‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 54 sur 90 · OV DE LA GRANDE ELOQVKNCE · texte numérisé non relu

OV DE LA GRANDE ELOQVKNCE

A MONSIEYR COSTAR*,

Vostre Magnificence est cause de ma Disette, et je ne trouve point de belles choses à vous rendre parce que vous les avez toutes prises. Cet enlèvement, qui ne m'a honoré que pour m'appauvrir, me fait souvenir d'vn Festin que je vis, à Rome, lors que j'y estois. La profusion en fut telle qu'elle épuisa vue partie de Tltalie, qu'elle affaipa huit jours durant le Peuple Romain; qu'elle empescha qu'on n'en pust faire de long-temps vn autre. le remarque icy, Monsieur, je ne sçay quoy encore de plus. Vos Excez n'ont pas d'espace à les contenir; et tout ce qu'en vn jour de largesse vue ame extrêmement noble pourroit tirer, soit de son propre fonds, et des richesses de 'sa naissance, soit des Havres estrangers et de la continuation d'vn heureux commerce, vous l'avez tout versé sur deux feuilles de papier.

• Pierre Costar, né à Paris en 1603, morl le 13 mai 4660.

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Quel moyen après cela d'avoir sa revanche, et de parler après vous qu'à sa confusion? En me demandant des Exemples, vous me les donnez : Sous le nom d^autruy vous vous représentez vous-mesme : Et j'ay bien ouy parler des aiguillons de cet homme, qui fut Souverain dans vn pays libre; Mais je sens les vostres ; Ils m'ont entamé Fesprit ; le suis percé de leurs pointes.

En cet estat-là, et blessé desja de vostre main, je serois mal conseillé de me présenter aujourd'huy sur la carrière, et de faire assaut de réputation avec vous. Il vaut beaucoup mieux que Favanlage vous demeure par ma modeste déférence, que par mes inutiles efforts. Et en tout cas, Monsieur, s'il faut que je sois de la partie, il faut que ce soit en me rangeant de vostre costé : Il me sera bien plus seur d'entrer dans vos sentiments que d'en chercher de nouveaux, et de vous copier que de vous respondre.

L'Idée que vous avez formée de l'Eloquence, est véritablement admirable : Mais supprimons-en l'application, elle n'est pas juste : Ostons-en mon nom, et tout le reste ira bien. Trouvez bon que je remette dans la Thèse ce que vous en avez tiré pour me faire honneur; et qu'au lieu d'vne Response à vos paroles, qui regardent ma personne particuliere, je vous envoie vue Paraphrase de vostre sens, qui a sans doute vn objet plus noble et moins limité.

Vous dites vray, Monsieur, on trouve partout de l'imposture. L'Esclat ne présuppose pas tousjours la solidité; et les paroles qui brillent le plus, sont souvent celles qui pèsent le moins. Il y a vne Faiseuse de bouquets, et vne Tourneuse de périodes, je ne l'ose nommer Eloquence, qui est toute peinte et toute dorée; qui semble tousjours sortir d'vne boëte; qui n'a soin que de s'ajuster, et ne songe qu'à faire la belle : qui par conséquent est plus propre pour les Pestes que pour les Combats, et plaist davantage qu'elle ne sert ; quoy que neantmoins il y ait des Pestes, dont elle deshono-

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reroit là solemnité ; et des personnes, à qui elle ne donneroit point de plaisir.

Ne se soustenant que d'apparence, et n'estant animée que de couleur, elle agit principalement sur l'esprit du Peuple, parce que le peuple a tout son esprit dans les yeux et dans les oreilles. A faute de Raisons et d'authorité, elle vse de Charmes et de Flatterie : Elle est creuse, et vuide de choses essentielles, bien qu'elle soit claire et resonnante de tons agréables. Elle est au moins plus délicate que forte ; et ayant sa puissance bornée, et ses coups d'ordinaire mesurez, ou elle ne porte pas plus loin que les sens; ou pour le plus, elle ne touche que légèrement le dehors de l'âme.

Si elle prend courage, et si elle se déborde quelquefois, ses Efforts et ses Torrents ne font que passer. Au lieu d'apporter de l'abondance avec eux, ils ne laissent après eux que de Tescume. Leuri mpetuosité est vne Lascheté qui menace : Elle ressemble à la cholere des personnes foibles, qui les remue, sans toucher les autres : Ils n'emmènent que les pailles et les plumes, et s'escoulent au pied des arbres et des murailles, sans les ébranler.

Cette Eloquence de montre et de vanité a eu cours dans la servitude de la Grèce, lorsque la Paix et la Guerre n'estoient plus en sa disposition, et que n'ayant plus d'Affaires à s'occuper, elle cherchoit dequoy divertir son Oysiveté. La pluspart des Sophistes, dont Philostrale et Eunapius ont escrit les Vies, estaloient cette sorte d'Eloquence, au milieu des places publiques, et entretenoient les Passans qu'ils y assembloient, de certains discours Vagues, où ils n*avoient autre dessein que de discourir.

Ces Discours, Monsieur, Comme vous sçaVez, estoietit remplis de tout ce que l'-Orateui* possôdoit et de tout ce qu'il avoit emptunté. Il né laissoit pas vn seul enjolivement ny vne seule afféterie au logis : En dix mots il vouloit employer douze figures; il enOoit sa matière de Lieux communs, et

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(le Pièces cent fois rejouées. Pour éviter la Pauvreté, il se jettoit dans le Luxe. Toutes ses locutions estoient pompeuses et magniFiques. Mais cette magnificence estoit si esloignée | de la sobriété et de la modestie du stile Oratoire, que la . plus téméraire Poésie, et la plus prodigue des biens qu'il faut mesnager, ne sçauroit rien concevoir de plus desreglé. A la vérité si c'estoit là l'Eloquence, l'opinion de ce Philosophe, qui mettoit la Rhétorique au nombre des connoissances voluptueuses, auroit quelque fondement. On l'eust chassée avec justice de la Republique de Sparte, et des autres Estats bien policez ; Et il ne la faudroit estimer gueres davantage que TArt qui enseigne à faire les confitures, et a pour objet le plaisir du goust ; ou celuy qui flatte vn autre sens, et travaille à la composition des Parfums.

Mais il n'en va pas ainsi ; Il faut conserver à chaque chose la noblesse de sa fin et la dignité de son vsage. Les biens de l'Esprit ne nous ont pas esté donnez pour la simple volupté du Corps : Le plaisir des oreilles est en cecy plus que rien, mais ce n'est pas tout. L'Eloquence n'est pas le spectacle des Oysifs et le passe-temps du menu Peuple. Yn Orateur est quelque autre chose qu'vn Danseur de corde et qu'vn Baladin. Nous ne devons pas nous jouer de la Raison ny faire passer pour Plaisante, celle à qui nous avons Tobligation d'estre Sérieux.

Disons donc, Monsieur, que la vraye Eloquence est bien différente de celte Causeuse des places publiques, et son stile bien esloigné du jargon ambitieux des Sophistes Grecs. Disons que c'est vtie éloquence d'affaires et de service ; née au commandement et à la souveraineté ; toute efficace, et toute pleine de force. Disons qu'elle agit, s'il se peut, par la parole, plus qu'elle ne parle; qu elle ne donne pas seulement à ses ouvrages vn visage, de la grâce, et de la beautéj comme Phidias; mais vn cœur, de la vie et du mouvemetit, comme Dédale.

Elle ne s'amuse point à cueillif' des fleurs, et à les lier ensemble : Mais les fleurs naissent sous ses pas, aussi bien que sous les pas des Déesses. En visant ailleurs ; en faisant autre chose; en passant pays, elle les produit; Sa mine est d'vne Amazone plustost que d'vne Coquette; Et la Négligence mesme a du mérite sur elle, et ne fait point de tort à sa Dignité. Elle ne laisse pas toutefois de se parer, quand il en est besoin; quoy* qu'elle soit moins curieuse de ses ornemens que de ses armes; et qu'elle songe davantage à gaigner l'ame pour tousjours, par vne victoire entière, qu'à la desbaucher pour quelques heures, par vne légère satisfaction.

C'est encore ce qui Toblige à ne pas chercher dans ses discours des fredons effeminez, et vne mollesse compassée, semblable à celte nouveauté vicieuse, dont les premiers Sages se sont plaints, qui corrompit la vigueur de la Musique, et préféra la Délicatesse à la Gravité.

Ayant receû de la seule grâce de la Nature la justesse des nombres, et des mesuras, elle n'a que faire de compter scrupuleusement les syllabes, ny de se mettre en peine de placer les dactyles et les spondées, pour trouver le Secret de THarmonie. Vn pareil secret ne s'acquiert point ; Il faut qu'il vienne au monde avec celuy que nous nommons Eloquent : Les préceptes luy sont inutiles en cette occasion ; Et n'en desplaise aux Maistres de l'Art, qui se veulent mesler de tout, il ne doit qu'au Ciel la bonté de ses oreilles, et la parfaite disposition de leurs ressorts.

Le reste véritablement se fait ou s'achève en luy, par le soin et par la méditation. Et il faut advoiier que ce soin, quand il est opiniastre et continuel, est capable d'appuyer les foiblesses de la Nature, de refaire les brèches de l'infirmité humaine; de nettoyer les ouvrages de l'esprit, de toutes les taches et de toute la terre de la matière ; de tous les défauts et de toutes les imperfections, soit de la Besongne,

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soit de TArlisan. Il est certain que cette Méditation, quand elle est violente et bien guidée, trouve dans Tame des Thresors cachez; resveiile les vertus assoupies; exerce l'adresse négligée ; adjouste Topulence à la noblesse, la fécondité au bon fonds, et le choix à la fécondité.

L'Antiquité appelloit cela puiser ses discours dans l'estomach, et avoit Tame Eloquente : Elle a donné cette qualité à Vlysse, après luy avoir donné la doctrine et Texperience, comme si la vertu de discourir devoit estre Teffet et la créature de celle de connoistre et de sçovoir.

Et certes il n'est rien de plus véritable. Yn homme qui a veû et qui a escouté long-temps avec de l'attention et du dessein ; qui a fait diverses reflexions sur les Veritez vniverselles ; qui a considéré sérieusement les principes et les conclusions de chaque science; qui a fortifié son naturel de mille règles et de mille exemples; qui s'est nourry du suc et de la substance des bons livres; Vn homme, dis-je, si plein, a bien dequoy débiter ; Ayant tant de fonds et tant de matière de parler, il a de grands avantages, quand il parle; Et personne ne peut trouver estrange que d'vne infinité de hautes et de rares connoissances, sortent et fleurissent les diverses grâces de ses paroles, comme de leur tige et de leur racine.

Ce n'est pas qu'il suffise. Monsieur (plaidons tousjours la cause du Ciel), d'avoir cet Art et ces connoissances, pour estre Orateur, si on les a solitaires, et dans vn lieu stérile de sa naUire. Comme ce ne sont pas les maistres d'escrime, voire les maistres d'escrime de père en fils, qui réussissent grands Capitaines; Aussi ne sont-ce pas les Grammairiens, voire les Grammairiens de race, et les enfans des maistres d'Escholes qui sont d'ordinaire fort eloquens. Ce ne sont ny les Armuriers, ny les Fourbisseurs, ny les Vivandiers de l'Armée qui combattent l'Ennemy, et qui gagnent les batailles : Ce ne sont pas non plus les Compilateurs de Lieux I 16

communs, ny les Copistes des Rhétoriques d'autruy, ny les Traducteurs de quelques Chapitres de Quinlilien, qui attaquent et qui emportent les âmes.

Ils ont eu pourtant leur Faction et leur Peuple, qui leur a fait acroire que c'estoit eux; et ils sont morts tres-persuadez de leur opinion, et tres-satisfaits des applaudissemens de leur Peuple. Mais toutes ces Victoires en p'einture, tous ces Triomphes de mascarade, tous ces faux Miracles ne font plus d'ombrage à la Vérité. Le Monde est devenu raisonnable ; Et la pédanterie des Compilateurs ayant perdu son crédit dans rVniversité mesme, je dis dans le plus bas estage de rVniversité, et dans la Cinquiesme du Collège, elle ne nous empeschera plus de faire advouer au Louvre et aux Parlemens, qu'il y a souvent grande différence entre vn Docteur et vn Animal raisonnable.

On ne doutera plus qu'vn tel ne puisse parler mal et escrire mal, avec autant de Langues que la confusion de Babel en produisit, et autant de Dialectes que le meslange des Peuples en a formé ; Et qu'vn autre tel ne puisse estre de son chef mauvais Aulheur, et avoir leû autant de Volumes imprimez et autant de livres Manuscrits, qu'il y en a dans la Bibliothèque Vaticane, depuis mesme qu'elle a esté grossie du débris de la Bibliothèque Palatine.

Il faut donc de nécessité vue heureuse naissance, pour se servir d'vne longue eslude. Il faut et icy et à la Guerre, de la force et du courage, aussi bien que des armes et de l'adresse. Cette Adresse est nécessaire, je ne le nieças, et la bonne Eloquence doit recevoir instruction de la bonne Philosophie. Il faut que nostre Eloquent soit eslevé sous la discipline d'Arifitote, qui entre autre soin qu'il prendra de luy, luy tracera le Plan et la Carte du petit Monde.

Ce souverain Artisan luy descouvrira les différentes avenues du siège de la Raison, et le Fort et le Poible de l'esprit humain» Avec la méthode et les adresses qu'il luy donnera.

les endroits par où rame est prenable luy seront connus. Les moyens d'y former des intelligences, ne luy manqueront point. Il sçaura irriter et modérer les Passions, selon qu'il faudra pousser ou arrester les Courages. Il s'assujettira Tlntellect par la force du raisonnement, et emportera l'Appétit par la violence des figures.

Aristote fera tout cela, je ne le nie pas; Mais Arislote ne sçauroit rien faire sans les Esloiles. Il ne peut travailler qu'après le Ciel ; Et disons-le vne bonne fois, il faut que ce soit quelque chose de céleste et d'inspiré, qui intervienne dans l'Eloquence pour exciter les transports et les admirations qu'ellecherche. Disons qu'il fautqu'vn grand esprit naisse, et vn grand jugement avec luy, pour le conseiller, afin qu'Aristote reiississe. Et qu'Aristote par conséquent n'entre que le troisiesme dans l'œuvre de la Nature, puis qu'il est besoin de quelque autre que de l'Art, afin que l'Art opère efficacement; afin que la spéculation se rende sensible, et qu'elle tienne ce qu'elle a promis ; Afin que les Règles deviennent Exemples; Afin que la Connoissance soit Action, et que les paroles soient des choses .

Et pour vous faire voir, Monsieur, que je ne vous perds point de vetie, et que je veux que ma Paraphrase suive tousjours vostre Texte, ces paroles ne sont pas de simples bruits et de simples voix dont l'air est frappé, et qui se perdent après avoir plû vn petit moment. Ce ne sont pas des paroles fugitives et passagères, ainsi que le Poëte les appelle; Elles durent et se conservent après le son ; Elles vivent dans les plus ingrates mémoires ; Elles se font voye dans la plus secrète partie de l'homme ; Elles descendent jusqu'au fonds du cœur; elles percent jusques au centre de l'ame, et se vont mesler et remuer là-dedans avec les pensées et les autres mouvemens intérieurs. Ce ne sont plus les paroles de celuy qui parle, ou qui escrit. Ce sont les sentimens de ceux qui escotttent, ou qui lisent. Ce sont des expressions, don-

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nez-moi congé de le dire, si contagieuses, si pénétrantes, et si tenaces, qu'elles s*attachent inséparablement au sujet estranger qui les reçoit, et deviennent partie de Tame d'autruy.

Voila quelles sont les paroles que vos ergoteurs estiment si peu, voila comme s'exprime la grande Eloquence, et telle autrefois la Grèce Ta veuë, lors qu'elle vivoit en liberté et que la puissance Romaine ne luy avoit pas opprimé l'esprit avec le courage. De cette sorte, et par des efforts plus qu'humains, elle ravissoit le consentement des Princes et des Republiques, et rangeoit à la Raison les volontez les plus opiniastres et les plus dures.

Et de fait, Monsieur, les aiguillons que vostre Pericles laissoit dans les âmes, les tonnerres qu'il excitoit dans les Assemblées, les noms de lupiter et d'Olympien que Ton luy donna, et leTemple de la Déesse Persuasion, qu'elle-mesme, selon le dire commun, avoit basty sur ses lèvres, que sontce autre chose que des marques et des images de cette Monarchie spirituelle fondée par la Parole dans vn Estât populaire, et de cette espèce de Divinité qu'vn homme representoit sur la Ter}*e?

La souveraine Eloquence gouverna ainsi long-temps la plus fine partie du genre humain et présida aux affaires de la Grèce. C'est ce que vous avez compris en deux mots, et ce que vous appeliez Vaincre et régner; car il est tres-vray qu'elle tenoit lieu de Grandeur et de Majesté à des Seigneuries aussi petites que sont celles de Luques et de Genève. Elle ne souffroil rien de servile dans l'esprit mesme des Artisans; Elle eslevoit les pensées d'vn Particulier au-dessus du Throsne et de la Tiare du Roy de Perse. Et pour passer du spécieux à Tvtile, elle reiinissoit les Grecs divisez et formoit les Ligues contre les Darbares; Elle estoit la liaison du Sénat avec le Peuple, et la barrière entre Philippe et la liberté.

Philippe ne le dissimuloit pas. Il reconnoissoit que Demosthene pouvoit plus que luy, et avoit coustume de dire

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que les Harangues de cet Orateur renversoient les entreprises des Roys, et que sa Rhétorique estoit TArsenal et le Magazin d'Âthenes. 11 disoit qu'en vain on deputoit des Ambassadeurs pour résister à Demosthene aux Assemblées où il se trouvoit, veû qu'ils n'y pouvoient servir leurs Maistres, qu'en s'accommodant à ses opinions; Que la Valeur pouvoit combattre la Force et avoir de Tavantage sur le Nombre; mais qu'il estoit également impossible au nombre, à la force et à la valeur, d'ériger des trophées contre l'Eloquence de Demosthene.

Pour avoir ce Demosthene en son pouvoir, ce Philippe offrit aux Athéniens la ville d'Amphipolis; Et il ne s'en faut point estonner, Monsieur, puis que par cet eschange il mettoit en danger celle d'Athènes, et qu il asseuroit toutes celles de son Royaume. Il estimoit vn homme plus que vingt mille hommes, parce qu'il sçavoit quVn homme est quelquefois l'esprit et la force d'vn Estât; Et que cettuy-cy, selon la relation que luy en avoit faite Antipater, tout nud et desarmé qu'il estoit, sans Vaisseaux, sans Soldats et sans Argent; combattant seulement avec des Loix, des Ordonnances et des Paroles, attaquoit la Macédoine de tous costez, investissoit ses meilleures places et rendoit inutiles ses plus puissantes armées.

Vn homme de ce mérite n'estoit pas le Bouffon et le Basteleur de ceux d'Athènes, comme nostre Apulée de ceux de Carthage, quand il leur recitoit ses Fiorides. C'estoit leur Magistrat naturel; c'estoit vn Maistre qui s'accordoit avec la Liberté, qui se faisoit obeïr, quoy qu'il no leur fist point de commandement absolu, quoy qu'il n'eust ny Archers ny Hallebardes, quoy qu'il ne les haranguast point de dessus les bastions d'vne Citadelle. Ce n'estoit pas le Flatteur et le Parasite du Peuple; c'estoit son* Censeur et son Pédagogue, qui le tansoit quelquefois do cette façon :

« Ne secourons plus de nos fautes nostre Ennemy : ce « sont ses principales forces et sa plus granda puissance;. ' a Que ne la ruïnons-nous en nous corrigeant? Mais au lieu

« de faire ce qu'il faut, vous ne faites rien que vous enque- « rir de ce qu'on dit, et toute vostre vie se passe à deman-

< der des nouvelles. A quoy bon celte vaine curiosité? Vouff lez-vous sçavoir quelque chose de bien nouveau et de bien tt estrange? le vais vous le dire : Vn Homme de Macédoine

« SE REND MaISTRE DE LA GrECE, ET COMMENCE PAR LES AtHE- ,

ff NiENs. Mais le bruit court, me respondez-vous, que cet

< homme est mort, ou pour le moins qu'il est bien malade. « Quand cela seroit, je ne vois pas que vous en puissiez ti- « rer aucun avantage. Si vous ne changez de procédé, vous (i ne manquerez jamais de Philippe, et quand la Fièvre ou a la Guerre vous défera aujourd'huy de cettuy-cy, vous en 0 ferez demain vn autre par vostre mauvaise conduite. »

Que ces Grâces austères me plaisent ! Que cette sévérité est attrayante! Que cette amertume me semble bien de meilleur goust que toutes les douceurs fades et tout le sucre des beaux parleurs! Les paroles que nostre flatterie a nommées puissantes et pathétiques, n'estoient que de la cendre et des charbons morts, au prix d'vn feu si pur et si vif.

Semblables esclairssortoient de la bouche de Demosthene, et n'eschauffoient pas moins qu'ils esblouïssoient. Us faisoient passer la Vérité, en vn instant, d'vn bout de la Grèce à l'autre, et descouvroient le Tyran qui se cachoit. Parmy les ténèbres et dans la confusion des plus mauvais Temps, les Citoyens et les Alliez ont reconnu, à la lueur de pareils esclairs, leur devoir, leur inierest et leur honneur, qu'on leur déguisoit avec artifice, et dont on ne leur monstroit que de fausses apparences. Les Enfans mesmes ont esté esclaircis par là de Testât des choses? Ils ont sceû ce qu'on vouloit que leurs Pères ignorassent.

Que si vne sage Eloquence, soit de mon Demosthene, soit de vostre Pericles, n'a pas tousjours esté heureuse, il suffit pour la perfection de sa fin, qu'elle a tousjours mérité de l'estre; et qu il n'a pas tenu à l'Art que le Succez ne l'ail suivy, mais

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à la Matière, sur laquelle il a esté employé. Si traitant avec les Estrangers, elle a conclu la Paix pour Athènes, et qu'Athènes n'ait pas joiii de la Paix conclue, ce n'est pas la faute de l'Eloquence, et les bons conseils ne sont point coupables des mauvais evenemens. Elle a fait ce qu'il a fallu pour persuader; Elle^a mesme persuadé, quoy que la persuasion n'ait pas produit le fruit que raisonnablement elle en attendoit, et quoy qu'il ait greslé sur son labourage. Mais qui est capable de garantir T Advenir? Quel Dieu peut empescher que l'homme ne change? Quel moyen de faire vn fondement asseuré sur l'incertitude des choses du Monde?

Il suffit à Demosthene que, dans les Négociations où il a agi, il ait tousjours fait venir les Princes et les Estais aux termes qu'il a voulu, et que, s'ils n'y ont pas tousjours acquiescé par l'exécution des Propositions résolues, ils n'ayent pu s'en défendre que par le violeraent de leur Foy; car de cette sorte, les Princes et les Estats n'ont pas résisté à l'Eloquence de Demosthene, mais ils se sont mutinez contre elle; Ils n'ont pas maintenu leurs opinions, mais ils se sont desdits des choses qu'ils avoient accordées, et ont advoiié tacitement qu'il estoit impossible d'éviter les effets de la puissance qu'elle exerçoit qu'en violant la Paix qu'ils avoient signée ; qu'en se mocquant des Dieux, qu'ils avoient jurez; et trompant les Hommes, qui s'estoient fiez en eux.

Et ainsi l'Eloquence eust fait beaucoup moins d'arriver à sa fin par ses routes ordinaires et par ses moyens accoustumez, que de demeurer au deçà par vn si lasche manquement de la part d'autruy . Et ce manquement a monstre que ses coups estoient bien certains, puis qu'il se falloit perdre pour s'en sauver, et que ses poursuites estoient bien vives, puis qu'on ne pouvoit les fuir qu'à travers le feu et les flammes de la guerre, et que ses Raisons estoient bien pressantes, puis qu'on n'y opposoit que des Parjures.

Mais parce que jusques icy il n'a esté fait mention que

des Guerres de Tesprit et des Combats sédentaires, il ne faut pas que les Braves, que vous et moy connoissons, se figurent que la qualité, de laquelle nous traitons, soit ludigne de leur profession, et que j'aye dessein de la renfermer dans les Assemblées de ville et de la laisser aux Robes longues. Son vsage ne se restraint pas à certains endroits et à vn petit nombre d'occasions; il s'esiend vniversellement par tout; il est de saison en Tvn et en l'autre Temps, et a lieu aussi bien à là Campagne qu'au Cabinet.

La Vaillance muette peut frapper et peut obeïr; Mais cette sorte de vaillance manque dVne pièce tout-à-fail nécessaire au Commandement et à la conduite; Et je ne voy pas comme quoy on peut faire obeïr les autres sans Tassistance de la Parole.

S'il y a donc dans le Monde quelque instrument qui soit propre pour mouvoir vne infinité de personnes tout à la fois, et pour animer dVn mesme esprit ces grandes Masses composées de différentes humeurs et tirées de divers Peuples, c'est sans difficulté cettuy-cy. Mais si on croit de plus que de certains tuyaux d'airain et de certaines peaux estenduës, il sorte je ne sçay quoy qui encourage les âmes, peut-on douter de la vertu de ces Trompettes raisonnables et intelligentes, de ces Organes sages et judicieux, qui se font escouter devant les Batailles? Et qui ne préférera de si nobles et de si honnestes artifices, aux moyens grossiers et matériels qu'on employé pour resveiller les esprits alentour du cœur et reschauffer le sang dans les veines?

Les cris et les hurlemens servent à la Guerre; rEloquonce y sera-t'elle inutile? Advouons plustost qu'elle y est vtile en plusieurs façons et qu'on en tire plusieurs services considérables. Tanlost elle appaise les Séditions, tantost elle les prévient; Elle inspire la Hardiesse aux Timides; Elle augmente le courage des Vaillans; Elle adoucit la peine aux Délicats, par la représentation de la Gloire; Elle amoindrit le

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Danger, par la mauvaise opinion qu'elle donne de TEnnemy; Elle agrandit les Recompenses, par Tesperance de davantage, et avec huit sols de paye par jour, elle fait concevoir des Millions et des Indes à chaque soldat. Enfin elle prie, elle promet, elle loue, elle blasme, elle menace, jusqu'à ce qu'elle se soit asseurée de tous les cœurs et qu'elle ait toute la certitude de la Victoire, qui se peut avoir humainement avec le combat.

Il se trouve quelques Harangues de cette Nature dans le Thresor de TAntiquilé, qui nous donnent encore aujourd'huy, en les lisant, des désirs de gloire et des pensées magnanimes; le dis, aux Hermites et aux Philosophes. Et quoy que je ne voulusse pas asseurer que toutes les Harangues que nous lisons, ayent esté prononcées dans les mesmes termes qu'elles sont escrites, et que je sçache que souvent les Historiens prestent leur Eloquence aux Capitaines, personne toutefois ne sçauroit nier qu'on ne parlast en semblables occasions; Que les Princes Grecs et Romains ne fussent scavans en l'Art de parler, et qu'ils ne se servissent de cet art pour seconder celuy de la Guerre.

Nostre Siècle mesme, qui a laissé perdre tant de louables couslunies, n'a pas négligé tousjours celle-cy. Et sans faire d'enumoration ennuyeuse des Exemples que les Histoires modernes nous peuvent fournir, bien que d'ordinaire Henry le Grand se contentast de dire aux gens qu'il menoit au combat : Faites gomme ie feray ; il est tres-vray neantmoins qu'en certaines rencontres il a harangué, et qu'il a harangué efficacement. Non pas qu'il s'assujettist avec scrupule aux préceptes des Rhetoriciens, ny qu'il fist le Prosneur, au lieu de faire le Capitaine. Son slile n'endormoit pas ceux qu'il faloit exciter : Il n'estoit ny languissant, ny esmoussé, comme le stile d'Asie; Il estoit brusque et tranchant, comme celuy de Lacedemone.

Pour le Grand Gustave, il n'est pas de merveille si le feu

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dont son ame estoit composée, estinceloit en toutes les actions qui en proeedoient, si principalement il le faisoit sentir sortant de sa bouche , et s'il allumoit le courage de ses soldats. Mais, comme il avoit adjousté aux avantages de sa naissance vne multitude de biens acquis et de vertus estrangeres, et que par la connoissance des Langues et la lecture des Livres, il avoit fortifié sa raison de toute celle des autres; outre TEloquence militaire, qui ne veut pas tant d'appareil et tant de cérémonie, il possedoit en vn degré eminent l'Eloquence Politique, qui désire plus de pompe et plus d'omemens. El certes il faudroit ou sortir de dessous terre ou estre d'vn autre Siècle, pour demander des preuves d'vne vérité si connue que celle-cy, et pour ignorer qu'il n'a gueres plus vaincu que persuadé en ses expéditions d'Allemagne.

Quand il se mettoit quelquefois en belle humeur, il comploit pour ses deux grandes prouesses : la défaite du Comte de Tilly à la Guerre et celle de l'Electeur de Saxe à Table; Mais il se pouvoit vanter d'vne autre victoire bien plus honneste qu'il avoit remportée sur le mesme Prince, lors qu'ils s'abouchèrent la première fois; car, avec vne douzaine de paroles, il le gagna tout-à-fait à la bonne cause, et le poussa dans le party de la Liberté, sur le bord duquel il eust voulu délibérer toute sa vie, si l'Eloquence du Roy ne l'eust résolu. Ainsi TEloquence de Gustave faisoit progrez conjointement avec ses armes, et travailloit de son coslé à la ruine de la Tyrannie. Par les charmes de sa bouche, il changeoit les Impériaux en Suédois, il renouvelloit le Monde, il conqueroit les Esprits, il redressoit la mauvaise disposition de quelques-vns, il suspendoit l'obstination inflexible de quelques autres, il confirmoit les Bons, il appuyoit les Débiles, il engageoil les Indifférons.

N'esloit-ce pas là, Monsieur, des Miracles de la Langue et des chefs-d'œuvre de Tlntelligence humaine? N'estoit-ce

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pas TEmpire de la Raison, vsurpé par vn Barbare, et les foudres d'Athènes qui sortoienl d'vne nuée du Septentrion? N'estoit-ce pas ce que vous avez entendu par voslre Régner et par vostre Valncre, deux mots qui m'ont fait ressouvenir de deux Roys victorieux, et qui sont cause que je vous viens d'aileguer le Grand Henry et le Grand Gustave?

Mais il n'est pas question de l'Eloquence des Roys, qui prend force de leur Authorité et se colore de l'esclat de leur Fortune. Il s'agit de la Royauté de l'Eloquence, qui tombant en partage à vne personne privée, se doit soustenir de s» propre force et luire de ses propres rayons. Celte Royauté n'est pas dans la fantaisie des Spéculatifs et hors de la nature des choses, comme leurs Princes et leurs Republiques; Elle a tousjours esté visible en quelques hommes choisis du Ciel , depuis Pericles jusques à nous, et a produit en ces derniers temps les mesmes Merveilles qui ont estonné les Siècles passez.

Qu'ainsi ne soit, Monsieur, pour ne point parler de ceux qui vivent encore, quand de la mémoire de nos Pères, celuy qui défendit Mets et reprit Calais, opinant vn jour dans le Conseil, changea tout ce qu'on y avoit résolu, effraya la jeunesse de François, déconcerta la dissimulation de Catherine, osta la parole au Chancelier de THospital, dont le mestier estoit de parler, et rompit vn Edit qui avoit esté publié solemnellement. Par cette action ne regna-t'il pas en présence du Roy, et sur le Roy mesme? La voix d'vn Particulier ne prevalut-elle pas à l'oracle de l'Eslat? Son bien dire ne fust-il pas plus fort que les Loix? Et ne conserva-t'il pas, dans le . Cabinet, la qualité de victorieux, qu'il avoit acquise à la Campagne?

Et quand le Pape Paul, voyant entrer en sa chambre cet incomparable Cardinal, qui reconcilia le Roy avec l'Eglise^ avoit coustume de dire : Diey veville inspirer l'homme qye

lE VOY, CAR IL EST ASSEVRÉ DE NOVS PERSVADER CE QV'iL LVY

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292 ŒUYKES DE BALZAC.

PLAIRA, je VOUS demande, Monsieur, de quel costé esloit lors la supériorité, et qui estoit véritablement le Souverain, ou celuy qui craignoit, ou celuy qui estoit craint; ou le Pape avec ses trois Couronnes, qui rendoit tesmoignage au pouvoir absolu d'vn de ses Subjets, ou ce Subjet, qui, sans sceptre visible et sans couronne matérielle, exerçoit son pouvoir absolu jusques dans la chambre de son Prince?

Et quand encore l'excellent Capucin du Pape Grégoire, ayant presché vn jour à Rome, de Tobligation de la Résidence, fist tant de peur à trente ou quarante Evesques qui l'escoutoient , qu'ils s'enfuirent tous, dés le lendemain, en leurs Diocèses : Et quand vne autre fois la conversion de toute vne Yille fust le succez d'vn de ses Caresmes, et qu'à la sortie de l'Eglise on crioit miséricorde par les rues, et qu'il fust compté, la Semaine sainte, qu'il s'estoit vendu pour deux mille escus de cordes à faire des disciplines, quoy que ce ne soit pas vne marchandise qui soit fort chère; Dites moy, s'il vous plaist, que manquoit-il à ce pauvre Philosophe Chrestien, de l'essentiel de la Monarchie et de la parfaite submission qu'elle exige de la part de ceux qui obéissent? Ne iriomphoit-il pas avec ses haillons et dans vne robe deschirée? Sa bassesse n'estoit-elle pas pleine de Grandeur et environnée de Majesté? N'estoit-il pas Maistre et presque Tyran du Peuple qui luy donnoit Taumosne?

Ces gens-là exerçoient bien adroitement nostre bel Art ou le contre fa isoient bien subtilement. C'estoient d'excellens Maistres ou d'habiles Imposteurs ; Et s'ils ne possedoient pas h vraye Eloquence, quel estoit, bon Dieu ! ce phantosme lumineux et cette Image admirable qui causoit de si estranges illusions?

Mais, pour leur honneur, croyons le plus beau et le plus honneste. Ces gens-là, Monsieur, se pouvoient appeller Eloquèns. On pouvoit dire que la Déesse Persuasion avoit choisi ^a demeure sur leurs lèvres. Il sorloit de leur bouche des

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DISCOVRS. 293

aiguillons et des flesches, des filets et des chaisnes, de la gresle et des orages. Tls blessoient les ccéurs les moins sensibles, les cœurs de fer, d'acier; Ils s'assujettissoient les âmes les plus impatientes de domination, les Ames Royales et Souveraines. Que voulez-vous davantage? Ils meriloient les louanges que vous m'avez données; Ils estoient dignes d'estre couronnez de vostre main.

Tant de hautes et de magnifiques qualitez, tant d'illustres et de superbes tiltres, que je dois à vostre courtoisie, leur appartiennent beaucoup mieux qu'à moy. Aussi je les leur cède de fort bon cœur, et n ayant point icy d'inlerest particulier, j'ay voulu seulement vous tesmoigner que je ne negligeois pas celuy de mon Siècle et de ma Patrie. Ce me sera assez, si j'ay pu concevoir Tidée dVne chose dont je n'ay pu acquérir la possession ; Et ce me sera trop, si je vous ay esludié avec succez; si ma Paraphrase n'est point indigne de vostre Texte; s'il vous semble, Monsieur, qu'en estendant vos opinions, je n'ay point dissipé la force que vous aviez ramassée.

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DISCOVRS SIXIESME.

RESPONSE A DEVX QVESTIONS

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