‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 52 sur 90 · MECENAS · texte numérisé non relu

MECENAS

A MADAME LA MARQVISE DE RAMBOVILLET.

Madame ,

La dernière fois que j'eus Thonneur de vous voir, i'Em* pereur Auguste fut le principal sujet de nostre entretien, le vous le fis considérer dans les commencemens, dans le progrez, et dans la perfection de sa gloire. Vous vistes comme à Tâge de dix-neuf ans il donna le change à la vieillesse et à l'expérience de Ciceron : Comme dans vne mesme Pièce il joiia trois ou quatre personnages différons : Comme il monstra aux Pères Conscripts, qui le vouloient traiter de jeune homme, qu'encore qu'il n'eust pas si long-temps estudié qu'eux, il en avoit appris davantage ; et comme il se servit adroitement de leurs forces, pour faire réussir ses desseins, au lieu qu'ils pensoient se servir de son nom et de son crédit, pour restablir leur authorité.

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le passay le plus légèrement que je pus sur le sanglant Acte du Triumvirat, dont il n'y eut pas moyen de nettoyer sa réputation ; et souhaitay pour son honneur, que cette partie de son Histoire fust rayée de la mémoire des choses. le m'arrestay sur les fréquentes brouilleries, les reconciliations plastrées, et la dernière rupture de luy et de Marc-Antoine : et l'accompagnay jusques à Rome, et jusques au jour de son triomphe, après le fatal voyage d'Egypte. Ce ne fust pas sans vous faire prendre garde par les chemins, que la dextérité de son esprit se mesia tousjours avec le bonheur de ses armes; et qu'ayant abbattu dans la plaine de Philippes les deux chers Enfans de la Republique, il crut n'avoir rien fait, s'il ne se sçavoit défaire des deux Cohéritiers qu'il avoit en la succession de la puissance de son Oncle, afin d'asseurer ce qu'il avoit fait.

11 conduisit cette Œuvre admirablement. Il alla plus loin que son Oncle, et se mit en vne meilleure assiette. La Vertu qui s'y opposa, fut malheureuse. La Force se trouva impuissante. Les empeschemens luy servirent de passage pour y arriver. Et alors, Madame, les Romains commencèrent à connoistre le dessein de la Providence, et la maladie mortelle de leur vieille Republique. A la fin ils aimèrent mieux vn Maistre certain et vne paisible Servitude, que des changemens tous les jours, et vne perpétuelle frayeur de guerre civile. Le Repos, qu'ils crurent estre vn bien essentiel, leur tint lieu de liberté, qui ne leur sembla plus quVn plaisir de fantaisie. Chacun fut bien aise d'estre de loisir, après tant de fascheuses affaires ; et la douceur de l'oysiveté se coula si agréablement dans leur arae, qu'ils n'eussent pas voulu de leur première condition, quand Auguste la leur eust voulu rendre de bonne foy. Ils estoient si las de Rrigues et de Partis, qu'ils reconnoissoient pour Rienfaicteur celuy qui leur ostoit la peine de se gouverner eux-mesmes ; et benissoient son Vsurpation, qui les avoit délivrez de leur mauvaise con-

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duite. < Puisqu'il nous meine, disoient-ils, dormons en as- « seurance dans nostre vaisseau; faisons la desbauche si « nous voulons; mocquons-nous des Bancs et des Pirates; « Il n'est pas possible de nous perdre, César nos respond de a nostre salut. »

Les petits-fils mesmes des Consuls et des Dictateurs oublièrent leur Honneur, pour aller après leur Interest ; et laissèrent là vue Liberté ruineuse et imaginaire, pour se tenir à vne obéissance commode, et pleine d avantages effectifs. Ils furent les plus souples et les plus assidus Courtisans. Et quoy qu'ils portassent des noms qui avoient fait trembler les Roys de la Terre, ils ne se soucioient point qu'on les remarquast dans la foule des donneurs de bon jour, demandant des gra» ces à la porte d\n de leurs Citoyens. Ils disoient que la Fortune leur avoit monstre l'exemple de leur devoir, et le chemin du Palais d'Auguste ; Qu'ils alloient où les Dieux estoient allez les premiers; et que s'ils avoient changé de party, le Destin des choses et le Démon de Rome avoient changé devant eux.

Ainsi cette ame véritablement souveraine, et du premier ordre, qui avoit vn empire naturel sur toutes les autres âmes, ne trouva plus de contradiction ni de résistance. Les plus superbes receurent le joug ; C/Cderent à la supériorité de l'esprit; ne firent point difficulté de passer sous vne hauteur si eslevee, ny de soumettre des vertus humaines à quelque chose de divin, qu'ils reconnoissoient en la personne d'Auguste. Il ne resta plus. Madame, de courage farouche à dompter, plus de Caton, ny plus de Brutus, pour ressusciter vn Party mort. La Mutinerie perdit jusqu'à son souffle et à son murmure. L'envie se changea en admiration.

D'où je conclus, s'il m'en souvient bien, que l'Envie ne va pas tousjours si avant que la Vertu; que cette Opiniastre se lasse enfin de suivre cette Constante ; et qu'il y a vn degré, où le Hérite estant parvenu, il est hors de la portée

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des mauvais souhaits, et de la mauvaise volonté des hommes. Ensuite dequoy, Madame, vn luge sans reproche, comme vous diriez Monsieur Chapelain, eslevant tant soit peu sa voix plus qu'à Tordinaire, prononça ce beau Décret en faveur d'Auguste et de sa nouvelle domination : « Qui est a le présomptueux, qui se puisse plaindre que le Ciel soit c au-dessus de luy ; qui puisse trouver estrange que la plus « lumineuse des créatures soit la plus haute, et que le plus (( digne soit le plus grand? »

Personne n appella de cet Arrest. Auguste fut couronné par le suffrage de toute la compagnie, après que sa vie eust esté faite en petit de ma façon. Mais parce qu'Agrippa et Mecenas furent oubliez en cette Vie, vous me tesmoignastes à la sortie de vostre Cabinet, que vous ne seriez pas faschée que je vous contasse ce que je pouvois sçavoir de Tvn et de Tautre ; et que je vous ferois encore plus de plaisir, si je vous Youlois faire vne particulière Relation de Mecenas, de qui tant de gens parlent, sans le connoistre. Vous serez obeïe à ma mode : le voudrois bien que ce pust estre à vostre contentement. Mais comme de coustume, Madame, je vous donneray las choses que vous me demandez, selon qu'elles me viendront à Tesprit; et dans la liberté de la Conversation, plustost que dans Tordre de THistoire.

Agrippa estoit hardy et sage à la guerre ; infatigable dans les travaux militaires ; religieux observateur de la discipline; et avoit toutes les autres parties d'vn bon Capitaine ; mais d'ailleurs il manquoit des vertus douces et sociables, qui sont nécessaires à vn habile Courtisan. Il entendoit mieux la science de la Campagne que celle du Cabinet, les stratagèmes que les intrigues ; et ce qui estoit en luy Vaillance durant le trouble, devenoit Rudesse dans le repos.

On ne peut pas dire la mesme chose de Mecenas. Il a esté estimé le plus honneste homme de son temps, et n'avoitrien en sa personne, que la Nature n'eust formé avec soin, et

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que tes bonnes Lettres et le grand Monde n'eussent poly. Vous remarquerez neantmoins, Madame, que la teinture qui se prend en cette grande lumière, et qui donne couleur aux biens naturels, fut prise de luy avec reserve ; et n'alla pas jusqu'au fard et jusqu'au déguisement des Intentions, beaucoup moins jusqu'à Tentiere altération de la Probité. Il ayoit les grâces de la Cour, mais il n'en avoit pas les vices ; et ses actions furent tousjours aussi droites que sa façon d'agir estoit agréable.

Quoy que la Cour sache desbaucher les Saincls, et d'ordinaire infecte d'abord ce qu'elle reçoit de pur, elle ne gasta point Mecenas. Il luy fit voir qu'outre l'vsage des préservatifs que fournit l'estenduë de la Sagesse, il peut y avoir de si bonnes dispositions au dedans, qu'elles sont plus fortes que toute la corruption de dehors. Ce fut luy qui donna au Monde le premier exemple qu'il ait veû d'vne innocente et modeste Prospérité. Il conserva dans le Palais les Maximes qu'il y avoit apportées ; et en vn lieu où tout est faux et masqué, il voulut paroistre ce qu'il estoit.

Mais il n'avoit garde, Madame, de contre-faire le Libéral et le Généreux : Il eust eu bien de la peine à s'empescher de ne l'estre pas. Pour cela il ne luy falloit ny travailler, ny combattre. Se laissant aller à la pente de son inclination, il ne tomboit jamais que dans le bien et dans la vertu. Et ainsi ses bonnes actions venant de source, et n'estant pas tirées à force de bras, comme celles de quelques Héros de nostre siècle, on n'en estimoit pas moins l'aisance et la liberté que l'éclat et la magnificence.

On a dit de luy, qu'il faisoit l'honneur de son siècle et de l'Empire Romain ; qu'il estoit le bien gênerai du Monde ; que le Soleil se lasseroit plustost de luire, et les Rivières de couler, que Mecenas de faire du bien. Vn galand homme de son temps luy crie dans vn Poëme qu'il luy adresse, C'est TROP DONNÉ, Mecenas, Ie svis trop riche. Et de fait, il n'y

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avoit que la seule discrétion de ceux qui recevoient ses bienfaits, qui pust mettre fin à sa libéralité. Si ses amis l'eussent voulu croire, il ne se fust rien laissé de reste : Et on n'osoit plus louer chez luy, ny vn Tableau envoyé de Grèce par rareté, ny vne Statue d'airain de Corinthe, ny vn service de vaisselle de crystal ; de peur qu'à l'heure mesme il ne dépoliillast son Palais de ces meubles précieux, et ne les fist prendre par force à celuy qui les avoit louez.

L'Excez et la Vanité pourroient imiter Mecenas : la simple bonté naturelle pourroit aller jusques-là. Mais il se faut souvenir. Madame, que cette noblesse d'esprit n'estoit pas solitaire et sans compagnie : Toutes les vertus marchoient à sa suite. C'estoit vne Bonté forte et courageuse ; vne Bonté ha- , bile et intelligente ; et la mesme fontaine, où les Particuliers puisoient les faveurs et les courtoisies, fournissoit le public de conseils et de resolutions.

Le grand Docteur qu'estoit cet homme en la science de gouverner! Jamais la face des affaires ne le trompa. lamais il ne fut Politique à faux, ny ne s'esgara, pour paroistre beau parleur, dans les vastes espaces de la Vray-semblance : Il alloit tousjours tout droit à la Vérité ; et voyoit si nettement la suite des choses en leur première disposition, que les succez les plus irreguliers ne démentoient gueres les conjectures qu'il en avoit faites.

N'est-il pas vray que l'Empereur eust fait tort à vne si excellente personne s'il ne l'eust pas honorée de sa confidence, et s'il ne luy eust pas donné part en la conduite du Monde? Estant, comme il estoit, juste estimateur des hommes, et sçachant le prix de chaque chose, il ne pouvoit pas faire légitimement que douze ne valussent plus que deux; que quantité d'eminentes qualitez ne fussent de plus grand vsage qu'vne médiocre suffisance ; que le plus puissant en raison n'eust la première place dans les affaires : En vn mot, Madame, Auguste ne pouvoit pas faire que Mecenas ne fust

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Favoryd*Âuguste. Et bien qu'il fallustdonneïdelongsetdV piniastres combats contre la retenue d'un esprit si modéré, pour luy faire accepter ce qu'il meritoit, et qu'il y eust beaucoup de peine à le surmonter; si est-ce qu'il fut digne de la magnanimité du plus grand Prince du Monde, de ne se laisser point vaincre en cette occasion, et de ne pas souffrir que sa Ueconnoissance fust inférieure à la Modestie d'vn de ses Amis.

Il fit donc de grands biens à cet Amy : Mais ce fut, comme vous avez desja veû, pour les distribuer, et pour les répandre de tous costez, pour éclairer, et pour resjouir toute la Terre de la lumière de ses richesses. De ces biens Mecenas acheta à Auguste tous les Esprits et toutes les Langues ; et par conséquent les luy rendit en de meilleures, de plus noblés et de plus durables espèces. Tellement qu'à bien considérer vn commerce si nouveau, celuy qui donnoit estoit moins libéral que bon ménager, et celuy qui recevoit de luy, estoit plustost son Facteur que son Favory.

Au reste, Madame, ce que je m'en vais vous dire mérite bien d'estre remarqué : Il eut tousjours la religion de ne rien recevoir qui ne pust estre donné justement : il ne voulut rien qui luy pust estre reproché, non seulement par les plaintes publiques de la Renommée, mais aussi par les souspirs secrets d'vn Particulier intéressé. Ceux qui depuis eurent la mesme faveur sous les autres Règnes, n'en vserent pas de la mesme sorte. Leur Morale fut plus large et plus indulgente à leurs Passions. Us n'eurent pas de ces délicatesses de conscience.

Quand ou ne mouroit pas assez tost de mort naturelle, ils avoient recours aux accusations, pour avancer le terme du compte qu'ils avoient fait. Ils faisoient condamner les Innocens, pour faire vaquer leurs Charges ; et à la veuë des Orfelins affligez, ils portoient les marques de la fortune de leur Père, qui n'estoient pas encore sèches de son sang. Le

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procédé de Mecenas esloit tres-different de celuy-là : 11 eust creû estre souillé de la confiscation du bien d'vn Proscript. Et à voslre advis, combien de Charges et de Maisons a-t'il refusées pour ne vouloir pas toucher à des despouilles funestes, et recueillir la succession des Malheureux?

le dis davantage, et son scrupule alloit plus avant : Il a renvoyé souvent les presens et les gratifications des Provinces qu'il avoit fait soulager, de peur que la plus légère marque de leur gratitude, et qu'vn bouquet receû en telle rencontre ne fist paroistre en ses advis la moindre ressemblance d'interest. Il a souvent rejette TVtile, qui n'estoit point deshonneste, ^our embrasser THonneste, stérile et infructueux : Il a préféré vne simple satisfaction d* esprit aux choses que le Monde estime solides et essentielles.

le pense, Madame, qu'vne Grandeur si discrète et si mesurée ne donnoit point de jalousie à son Prince. 11 ne faloit point craindre de trahison d'vne si superstitieuse intégrité. Comment eust-il esté pensionnaire de Marc-Antoine, s'il n'acceptoit pas toutes sortes de grâces d'Auguste? Et comment eust-il désiré les choses nouvelles, pour rendre sa condition meilleure, puis qu'il se contentoit d'vne petite partie des avantages que les choses présentes luy offroient ? 0 le rare exemple pour les Heureux I ô Thomme qui ne se trouve point! ô la forte et la solide pièce dans les fondemens dVne Principauté naissante! La Tyrannie mesme eust pu estre justifiée par Tinnocence de ce Ministre, comme elle eust pu estre soustenuë par ses autres vertus plus vives et plus ardentes.

le ne voudrois pas pourtant nier que sa complexion délicate ne le rendist quelquefois moins propre aux fatigues du corps et aux corvées de la Guerre, et ne fust cause qu'il ne pouvoit d'ordinaire travailler que de Tesprit. Mais, Madame, sans faire Tempressé, il ne laissoit pas de faire beaucoup, et de rendre à TEstat d'aussi vtiles services que son Collègue,

quoy qu'ils ne fussent pas suivis de tant de bruit et de tant de pompe. La Solitude qu'il se bastit dans la Ville, et les ombrages de ses lardins, cachoient la moitié de sa vertu : Ses occupations estoient couvertes d'vne apparence exte* rieure d'oysiveté ; et peut-estre qu on loiioit Agrippa qui paroissoit, de la conduite de Mecenas, qui estoit retiré.

L'Empereur avoit plus d'inclination pour celuy-cy : Mais se souvenant des batailles gagnées en Sicile et en Egypte, il avoit plus d'estime pour l'autre. 11 croyoit que l'vn l'aimast davantage, et que l'autre l'eust plus obligé. Us deliberoienl tous trois des affaires générales. Mais quelquefois il deliberoit avec Mecenas, de la vie et de la fortune d'Agrippa. Tesmoin, Madame, ce petit mot, sur lequel vn disciple de Machiavel composeroit vn grand discours : Vovs devez le faire

MOVRIR, OV LE FAIRE VOSTRE GENDRE ; C'cSt à dire, Il fdUt OU Ic

perdre, ou le gagner tout-à-faît : Il faut s'asseurer d'vne Grandeur qui vous peut estre suspecte, ou en l'estant du Monde, ou en la mettant en vostre Maison.

Vous voyez par là que Mecenas ne regardoit que son Maistre, je parle icy en François, et ne songeoit qu'à l'affermissemant de son authorité : Agrippa avoit quelque goust de la liberté perdue, et tournoit la teste de temps en temps vers Tancienne Republique. Celuy-cy ne proposoit que des conseils purement honnestes ; Mais son Compagnon, quand il y alloit du bien de l'Estat, vouloit adjouster le profit à rhonnesteté. Le premier avoit le commandement des Armées et combattoit les ennemis de l'Empire ; Le second exerçoit son pouvoir sur Famé mesme de l'Empereur, et appaisoit les mouvemens qui s'y eslevoient contre la Raison.

Ce qu'il faisoit, Madame, avec tant de liberté, que le Prince estant vn jour en son lict de lustice, je ne puis encore m'empescher de parler François, où il voyoit quelques procez criminels, commençoit à se laisser emporter aux ruses et aux calomnies des accusateurs, Mecenas arrivant là des-

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SUS, et De pouvant fendre la presse, qui l'empesehoit de pénétrer jusqu'à luy, luy envoya de main en main vn billet, dans lequel ces paroles estoient escrites : Bovrreav, ne vevx- Tv poiKT PARTIR DE LA? Auguste, au Hcu do s'offouser de la hardiesse de ce mot, et d'vne familiarité si piquante, prit en bonne part le zèle de son Àmy ; rompit rassemblée à Theure mesme, et descendit du Tribunal, d'où possible il ne fust pas descendu innocent, s'il y eust demeuré davantage.

Il recevoit souvent de luy de semblables preuves de fidélité. C'estoil Hecenas qui temperoit la chaleur de ses pas* siens, qui adoucissoit les aigreurs de son esprit ; qui guerissoit ses blessures cachées, quand il n'avoit pu aller au devant du coup qui luy donnoit de la consolation, quand il n'estoit pas en estât de recevoir de la joye.

Auguste connoissoit bien le mérite et le prix de cette amitié. Il voyoit bien que sa personne luy estant plus proche que sa fortune, ces sortes de services dévoient valoir davantage en son esprit que des Villes prises et des Batailles gaignées. Aussi luy en tesmoignoit-il tout le ressentiment que vous pouvez vous imaginer en vn Prince juste, et qui sçavoit distinguer l'Inclination d'avec le Devoir, et ceux qui n'aimoient que César, d'avec ceux qui mesloiont d'autres passions parmy celle-là. Apres mesme qu'il fut mort, il continua d'estre reconnoissant envers sa mémoire : Et toutes les fois qu'il luy survenoit quelque affliction domestique, ou quelque desplaisir du dehors, il disoit en soupirant : Cela ne me fvst point ' ARRIVE SI Megenas eVst ESTE EN VIE. Il croyoit estre malheureux de posséder l'Empire du Monde, parce qu'il avoit perdu Mecenas.

Il avoit certes beaucoup de raison de regretter vne per* sonne également bonne et intelligente; qui ne pouvoit ny tromper ny estre trompée ; qui ne pouvoit faire mal, ny par infirmité, ny par dessein. Il avoit grand sujet de pleurer la perte d'vn Amy, si vtile tout ensetnble et si agréable; d'vn

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amy de toutes les heures et de tous les temps ; dans lequel il trouvoit tout ce qu'il cherchoit; qui estoit ses Tablettes, et ses Lieux commuDs ; le Tesmoin et le dépositaire de ses pensées; le Thresor de son esprit, voire son second esprit.

En effet, Madame (pour achever de vous faire voir ce que vaut vn Amy fidèle auprès d'vn grand Prince), combien pensez-vous que par sa raison il asseurast, il fortifiast, il augmentast la raison d'Auguste? Combien d'espines luy a-t'îl tirées des affaires qu'il avoit à démesler ? Combien luy a-t'il proposé d'Expediens, pour facijiter ses Desseins? Combien de Plans luy a-t'il dressez, pour eslever ses Ouvrages? Ne doutez point que plusieurs fois il ne luy ait espargné la peine de la Prévoyance, et ne se soit chargé des soins et des inquiétudes de Tad venir, afin de le laisser tout entier dans Taction; afin que la force de son ame ne se diminuast point en se divisant; afin que je vous puisse dire aujourd'huy avec vérité, qu'ils ont partagé ensemble les diverses fonctions d'vn mesme Devoir, et qu'ils n'ont vescu tous deux qu'vne seule Vie.

Plusieurs fois, Madame, le fidèle Mecenas a soustenu Au* guste harassé dans la recherche du bien difficile, et luy a présenté l'image de la Vertu joiiissante et couronnée, pour destoumer sa veuë du triste objet de la Vertu penihie et laborieuse. Apres vne Conjuration descouverte, et lorsqu'il a jugé la Clémence meilleure que la lustice, il luy a figuré la Gloire encore plus belle et plus attrayante qu'elle n'est; pour le piquer davantage de son amour; pour Tobliger à changer des meschans en gens de bien, en changeant des Arrests de mort en Abolitions ; pour faire en sorte qu'il preferast les louanges de la Bonté, qui durent autant que les Maisons et les Races conservées, au plaisir de la Vengeance, qui passe aussi viste qu'vn coup de Hache peut estre donnéj et vne Teste mise par terre.

Et après cela croyez, s'il vous plaist, Seneque, qui con*

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damne le style et Teloquence de Mecenas ; Il me semble, Madame, que pour obtenir de pareilles grâces dVne ame irritée, il ne falloit pas manquer d'éloquence; le dis de la bonne et de la sage éloquence ; de l'éloquence d'affaires et d'action ; nourrie au Soleil et à la lumière du grand Monde ; plus forte sans comparaison que la Rhétorique des Sophistes, quoy qu'elle sçache mieux cacher et dissimuler sa force.

Il n'y a point de doute que le bien dire ne soit absolument nécessaire, pour agir avec les Princes, qui d'ordinaire ne peuvent gouster la Raison si elle ne leur est tres-Jelicateraent apprestée. Ce n'est pas assez que les remèdes qu'ils doivent prendre, ayent de la vertu ; Ils veulent qu'ils n'ayent point d'amertume. Il ne suffit pas que les choses qu'on leur présente, soient bonnes, si elles ne sont bonnes, aussi bien en la forme qu'en la matière.

Mais ce ne sont pas seulement les Princes, qui demandent des paroles agréables, et qui se cabrent contre la Raison, ' qui les gourmande. Généralement parlant, n'y ayant rien de si franc et de si relevé que l'ame de l'homme, elle veut estre traitée selon la noblesse de sa nature, je veux dire avec douceur, méthode et adresse. Par là. Madame, on emporte la Volonté, sans beaucoup de résistance, et de la Volonté on passe à l'Entendement, qui est si ennemy do la contrainte, que pour l'esviter il s'esloigne mesme de son propre objet, et rejette la Vérité, quand on la luy veut faire recevoir par force.

Il est certain que l'intelligence d'vn Art si nécessaire au gouvernement a esté souveraine en la personne deMecenas. Comme il estoit tres-clairvoyant au discernement des esprits, il estoit tres-adroit en leur conduite, et n'a voit pas moins de souplesse à les manier, que de lumière pour les connoistre. Avec cette Eloquence efficace, qui n'est autre chose que le droit vsage de la Prudence, qui se communique aux hommes par la parole, il fist à Auguste vne infinité de

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Serviteurs, et après luy avoir persuadé la modération, il persuada aux autres Tobeissance.

Toutes les Conférences qui se faisoient en son Palais, estoient des Sacrifices de louange et de gloire pour Auguste : Tous les jours il y estoit adoré en Prose et en Vers. On commença là dedans à reformer Uancien langage de la Republique, et à jurer par le Génie et par la Fortune du Prince. Les Temples qui luy furent bastis en Espagne et en Asie au commencement, et depuis dans les autres Provinces du Monde Romain, furent desseignez en ce lieu-là. Et à prendre la chose dans son principe, on peut dire, Madame, que Mecenas avec ses Orateurs et ses Poëtes, fut le Fondateur de tous ces Temples, fut l'Instituteur de cette nouvelle Religion, qui consacra vn homme vivant.

Croyez-moy, et toute l'Antiquité plustost que Seneque : Cet incomparable Favory laissoit tousjours dans le cœur je ne sçay quel aiguillon, qui excitoit les courages les plus durs à Tamour du Prince et de la Patrie; à l'estude de la Vertu et de la Sagesse. On ne partoit point d'auprès de luy, sans en remporter vne douce émotion, capable de resveiller l'assoupissement de ceux qui ne sentoient pas la félicité du règne d'Auguste, et qui n'avoient jamais songé à la beauté des choses honnestes. L'air de son visage, le son de sa voix, et ce que les Rhetoriciens ont compris sous l'éloquence du corps, gagnoit les sens extérieurs en vn instant, et donnoit passage jusques à l'ame, par la facilité de ses gardes, qui d'abord se laissoient prendre.

Il persuadoit mesme avec la négligence de Tentretien le plus familier. En sa plus libre conversation, quand il se despouilloit de la pompe de la Cour et de la gravité du Ministère ; quand il quittoit ce qui esblouït le Peuple, il luy restoit encore beaucoup d'ornemens, qu'il ne pouvoit pas quitter. 11 avoit sur luy des charmes involontaires, et auxquels il ne prenoit pas garde, qui l'accompagnoient par tout. Ces

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charmes, Madame, inspiroient particulièrement tout ce qu'il disoit : Ils suppléoient au défaut de sa faveur ; et sans qu'il accordast les demandes, ils ne laissoient pas de donner satisfaction. Car vous sçavez bien que toutes choses ne sont pas tousjours possibles, et qu'il faut quelquefois refuser. Mais, je vous prie, quels dévoient estre les Presens qu*enrichissoit vne bouche si charmante, puisque les Refus qui en sortoient, n'estoient pas désagréables, et qu'en parlant il plaisoit de telle sorte, que de ses seules paroles il eust pu payer ses dettes?

Toutefois le Précepteur de Néron ne veut pas que le Confident d'Auguste ait sceû bien parler. Il luy reproche la délicatesse et l'afféterie, voire la mollesse et la débauche de sa diction ; et à son dire, c'a esté le premier corrupteur de l'Eloquence Romaine. Il met certaines pièces sur le tapis, qui luy semblent plus gaillardes qu'il ne faut ; mais qu'il a coupées d'vn Ouvrage, dont nous ne sçavons ny la matière ny le dessein. Et là dessus, sans nous dire si Mecenas par* loit de sens froid, ou s'il avoit seulement envie de rire, il déclame contre la liberté de son style, avec toute l'aigreur et toute la cholere du sien.

A vous dire le vray, Madame, je croy qu'il y a du Phyllarque et de la mauvaise foy au procédé de Seneque. Si les pièces qu'il attaque se voyoient en leur entier, nous verrions qu'il ne distingue pas les deux Characteres; et qu'il prend vn Habillement qu'on a porté vne fois en masque, pour vne Robe avec laquelle vn Sénateur doit aller tous les jours au Conseil. Sans doute il fait semblant de n'entendre pas raillerie. Il est sans doute de ces Hypocrites chagrins, qui voudroient que les leux fussent aussi sérieux que les affaires,* et les Comédies aussi tristes que les Oraisons Funèbres. Recusons-le en toutes les causes de Mecenas : L'aversion qu'il a pour luy est trop visible et trop descouverte : Et après avoir esgratigné ses escrits, il se jette sur ses mœurs

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avec tant de passion, qu'il est aisé à voir que l'esprit de sa Secte le possède, et qu'il a dessein de faire le Stoïque reformé, aux despens du plus honneste Epicurien qui fust jamais.

le ne dis point, pour affoiblir le tesmoignage de Seneque, que c*estoit vn Docteur de Cour, qui philosophoit dans la pourpre^ et causoit à son aise de la Vertu : que peut-estre mesme il descrioit la Volupté, afin qu'elle fust toute pour luy, et que personne n'en eust envie, le dis seulement a la justification de Mecenas, qu'il n'est pas impossible que Tame se relasche sans s'énerver ; et que comme il y a vne Folie composée et melancholique, il peut y avoir vne sagesse libro et joyeuse.

l'ay oiiy dire, Madame, à nostre sçavant Monsieur *** mais il le disoit beaucoup mieux que je ne sçaurois vous- le redire, qu'il y a vn art d'vser innocemment de la Volupté. Que cet Art avoit esté enseigné en Grèce par Arislippe ; que depuis il fust corrompu à Rome par Pétrone et par Tigillîn, qui en abusèrent, comme les empoisonneurs ont abusé de la Médecine. Il adjoustoit que la pratique de cet Art n'estoit point défendue par les loix de vostre pays ; qu'au contraire elles avoient créé des Magistrats tout exprés, pour avoir soin des plaisirs du Peuple ; Qu'outre les Ediles de la Republique, il estoit parlé, sous les Empereurs, d'vn Tribun des voluptez; et qu'il avoit veû vne Science et vne Discipline des voluptez, dans les Formules de Gassiodore. Il concluoit, Madame, qu'il n'est pas juste d'accuser la pureté des choses de l'intempérance des hommes; et qu'il n'est pas croyable que les biens de cette vie n'ayent esté faits que pour les Meschants.

Il n'est pas croyable, je suis de Tadvis de ce rare esprit, que Dieu ait envoyé la Vertu au Monde, pour la punition des pauvres hommes; et qu'elle ne soit point vertu, si elle ne combat contre la douleur, si elle ne marche sur les espines, si elle ne loge à l'hospital, si elle n'habite mesme dans les

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sepulchres. Mecenas vouloit attendre qu'il fust mort, a prendre possession dVne demeure si mal plaisante : Et s*il estoit en vie, et qu*il eust changé Rome pour Paris, je suis certain qu'on le trouveroit plus souvent en quelque lieu que je sçay, où il n'y a rien qui ne contente les yeux et l'esprit, qu'en d'autres lieux que je ne veux pas nommer, où il n'y a rien qui ne les choque.

Que vous auriez de plaisir d'apprendre de luy-mesme son Histoire ! Qu'il recevroit de gloire d'avoir quelques-vnes de vos Audiences ! Que vostre modeste conversation luy toucheroit l'esprit! Vous avez beau vous cacher, Madame ; Il descouvriroit cette souveraine intelligence, que vous couvres de toute la retenue et de toute la douceur de vostre sexe. Il vous admireroit en despit de vous. Nous reconcilierions son Ennemy avec luy, à la première prière que vous luy en feriez, et sans mesme que vous luy en fissiez de prière, tant je suis asseuré de la douceur et de la facilité de ses mœurs : La sérénité de son ame ne seroit point troublée par les fumées et par les boutades des Sophistes violens. Il ne feroit que rire du chagrin et des paradoxes de Seneque.

Il vous diroit seulement, Madame, qu'il faut tout souffrir de la racé de Zenon, et de la nation des Stoïques. Que tout doit estre permis à vn Philosophe, qui a appelle Alexandre sot; qui a crû estre Roy des Roys, à meilleur tiltre que le Roy de Perse ; Et ce qui fait particulièrement à nostre sujet, qui a esté si ennemy de la vie, qu'il a conseillé aux hommes de s'aller pendre, pour peu qu'ils s'ennuyassent, ou qu'ils fussent en mauvaise humeur.

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DISCOVRS QVATRIESME.

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