire signe de sortir du camp sans prendre la peine de parler à eux. Par cette muette condamnation, les traitant comme des Maudits et des Excommuniez de la Patrie, et les déclarant indignes de toute sorte de Société avec leur General, jusqu'à celle des plaintes et des reproches qu'il leur pouvoit faire, vn tel mespris leur eust fait tant de douleur, que, pour grâce, ils eussent demandé la mort, et se fussent venus jeter à ses pieds pour le prier de les vouloir perdre plus h(mnestement.
Mais il me fasche qu'vne si grande parole, qui fut vne
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grande action, ne soit pas de quelque Romain du bon temps et de la saincte République, afin de ne vous point alléguer de vertu douteuse et dont la cause soit indécise comme celle de César. le voudrois. Madame, que cet exemple de TAuthorité militaire fust de Scipion ou de Fabrice, pour le joindre plus justement à cet autre exemple de FAuthorité civile, après lequel vous me permettrez de finir.
Vous connoissez bien le bon homme Appius Claudius. Uegardez-le, je vous prie, accablé d'années et de maladies, qui ne part il y a si long-temps de la chamlre, et ne peut que se traisner de son lict à son foyer. En cet estat-là neantmoins il se résout de se faire porter au Sénat pour quereller tous les Sénateurs, pour s'opposer tout seul à la paix honteuse qu'ils alloient conclure. Il est à croire, Madame, qu'ils ne furent pas moins espouvantez de voir ce hideux Vieillard que si c'eust esté vn Spectre qui fust entré dans la chambre du Conseil. Et, à mon ad vis, ils ne le prirent pas d'abord pour Appius Claudius : ils le prirent pour son ombre et pour son fantosme, qui venoit de l'autre Monde leur faire des leçons et des remonstrances, qui leur venoit dire, avec vn ton de commandement et vue parole forte, que la cholere luy four^ nissoit dans la foiblesse d'vn corps confisqué : « Quiconque (( a esté autheur d'vne si sale proposition, n'est point vn vray « et vn légitime homain : Il faut que ce soit vn Estranger « où vn Bastard : Ce doit estre le fils d'vn de nos Esclaves, « ou il ne luy reste pas vue goutte du sang de nos Petes « que la lascheté n'ait corroîoapuë. »
Que n'eust point fait ce fascheux Aveugle s'il eust eu des yeux et le reste de son corps en liberté? N'eust41 pas voulu battre ceux qu'il se contenta de gourtnander? N'eust-il pôs Voulu déposer Pyrrhus, et mettre son royaume en interdit, bieù loin de luy laisser par vn Traité vn poulce de Terre en Italie? le ne sçay pas ce qu'il eust pu faire; mais je sçay bien, Madame, qu'il fit beaucoup. Rome et Pyrrhus sont d'ac-
cord des conditions du Traité de paix. Claudius s'y oppose» et le vient rompre dans sa conclusion. Ainsi il est plus fort que Rome et que Pyrrhus tout ensemble, et remporte sur Tvn et sur l'autre.
Lors que Ton conta à Gyneas vue si estrange nouvelle, il y a de l'apparence qu'il s'escria : « Voicy quelque chose de « plus grand que tout ce que j'ay admiré à Rome. Ta vois veù « vne multitude de Roys, mais je n'avois pas veû leur Pre- « cepteur. C'est cet Aveugle qui est la lumière de la Rea publique. C'est ce Malade qui nous fait la guerre. C est ce ff Bon homme, qui ne bougeoit de son lict, qui nous chasse « d'Italie; C'est cette Chaise, dans laquelle il se fait porter « au Sénat, qui est plus redoutable que nos Tours pleines « de soldats, que nos Elephans et que nos Machines. »
DISCOVRS DEVXIESME.
SVITB D'VN