DV CHARACTERE ET DE L'INSTRVCTION DE LA COMEDIE
La Comédie de noslre Arioste n*avoit garde d'estre bien receuë en vostreCour, et je ne m'estonne point que les gens du grand Monde n'ayent pas grand goust pour les délices du menu Peuple. Vn fameux Orateur du siècle passé s'escria vn jour, sur le sujet des Eclogues de Virgile : Plvst
A DiEV QV'iL EVST lETTB TlTYRE OV IL VOVLOIT QV'ON lETTAST JElUÈE !
Et le plus célèbre de nos derniers Poêles m'a advoûé qu'il avoit cherché trois jours entiers dans les Poëmes de Terence ce qui m'y plaisoit si fort sans avoir pu le trouver.
Cet homme, Monsieur, tout plein du Louvre, de Fontainebleau et de Sainct-Germain, ne parloit que de Cercles, que de Ruelles et que de Cabinets. D'ordinaire il appeloit à tesmoin la Reyne Mère du Roy, et presque tousjours Madame la dottairiere de Guize et Madame la Princesse de Conty : Il n'alleguoil jamais à moins d'vnDucou d'vne Duchesse. Or
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il est certain que, pour juger des Gompositiqps de cette nature, il faut prendre l'esprit de Bourgeois et quitter celuy de Courtisan : Il faut estre accoustumé à l'égalité et au bon mesnage de Venise, et n'avoir pas dans la teste le luxe et les superfluitez de Paris.
Parmy nous jusques icy on a confondu les deux characleres, et l'Imitation de la vie privée a esté plus loin que son objet. On a demandé des portraits qui embellissent et non pas qui ressemblassent. Quand la matière a esté rustique, et qu'elle a désiré le Naturel et le sauvage, on a voulu le Poly et le Cultivé. On a basty nos Cabanes sur le plan de vos Palais : Il n'y a point eu de différence entre nos Champs et vos Tuilleries.
N'avons-nous pas vu chez les Poètes Courtisans des Villageoises coquettes et affetées, des Bergères chargées 'de pierreries et de toile d'or, peintes et fardées de tout le blanc et de tout le rouge de nos voisins? Dans la pluspart des Fables que nous avons veuës, nous n'avons rien veû qui leur fust propre, rien qui fust pur, rien qui fust reconnoissable. Nous avons veû des hommes artificiels, des passions empruntées et des actions contraintes. Nous avons veû la Nature falsifiée et vn Monde qui n'est point le nostre. Nos gens ont cherché de l'esclat et de la force où il ne falloit que de la clarté et de la douceur. Ils ont fait de la Comédie ce que les Maistres font de leurs Servantes quand ils les espousent : Il luy ont fait changer d'estat et de condition : Ils sont cause que ce n'est plus elle.
Aussi je m'asseure, Monsieur, que Scipion etLaeliusne la reconnoistroient point s'ils la voyaient habillée de cette sorte, et qu'ils diroient que les ornemens qu'on luy a baillez la desguisent plus qu'ils ne la parent. Ils n'ignoroient pas, ces bons Romains, la nature et les proprietez de chaque chose : Et comme ils estoient trop intelligens en l'art de la Guerre pour bastir des Citadelles dans les vallons, ils avoient trop
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â96 ŒUVRES DE BALZAC.
de connoissaiK;^ des ouvrages de l'esprit pour employer le haut style et les evenemens illustres dans les subjets populaires.
On se mesGompteroit pourtant bien fort si on pensoit mespriser généralement tout ce qui se nomme Populaire, et si on croyoit qu'il ne pust rien naistre de bon ny d'honneste hors de Tordre des Patriciens et des Chevaliers. Cette bassesse apparente, avec laquelle les Poètes Comiques s'accommodent à leur matière, et cette modeste expression des actions ordinaires, ne laissent pas d'avoir vne dignité secrète, et telle que la vertu la donne aux personnes de moyenne condition. Les Particuliers peuvent estre aussi gens de bien et aussi sages que les Souverains, mais ils ne doivent pas estre si hardis ny si ambitieux : Il y a des Devoirs qui leur sont communs: Il y en a qui leur sont propres.
Et quand Varron, dans le jugement qu'il fait des Poètes, attribue la Grandeur à Pacuve et la Médiocrité à Terence, il n*a point dessein de préférer Tvn à l'autre ny d'estimer davantage le Grand que le Médiocre : Il veut seulement. Monsieur, par ces deux exemples, représenter l'idée et la forme de deux genres differens, à sçavoir de la Poésie Tragique et de la Comique. II ne trouve pas plus parfait le Colosse de ce Dieu que la Statue de cet homme, mais il les distingue par leurs qualitez essentielles. Il nous donne tacitement à entendre que la Grandeur seroit vn défaut si elle estoit où elle ne doit pas estre, et qu'il ne faut pas que la Comédie pense hausser de prix en s'agrandissant, puis que la Médiocrité luy est tombée en partage, et qu'il y a vne Médiocrité toute d'or, toute pure et toute brillante, que l'Antiquité a reconnue, qui est sans doute celle de Terence et de l'Arioste.
Mais, Monsieur, pour vérifier en nostre Langue, et par quelque exemple François, le jugement donné par le plus sçavant de tous les Romains, voicy quatre vers dont il me
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souvient, et que je vous prie de considérer, qui peuvent estre du Charactere sublime :
Astres marquez de sang, qui, parmy les ténèbres, Monstrez aux Malheureux vos lumières funèbres. Fiers arbitres du Sort, qui, d'vn œil irrité, Vistes le noir moment de ma nativité.
£n voicy quatre autres qui font moins de bruit, et qui sont, à mon advis, d'vn Charactere moins relevé ; Vous les considérerez aussi, s'il vous plaist.
Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis, Et qui de leur toizon voit filer ses habits; Qui ne sçait d'autre Mer que la Marne ou la Seine, Et croit que tout finit où finit son domaine.
Pensez-vous, Monsieur, que la force et Faudace de ces premiers Vers vaille davantage que la douceur et là modestie de ces derniers, et que le pompeux et le magnifique soit icy le meilleur et le plus louable ? Ce n'est pas Topinion de celuy à qui vous la demandez avec tant de déférence et tant de civilité. Au contraire, comme il a esté dit que la Nature n'est jamais si grande que dans les petites choses, il me semble qu'on pourroit dire icy le mesme de l'Art, et conclure à l'Avantage du moindre sur le plus grand, ou, certes, à l'égalité de l'vn et de l'autre.
Car, en effet, la Médiocrité, dont nous parlons, estant d'aussi bonne maison que la Grandeur, dont nous avons autrefois parlé, puis qu'elles viennent toutes deux de mesme origine et d'vn mesme principe de bon esprit, qui doute que cette noble Médiocrité ne se sente tousjours du lieu d'où elle est sortie, et qu'en quoy qu'elle s' employé elle ne conserve les droits et la dignité, ou, pour le moins, l'air et la mine de sa naissance? Elle ne perd pas l'honneur pour renoncer à la vanité, ny n'est dégradée de Noblesse pour se familia-
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riser avec le Peuple et se mesler des affaires populaires. Elle ne s'avilit pas en s'humiliant : Elle va à pied, mais ne se laisse pas tomber dans la boue.
Ce n*est, Monsieur, ny foiblesse ny lascheté que cette douceur apparente; c'est vne force dissimulée. Ce n'est point vn effet d'impuissance ou vne marque d'infériorité d'esprit, c'est vn certain tempérament de discours et de sens rassis, où l'esprit agit tout entier, quoy qu'il y agisse sans violence; où il règne, quoy que ce soit en Souverain pacifique, et qu'il ne brave personne ; où il s'exerce dans vne carrière limitée, et ne laisse pas de faire de belles courses, quoy qu'il s'esloigne des extremitez de l'Eloquence Oratoire et des précipices de la Poésie Héroïque.
Diray-je quelque chose après cela? C'est vn Train réglé de la raison droite, qui, en semblables rencontres, est plustost discrète que timide; plustost modérée que paresseuse, et s'abstient plutost par continence que par pauvreté. En voulez-vous davantage? C'est vne Bonace pleine de charmes et l'image d'vne heureuse Paix, dans laquelle il est bien moins aysé à l'esprit humain de se retenir, estant, comme il est. naturellement ambitieux et inquiet, que d'exciter des troubles et du tumulte, et de faire le mauvais et le violent.
Ainsi le genre Médiocre est, en quelques occasions, le genre Parfait, soit dans la Poësie, soit dans la Prose. Et pour cette cy, il est très-certain. Monsieur, et Pericles mesme, le sublime et l'Olympien Pericles en demeureroit d'accord avec nous, que l'Eloquence ne doit pas toujours aller par haut, et que toutes ses actions ne doivent pas estre de toute sa force.
Ce Pericles estoit tousjours homme bien disant, mais il n'estoit pas tousjours Orateur rapide et impétueux, il ne tonnoit pas devant le Peuple, quand il n'estoit question que de faire nettoyer les rues de la Ville , ou de relever vn pan de muraille qui estoit tombé, ou détaxer la viande de la bou*
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chérie. Il ne mesloit pas le Ciel avee la Terre, quand il se jouoit avec ses Enfans, ou qu'il entretenoit sa femme de Toeconomie de sa maison. Il est à croire que le Calme succedoit alors à la Tempeste. 11 cessoit alors d'estre le lupiter de la maison. Et le vray lupiter mesme n'est-ii pas appelle dans les Fables le Tranquille et le Serein, aussi bien que le Foudroyant et TAmasseur de nues?
Nos Muses, Monsieur, sont tousjours filles de lupiter; Mais elles ne chantent pas toujours la victoire de leur Père contre les Titans, et ne sont pas tousjours en festin et en cérémonie avec luy. Elles veulent estre tousjours belles : la beauté ne desplaist et n'ennuyé jamais; Mais elles ne sont pas tousjours ajustées, le soin est souvent suspect à ceux qui le voyenl et incommode celles qui le prennent. Elles ont des Robes de parade et des Habillemeus à tous les jours; et si Ronsard et du Bellay revenoient au Monde, ils vous jureroient qu'ils les ont veuës en Juppé et en leur deshabillé danser dans les bois aux rays de la Lune.
Apres avoir dicte lesOracles et inspiré les Prophètes, elles composent des chansons à boire et des Vaux de ville. Thyfsis apprend d'elles comme il faut faire l'amour à Silvie : Elles se trouvent à des Nopces et à des Confrairies de Village. Mais le Village ne devient pas pour cela la Cour, et la Propreté ne s'appelle pas Magniflcence, et Silvie n'est pas changée en Semiramis, et les Guirlandes de la Mariée ne doivent pas estre de diamans, de rubis et d'esmeraudes : ïl faut qu'elles soient de jasmin, de roses et de marjolaine.
Il s'ensuit. Monsieur, que toutes sortes d'ornemens ne sont pas bien en toutes sortes de lieux, et que la Pompe et In Majesté peuvent estre quelquefois hors de leur place. C'est la Bienséance qui place les choses et qui donne rang au Bien mesme, qui peut estre mis en mauvais lieu. La Simplicité n'est pas riche ny parée : cela impliqueroit contradiction morale; Mais elle a d'ailleurs son prix, son mérite et son
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agrëement. Et les Grâces elles-mesmes, qui coiffent et qui habillent Venus, qui luy inspirent la vertu de plaire, sans lesquelles ce n'est plus qu'vne Venus de Norvège ou de Moscovie; ces Grâces, Monsieur, ne sont-elles pas représentées toutes nues par les anciens Poëtes?
Us ne leur donnent ny habillemens, ny voiles, ny nuages, pour se couvrir. Et que veut dire, je vous prie, cette Nudité, si ce n'est ce que nous venons de dire, si ce n'est qu'il sort de la Négligence des attraits à percer les cœurs, qui a voient résisté aux actions estudiées? On peut tirer avantage, n'en doutez pas, de certains défauts bien mesnagez. Et pourveu qu'il y ait fondement de beauté en quelque subjet, la crasse, les haillons, la tristesse, T indifférence, les froideurs mesmes et les desdains,ç donnent de l'amour.
Que si c'est trop dire que d'en dire tant, au moins est-il bien vray, Monsieur, qu'il y a eu des Festes, au Temps passé, qui se faisoient sans despense et sans appareil, et que c'eust esté les violer que de les vouloir célébrer d'vne autre façon. Il y a eu des images de quelques Dieux, qui sembloient plustost venir de la main d'vn Charpentier que de celle d'vn Sculpteur, tant elles estoient grossières et mal polies; Hais on les faisoit ainsi tout exprés, et cette rudesse estoit de l'essence de la Religion, comme icy elle est de l'essence de l'Art.
L'Art se cache donc, en certaines occasions, sous Tappa^ rence de son contraire. 11 imite le Desordre et l'Aventure; Il contrefait les choses soudaines et fortuites. Et c'est alors que véritablement il est Art; c'est alors que les Embusches font effet, quand elles ne font point d'esclat; si on les désoeuvré, elles ne sont plus Embusches.
C'est ainsi encore. Monsieur, que la Moralité dont vous me parlez, et que l'Instruction, de laquelle vous desirez que je vous parle, doivent estre distribuées dans les divers endroits du Poëme Comique. Elles doivent s'y espandre invi-
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sibiement et doucement, comme ie sang coule dans les veines, et par tout le corps; Hais elles ne doivent pas s'y jetter en foule et avec ardeur, comme le sang sort de ses vaisseaux naturels, et se desborde par vne ebullitîon violente» Il f$ut sentir Tinstruction ; mais il ne faut pas la voir; Il faut qu'elle soit dans toutes les parties du Poëme; Mais il ne faut pas qu'elle s'y monstre; Il ne faut pas qu*élle die elle-mesme : Ty suis.
Cette instruction, qui est produite par ce to -^iOoç, si estimé par les anciens Haistres, et que les gens de vostre grand grand Monde n'ont pas pris la peine de remarquer dans la Comédie de nostre Ârioste, est la vraye fin de la Poésie représentative. Elle est cause que les Poètes de Théâtre ont esté appeliez des Docteurs, MdnKaXu xal xw{i.C|)^i^a(jxaXoi , et qu'on disoit Enseigner des Fables, pour dire Faire iover des Comédies: Et de là vient peut-estre que vostre Horace, grand imitateur des Grecs, parlant du Dieu qui préside à la Poésie dramatique : Ie l'ay vev, s'escrie-t'il, dans vne solitvde es- CARTÉE, Qvi ENSEIGNOIT DES VERS; il uc dit pas, qui les recitoit; Et les Nymphes et les Satyres, qvi les estvdioient sovs lvy, il ne dit pas qui les escoutoient.
Je voudrois bien que cette invention fust du cru de vostre amy, car je la trouve digne du Règne d'Auguste, et d'vn Courtisan de Mecenas, et d'vne personne qui vous est chère; Mais ce qui me fait croire qu'elle n*est pas originaire de Rome, et qu'elle est venue de de là la Mer, comme quantité d'autres pareilles Inventions, c'est qu'il y a encore en nature vne pierre précieuse, je croy que c'est vne Chrysolithe gravée avec beaucoup de délicatesse, où Bacchus est représenté en homme qui fait leçon, et les Nymphes d'Vn costé et les Satyres de l'autre, qui luy prestcnt vne attention merveilleuse, et semblent escouter avidement toutes les choses qu'il semble dire.
On y voit de plus. Monsieur, cinq ou six hommes der-
riere les Satyres et les Nymphes, entre lesquels, je m'imagine, Menandre et Aristophane, les tablettes et le crayon à la main, et auprès d'eux vn chariot à demy renversé, d'où sont tombez des habillemens de Théâtre, quelques Flustes. plusieurs Brodequins et force Masques. Âundessus il y a cette inscription en langue Greccfue, qui sert d'ame à la Figure : Bacchvs, Doctevr, ov Haistre d'Eschole.
Ce mystère a esté mal entendu par les derniers Poëtes, et particulièrement par quelques Poëtes estrangers, qui, à vous dire le vray, sont les vrays Antipodes ()u bon sens, et sçavent en perfection Tart de mettre les choses hors de leur place. Ces Ëscrivains monstrueux et plus esloignez de la vertu des Anciens, jVse d'vne de leurs comparaisons, que TEnfer n'est esloigné du Ciel Empyrée, ont sans doute ouï parler de la Doctrine du Théâtre et de la partie Morale de la Comédie. Quelqu'vn leur ayant dit que les Poëtes corarques enseignoient, et qu*ils estoient appeliez Docteurs, ils ont pris à la lettre ce que quelqu'vn leur a dit, et se sont imaginez que, pour passer Maistres, il faloit dogmatiser et venir estaler sur la Scène les plus subtiles connoissances qu'ils a voient acquises à TEschole.
Us ont, certes, admirablement reiissi en ce beau dessein. On trouve, dans leurs Poëmes, tous leurs Lieux communs, toute la crudité et toute l'indigestion de leurs Estudes. Ils y allèguent la Saincte Escriture et les Conciles, Sainct Augustin et Sainct Thomas, le Droit civil et le Droit canon, et croyent, à mon advis, que la Théologie doit, entrer dans leurs Divertissemens, par la mesme raison que la Sarabande fait vne partie de leur Dévotion.
Si vn de leurs Amoureux se plaint du mauvais traitement qu'il reçoit et de la préférence de son Rival auprès de sa Dame, il pirend subjet de là de parler de la Prédestination et de la Grâce, des Esleus et des Reprouvez. Vn autre Amoureux fait des Argumens en forme pour faire des com-
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plimens plus réguliers, et prouve à sa Maistresse par quatre passages d'Aristote, qu'elle doit avoir pitié de sa passion.
Les François et les Italiens, je dis les plus desreglez et les moins retenus de Tvne et de Tautre nation, n'ont garde dealer jusques-là : Leur extravagance est dans vn estage beaucoup plus bas. Ils discourent seulement, au lieu de parler, c'est-à-dire ils parlent en Beaux esprits, et ne parlent pas en Honnestes gens. le conclus absolument à la suppression de ces premiers; et le feu Président de Harlay, assisté de son Gilot et de son Rapin, les condamna vn jour à estre pendus par les pieds, comme gens désespérez et qui se jettent dans les précipices. Les autres méritent vue plus légère punition; mais ils ne doivent pas pourtant estre renvoyez absous; Et je ne sçay si vous sçavez ce que fit à Vicence vn Sénateur de Venise, ennemy mortel des pointes et des sentences bors de propos, et Thomme du monde qui souffroit le moins volontiers les Préfaces et les Digressions à la Comédie.
Il assistoit à la représentation d'vne pièce remarquable par ces belles choses, admirées de tous les habiles de la Ville et de toute vne Académie, qui estoit présente. Luy seul patissoit extrêmement dans cette commune joye; Et après plusieurs mines de dégoust et plusieurs branslemens de teste, qui tesmoignoient assez le peu de satisfaction qu'on luy donnoit, il se leva deux ou trois fois de son siège et s'essuya le front avec son mouchoir. Le troisiesme Acte estant à la fm venu , où Gynthio vouloit continuer de discourir de la nature des passions, et s' estant tiré le mieux qu'il avoit pu d'vn point de Morale, s alloit jeter à corps perdu dans vne question de Physique, la patience eschappa tout d*vn coup au bon Sénateur. Il avoit vn Poncire en la main, qu'il jetta à la teste du Discoureur avec ces paroles : Bvffon fa me rider.
Us sont donc ridicules ces faux sérieux, et sont ridicules" sans pouvoir faire rire les Sénateurs de Venise, parce qu ils sont ridicules ^ns estre plaisans. Us sont sages et habiles
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hors de saison. Ils imitent mal, pour vouloir imiter trop eloquemment, et quittent FOrdinaire et le Bon pour chercher le Rare et le Mauvais. '
Ils haranguent, ils preschent, ils déclament, et ne se souviennent pas que la condamnation des Declamateurs en amour est formelle dans ce vers dVn homme f[ui a esté tout ensemble Poëte, Amoureux et Declamateur :
Quis nisi mentis inops tener» déclamât amies?
Ils ne se souviennent pas qu'il y a deux sortes d*EIo- (juences : Tvne, pure, libre et naturelle; l'autre figurée, contrainte et apprise; IVne du Monde, l'autre de FEschole, l'vne qui n'a rien que le sens commun et la bonne nourriture ne puissent dicter; l'autre qui conserve Todeur et la teinture des livres et des sciences. Ils ont oublié que cette-cy est pour les Chaires et pour les Barreaux, et qu'elle n'est pas pour les Conversations des Cavaliers et des Dames.
Quel Monstre, bon Dieu ! de voir vne jeune fille Rhetoricienne, qui ne parle que par sentences et par apophthegmes; de voir vn Soldat spéculatif, qui prononce des Arrests de Morale et de Politique; d'escouter vne Nourrice Stoïcienne, qui soustient que tous les péchez sont égaux, qu'vn coup de poing vaut vn coup d'espée, quVn inceste n'est pas plus mauvais qu'vne première œillade amoureuse!
Les Sentences et les Apophthegmes sont des fruits recueillis du long âge, et des conclusions tirées de l'expérience. D'ordinaire, on oppose les vertus civiles aux militaires : La Philosophie, et particulièrement la Philosophie Stoïque, est vne source escartée où le menu Peuple ne puise point. Et par conséquent les jeunes filles, les Soldats et les nourrices, représentées par ces beaux esprits, sont d'vne espèce qui ne se trouve point parmy nous; sont des personnes inconnues, estranges, extraordinaires; sont d'vn autre Monde que le
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Qostre, ou il faut dire, Monsieur/ qu'ils ont changé tout-àfait le nostre.
Ils en ont gasté l'essentiel et le propre, pour en vouloir purifier le matériel et le terrestre. Ils ont perdu le corps, pour en vouloir extraire Tesprit. Ils ont esté aux choses leur visage naturel, leur première et leur véritable forme, les marques et les signes par lesquels elles se reconnoissent. lis ont effacé la vie en la polissant.
Ces Messieurs ont fait vn Monde instruit et discipliné jusques dans les forests et dans les cavernes de Canada, vn Monde Advocat et Declamateur, Dialecticien et Sophiste, Astrologue quelquefois et Théologien; vn Monde plus esloigné de cettuy-cy, et plus difficile à trouver dans la Carte que ne seroient les Champs-Elysées ny la BepuMique de Platon. Ce sont les Architectes de cet admirable Monde. Ils sont Fondateurs dVn nouveau Siècle Héroïque; Et au lieu que dans celuy de nostre Malherbe, Tovs les metavx esi:|ient or,
TOVTES LES FLEVRS E8T0IENT ROSES, daUS IC lour tOUS IcS hom-
mes sont Docteurs, toutes les femmes sçavantes. Il n'y a que des Socrates et des Pericles, il n'y a que des Diotimes et des Aspasies.
le veux dire qu'ils font parler toutes les personnes, comme si elles avoient toutes estudié, comme si rVniversité estoit devenue toute la Ville, comme si les Histoires rares et les Fablés peu connues, les Allégories et les Antithèses s'estoient deshordées jusques dans les Appartemens des Femmes, dans les Salles du Commun, dans les Boutiques des Artisans. Ils donnent leurs opinions, leurs dogmes et leur génie à Chrêmes et à Micio, au lieu qu'ils devroient prendre les mœurs, les sentimens et l'esprit de Chrêmes et de Micio. Ils ne re* présentent pas les autres, ils se représentent eux-mesmes, ils se débitent en différentes façons et sous divers noms.
Par exemple, Monsieur, et cecy se remarque plus particulièrement dans leurs Tragédies, s'ils sont de la Secte
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^rEpicure, tous leurs personnages sont gèneralemenl Epi- ' curiens, voire mesme les Femmes et les Enfans, qui blasphèment contre la Providence de Dieu , et nient Tlmmortalité de TAme. S'ils sont de la famille de Zenon, le Théâtre ne retentit que de Paradoxes. Ils espouventent le Peuple par leurs maximes fieres et superbes. Vous n'ouïstes jamais tant de Bravades contre la Fortune, vous ne vistes jamais estimer si hautement la Vertu ny mespriser si généreusement les choses humaines.
Ces grandes et magnifiques paroles peuvent estre des ornemens, je le vous advouë; Mais ce sont des ornemens qui n*ont pas esté faits pour les personnes qui les portent. Il semble ou qu'on les a acheptez à la Fripperie, ou qu'on les a desrobez dans la garderobe de quelque Prince. Et si je voulois favoriser les Poètes qui les appliquent si mal, je dirois, de leur Raisonnement et de leurs Discours, ce que dit Socrate ^e TÂpologie qui avoit esté faite pour luy : Elle
EST BONNE, MAIS ELLE n'ëST PAS BONNE POVR SoCRATE. AUSSI leS
choses qu*ils conçoivent peuvent estre belles, mais elles ne sont pas belles pour Chrêmes ny pour Micio. Elles n'appartiennent point à ceux qui s'en servent. Vous diriez qu'ils ont appris par cœur des sentences, et qu'ils les allèguent de quelque autre. On les nomme Acteurs improprement; ce sont de véritables llecitateurs ; ce sont des Enfans qu'on a chifflez pour vn jour de cérémonie, et non pas des Uommes qui traitent ensemble dans la conversation ordinaire. N
11 se peut neantmoins. Monsieur, que ces Poëtes plaisent, ' je ne le nie pas: mais je ne pense pas que ce soit de la façon que les Poëtes de Théâtre doivent plaire, ny qu'ils plaisent aux personnes intelligentes. On court après eux, parce que le Peuple aime les Prodiges, et que les Comètes sont plus j regardées que le Soleil.
Leurs Compositions ont de l'estrange et de rinoiiy. Elles
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ne paroissent pas des ouvrages de Peinture qui resjouïssent , Fesprit et touchent les belles passions; Elles ressemblent à des phantosmes de Magie, qui estonnent Timagination et ne contentent que les mauvaises curiositez. Et pour dire quelque chose qui les fasche moins, je dis qu'ils ne figurent pas THomme selon son âge, sa condition et son pays; Ils le figurent à leur fantaisie, et forment vn animal plus ou moins parfait, selon Thumeur où ils sont.
H se peut encore, Monsieur, que ces sortes de Poètes enseignent, le ne m'y oppose par.; mais je soustiens que leur méthode d'enseigner est vicieuse sur le Théâtre. Ils veulent instruire directement et sans artifice, par la voye commune des Préceptes, au lieu qu'ils devroient instruire avec adresse, par le moyen de l'imitation.
La doctrine de laquelle nous parlons est inséparablement vnie à la Fable; ne passe point du Particulier au General; entre dans l'esprit sans dire son nom et sans frapper à la porte. La leur, au contraire, se destache du corps de la Fable; nage au-dessus du subjel et ne se mesle point avec luy; s'adresse au Peuple et aux Spectateurs, et seroit bien faschée de n'estre pas reconnue à l'instant mesme qu'elle se présente. Ils sont Sages et Moraux, comme Theognis et Phocylide, qui font profession expresse de Moralité et de Sagesse, et ils le devroient estre comme Menandre et Alexis, qui semblent faire toute autre chose.
Vous avez bien oiiy parler de certaines armes couvertes de myrte et de certains hommes vestus en Femmes, qui ont autrefois tué des Tyrans. Il faut icy conibattre les vices de la mesme sorte, et couvrir vn dessein courageux sous vne apparence efféminée. Ce sont les ruses et les stratagèmes de la Vertu.
il n'est pas, Monsieur, que vous n'ayez encore oiiy parler de la Médecine qu'on appelle Alimenlale, qui guérit les corps en les nourrissant, et d'vne autre Science voluptueuse
qui purge avec des parfums et avec des fleurs, et d'vn autre Art surnaturel, qui se sert dVne esponge au lieu de rasoir, et panse les bras en appliquant ses remèdes sur la chemise. S'il est possible, la Comédie doit agir sur Tame aussi finement et aussi imperceptiblement. Ses opérations ne doivent ; pas estre moins subtiles ny moins délicates. 11 faut qu'il y ait de l'illusion et du charme, de la fraude et de la trompe- . rie dans les moyens qu'elle employé pour arriver à sa fin.
Vue tromperie si ingénieuse et si honneste est particulièrement tromperie, en ce qu'elle enseigne sans dogmatiser, et fait des Leçons en faisant des Contes; en ce qu'elle desguise les médecines en viandes, et donne aux sauces et aux ragousts la vertu de purger et de guérir. 0 la bonne trahison que celle-là! de faire le bien qu'on ne promet pas; d'estre Médecin et de ne paroistre que Cuisinier; de cacher le salut et la liberté de Tame sous du myrte, dans des fleurs et dans des parfums; de renvoyer avec édification ceux qui ne cherchoient que du plaisir; de les rendre non-seulement plus joyeux et plus satisfaits, mais aussi meilleurs et plus vertueux.
C'est la Tromperie, à mon advis, dont Gorgias le Leontin entendoit parler, et qu'il preferoit aux actions légitimes ; c'est cette Tromperie, avec laquelle il disoit que celuy qui trompe est plus juste que celuy qui ne trompe pas, et à la* quelle il croyoit que les fins et les habiles se dévoient laisser piper pour estre plus fins et plus habiles.
Mais de quelle manière se trame cette excellente Tromperie, et quelle doit estre la juste dispensation du to ^6oc dans le corps du Poëme comique, pour mesler l'Instruction au Plaisir et le Salutaire au Délicieux? Ce sera le sage et le sçavant Monsieur Chapelain, qui vous le dira ; et je ne ^y pas pourquoy , estant à Paris et à deux pas de l'Oracle, vous avez voulu consulter vue Vieille de village.
Ce n'estoit pas moy, Monsieur, qui pouvois donner satis-
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faction à vostre esprit; Aussi ne Tay-je point entrepris, ny n'ay crû vous rien descouvrir qui vous fust caché. Tay trouvé, dans les deux Questions que vous m'avez proposées, dequoy m'esgayer et dequoy faire exercice : Voila tout ce que j'ay fait. le me suis promené avec vous à Tentour d'vn Art dont je ne voy que la superficie et les dehors. Mais nostre incomparable amy, qui en possède Tinterieur et le fonds, vous mettra dans le Donjon, vous conduira par tous les coins et tous les recoins, vous esclaircira du menu et du particulier de toutes choses.
Il ne tiendra qu'à luy que vous n'ayez la révélation des Mystères si mal entendus par les Poètes Espagnols. Il sçait ce que j'ignore et ce que la pluspart des Docteurs ne scavent pas bien; Il pénètre dans la plus noire obscurité des connoissances anciennes; Il a le Secret des premiers Grecs. S'il vouloit, Monsieur, il nous pourroit rendre les Livres de la Poétique, que le Temps nous a ravis; Au moins il ne luy seroit pas difficile de reparer les ruines de celuy qui reste ; Et s'il a esté dit avec raison qu'Aristote estoit le Génie de la Nature, nous pouvons dire aussi justement qu'en cette matière Monsieur Chapelain est le Génie d'Aristote.
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DISCOVRS SEPTIESME.