‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 51 sur 90 · OV DR LA CONVERSATION DES ROMAINS · texte numérisé non relu

OV DR LA CONVERSATION DES ROMAINS

A MADAME I.A MAnQVlSE DE RAMBOVILI.ET.

Mais cela fust jadis au temps de vos Âyeux, Et de cette vertu si voisine des Dieux, Quand la jeune Nature, en miracles féconde, D*vn peuple de Héros fit habiter le Monde. Maintenant que nostre âge, épuisé de vigueur, De l'infirme vieillesse a senti la langueur, Que voslre Rome est morte et sa gloire cessi'c. Et la vertu supresme aux Histoires laissée, C'est assez d'admirer l'elTort des actions, Qui fit ce lieu fatal maistre des Nations. Adorons CCS grands morts, ces antiques Exemples, Et portons nostre encens oî^ l'on cherche vos Temples.

C'est à peu prés, Madame, ce que je vous respondis hyer en langue vulgaire lors que je pris congé de vous. Tai de-

puis trouvé le sens de ma prose dans les vers dVn Poëtequî ne fit jamais que ceux-là. Et je me suis imaginé qu'il n^ auroit point de mal d'entrer de la sorte en notre conférence d'aujourd'huy, et de lier avec vn nœud , qui peut-estre ne vous desplaira pas , les choses cjue je vous ay dites et celles que vous voulez que je vous escrive.

Ad voilons-le derechef, Madame, il est certain que les grandes largesses de Dieu ont esté faites au commencement, et qu'encore que son bras ne soit pas plus court qu'il estoit, ses mains sont moins ouvertes qu'elles n'estoient. Outre le droit d'aisnesse, qu'a eu TÂntiquité sur les derniers Temps, elle a eu d'autres avantages, qui ont fini avec elle, et ne se sont point trouvez en sa Succession : Elle a eu des vertus, dont nostre siècle n'est point capable. Ce n'est pas à nous à faire les Camilles ny les Gâtons : Nous ne sommes pas de la force de ces gens-là. Au lieu d'exciter nostre courage, ils désespèrent nostre ambition : Ils nous ont plustost bravo, qu'ils ne nous ont instruit par leurs actions. En nous donnant des exemples, ils nous ont obligé à vne peine inutile: Ils nous ont donné ce que nous ne sçaurions prendre, ces exemples estant de telle hauteur, qu'il n'y a pas moyen d'y atteindre.

le ne veux pas dire. Madame, qu'aux plus misérables saisons, Dieu ne puisse envoyer quelque ame choisie, pour nous faire souvenir de sa première magnificence. Te ne nie pas qu'il ne puisse prendre vn soin particulier de celte ame, et qu'il n'ait moyen de la préserver des vices de la Cour et de la contagion de la Coustume. Dans le plus gênerai assoupissement du Monde, il se trouve quelqu'vn qui vient esveiller les autres, qui franchit les bornes de son siècle; qui est capable de concevoir l'idée de l'ancienne Vertu, et de nous monstrer que les Miracles des Histoires sont encore des choses possibles.

Il est vray, Madame, ce Quelqu'vn se trouve; Mais ce

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Quelqu'vn ne fait point de nombre; II marque mesme stérilité ; 11 n'empesche pas la solitude. Il peut y avoir vne Âme privilégiée, vne Personne extraordinaire, vn Héros ou deux ea toute la Terre; Mais il n'y a pas vne multitude de Héros, il n'y a pas vn peuple de Personnes extraordinaires! Il n*y a plus de Rome, ny de Romains : Il les faut aller chercher sous des ruines et dans des tombeaux. 11 faut adorer leurs reliques, et dans les livres. dont je vous ay parlé et aux endroits que vous avez désiré que je vous marquasse.

le pensois d'abord en estre quitte pour vous avoir marqué ces endroits et pour vous avoir choisi des Livres. Vous n'estes pas neantmoins satisfaite de cela, et ir semble que vous prétendiez que j'adjouste ce qui manque aux Livres, La Gloire et les Triomphes de Rome ne suffisent pas à vostre curiosité : Elle me demande quelque chose de plus particulier et de moins connu. Vous désireriez, Madame, que je vous monstrassQ les Romains quand ils se cachoient, et que je vous ouvrisse la porte de leur Cabinet. Apres les avoir veûs en Cérémonie, vous les voudriez voir en Conversation, et sçavoir de moy si cette grandeur, si droite et si eslevée, a pu se plier à Tvsage de la vie commune, a pu descendre des Affaires et de Temploy jusques aux leux et au Divertissement.

le n'en fais point de doute, Madame. Toutes les heures de la vie des Sages ne sont pas également sérieuses. Leur ame n'est pas tousjours tendue ny tousjours guindée, et c'est bien la mesme vigueur, mais ce n'est pas la mesme action. Croiroit-on qu'il n'y ait eu que les Sybarites qui ayent aimé les Pestes et qui ayent esté joyeux? Les Romains Tont esté aussi, mais ils Tout esté d'vne autre sorte, et ont aimé d'autres Festes que les Sybarites.

La Volupté, qui monte plus haut que les sens, celle qui va chercher la partie supérieure pour la remplir de belles images ; cette Volupté toute chaste et toute innocente, qui

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agit sur Tame sans Talterer, et la remue ou avec tant de douceur, qu'elle ne la fait point sortir de sa place, ou avec tant d'adresse, qu'elle la met en vne meilleure place qu'elle n'estoit; Cette Volupté, Madame, n'a pas esté vne passion indigne de vos Romains : Scipion et Laslius en ont vsé sans scrupule : Auguste et ses amis ont esté de ces honnestcs Voluptueux.

Le Sénat et la Campagne, les Affaires civiles et les Actions militaires avoient leur saison; la Conversation, le Théâtre et les Vers avoient la leur. lamais les plaisirs de Tesprit ne furent mieux goustez que par ces gens*là, et des mesmes mains dont ils gagnoient les batailles et signoient le destin des Nations, ils escrivoient des Comédies ou applaudissoient à ceux qui en joiioient devant eux.

Il n'y avoit pas tous les jours vn Annibal à vaincre, ny vne Afrique à assujettir. Antoine et le fils de Pompée ne moururent chacun qu'vne fois. Et après cela vint ce calme gênerai, dans lequel les plus inquiets furent de loisir, et le Monde se laissa gouverner aussi paisiblement que s'il n'eust esté qu'vne Famille.

Ils ont donc quelquefois manqué d'ennemis; On les a laissé quelquefois en paix. En cet estat-là, Mddame, pourquoy se fussent-ils fait la guerre à eux-mesmes et eussent-ils cherché des ennemis dans leur propre cœur? Pourquoy se donner en proye à vn chagrin pire qu'Annibal et plus cruel que l'Afrique? Pourquoy appréhender de se resjoUir, n'y ayant plus personne qui troublast leur joye; la Mer de Sicile estant nettoyée; l'Egypte estant réduite en Province; Sexte Pompée et Marc Antoine n'estant plus que deux Noms et deux Fantosmes?

le vous advoiie. Madame , que le desîr de la Gloire estoit leur passion dominante ; Mais les Tyrans mesmes ne régnent pas tousjours tyranniquement. C'estoit la fièvre de leur esprit : Mais cette fièvre ne les brusloit pas tousjours dVne es-

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gale ardeur : Elle avoit ses relasches aussi bien que ses redoublemens. Et se pensez-vous pas que Scipion fust hors de son grand aecez, quand il amassoit des coquilles au bord de la mer avec son amy, ou quMl prestoit ses paroles à Chrêmes et à Micio, dans les Fables de Terence?

le ne décide point, en cet endroit, si luy et son amy ont esté les vrais Âutbeurs de ces Fables : Il me suffit de dire probablement qu'ils en ont esté les premiers Approbateurs, et qu*ils les ont aimées, s'ils ne les ont faites. Il se pourroit bien mesme que le Poëte auroit changé la disposition de quelque Scène par leur advis, et qu'il y auroit quelque demy vers de leur façon, et qaecQ que nous trouvons de plus fin et de plus juste, ne seroit pas tant ce qu'il a emprunté des ouvrages de Menandre, que ce qu'il avoit appris dans la conversation de Scipion.

Pour TEmpereur Auguste, en la personne duquel je considère la fin du bon Temps, comme sa fleur en celle de Scipion, il est tres-vray, Madame, qu'il a jugé tres-sainement du prix et du mérite de chaque chose et qu'il a aimé la Gloire, mais il n'a pas baï la Volupté. le parle de la Volupté , en gênerai, parce qu'il essaya de toutes, et qu'ayant donné beaucoup à ses sens, il ne refusa rien à son esprit. Ilvoulust connoistre le Bon ^t le Beau en tous les subjets où il est et où il semble estre; Et pour cette recherche il employa de si adroits et de si curieux Espions, qu'ils n'ont rien laissé à descouvrir aux siècles qui sont venus depuis eux.

le^'oserois pas dire, comme a fait quelqu'vn, que les Muses furent ses Bouffonnes et ses Basteleûses : ce mot est desbonneste et injurieux. le diray seulement qu'elles eurent l'honneur d'estre ses domestiques et ses Familières, et qu'en ces temps-là elles estoient de la Cour et du Cabinet. Pour le moins, les faisoit-on venir aux heures de conversation, si on ne les appelioit à la délibération des Affaires, et si c'est trop de dire que Virgile fust le quatriesme de ce Con-

seil tenu entre Auguste et ses deux ÂmiB, pour scavoir s'il garderoit TEmpire ou s'il rendroit la Liberté,

L'histoire de ce Conseil m'est vn peu suspecte, et j'ay de la peine à me persuader que les beaux esprits de ce tempslà fussent si avant dans la confidence de l'Empereur, et qu'il leur fist part des affaires de cette nature. le me contente de croire qu'ils avoient Tintendance de ses plaisirs vertueux, sans aspirer à vne plus importante direction, et qu'il leur faisoit ouvrir la porte du Palais, quand on la fermoit aux Supplians et à leurs Requestes-

Mais quand, dans les Provinces esloignées et au milieu mesme du Palais, il s'esleva des nuages qui brouillèrent le Calme dont je vous ay parlé, ce fust alors, Madame, que les Muses ne furent pas moins nécessaires à Auguste, qu'elles luy avoient esté auparavant agréables ; Ce fut alors qu'elles furent de service, et qu'elles ayderent Livia à soustenir son Mary, qui commençoit à plier sous les Soins et sous les affaires.

En cette saison de chagrin et d'inquiétude, elles n'estoient occupées qu'à luy chercher de la joye et des divertissemens : Elles ne songeoient qu'à enchanter ses peines par leurs chansons-, Elles ne s'estudioient qu'à appaiser et mettre en repos cette partie impatiente de son ame , qui se tourmentoit et veilloit sans cesse ; qu'à esloigner son imagination des desbauches de sa Fille, et de la défaite de ses Légions; qu'à luy ester la veuë des Subjets qui le faschoient par l'interposition d'autres Subjets qui luy pou^ient plaire.

Or, Madame, comme ce n'estoit pas peu mériter du genre humain que d'endormir quelquefois Auguste et quelquefois de le resjouir, ces bonnes Déesses se justifioient par là de la calomnie des Barbares, qui les accusent d'estre inutiles à la Republique et de n'avoir point de rang dans le Monde. Ce bon Prince aussi, souffrant qu'elles destendissent la trop

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grande forée de ses pensées, et prenant quelque intervalle de relasche dans les spectacles qu'elles prenoient le soin de luy préparer, faisoit plusieurs bonnes choses en mesme temps. Car outre que les advouant à luy, il protégeoit des Innocentes contre la licence des vieux soldats et la cruauté de la Victoire civile, il s'acqueroit des Parleuses, qui sont escoutées de tous les Siècles, et les honorant de sa familia' rite, il les rendoit tributaires de sa gloire. Mais principale-* ment, Madame, il suivoit le conseil de la Nature, qui veut que tout ce qui travaille se repose; qui entretient la durée par la modération, et menace la violence de fin.

le sçay bien que cette souveraine Intelligence, qui a esté donnée aux grands Princes pour la conduite des choses humaines, n'est point capable de lassitude, et qu'elle agiroit continuellement, si elle pouvoit agir toute seule; Mais estant engagée avec le Corps, et tenant à des organes qui sont eX' trêmement fresles et délicats, il faut qu'elle les mesnage pour s'en servir, et qu'elle s'accommode, malgré elle, aux nécessitez d'vne société dans laquelle elle est entrée. Les Princes ne peuvent pas estre tousjours Anges, séparez des sens et jotiissans de la pureté d*vn estre simple. Il faut qu'ils soient Hommes quelquefois, meslez dans la matière, et subjets aux charges du Composé. 11 faut, Madame, qu'après les Tempestes des affaires et les fascheux objets des maux qu'ils ont a combattre, on ait soin de leur chercher des Ports agréables pour séjourner et rafraischir leur esprit, et des Perspectives attrayantes, qui leur deslassent et resjoiiissenl les yeux.

Ce sont des besoins de la vie humaine, quelque riche et suffisante à soy-mesnie qu'elle puisse estre d'ailleurs. Le travail accableroit les plus fortes araes, si elles n'avoient de ces aydes et de ces appuys à se soustenir ; la melancbolie les suffoqueroit, si elles ne respiroient de cette sorte. Ce sont, à proprement parler, les voluplez de la Raison et les délices

de rintelligence; et celuy qui a trouvé toutes les verîtez qui sont au-dessous du Ciel, et n'a rien ignoré de ce qui se peut sçavoir sans Révélation, en a fait si particulier estât au qua* triesme livre de ses Ethiques, qu*il n*a point craint de dire que le leu et le Divertissement n'estoient pas moins neces^ saires à la vie que le Repos et la Nourriture.

Il est vray qull fait différence, aussi bien que nous, de divertissemens et de jeux. Ce n'est pas vn Conseiller de toute sorte de desbauche, et il ne veut pas que les Cages passent le temps comme le Vulgaire. Il a descouvert, entre la mauvaise humeur et la bouffonnerie, vn milieu approuvé de la Raison, dans lequel TÂme se dilate par vn mouvement modéré, et ne s'énerve pas par vne dissolution violente. Et de ce milieu, Madame, il a fait vne vertu morale, qui regarde le bien de la Compagnie, ensuite de deux autres qu'il nous propose, dans le mesme chapitre, pour la mesme fin.

La première de ces trois Vertus est vne certaine douceur et facilité de mœurs qui sçait estre accommodante sans estre servile, et n'approuve pas sans choix tout ce qui se dit, ny ne le desapprouve aussi par dégoust. La seconde est vne franchise naïve et vne coustume de dire vray aux choses mesmes indifférentes, esloignée en pareil degré de la vaine ostentation et de la retenue affectée. Tay dit d'abord quelle est la troisiesme; El ces trois habitudes vertueuses, selon Topinion d^Âristote , règlent tout le commerce des paroles, et s'estendent dans tous les entretiens que les hommes ont les vns avec les autres, soit qu'on y tienne des propos complaisons ou fascheux, soit qu'ils soient véritables ou faux, soit qu'ils soient joyeux ou tristes.

Tellement, Madame, que, sans la première de ces trois Vertus, les Assemblées des hommes ne seroient que des troupes d'Ennemis meslez ensemble, qui s'esgratigneroient et se sauteroient au visage; ou des Cercles d'Amoureux qui adoreroient leurs défauts, et trouveroient leurs rides belles.

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Sans la seconde, ce ne seràent que des escholes de Dissimulez, qui ne veulent pas dire quelle heure il est, ny qu'il est jour à midy, tant ils ont peur de se mesprendre , ou des Théâtres de Capitans, qui disent plus qu'ils ne sçavent et plus qu'ils n'ont fait et plus qu'il ne se peut faire. Enfin sans la troisiesme, de laquelle nous parlons, les Assemblées des hommes estant trop tristes ou trop gaillardes, sembleroient, Madame, ou des Convois de personnes affligées et la représentation d'vn deuil public, ou des Spectacles de personnes nues, et Fimage de ces Festes licentieuses qui n'osoient paroistre devant Caton.

Le milieu de ces deux mauvaises extremitez est vne Vertu, non pas, à la vérité, si esclatante ny si haute que la Sagesse et la Magnanimité; Hais c'est neantmoins vne Vertu advoûée par la Philosophie, et par la Philosophie mesme de Caton. Et si nous l'avions chassée de nostre Morale, la communication que nous avons les vns avec les autres n'auroit rien que de sec et d'espineux : Le Discours seroit plustost vne corvée et vn travail de la bouche qu'vn soulagement et vne descharge du cœur; et la Société, où nous n'aurions permission que de disputer et de contredire, nous ennuyeroit bien plus que la Solitude, où nous pouvons au moins rire de mémoire, et nous resjoûir avec nos pensées.

le ne voudrois pas asseurer. Madame, que les Romains eussent -connu vne si louable qualité dans l'enfance de la Republique. Et quoy qu'vn de leurs Poëtes parle des bons mots du Roy Numa et de la Nymphe Egerie, les conférences qu'ils avoient ensemble, s' estant passées sans tesmoins, il n'en peut parler que par conjecture.

Ces Paysans victorieux, ne sçachant que labourer et se battre, n'estoient sensibles qu'à des plaisirs grossiers et proportionnez à la dureté de leur naissance. Il n'y a pas beaucoup d'apparence qu'ils possédassent vne vertu, qui est directement opposée à la rudesse dont ils faisoient profession,

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et n'accompagne gueres la pauvreté, que la mauvaise humeur suit presque tousjours.

Tant que leur éloquence, pour vser des termes de Varron, a senti les aulx et les oignons, on n'en devoit rien attendre de fort exquis, et il estoit difficile qu'vne si triste Austérité que la leur entendist raillerie et se laissast toucher à la joye. Il falloit premièrement que, sans s'affeiblir, ils se ramollissent; qu'ils s'adoucissent le courage et se dérouillassent les mœurs; qu'ils s'advisassent à la fin de se cultiver, comme ils cultivoient leurs jardins et leurs héritages.

Ils le firent, certes, avec tel succez, et trouvèrent vn fond si heureux, que d'abord le bon esprit fut parmy eux vue chose populaire. La Politesse passa du Sénat aux ordres inférieurs, voire aux plus bas estages du menu peuple. Et si en leur cause on doit croire leur tesmoignage, ils ont effacé ensuite toutes les Grâces et toutes les Venus de ki Grèce, et ont laissé son Atticisme bien loin derrière leur Vrbanité.

C'est ainsi, Madame, qu'ils appelleront cette aimable vertu du commerce, après l'avoir pratiquée plusieurs années sans luy avoir donné de nom asseuré. Et quand l'vsage aura meury parmy nous vn mot de si mauvais goust, et corrigé l'amertume de la nouveauté qui s'y peut trouver, nous nous y accoustumerons, comme aux autres que nous avons em« pruntez de la mesme langue.

Or, soit qu'en la nostre ce mot exprime vn certain air du grand Monde et vue couleur et teinture de la Cour, qui ne marque pas seulement les paroles et les opinions, mais aussi le ton de la voix et les mouvemens du corps, soit qu'il signifie vue impression encore moins perceptible, qui n'est reconnoissable que par hazard, qui n'a rien qui ne soit noble et relevé, et rien qui paroisse ou estudié ou appris, qui se sent et ne se voit pas, et inspire vn génie secret que l'on perd en le cherchant; soit que, dans vne signification plus estenduJJ, il veuille dire la Science de la Conversation et le

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don de plairô dans les bonnes compagnies. Ou que, le mettant plus à Testroit, on le prenne pour vne adresse à toucher Tesprit par je ne sçay quoy de piquant, mais dont la piqueure est agréable à celuy qui la reçoit, partie qu'elle chatouille et n'entame pas, parce qu'elle laisse vn aiguillon sans douleur et resveille la partie que la médisance blesse. Tant y a. Madame, qu'au jugement d'vn grand luge de pareilles choses, c'est vne connoissance dont les Grecs ont abusé, que les autres Peuples ont ignorée, et de qui 1^ seuls Romains ont sceu le vray et le légitime vsage, leur ayant esté si propre et si incommunicable à leurs plus proches voisins, que ceux d'Italie n'ont mesme pu l'acquérir sans quelque déchet, ny la contrefaire si finement que la ressemblance n'en fist remarquer la diversité.

C'estoit donc, à ce compte-là, vne plante domestique qui ne pouvoit venir que sur le rivage de leur Tibre, ou sur leur Mont Palatin, ou au pied de leur Capitole, ou proche de leur Champ de Mars, ou en quelque autre quartier de la capitale Ville du Monde.

Est-il possible que le Ciel et le Soleil de Rome eussent tant de force et tant de vertu? Agissoient-ils si sensiblement sur l'esprit des hommes? Estoient-ils si absolument nécessaires pour les rendre de bonne compagnie?

le n'ay garde de le dire de mon chef, ny de faire ce tort au reste de Tltalie et aux autres Provinces civilisées. Mais généralement parlant, il est certain, Madame, que les citoyens de Rome apporloient de grands avantages dans le Monde; dévoient beaucoup à leurs Mères, et à leur Naissance sçavoient quantité de choses que personne ne leur avoit apprises.

il n'y a point de doute que, dans leur plus familier entretien, il n'y eust des Grâces négligées et des Ornemens sans art, que les Docteurs ne connoissent point, et qui sont audessus des Règles et des Préceptes. le ne doute point qu'a-

près les avoir veû tonner et mesler le Ciel et la Terre dans la Tribune aux harangues, ce ne fust vn changement de plaisirs tres-agreable de les considérer sous vne apparence plus humaine, estant desarmez de leurs Enthymemes et de leurs Figures, ayant quitté leurs Exclamations feintes et leurs Gholeres artificielles, paroissant en vn estât où Ton pouvoit dire qu'ils estoient véritablement eux-mesmes.

C'estoit là, par exemple, Madame, où Ciceron n'estoit ny Sophiste, ny Rhetoricien, ny Idolastre de celuy-cy, ny Fu* rieux contre celuy-là, ny de Tvn ny de l'autre Party : 11 estoit là le vray Ciceron et se mocquoit souvent en particu lier de ce qu'il avoit adoré en public.

C'estoit là où il definissoit les hommes et ne les embellissoit pas, où il parloit de Caton comme d'vn Pédant du Portique, ou pour le plus d\n Citoyen de la République de Platon; où il disoit que la pourpre du Sénat estoit la plus fine, mais que le fer des Rebelles estoit le meilleur; où il advotioit que César estoit l'Ouvrier de sa fortune, et que Pompée n*estoit que l'Ouvrage de la sienne.

Ces sentimens, qui partoient du cœur, estoient cachez dans les grandes Assemblées et ne se descouvroient qu'entre deux ou trois Amis et autant de fidèles Domestiques, à qui' ils faisoient part de cette secrète félicité. Et s'il a esté dit de quelques-vns d'eux qu*ils ont Régné toutes les fois qu'ils ont Harangué, tant estoit souverain le pouvoir qu'ils exerçoient sur les âmes, on peut dire de ceux-là mesmes, que, dans leur Conversation, ils rendoient la liberté qu'ils avoient ostée dans leurs Harangues; qu'ils mettoient au large et à leur aise les esprits qu'ils venoient de presser et de tourmenter, et qu'ils les tiroient de l'admiration, qui les avoit agitez avec violence, pour leur faire sentir vn transport plus doux et les ravir avec moins de force.

Tay veû vn grand Prince, aux Pays-Ras, qui envioit en cela la fortune de leurs Affranchis et de ces Amis inférieurs

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et du second ordre qu'ils avoient tirez de la servitude pour les mettre dans la confidence. Et en effet, c'estoit vn contentement merveilleux de pouvoir estre tesmoin de leur vie intérieure et d'assister aux plus particulières heures de leur loisir. Et ce seroit vne satisfaction sans pareille de sçavoir les bonnes choses qui se disoient entre Scipion et Lselius, Atticus et Ciceron, et les autres honnestes gens de chaque siècle; d'avoir, dis-^je, vne Histoire de la Conversation et des Cabinets, pour adjouster à celle des Affaires et de TEstat.

Estant nés dans l'Empire et nourris dans les Triomphes, tout ce qui sortoit d'eux portoit vn charactere de Noblesse qui les distinguoit de leurs Subjets : Tout sentoit le Com- ^mandement et TAuthorité, quoy qu'il ne fust question ny de Gouverner ny de Conduire : Tout estoit remarquable et de bon exemple, voire leur Secret et leur Solitude.

Ayant veû, dés leur enfance, traisner des Roys captifs par les rues, et d'autres Roys, Supplians et Solliciteurs, venir en personne demander justice et attendre à la porte du Sénat leur bonne ou leur mauvaise fortune, ils nepouvoient garder rien de bas dans des esprits esmeus et purgez par de tels spectacles. La lie mesme d'vn tel peuple estoit précieuse . Et si, par malheur, il se fust trouvé quelques Gentilshommes qui eussent eu des âmes vulgaires, il est à croire que de si grands objets les eussent incontinent relevées. Il est vraysemblable qu'estant non-seulement couverts et environnez, mais pénétrez, mais remplis de tant de lumière, il en rejaillissoit jusques sur leurs moindres actions, et qu'ils ne les pouvoient pas adoucir ny cacher si bien qu'elles ne fussent tousjours fortes et illustres.

le le dis comme je le pense, et vous sçavez bien que les Morts n'ont point de flatteurs. Il leur estoit impossible de se défaire tout-à-fait de leur Grandeur, parce qu'elle tenoit à leur cœur et à leur esprit, parce qu'elle avoit racine en eux, et n'estoit pas appliquée sur leur Fortune. Ils ne faisoient

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pas vn geste ny ne poussoient vn mouvement au dehors qui fust indigne de^la souveraineté du Monde. Ils rioient mesme et se joiioient avec quelque sorte de dignité.

Ce que je ne crains point, Madame, d'avancer devant vous, qui descendez non-seulement du mesme principe et du mesme sang; mais qui estes de plus Fille de leur discipline et de leur esprit, et ne tenez pas moins dé la magnanimité des Césars et des Scipions, que de Thonnesteté des Livies et des Cornelies.

Ils estoient donc Grands, vos Ancestres, dans les plus petites choses. Et puis qu'autrefois vue Secte a creû que le Sage dormant estoit semblable à soy-mesme et ne laissoit pas d'eslre sage (c' estoit vne Idole et vn Sage fait à plaisir qu'elle se formoit): Puis que cette Secte a laissa pour dogme que les Songes Ab ce Sage imaginaire estoient raisonnables et judicieux^ il nous sera bien permis de croire que les véritables Sages ont pu régler par la raison et conduire avec gravité vne partie de la vie, qui est plus capable de Tvne et de l'autre que le dormir; et que leurs exercices, moins violons et moins sérieux, estoient animez de la vigueur et de la majesté de la Republique.

Vous plaist-il que je vous vérifie ce que je vous dis et que je monte mesme plus haut que le Siècle des Scipions, pour vous monstrer qu'il y a tousjours eu de l'esprit à Rome, mais qu'il y a tousjours eu aussi de Tauthorité et de la grandeur qui se sont meslées dans cet esprit? Ce ne sera point autre que le bon Fabrice, dont vous avez veû la lettre à Pyrrhus, qui nous fournira l'exemple que nous cherchons; Et considerez-le, je vous prie, Madame, dans cette célèbre Conversation, qu'il eust avec le mesme Pyrrhus et avec Cyneas chef de son Conseil.

Cyneas ayant fait vn long discours à la loiiange de la vie contemplative, et ayant dit entre autres choses qu'il y avoil vn grand personnage à Athènes, nommé Epicure, qui pres-

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choit le Repos et la Volupté, et tenoit que le gouverBement des Ëstats estoit indigne de Toccupation des Sages, parce que les Sages ne se dévoient point mettre en peine pour des Fous, pour des Ingrats, pour des Hommes : Fabrice eust la patience d'ouïr ces vanitez Grecques, quoy qu'il ne les approuvast pas; mais avec vn souris desdaigneux qu'il adressa à celuy qui les debitoit : 0 qve les Rohaiks, dist-il, avroient

BIEN-*TOST FiUT, SI TOVTB' LA TeRRE VOVLOIT E8TRB EpiCVRIEMNE !

Ne pensez-vous pas, Madame, que Gyneas fust bien sur* pris d'vne response si peu preveuë et si esloignée de l'admiration qu'il attendoit d\n homme sans lettres, qu'il croyoit avoir ravy par son éloquence? Ce petit mot renversa d\n mesme coup les opinions du grand personnage d'Âthenes et l'éloquence du beau parleur. Et vne réfutation régulière de la Philosophie Epicurienne, entreprise par vn Stoïque, venu préparé à cela, n'eust point eu tant de force que cette exclamation d'vne ligne, qui rendist Epicure ridicule, qui mist Gyneas ^en confusion, et donna de Testônnement à Pyrrhus.

Mais, Madame, c' estoit la coustume de Fabrice d'estonner Pyrrhus par ses Responses. 11 riroit d'ordinaire des proposi* tiens que le Roy luy faisoit sérieusement. Et vn jour qu'il ~ luy offrit la première place en son Royaume après luy, s'imaginant qu'il n'auroit garde de délibérer sur vn party si avantageux, et qu'il ne feroit point de difficulté de changer de la pauvreté pour des richesses, le pauvre Citoyen respondit au riche Prince ces paroles que j'ay tirées d'vne histoire Grecque escrite à la main :

« le vous aime trop, Pyrrhus, pour accepter la condition « que vous me faites. Si jcstois aujourd'huy vostre Favory, (( qui vous a asseuré que je ne fusse pas demain vostre « Maistre? Vous valez beaucoup, à la vérité, mais vous « coustez encore plus. Et croyez-vous que si vos Subjets t m'avoient connu, ils n'aimassent pas mieux recevoir de

€ moy des ExempUons et la seuretë de tout ce qu'ils ont, . « que de vous payer des Tributs et de n'avoir rien qui soit « à eu\1 Ne me faites donc plus des Offres qui vous ru'ine- « roieot» si je vous prenois au mot, et ne me promettez pas ff ce que vous ne me pouvez tenir que par la perte de vostre « Couronne. »

Vn Républicain farouche et né avec la haine de la Monarchie, eust respondu tout cruëment, qu'il n'avoit que faire du Roy ny de la Lieutenance générale de son Royaume; Mais Fabrice, qui n'estoit farouche que dans le combat, et ne sçavoit offenser que les Roys armez, ne voulant pas accepter ce qui luy avoit esté offert, le voulut refuser de bonne grâce. 11 voulut, par ce refu$ galand et ingénieux, se faire désirer encore vne fois à Pyrrhus, et luy monstrer qu'il n'eust pas eu seulement en luy vn homme de très-grand service, mais aussi vn homme de très-bonne compagnie.

Ce sont là. Madame, les premiers traits de la Politesse, et comme le dessein de rVrbanité, dans vne République de fer et de bronze, parmy de simples et d'innocens Citoyens, mais simples et innocens de telle façon qu*on peut dire que leur simplicité a esté fine et leur innocence spirituelle. Les Consuls et les Dictateurs noient de cette façon. Ils parloient ainsi, quand ils ne parloient pas sérieusement; Et la Seriosite des Grecs a-t'elle rien qui vaille cette Raillerie fiere et impérieuse de vos Romains?

Les Censeurs mesmes. Madame, quoy qu'il semble que la Tristesse fust vne des fonctions de leur charge, ne renonçoient pas absolument à toute sorte de Raillerie ; Ils ne s'opiniastroient pas dans vne étemelle sévérité. Et ce fascheux et insupportable homme de bien, le premier Caton, dis-je, a cessé quelquefois d'estre fascheux et insupportable. Il a eu des rayons de joye et des intervalles de belle humeur. II luy est eschappé des mots qui ne sont pas mal plaisans, et s'il vous plaist, Madame, vous jugerez des autres par celuy-cy.

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DlSGOVJiS. 24i

II avoit espousé vne femme fort bien faite. Et l'Histoire remarque que cette femme craîgnoit extrêmement le Tonnerre, comme elle aimoit extrêmement son Mary. Ces deux passions luy conseillant vne mesme chose, elle choisissoit tousjours son Uary pour son asyle c«)ntre le Tonnerre, et se jettoit entre ses bras au premier murmure du Ciel qu'elle sHmaginoit d'avoir oiiy. Caton, à qui l'orage plaisoit et qui n'estoit pas fasché d'estre caressé plus qu'à l'ordinaire, ne pust retenir sa ]oye dans son cœur; U révéla ce secret do* mestique à ses Amis, et leur dit vn jour, parlant de sa femme : c Qu'elle avoit trouvé le moyen de luy faire désirer « le mauvais temps, et qu'il n!estoit jamais si heureux que f quand lupiter estoit en cholere. n

C'est la Sévérité elle-mesme qui s'est esgayée de cette sorte, c'est Textreme Rigueur, c'est la souveraine lustice, qui a voulu rire. Et de fait, Madame, bien que luy et les autres fussent des luges incorruptibles, ce n'est pas à dire pour cela que leur bonne justice procedast de leur mauvaise humeur. Us sçavoient changer de vertu selon la diversité des temps et des lieux; Ils recevoient le soir, dans le Cabinet, les Grâces qu'ils avoient rejetées le matin sur le Tribunal. Mais les Grâces estant chez eux , elles n'y estoient pas affetées ny licencieuses : elles y estoient sages et modestes. Elles ne fardoient pas la Majesté ; Elles l'ajustoient le moins du monde et l'empeschoient seulement de faire peur.

Ces Grâces, Madame, et cette Majesté se séparèrent à la lin; et les Grâces parurent encore sous les Empereurs, mais elles parurent toutes seules; car la Majesté, j'entends la majesté des paroles, se perdit avec la liberté. Le style de Fabrice ne dura que jusques à Brutus et Cassius, et il est certes bien reconnoissable, soit dans quelques-vnes de leurs lettres, qui se voyent encore, soit dans le propos qu'ils eu* rent ensemble la veille de la Bataille de Philippes.

Il n'y a point d'homme, si estranger dans l'Antiquité, qui

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34a ŒUVRES DE BALZAC.

ne coniioisse le mauvais Ange de Brulus, et qui ne sçache leur Dialogue. Le lendemain de cette funeste conférence, Brutus la conta à Cassius, avec plus de trouble et d'énaotion qu'il n'en avoit eu quand le Démon s'estoit apparu à luy. Mais voicy, Madame, de quel biais Cassius tourna vue matière si peu agréable, et comme il la mit à profit pour l'vsage de la Conversation.

Sans faire TAdmirateur estonn^ ny l'Incrédule opiniastre, il dit en riant à son amy : « Que les soins de l'Ame, la con- « tention de l'esprit, la lassitude du corps et les ténèbres de « la nuit, pouvoient bien estre cause de sa Vision et luy « avoir formé cette image estrange. Que, pour luy, par les *(( principes de la Philosophie, dont il faisoit profession, il ne ff croyoit point qu'il y eust de Démons, et beaucoup moins, M qu'ils fussent visibles; Qu'il voudroit, neantmoins, qu'il y (t en eust et que sa Philosophie fust fausse; parce qu'appaff remment ces esprits sans corps de^'ant estre justes et ver- (( tueux, l'Action des Ides de Mars estoit si belle et leurCause « si honneste,qtte sans doute ils voudroient y prendre part; <r Qu'ainsi ce seroient des Amis et des Alliez de la Republi- « que, ausquels ils n'avoient point songé, qui vîendroient à tf son secours, et des Troupes de reserve qui combattroient (( pour eux au besoin. Que cela estant, ils ne dévoient pas « compter seulement dans leur Paf ty, tant de Compagnies a de gens de pied , tant de Cornettes de Cavalerie, tant de cr Légions et tant de Vaisseaux ; Mais qu'il y avoit encore vu « Peuple imniortel, et des Soldats bien-heureux, à qui il ne If faudroit point donner de solde, qui se declareroient pour « k bonne Cause, et qui tl auroient garde de servir Antoine m cotitre Brutus, ny de préférer la ïyrannie à la Libet*lé. »

Ces pat*oles, Madame, sont les dernières paroles de la Republique, qu'elle prononça avant que de rendre Famé, et après lesquelles elle expira. C'estoit le charactere de l'esprit de Romof c'estoit la langue naturelle de la Majesté. Et ne

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trouvez -VOUS pas^que Cassius estoit bien éloquent en cette langue? Ne seriez-vous pas bien aise de connoistre plus particulièrement cet excellent homme, et de le voir en d'autres conversations que eelle-cy, et de Touïr parler sur des subjets moins désagréables, et vn autre jour que la veille de la Bataille de Philippes?

Le mal est que la vive voix meurt en naissant, et ne laisse rien qui reste après elle, ne formant point de corps qui subsiste en Tair. Les paroles ont des aisles : vous sçavez Tepithete qu*Homere leur donne, et vn Poète Syrien en a fait vne espèce parmy les oyseaux. De sorte, Madame, que si on n'arreste ces Fugitives parl'Escriture, elles eschappent fort facilement à la Mémoire.

Tout ce qui s'escrit mesme, n*est pas asseuré de demeu-* rer, et les Livres périssent, comme la Tradition s'oublie. Le Temps, (fat vient à bout du fer et des marbres, ne manque pas de force contre des matières plus fragiles; et les Peuple» du Septentrion, qui sembloient estre venus pour haster le Temps et pour précipiter la fin du Monde, déclarèrent vne guerre si particulière aux choses eserites, qu'il n'a pas tenu à eux que F Alphabet mesnie ne soit aboly .

Il y a d*ailleurs. Madame, vn Destin des Lettres, qui perd et sauve sans choix les monumens de Tintelligence humaine; qui pard(Hine à de mauvais vers et à des fables mal inventées, pour supprimer les Ot*acles et priver le Monde de la lumière des Histoires nécessaires. Les Anciens ont Veconnu vn Démon, qui préside à la naissance des Livres, et dispose si souverainement de leur fortune et de leur succeii, qu'ils réussissent bien ou mal, et vivent beaucoup ou peuj selon qu il leur est favorable ou ennemy.

Or il est certain que si ce Démon a esté malfaisant au Public, et ^vieux des Guriositez honnestes, et contraire à la réputation des grands personnages, c'a esté principalement en cette p^rt^e de leur mémoire, qui eust esté le pof-

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trait de leur humeur, qui nous eust appris les gousts et les délicatesses de leur esprit, qui eust descouvert à la Postérité la vérité de leurs mœurs et le secret de leur vie privée.

Quel malheur, Madame, de ne pouvoir les aborder par cet endroit accessible et proportionné à la débilité de nos forces; d'avoir perdu cet objet aisé, et qui seroit bien plus de nostre portée quVne plus haute eslevation de leur Gloire; de sçavoir la plupart de leurs Batailles et Tordre de leur Milice, et d'ignorer leurs Conférences tranquilles et la Méthode qu'ils avoient de traiter ensemble, d'estre de leurs Festes solemnelles et de leurs grandes Cérémonies, et de n'avoir point de part en leur Familiarité, ny aux affaires de leur Maison.

A la vérité, Madame, ce ne seroit pas vn petit malheur, s'il nous estoit entièrement arrivé. Hais il me semble que nous ne pouvons pas nier avec raison, que quelques-vns d'entre eux n'ayent eu soin de nous, ny nous plaindre justement d'avoir esté frustrez de tout ce qui nous appartenoit de leur succession. Deux ou trois, par le moyen de la Comédie, nous ont laissé des crayons de vingt-quatre heures, je veux dire la représentation de quelque journée passée agréablement, et d'autres se sont montrez à nous dans leurs Dialogues et dans leurs Lettres.

Ce sont, Madame, leurs entretiens immortels, que ces Dialogues et que ces Lettres ; ce sont des Conversations qui durent encore, où nous avons liberté d'entrer a toute heure, où se conserve l'idée de la vertu dont parle Âristote au quatriesme livre de ses Ethiques ; où se trouve la manière de cette raillerie noble et Patricienne, comme ils la nommoient, qui compatissoit si bien avec la gravité Romaine.

Ces Copies sont plus correctes et plus nettes que n'estoient peut-estre leurs premiers originaux; Et si elles n'ont pas l'avantage de la vive voix et de la présence, qui persuadent les sens et donnent de l'esclat aux choses viles, elles ont celuy de l'attention et de la seconde veuë, qui polissent le rude

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et démeslent le confus, qui adjoustent ce qui manqué ordinairement aux actions soudaines et fortuites.

Voila bien, Madame, dequoy satisfaire vne ame qui n'a que de languissantes passions, et dequoy contenter vne faim à qui peu de nourriture suffit. Mais estant désireux de beaucoup, et avides de nouvelle connoissance, et amateurs de changement, il faut advoûer qu'il n'y en a que pour nous mettre en appétit. Nous ne sommes pas des enfans tout-àfait déshéritez , mais nous ne sommes pas des Héritiers extrêmement riches, et les biens qui nous restent n'ont garde d'estre si grands que les pertes que nous avons faites.

Ce n*est pas mon dessein de pleurer icy les calamitez de la Republique des Lettres; le ne diray rien de la mauvaise fortune de l'Histoire, de ses bresches et de ses ruines. A peine le nom de Lucceius est venu jnsques à nous, de ce Lucceius, Madame, dans l'Histoire duquel Giceron a brigué et demandé vne place. Nostre Salluste n'est qu'vne petite partie du Salluste de vos Pères. Où est la seconde Décade de Tite-Livet Où sont ses Guerres civiles? Où sont celles d'Asinius PoUio et de Gremutius Cordus, qui estoient des chefs-d'œuvre de la Liberté et de l'Eloquence Romaine? Tout cela n'est plus, Madame, et si nous voulons apprendre des Nouvelles d'vne saison qui a tant de rapport et de conformité avec les Temps que nous avons veûs , il faut que nous nous enquerrions à quelque estranger de Grèce, qui nous dit d'ordinaire ce qu'il ne sçait pas.

le voy bien neantmoins qu'en Thumeur où nous nous trouvons aujourd'huy, et dans le degoust d'vn Siècle malade, qui préfère les sauces aux viandes et sa fantaisie à sa santé, ce n'est pas le Grave et le Sérieux des Romains que nous regrettons davantage et qu'il nous fasche le plus d'avoir perdu. Nous nous passerions aisément des Annales de leurs Guerres et de leurs Campagnes, s'il y avoit vn lournal de leurs Divertissemens et de leurs Quartiers d'hyver. Et nous nous I 14

eonsolerioDs sans beaucoup de peine du naufrage des Histoires nécessaires, si les belles Fables s'estoient pu sauver.

Ce seroit, certes, vne excellente consolation à des esprits affligez de la perte des Décades de Tite-Live, que le recouvrement des Comédies de Plaute et de Terence, que nous n'avons plus, sans parler des autres Poëtes de Théâtre, du débris desquels il ne nous reste que quelques vers boiteux et quelques Sentences estropiées.

Les Satyres de Yarron, qui estoit vn autre peintre de la vie et de l'esprit, nous donneroient aussi, Madame» des con* noissances bien agréables; car, quoy que la plus sérieuse Philosophie fust dans ces Satyres, elle y estoit comme sur des fleurs et comme en vn lieu de desbauche, toute peinte et toute parfumée de la Galanterie de ce temps*Ià.

Nous verrions là dedans les Pères Conscripts desembarrassez de leurs Gliens, desvestus de leurs longues robes, en la pureté de leur naturel, tels qu'ils estoient dans les plaisirs de la bonne chère et dans la liberté d'après souper, tels que vous me les avcË demandé à voir quand vous avez creû que je pouvois adjouster quelque chose aux Livres. Nous aurions des lions tous entiers, dont nous n'avons que les ongles; Et si le Destin des Livres avoit voulu, les Conversations de Brutus et de Gassius, les Entretiens de Volumnius et de Papyrius Paetus, auroient esté d'aussi longue vie que les Controverses des Rhetoriciens de Setieque et les Decla^ mations de Quintilien. Nous jugerions, Madame, de TVrbanité par elle-tnesme, et sur des figures entières et achevées; au lieu que nous n'en pouvons juger que par nos soupçons et sur des traces obscures et imparfaites.

S'il avoit pleû au mesme Destin, le premier César seroit encore vn des Autheurs que je vous alleguerois sur cette matière. 11 avoit recueilly avec soin ce qui s'estoit dit et ce qui se disoit tous les jours de plus remarquable. Tyron avoit fait aussi vn recueil de bons mots de Ciceron, et vn ancien

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DISCOVRS. 247

Grammairien parle de deux livres de Tacite qui avoienl pour tiltre les Facéties.

Hais particulièrement, Madame, la Cour du second César, de laquelle il a esté parlé au commencement de ce Discours; cette Cour galante et spirituelle, qui se mocquoit des bons mots de Plaute, et de la raillerie de l'Antiquité, me fourni* roit dequoy vous entretenir des jours entiers, d'vne vertu qui luy appartenoit en propriété, et qui avoit receû d'elle sa dernière forme ; Car il faut advotier, avec la permission de la Republique, que le Siècle d'Auguste a jugé des choses bien subtilement ; a achevé de purifier la Raison ; a donné à Tesprit des lumières qu'il n'avoit pas ; a esté le Siècle d'or des Arts et des Disciplines, et généralement de toutes les belles connoissances. Tout s'est poly et s'est rafiné sous ce Règne : Tout estoit sçavant et ingénieux en cette Cour, depuis Auguste jusqu'à ses Valets.

On a escrit qu'il sortoit du feu et des esclairs de ses yeux : A quoy je voudrois ad jouster, Madame, qu'il en sortoit aussi de sa bouche; mais beaucoup plus vifs et plus brillants que ceux qui esblouïssoient les Courtisans de ce temps*là, et qui obligèrent vn d'eux à se plaindre qu'il n'y avoit pas moyen de le regarder au visage. Il composoit des vers, et les supprimoit, et en les supprimant il disoit vn mot du mauvais ouvrage qu'il avoit fait; qui valoit autant que le meilleur ouvrage qui se pouvoit faire. Il respondit quatre paroles à la longue Harangue des Ambassadeurs d'Espagne : mais ces quatre paroles meritoient vne autre Harangue, encore plus longue pour les louer.

Outre les Commentaires de sa vie, il y a eu long-temps dans le Monde vn volume de ses Lettres : Et comme vous pouvez croire, elles n'estoient pas toutes d'affaires d'Estat, ny toutes adressées au Sénat et aux Légions. 11 y en avoit de Raillerie et de Confidence à ses Amis : il y en avoit d'Amour et de Galanterie à ses Haistresses ; et du stile de celles que

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son Oncle escrivoit à la Reyne Gleopatre, sur des tablettes de cornalines et de saphirs.

Hais je m'en vais, Madame, vous bien estonner. Croiriezvous qu'il se trouve aujourd'buy en quelque lieu, quelques restes de ces Lettres escrites à Cleopatre, et que TÂmour et les poulets de César ont survescu à sa Haine et à ses Anticatons? Cette rareté s'est conservée dans vn vieux manuscrit Grec, qui m'est tombé heureusement entre les mains; et j'en ay pris ce que je vous ay desja donné de Fabrice, de Ca* ton et de Cassius.

L'Autbeur de ce Manuscrit n'est pas vn inconnu, et vn enfant de la Terre. II a vn nom et vn pays, et porte des marques de sa naissance. Il vivoit sous TEmpire des Anto* nins. Il semble avoir le mesme dessein que le Sophiste iElian; mais sa façon d-escrire est vn peu plus estenduë; et son ouvrage se peut nommer vn Meslange de choses communes et de choses rares.

Il est vray pourtant, Madame, que je ne vous parle pas si affirmativement de la vérité de ces Lettres, qu'il ne vous soit permis de suspendre encore vostre jugement : le ne voudrois pas vous asseurer qu'elles ayent esté trouvées dans la cassette de Cleopatre, quand on fit l'Inventaire de ses meubles par l'ordre d'Auguste. Outre que les Sophistes sont des personnes en qui je ne me fie que de bonne sorte, le Poëte Romain nous advertit de craindre les Grecs, lors mesme qu'ils nous font des presens : Et le Cardinal Historien de TEglise s'est servy de son advis, sur le sujet de la Donation de Rome, faite au Pape Sylvestre par l'Empereur Constantin.

Puis donc que les largesses qui viennent de Grèce, nous doivent eslre suspectes ; et qu'en ce pays-là il y a quantité de gens de bonne volonté et de grand loisir : Puisque les Sophistes ont servy de Secrétaires à Phalaris, et à d'autres Princes, je ne sçay combien de siècles après leur mort, ils

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DISGOVRS. 240

pourroient bien avoir rendu le mesme service à César en cette occasion; et avant que de rien déterminer là dessus, il n'y aura point de mal de consulter Tlnfaillible Monsieur de Saumaise.

Les Responses qui se rendoient autrefois à Delphes, n'estoient point plus certaines que les siennes. Tous les Imposteurs de Tantiquité, tous les Sinons et tous les Vlysses de Grèce, ne sont point assez fins pour luy faire prendre Tvn pour l'autre : Et il nous dira d'abord si ce que nous luy présentons, est légitime, ou bastard ; Si c'est or de Mine, ou or d'Alchimie.

Quoy qu'il en soit, je pense que c'est Antiquité; Et quand les pièces qu'allègue le Sophiste Grec, auroient esté contrefaites, ç'auroit esté, à mon advis, peu de temps après César, et peut-estre au Siècle d'Auguste. Nous le verrons vue autre fois avec ce qui reste de ce siecle-là. Si ce n'est Madame, que vous les teniez pour veuës, et le siècle aussi, et que me faisant grâce d'vn second Discours, vous me vouliez épargner la peine de me lasser en vous ennuyant.

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d50 ŒUVRES DE BALZAC.

DISCOVRS TROISIESME.

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