HERODES INFANTICIDA
A MONSIEVR HVYGENS DE ZVYLICHEM, Conseiller et Secrétaire de Monseigneur le Prince d'Orange.
le ne sçay jusques où mon courage me portera, mais je commence avec intention d'aller bien loin. Vostre Lettre exciteroit vne ame plus assoupie que la mienne, et la carrière que vous m'ouvrez pourroit tenter la lascheté mesme. On n'y combat pas à outrance contre des bestes farouches; on y traite en paix avec des hommes tres-raisonnables. Il y a de Thonneur à espérer, et il n'y a point de danger à craindre, l'y entre pourtant fort peux désireux de cet honneur, et songe moins à vaincre qu'à faire de Texercice. Nous sommes tousjours en queste et jamais en possession de la vérité. Le nid du Phénix se trouveroit aussi facilement que le lieu de sa retraite, et d'icy là, il n'y a chemin qui soit
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tenable ny adresse qui ne soit fautive. le cherche donc au hazard et à Taventure, et cherche plustost de Tapparence et des images que de la certitude et des corps solides. le laisse aux Législateurs l'authoritë des décisions et les termes qui affirment, et prends des lurisconsultes la modestie des demandes et les advisqui n'asseurent rien. Avant toutes choses, Monsieur, guerissez-moy d'vn scrupule que me donnent les deux Langues dont vous vous servez si heureusement, et je vous supplie de me dire si ce sont en vous qualitez acquises ou naturelles.
Il faut que vous me juriez que vous estes HoUandois pour me le persuader, et je ne puis croire que sur vostre serment vue vérité si difficile. Vous escrivez le langage que nous parlons avec autant de grâce que si vous estiez né dans le Louvre. A Florence, vous passeriez pour Citoyen; et pourriez mesme prétendre rang dans l'Académie délia Crusca. En voila trop pour vn homme de dehors, qui n'a pas seulement pris la peine de nous venir voir, et a mieux aimé vsurper nostre François et nostre Italien, que de nous en avoir Tobligation. 11 n'y a point d'apparence de vous multiplier en tant de façons, et que ce soit encore vous qui ayez fait au pays Latin le progrez que je remarque dans vos Epigrammes. Vous prenez tout seul la gloire qui pourroit suffire à trois, et assemblez ce qui devroit estre partagé. Cette ambition n'est pas de Hollande, et sent bien davantage l'injustice des Tyrans, que la modération des Republiques. La mienne est plus discrète et plus retenue; elle s'arreste à nostre frontière, et ne touche point au pays d'autruy. le trafique chez les Estrangers, mais je n'y possède rien. Tout mon sçavoir est enfermé entre les Pyrénées et les Alpes, et je m'estonne que Monsieur Heinsius, dont la doctrine n'a point de bornes, puisse faire cas d'vne connoissance si'courte et si limitée. Ce sont des effets de sa parfaite équité, qui ne laisse pas sans recompense le moindre commencement de vertu, et
passe toute la distance qu'il y a de son esprit à celuy des autres, pour venir chercher vn peu de bien parmy vne infinité de défauts. Il ne mesure pas les choses à Testenduë de son intelligence : il les trouveroit trop petites; Il ne les examine pas non plus à la rigueur de son jugement : elles luy sembleroient trop mauvaises. 11 se sçait accommoder à Tinfirmité humaine, et sa Courtoisie l'approche de nous, dont son Mérite Tavoit séparé.
C'est elle qui m'a donné la première hardiesse de douter et qui me permet encore d'vser de ma raison en vne matière où je voulois acquiescer à sa seule authorit^. l'en reconnois le juste establissement dans la profession des bonnes Lettres : le sçay qu'il est le Docteur de nostre Siècle et qu'il le sera de nostre Postérité; je ne dis pas que j'ay de Testime, ce terme est inférieur à mon sentiment ; mais j'ay vne espèce de dévotion pour tous ses ouvrages, et rien ne porte sa marque, qui ne me soit en si pareille révérence, que si l'Antiquité l'a voit consacré. Mais, Monsieur, les Tentations ne sont pas en la puissance des Fidèles. Dans famé la plus soumise, il s'esleve des mouvemens de blasphème et des pensées involontaires, qui font que quelquefois elle se deûe de la Divinité mesme, en qui elle croit. Mes objections sont peut-estre de celte nature ; Et vous serez bien assez charitable pour m'aider à résister à la tentation, et Monsieur Heinsius assez bienfaisant, pour asseurer mon esprit par Tentiere manifestation de la vérité, qui s'estoit esmeù par quelque lueur de vraysemblance.
le ne trouve point estrange, Monsieur, qu'vn luif, dans vne Tragédie Latine, parle à la mode de Rome et se serve des mots d'Acheron, de Styx, de Bacchus et de Ceres; car, encore qu'ils appartiennent à la superstition des Payens, quoy que de différente sorte, et que ce soient des pièces de l'ancienne Idolâtrie; neantmoins, par succession de tempvS descendant plus bas, et passant du langage des Prostrés à
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celuy du Peuple, ils ont changé de condition, et signifient souvent des choses vulgaires, qui tombent dans le discours de tous ceux qui ont l*vsage de la parole. Or si en ce senslà vn luif ordinaire les peut employer légitimement et sans scrupule, il est certain qu llerodes peut faire davantage et les prendre jusques dans la source de Tldolatrie et en leur plus dangereuse signilicîition. Parce qu'il ne le faut pas simplement considérer comme Estranger, vsant d'vne langue empruntée, aux termes de laquelle il est raisonnable qu'il s'accommode; ny c^mme Feudataire des Romains et Familier d'Auguste et d'Antoine; mais comme Violateur de la religion de ses pères et Corrupteur de la discipline de son pays.
Vous le connoissez, Monsieur, sur le rapport de losephe. Il vous a assez appris quel homme c'estoit. Et quand vous compteriez pour rien que, par son avare impieté, il fotiilla dans les sepulchres de David et de Salomon, à Touverture desquels deux soldats de sa Garde furent consumés par le feu qui en sortit; vous scavoz que ce fust luy qui, contre la coustume de sa Nation et au préjudice de la simplicité ludaïque, esleva des Théâtres en lerusalem, dressa des Arcs de Triomphe, institua des Jeux de Course et de Lutte, qui faisoient en ce temps-là partie du culte divin, etn'estoient pas plus des actions de Resjouïssance que de Religion. Ce fust luy qui ne fist point conscience de porter la Flatterie jusques à la dernière Adoration, et de brusler de TEncens à vn Dieu subjet à la fièvre et à la colique; car il ne se contenta p.ns d'édifier vue Ville en l'honneur et du nom de César: mais de plus il luy dédia vn Temple au lieu le plus eminent de cette Ville; Et ne pensant pas que ce fust assez de celuylà, il en bastit vu autre, de marbre blanc, en la terre de Zenodorus, prés d'vn endroit que l'Histoire appelle Panion.
Mais pour monstrer qu'il ne pechoit pas tou^jours par raison d'Estat, et que hors du dessein de plaire à Auguste, il avoit vne particulière inclination à Tldolatrie, il fut fon-
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dateur du Temple d'Apollon, qui se fit à Rhodes, et employa des richesses incroyables à la structure de cette superbe Masse. Il constitua vne grosse rente pour la célébration des leux Olympiques, et particulièrement pour la despense des Sacrifices qui s'y faisoient, où il voulut qu'on apportait plus de cérémonie et plus de magnificence qu'auparavant. Finalement ce fust luy qui adora les Armes et les Enseignes Romaines, qui consacra vne Aigle d'or sur la porte de la maison de Dieu ; qui deshonora l'entrée et souilla la pureté de cette saincte demeure par vne superstition Payenne.
Il n'est donc pas de merveille, Monsieur, qu'vn Prince qui a violé la Loy de Dieu par tant d'actions, ne s'en souvienne pas en quelques-vnes de ses paroles ; qu'il fasse vne légère esgratigneure où il a fait de si grandes bresches; qu'il ne soit pas scrupuleux en l'vsage de certains termes indifférents, ne l'ayant pas esté en l'observation des choses essentielles et fondamentales. le ne m'estonne pas qu'Herodes paroisse demy luif et demy Payexi : le m'estonnerois seulement si vn A Poëte Chrestien paroissoit tel. le me persuaderois avec peine
qu'vn homme constant pust estre de deux Partis, et porter les couleurs de divers Maistres. Cette Nouveauté, à dire vray, me semblé vn peu dure, et je ne puis mlmaginer, sansgesner mon imagination, que dans vn Poëme où vn Ange ouvre le Théâtre, et fait le Prologue, Tisiphone se vienne monstrer, accompagnée de ses autres sœurs, et avec le terrible équipage que luy a donné le Paganisme. le vous demande si cette Partie a de la proportion avec son Tout, et si ce bras est de cette Teste. le vous prie de me dire si les Anges et les Furies peuvent compatir ensemble ; si nous pouvons accorder deux Religions naturellement ennemies ; si nous devons faire comme cet Empereur, qui metloit dans vn mesme oratoire Orphée et Abraham, Apollon et Iesvs-Christ; si enfin il nous est permis d'imiter celuy que nous blasmons, et de profaner vn Lieu sainct par vne marque d'Idolâtrie?
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l'attendray de vous ce que je dois croire, et suspendray mon jugement jusqu'à ce que vous ayez pris la peine de me résoudre. Hais cependant puisque l'Aigle consacrée offensa les yeux de tout vn Peuple, et excita de si violons ressentimens dans le cœur des luifs, qu'il y en eut qui en plein midy montèrent sur le portail du Temple, et la mirent en pièces à coups de coignëe : Vous ne devez pas vous esmerveiller que j'aye esté vn peu surpris à la veuë, ou à Timagination de je ne sçay quoy de semblable, et qu'il m'ait paru aussi estrange que Tisiphone fust proche du Berceau de nostre Seigneur, que si Adonis eust esté encore dans son sepulchre.
La Matière dont il s'agit est toute nostre et toute Ghrestienne. Il me semble que les fausses Divinitez n'y ont point de part, et n'y peuvent entrer que par violence. Le grand Pan est mort par la naissance du Fils de Dieu, ou plustost par celle de sa Doctrine; Il ne faut pas le ressusciter. Au lever de cette lumière tous les phantosmes du Paganisme s*en sont enfuis, il ne les faut pas faire revenir. Il est juste que le changement du stile accompagne le renouvellement de l'Esprit ; que le poison qu'a vomy nostre cœur, ne demeure pas dans nostre bouche, que le dehors rende tesmoignage du dedans.
Ce n'est pas. Monsieur, le sang d'Astyanax, ou des enfans de Hèdée, qu'on verse derrière vostre Scène. C'est le sang de nos premiers Martyrs, et des Aisnez de nostre Eglise, dont vn Autbeur allégué par Monsieur Heinsius, a chanté ces vers:
Salvete flores Martyrum, Quos IttCts ipso in limine Gbrisli iosecutor sustulit, Geu turbo nascentes rosas.
Vos prima Ghristi victima Grex immolatorum tener, Aram ante ipsam simplices Palma et coronis luditis.
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Yn Poëte Chreslien doit, à mon ad vis, considérer que par la Conversion de TEmpire Romain la Langue Latine s'est godvertie : Il doit se contenter de retenir les Mots et la Phrase, sans s'obliger aux Dogmes et aux Opinions du premier temps. Mais quelque Poëte que ce soit, il doit tousjours avoir égard à la Religion en laquelle il escrit, et s'y attacher de telle sorte, que non seulement pour la Suivre il s'esloigne de la Grammaire et de Telegance, mais aussi qu'il ne fasse pas difficulté d'abandonner la Morale et la commune vertu. L'autheur de la divine Ëneïde Ta pratiqué en quelques endroits, et n'a jamais invoqué ny Hesus, ny Mithra, ny Ânubis. Gomme à son exemple nous ne devons pas faire entrer témérairement dans nos compositions des Divinitez estrangères, ny appeller Hymen et lunon aux Nopces de lacob et de Rachel, ny donner Mercure pour guide à Tobie, ny dire que lupiter tonnant s'apparut à Hoyse sur la montagne.
le parle dans la Thèse générale, où je n'enferme pas absolument le faict particulier de nostre Amy. Mais véritablement cette mauvaise coustume a besoin d'estre reformée, et mérite bien que nous en considérions Timportance. Gette bigarrure, Monsieur, n'est pas recevable. Elle travestit toute nostre Religion : Elle choque les moins délicats, et scandalise les plus indevots. Quand la Pieté en cela ne souffriroit rien, la Bienséance y seroit offensée; et si ce n'est commettre vn grand crime, c'est commettre hors de temps vne mascarade. Quelle apparence de peindre les Turcs avec des Ghapeaux, et les François avec des Turbans? de mettre les fleurs de Lis dans leurs Drapeaux, et le Croissant dans les nostres? Aux apparences mesme extérieures, et qui ne sont pas de l'essence de nostre devoir, il faut porter du respect à la Coustume, et ne regarder pas simplement à contenter la Raison, mais donner aussi satisfaction aux Yeux, qui sont les premiers luges des choses visibles. L'Armée d'Alexandre fust sur le point de se mutiner, quand il s'habilla à la Per-
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sienne. Les Romains n'ont pas trouvé bon qu'en Grèce mesine leurs Magistrats quittassent la Robe, et portassent le Manteau. Ils ont murmuré des amours de l'Empereur Tite et de la Reine Bérénice : Ils ont eu en horreur le Mariage d'Antoine et de Cleopatre. Et bien que cette Princesse fust de la plus illustre maison du monde, ils crurent que non seulement il s'estoit mésallié, mais aussi qu'il s'estoit souillé en Tespousant, et que telles conjonctions estoient monstrueuses et abominables. Or il me semble. Monsieur, qu'il y a bien de la différence de marier deux personnes de contraire Religion, ou de marier deux Religions contraires ; d'accoupler vn Romain et vne Barbare, ou d'vnir la superstition des Payons avec la pieté Chrestienne; de contracter entre l 'homme et la femme vne communion de biens, et vne société de vie, ou de faire entre Christ et Reliai vne alliance de Mystères, et vne confusion de Cérémonies.
Il y a bien. Monsieur, de la différence. Et si Tertullien a reproché à quelques Hérétiques de son temps leur Christianisme Platonicien, et à d'autres leur Christianisme Stoïque, à cause des principes extravagans et des mauvaises subtililez qu'ils avoient empruntez de ces deux Sectes; Il eust trouvé, à mon ad vis, beaucoup plus mauvais vn Christianisme Idolâtre, comme celuy-cy, qui va à la pompe et à l'ostentation du Langage, par le mespris et par la ruine de la Pieté. Il a crû que c'estoit vne espèce d'apostasie aux Fidèles, d'vser de ces communes façons de parler, de me hercyle et de MEDiYs FiDivs, et a quasi prononcé Anatheme contre celuy, à qui quelqu'vn ayant dit, Ivpiter vovs soit irrité, respondit, mais plvstost a vovs. Ce qui n'estoit pourtant qu'vn vice de langue, et vne teinture du commerce qu'ils ne pouvoient s'empescher d'avoir avec les Infidèles, parmy lesquels ils estoient meslez. le vous laisse donc à penser quelle opinion il auroit de ceux qui, sous le règne de l'Evangile» et après la cheute des Idoles, font tout ce qu'ils peuvent pour
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les relever; Qui aiment mieux dire les Dieux Immortels que le Dieu Immortel, la Persuasion des Chrestiens que la Foy Chrestienne, la République que TËglise, les Pères Conscripts que les Evesques. la Sédition que le Schisme, Finterdiction du feu et de Teau que TExcommunication; Qui disent plustost célébrer nos Orgies que chommer nos Festes, donner droit de Bourgeoisie à vn Estranger que donner le Baptême à vn Infidèle, déclarer quelqu'vn atteint du crime d^ Perduellion que le déclarer lleretique, le desvouër aux Furies que le livrer à Satan.
Ces Messieurs sont si accoustumez aux lettres Profanes, qu ils ne s'en peuvent défaire dans les matières les plus^ Religieuses. Leur esprit est tellement imbu de Tidée qu'ils en ont conceuë, que rien ne sçauroit sortir de luy, qui n'en reçoive rimpression et le charactere. Si bien qu'ils me font ressouvenir de cet Ambassadeur venu nouvellement de Gonstaniinople pour résider à la Cour de Rome, qui ayant encore l'imagination toute pleine de TEmpire d'Asie, et de la grandeur des Ottomans, dans la Harangue qu'il fit au Pape Léon, luy donna de la Hautesse au lieu de lui donner de la Saincteté; Et après Tavoir appelle avec Salnct Bernard, pri-
MATV AbEL, GVBERNATV NoE, ORDINE MeLGHISEDECH, DIGffrrATE
Aaron, etc., luy dit pour conclusion et pour le couronnement de tant de magnifiques Epidietes, qu'il estoit le grand Turc des Chrestiens.
Ceux-cy sont encore plus licentieux que Monsieur TAm^ bassadeur, et je ne suis pas le premier qui ay demandé raison d'vn si estrange desguisement des choses sacrées. Vostre Erasme, non plus que moy, n'a pu le gouster. Il en reprend les Orateurs et les Poètes Italiens; et blasme particulière^ ment Sannazar d'avoir remply vn Poëme Chrestien de Dryades et de Néréides, d'avoir osté d'entre les mains de la Vierge Marie les Livres des Prophètes, pour y mettre les vers des Sibylles; d'avoir introduit Protée prédisant le mystère de
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l'incarùation ; et par là d'avoir donné l'apparence dVne Fable à la plus saincte de toutes les Veritez.
Buchanan est venu depuis^ et n'a pas esté si indulgent à son stile, ny ne s'est permis de beaucoup tant que les Italiens. Neantmoins il n'a pas laissé de s'eschapper quelquefois et d'oublier le temps auquel son Histoire estoit arrivée, et la Religion en laquelle il escrivoit. Souffrons luy qu'il fasse Symmachus le confident de lephté, quoy que ce soit à peu prés la mesme équivoque que si dans le Sacrifice d'Iphigenie on faisoit Guillaume Ëscuyer d'Agamemnon. Mais qui peut souffrir que dans son Baptistes il donne pour argent comptant, les mesroes fables dont Seneque se mocque dans sa Troade? quVn Fidèle professe ce quVn Infidèle a abjuré? et qu'après avoir leû ces vers, qui concluent si véritablement vue fausse proposition,
Tœnara, et aspero
R^num sub domino, limen et obsidens Gustos non facili Gerberus osUo, Rumores vacui, yerbaque inania :
Et par sollicito fabula somnio.
il n'ait point eu honte d*escrire ceux-cy, qui sont si faux, bien qu'ils soient escrits en confirmation de la vérité :
M malè (^nscios
Mânes, exagitant sulpbureo in lacu Grinitœ colubris Eumenides nigris, Et jejuna ayidi guttura Gerberi, Et numquam saturi copia Tantali.
N'est-ce pas vne belle cbose qu'vn luif dogmatise en vue Religion estrangere, et qu'immédiatement après la longue conférence qu'il a eue avec Sainct lean, il vienne débiter d'aufôi mauvais contes sur le Théâtre, que s'il s'estoit entretenu avec vn Prestre de Grèce? Icy Buchanan a esté tenté 1 19
par ces meschantes Eumenides dont il parle. Presque tous nos Modernes ont fait vn faux pas en cet endroit. Us sont presque tous tombez dans ce Styx, et dans cet Acberon, et ont esté chercher jusqu'en l'autre Monde, des occasions de faire des fautes. .-,
Ârioste n'a pa3 voulu astre plus régulier que ses compagnons, ny que son Toscan fu^tplus sage que leur Latin. Si, comme on dit, il est Prince des Poètes de son pays, c'est pem-estre en vertu de cette Souveraineté qu'il ne reconnoist point les Lpix, et qu'il se met au-dessus du firoict eosimun. De nos Mystères il fait partie de ses Fables, et se joiie de ce que nous adorons. Il traite certes la Religion d'vne estrasge sorte, et Tertullien le nommeroit bien son Corrupteur et son Adultère. Quoy que souvent le desordre soit, divertissant dans ses escrits, et que sa confusion délecte pks qu'elle n'embarrasse, c'est tousjours desordre et confusion.il me^le quasi partout le Faux avec le Vray, et en forme quelquefois vn Composé, qui dégouste mesme les Profanes judicieux ; qui ne sçauroit plaire qu'à ceux qui se plaisent aux devoyemens de la Nature, qu'à ceux qui prefereroient des Tritons et des Serenes aux Hommes bien faits, et aux belles femmes.
Dans son chant vingt-neufiesme.il lait ju^rer 1^ vray Dieu par l'eau du Styx; le Dieu, dis-je,,4'4^jcah^î9i^ d'i$^sio, de Constantin et de Theodose : Ne scachant pas, sans doute, le malheur qui arriva à ce pauvre Peintre, pour avoir voulu représenter lesus-Christ en la forme de lupiter, et avec ses . habillemens et ses armes. Car au rapport de Zonare il fut puny de sa profane témérité par vne subite paralysie, et la main luy sécha sur la toile qu'il mettoit en œuvre. En vn autre endroit l'Ange Gabriel fait l'office de Mercure, ^ va de la part de Dieu chercher le Silence ^ans la maison du Sommeil. Ailleurs il allègue pour vn grand jour et pour vn longue nuict, le jour de la victoire dejosué, et la nutct la conception d'Hercule. D'où les Esprjlts pial ' p^suadez
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peuvent tirer de mauvaises consequeBoes, et conelure que ces deux Histoiir^s, alléguées en.mesme endroit pour servir à vue ipesme.pceuve, sOût de mesme estoCfe rvuegueFau^ tre. Et aussi ceux qui croyent moins TEvaDgile que losephe, chez lequel; le massacre des Innoeens ne se tr^ve point, ne pourroient-ils pas dire que cette sanglante exécution esl aussi historique, que le conseil, qui en fut donné à Herodes par Tisiphone? Proposer avec vue égale àf&rmàtion deux choses» dont il y e^ a vue absolument feUssè, ee û'est pas establir la fausse, mais c'^t mettre en doute la véritable. Le bien n>st pas si communicatif quele mal est contagieux. Si le prpc^dé du Po^e Italien est sans fraude, il n'est pas sans inconvénient, et quelque -botité qu'ait Tor, quelque couleur qu'ait le cuivre» c'est estre faux Monnoyeur que de les médier ensemUe.
A. Àrioste succéda Torquato Tasso, qui choisit vn subjet aussi Religieux qu'Héroïque. le m'asseure que vous m^ad* vouerez que sa Jérusalem est l'ouvrage le plus riche et le plus achevé, qui se soit veû depuis le siècle d'Auguste; et on peut dire qu'en cet excellent genre, Viirgile est cause que Tasso n'est pas le premier, et Tasso que Virgile n'est pas le seul. Il a pourtant heurté dans cet admirable ouvrage contre le mesme escuëil que les autres. Q employé Pluton et Aleo^ ton d'vn costé, et Gabriel et Michel de Tautre* Il accorde la Saincteté avec la magie : Il se sert d'vne Déesse fabuleuse pour conduire Charles et Vbalde où Pierre THermite les envoyoit. De sorte que queïqu0foij»j çu je le prends pour estre du Party de TEnnemy^ Aoni il p^ite J[e$ livrée^ ; ou je dis de luy vue partie de ce qu'il a dit de so,n.lffnene,
Questi bor Macone adora, e fu Ghristiaoo. Ma i primi riti anco lasciar non puote-: Atni soTente in tso empîo e profano i GoBfofide le due leggi a se mal note.
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Si j'osois tirer vne conséquence de tout ce Discours, je dirois que premièrement nous devons nous souvenir qui nous sommes, et en second lieu quel est le subjet sur lequel nous travaillons, afin de ne faillir pas deux fois, et de ne pas pescher en mesme temps contre nostre Devoir, et contre la Bienséance. Tous les Ornemens estrangors ne nous sont pas absolument défendus; Il n'y a, ce me semble, que les marques des Religions estrangeres, qui ne nous sont pas per- , mises. Il est loisible de prendre des estoffes en Levant, mais | non pas de s'y faire circoncire. Nous pouvons vser du Styx | comme Prudence, mais non pas comme Arioste ; Et si nos | compositions sont Chrestiennes, elles le doivent estre aussi bien en la forme qu'en la matière.
Non pas de Tautre costé que je sois d' ad vis, qu'en la place de Tisiphone, de Hegere, et d'Alecton, il faille substituer Beelzebut, Asmodée, et Leviathan; ny que je loue ces deux vers du Poëte que j'ay loué.
Sed Belzebulis callida Commenta GhrUtus destruit.
Taime la Discipline et la lustesse, mais je hay le Pedantisme et l'Affectation. le ne désire ny blesser la Pieté par des locutions profanes, ni défigurer le Latin par des mots Hébreux. Comme je m'intéresse pour Tvniformité de la Religion, je veux conserver, s'il est possible, Fintegrité de la Langue, et ne la pas violer avec ces termes durs et sauvages, qui rompent d'ordinaire toutes les chaisnes de la Poésie, et ne peuvent obéir à aucune règle de la Grammaire.
Mais en cela, Monsieur, il n'est pas impossible de trouver vn tempérament raisonnable, pour contenter tout le monde. Entre les deux extremitez je descouvre, vn milieu, où la Langue et la Religion sont également en seureté. Il y a des mots communs à toutes les Sectes, et receûs de tous les
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Peuples, que je youdrois roeUre en œuvre en semblables occasions : Et puis qu'vn mauvais Démon, ou vn mauvais Génie ponvoit agiter Herodes, il estoit tres-aisé de se passer de Tisiphone, et personne ne Teust trouvé à dire sur vostre Tbeatt'e. Euripide mesme semble s'estre advisé de cecy, et nous a monstre l'expédient que nous devons prendre. Il ne parle pas tousjours des Furies qui poursuivent Oreste, il parle souvent du mauvais Esprit qui le tourmente. Ce terme est employé deux ou trois fois dans la Tragédie qui porte son \ nom ; Et ce Prince infortuné se plaint encore dans TAndromaque, que son Oncle Henelas luy reprochoit la présence de son mauvais Démon, et des terribles Déesses, qui luy avoient donné tant de peine.
C'est ainsi, Monsieur, que tous les Tragiques nomment d'ordinaire les Furies, et je ne comprends pas bien la distinction de Monsieur Heinsius, ny pourquoy il veut qu'en cet endroit elles soient pluslost des Affections que des Déesses. Tapporteray ses propres paroles, de peur de les énerver par vne foible Traduction, et pour les faire voir en toute la pureté de leur naturel. In Tragoidiis personx non vnius generis, sed variai introdmwntur. Etplenimque prxter Homines, Bit, VUia, Virtntes; sed prxcipuè Affectus: Deos sibi proprios gens vnaquaRque habet : Yitiay Virtutes et Affectiis omnium communes sunt; neque minus Furias et pœnas vitiorum sentiunt ludxiy quam Romani : quivt Grseci, Alecto, Megxram, ac Tisiphonem agnoscunt : Qux nequidem vbi êcena peregrina est, mutantur. Non enim Dii sunt, quod jam diximus, sed tcolH neque ad religionem faciunU quod arbitratus est, sed ad terrorem.
le demeure d'accord avec luy de ses premières Propositions, et n'ay pas si peu de communication avec les Anciens, que je ne sçacbe que Içs Hommes ne sont pas les seuls personnages qui paroissent sur la Scène. Il n'est pas jusqu'aux choses mortes, et muettes, qui n'y soient représentées, et
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aa4 ŒUVRES DE BALZAC.
qu'on ne romuSet n'organise, pour en faire Aëî Acteurs et desActriees. La.Hort dlMuenne parle dans F Aléeste d'Euripide. La Forée et la Violence dans te Promethëe d*£achyle : le Vautour et k Montagne dans vn autre Promethée. Diray-je sur ce subjet tout ce que je sçay? Voulez-vous, ïfonsieur, que je cite des Âutheurs perdus, et des pièces dont il ne nous reste que le Tiltre? La Terre et TËridan estoient des Acteurs dans le Pbaëthon^ la Mer dans TAriadue, le Navire dans les Argonautes, la Frayeur dans TOreste, la Rage dans THeeube, la Folie dans TAthaiDante, les Voyelles et les Consonantes dans vne Tragddie qu'allègue Athénée ; pour ne rien dire des Comiques qui nous restent, et qui $e sont sauvez de la cruauté des Goths et de la sévérité des premiers Fidèles. Car dans las Fables de Plaute on voit la Pauvreté, le Luxe, le signe Areturus, qui font des Pnd(^es : Et dans celles d'Aristophane, le Droit, le Tort, les Nuées, les Oyseaux, les Grenouilles qui diseourent.
Ces différents personnages sont tirez, ou de la Morale, ou des choses naturelles ; mais ils n'appartiennent point à la Religion, ny aux choses sainctes. Ce qui ne se peut dire des Furies, sans changer toute la Fable, et faire vne nouvelle Antiquité. Et si elles sont introduites quelquefois pour don-' ner de restonnement et de la terreur, vous sçavez, Monsieur, que c'est vu Estonnement de Religion, et envoyé par les Dieux. C'est vne Terreur qui n'est point humaine, qui ne vient point naturellement; qui ne peut estre appaisée que pi^r des Expiations et des Sacrifices. C'est vne montre qu'elles font voir de la justice de la vie future t C'est vn essay qu'elles font sentir de», peines de l'autre Monde, où elles président si souyerainement selon' les principes de la Théologie Payenne, qu'à Texclnsion mesme d& Proserpinë, Tisiphone est appellée Reyne de TEnler.
Da Tartarei Kegina barathri
Qiiod cupiam TidissenefaSs, etc.
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i . . .« Maltumque aiihieoiiftteta ▼ocati ' 4uuiue Tiûpbone, p6r?erMqiie tota secunda. 3i beoe quid menii, si.noe de maire cadenton Fovisii gremio, et trajectum Yulnere plantas, ^xaudi à dlgna precor.
De eette sorte k tnalheoreiit 0Edip6 luy fait ses vœux. fÀ quojr que tQ soient de mauvais Voeto, ce sont toutefois des Actes de Religion; quoy qu'il la reConnoîsse pour vne Deessé^ malfaisante, H h reconnoist tousjours pour tue Deesseî Et ilu'y a 'pdini d'apparence qu'il die à vne Passion, lExancesE^moy, Aeseordez-moy ma prière, Donnez-moy raocomplissciinent de mes désirs. Non plus qu'Electre dans Sophocle n'auroit garde de dire à des Passions : i Et vous, a ô Furieè, sévères Fifies dés Dieux, qui regardèzies mèur- « tF«s injustes et les embrassemens illicites, venez à nostre « secours, et vengez la mott de nosire Père. »
2f[iMai Tt 8sû<y irat^iç Éptwusç, Touç à^Umiç OviioxovTOïc i^ârt , Tou; T94 tOvàc uvoxXtirropivouc Èxérr', àp'^$aTe,.T(9ao08 irar^oç «^OVOV 1Q{UTtpOU
Si les Payens ne tes eussent mises au nombre de leurs légitimes Divinitez, ils ne les auroient pas si souvent iiy si solemnellèment invoquées. Didon né leur irecohimandéroit pas son ame en moùtaiitJLes Chœur^ dès Tragédies ne s'adresseroient pas à elles, fom les cohjutiBr de laisser le Fils d'Agamemnon'en repos, et d'avoir pitîé de ses infortunes. S'ils ne les eussent estimées que de simples maladies de Famé, ils n'auroient pas fait û exactement leuf Généalogie, ny parlé tant de fols de leui^ naissance. Orpl.ée ne les auroit pas nommées chastes, ny Sophocle tousjoufs vierges, de^à^fxoi dcsi ira^^sévooç; ApoUbii n*auroit pas ordonné à Oreste de venir à Athènes comparoistre devant elles, et se justifier
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de la mort de sa mère Clytemnestre; iËschyle n'auroit pas fait vne Tragédie, à qui il donne leur nom , où elles sont appellées les vénérables Furies, les grands, les justes, et les impitoyables Démons ; où elles ne sont pas les Peines des crimes, ainsi que veut Monsieur Heinsius, mais les luges des Criminels; où elles contestent long- temps avec Minerve, à laquelle finalement elles cèdent, comme de moindres Déesses à vne plus grande.
Il faut prendre dans ce fameux procez ce que nous devons croire des Furies, qui quelquefois sont nommées les luges d'Oreste, et le plus souvent ses Accusatrices et ses Parties. Car comme Apollon luy dit qu'il doit rendre raison aux Eumenides du sang de sa mère, il dit luy-mesme en vn autre endroit, que s'estant représenté devant la Cour de rAreopage, la plus âgée des trois cruelles Déesses se mit vis-à-vis de luy pour Taccuser, et que Taccusation finie il luy fust permis' à son tour d'alléguer ses lustifications. Il fut jugé par le Sénat de FAreopage, ce sont les termes de Tzetzes sur Lycophron, ayant pour Parties, ou les Furies, ou Tyndare, ou Erîgone, fille d'iEgîsthe et de Clytemnestre. Et vn autre Grec plus affirmativement et sans varier sur le nom des Parties de TAccusé, rapporte que trois générations après le jugement de Dédale, Clytemnestre fille de Tyndare ayant esté tuée par son fils Oreste, donna subjet aux Eumenides de le faire venir en justice. Le mesme Oreste raconte de plus dans riphigenie Taurique, qu'après avoir esté absous par TAreopage, quelques-vnes des Furies acquiescèrent à ce jugement, mais que les autres plus mauvaises et plus opiniastres n'en voulurent rien faire, et qu'il fust contraint de nouveau de recourir à l'Oracle, qui pour dernière satisfaction de son parricide luy enjoignit le pèlerinage de Scjrthie, et Tenlevement de l'image de Diane. Or à vostre advis, si les Furies n'estoient considérées que comme de simples passions, auroit-on dit qu'elles plaidèrent dans l'Aréopage,
DISGOYBS. 337
qu'elles perdirent leur cause, que quelques-vnes d'entre elles ne voulurent pas obeïr à Tarrest qui fust donné? Auroit-on dit ce qui se lit allégué de Pherecides par le Scholiaste d'Euripide, qu'Oresle estant assis prés de Taotel de Diane en contenance de Suppliant, les Furies Taborderent ave/intention de le tuer, mais que Diane les en empescha? Il me semble. Monsieur, que les choses ne sçauroient estre plus expresses, ny mieux circonstanciées, et que tout cela est bien particulier, et bien historique. Aussi ne sont-ce pas les seuls Poëtes qui parlent de cette sorte, et nous asseurent de la divinité des Furies. Les Historiens et les Orateurs disent davantage, et c'est de ces gens-là qui font profession de la vérité, que nous apprenons qu'elles ont eu des temples et des sacrifices. Aristides en son oraison Parthenaïque parlant encore du pauvre Oreste : < Il se fît, dit-il, vn autre «jugement en T Aréopage, meslé quant aux Parties, mais (( tout divin quant aux luges, où disputa sa vie vn malheu- « reux de la race de Pelops, qui eut recours aux vénérables « Déesses, dont le Temple est à présent proche de ce lieu. » Ces derniers mots sont confirmez tant par le Scholiaste de Thucydide, que par Vlpien sur l'Oraison de Demosthene *contre Midias, et ils asseurent tous deux qu'en mémoire du jugement d'Oreste, les Athéniens consacrèrent vn Temple aux Eumenides tout joignant l'Aréopage. Mais la superstition faisant du progrez, il leur en fut encore basty vn autre en vue autre Province de Grèce. Si bien qu'elles ont esté adorées en divers lieux, et on peut voir particulièrement dans les Arcadiques de Pausanias, que tirant de la ville de Megalopolis vers la Messenie, il y avoit vn Temple dédié à certaines Déesses, que les habitans du pays appelloient Manies, parce qu'en cet endroit elles tourmentèrent Oreste plus cruellement qu'elles n'avoient fait. Il adjouste que non gueres loin de là estoit vn autre lieu qu'on nommoit Acé, à cause qu'Oreste commença à y recevoir de l'allégement, et
338 ŒUVRES DB RALZAC.
qu'alûirs les Eumenides )uy affmnirent Blanches et Paisibles, s'eôtant jii6ques«Ià présentées à Juy tousjours Noires et tousjours Farouches.
le vous demande maintenant, Monsieur, si ces Furies plaideuses et vengeresses, ees Eumenides noires et blanches, ces chastes et vénérables Déesses ont esté connues par les Hébreux, et si on peut dire qu'elles soient communes à tous les Peuples, parce que tous les Peuples sont subjets à des Vices, et sentent des Passions. le m'imagine qu'il est icy nécessaire de distinguer, et que comme il ne faut pas prendre rOrient pour TOccident, on ne doit pas aussi confondre la Religion avec la Morale. L'Amour estoit vue Passion aussi bien parmy les luifs que parmy les Grecs, mais ce n'estoit pas vn Dieu aussi bien en lemsalem qu'à Athènes ; Et si dans vne Tragédie de Judith on Feusl représenté tirant des flèches à Holofernes, les Originaires du pays eussent eu besoin d'vn Grammairien estranger pour leur faire entendre cette action, et la scène estant chez eux, c'eust esté véritablement cette fois que les luifs eussent esté Pèlerins en Israël. On avoit la fièvre, et on avoit peur aussi bien en ludée qu'en Italie, mais les luifs ne reconnoissoient pas pour cel^ la Déesse Fievre> ny le Dieu Epouvantement, comme les Romains les reconnoissoient; Ih sentoient comme les autres Nations, les maladies de Tame et du corps, mais ils n'avoient garde d'en faire, comme elles, des Divinitez infâmes et ridicules. Estant acteurs sur le Théâtre d'autruy, et parlant vne langue estrangere, ils peuvent quitter leur phrase, et ne pas parler Hébreu en Latin ; mais traitant vn sujet de leur pays, ils doivent, si je ne me trompe, retenir leur Religion, et ne pas idolastrer en ludée. Qu'on die tant qu'on voudra que les Furies agitent Herodes, c'est vne figure permise; mais de grâce, qu'on n'aille pas quérir les Furies en Grèce, pour les faire adorer en lemsalem ; ce seroit vne nouveauté odieuse.
}e n^ nie pas. Monsieur, qu'on ne puisse interpréter les
Fables, et qa'ilne s» trouve des veritêy câchéeà sous les fictions Pbëtiques.' Croyôus pour Tamoùr du Chancelier Bacon, que toutes les Folies des Anciens sont ^ages, et tous leurs Songes toysterietix. Âdvolions à Monsieur Heinsius que les Furies peuvent signifier les passions qui travaillent les mesehans, e| les remors qui accompagnent les crimes. Mais, Monsieur, dans les Tragédies nous jugeons de leur apparence et non pas de leur secret; de ce qu^elles déclarent, et non pas de ce qu'elles signifient. Noué les. considérons comme la Poésie les pare, et non pas comme la Morale les déshabille ; dans le sens littéral, et^hon pas daiig lé sens mystique. Ceïuy-cy exerce la subtilité du Grammairien'; Cduy- Jâ borne Tintelligence du Spectateur. L*vn est de la Scène, l'autre de TEschole. Le Peuple regarde des Furies, et les Doctes devinent des Passions. Or est-il que ces Spectacles estoient pour le Peuple, qui alloit au Théâtre à dessein d'estre trompé, et ne se mettoit point en peine de chercher vue vérité sèche et vulgaire, qui luy eust esté le plaisir qu'il recevoit à voir des choses estranges et admirables. Les livres des Poëtes estant sa saincte Escriture, il croyoit que la première impieté estoit de nier les Fables, et la seconde de les expliquer. Pour cela, Socrate fut puny de mort. D'autres Philosophes quittèrent la Grèce, et il n' estoit pas moins dangereux en ce temps-là, de dire qu'il n'y a voit point de Furies, qu'aujourd'huy de dire qu'il n'y a point de Diables. De sorte que quand nous lisons ces belles paroles de Ci ceron : Nolite putare, Patres Conscripti, vt in Scenâ videtis homines consceleratos impulsu Deorum terreri Furia rum txiis ardentiims. Sua quemque fraus, suum fadnus, suum scelm, sua audacia, de sanitate ac mente deturbat Ead sunt impiorum furix, ha& flammae, hx faces, etc. Il faut remarquer qu'il parloit dans le Sénat, à des personnes qui pour la pluspart estoient guéries des Opinions vulgaires: qui se mocquoient de la Religion du Peuple, et ne croyoienj
gueres mieux qu'il y eust vue lunon, vue Pallas, vue Venus, quVne Hegere, vue Âlecton, vne Tisiphone, de laquelle nous sommes en différend.
le ne voy pas bien. Monsieur, qu'elle puisse estre prise pour ce ver intérieur, et pour cette secrète synderese, dont Herodes sentoit les morsures ; puis qu'elle est représentée séparée tout à fait de luy ; puis qu'elle vient de dehors, et qu'vne autre Tamene sur le théâtre; puisqu'il ne s'imagine pas seulement de la voir, mais qu'en effet elle est veuë de tout le Peuple, et qu'on luy parle et qu'elle respond ; puisque le remors précède, comme effet du mauvais estât de la conscience, et que la Furie suit, comme ministre de la vengeance divine; puisque le Poëte mesme les distingue formellement dans ces paroles d'Herodes :
Parcîte immanes Deœ,
Pridem ista patimur, quisqiiis infandum nefas Âdmittit in se, mente tranquilla licet, Quamquam superbus solio et imperii potens, Vtrumque habenis temperet Ternb latus, Supplicia sceleris patitur impatiens sui, Suosque Mânes ipse prsescribit sibi.
Et par celles-cy de Mariamne :
Agitai auctorem nefas,
Et que mcrentes yerbere assiduo ferit,
MeiM coique, Erynnis propria, et infandum scelus.
Et par ces autres d'Herodes :
Sol qui coruscam rébus alluces facem, Furiœque yeteres, noctis antiquœ genus.
Et quas perempta conjuge addidimus novas, Nalîsque cesis, yos Dee, testes vooo.
Si en ce lieu on peut moraliser les Furies, on pourra aussi
DISGOYRS. 341
moraliser le Soleil; et si T Allégorie est vn Âsyle gênerai à toutes les licences vicieuses, il n'y aura point de Dieu ny de Déesse, qu'on ne puisse introduire dans vne Tragédie Chrestienne, à cause qu'ils signifieront tousjours vne autre chose que celle qu'ils représentent.
Encore dans FOreste d'Euripide, l'explication de Monsieur Heinsius pourroit avoir lieu; parce que les Furies ne sont point visibles aux Spectateurs, ne paroissent point en tout sur le Théâtre, ne parlent point à Oreste, et qu'ayant le cerveau blessé, et la conscience troublée, il pense voir ce qu'il ne voit pas, au jugement mesme de sa sœur, qui luy dit :
Dans vostre Poëme il n'en est pas ainsi. Les Furies n'y sont pas des illusions; elles y sont de véritables objets; Herodes ne se les imagine pas, le Poëte les fait. Elles s'arment de tous leurs Flambeaux, et n'oublient pas vn de leurs Serpens, pour faire peur à la compagnie. Mariamne les évoque à haute voix, et les tire après elle du fonds de l'Abysme.
Avant que, de passer outre, je demande justice à Monsieur Heinsius du tort qu'il a fait à cette vertueuse Reyne, et appelle de sa rigueur à son équité. Il pouvoit bien. Monsieur, luy estre moins rude, et la traiter moins sévèrement. Ne pouvoit-il point la loger en vn lieu plus commode que l'Enfer des Malheureux, et en meilleure compagnie que celle des âmes criminelles? Puisque la Félicité est beaucoup plus à estimer que la Vie, Herodes qui la tua, luy fust beaucoup plus doux que celuy qui l'a damnée; et vn Mary soupçonneux qui se desfait de sa femme, trompé par la Calomnie, est moins responsable de son action, qu'vn Poëte désintéressé, qui perpétue le supplice d'voe Innocente, après que l'Histoire l'a justifiée, et que seize Siècles consécutifs ont rendu tesmoignage de sa vertu.
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G'eBtoit vne Princesse, qui à la vérité avoit le ccBur grand, et se seBtoit du Keu d*où elle v^oit. Les moins favorables à sa mémoire disent qu'elle estoit vn peu altiere et de rhumeur de la f^emiere Agrippine. Mais tous demeurent d*accord qu'elle fust dVne pudicité invinciUe, et qu*aya!nt assez de beauté pour en disputer avec Cleopatre et pour luy ravir Antoine, bien loin de faire part de cette beauté à vn Estran* ger, elle ne voulut pas souffrir que son propre Mary en abusast, ny ne luy abandonna ce qu'il pos^oit. Quand je considère dans losephe le dernier acte de sa vie, qui couronne tous les autres, et cette oi^eilleuse Chasteté, qui estonne les Accusateurs et semble attendre des recompenses des luges; Quand je voy ensuite la justice que le Ciel fit de sa mort, et la Peste qu'il envoya en lerusalem, pour venger vn sang si noble et si précieux ; le ne puis la voir revenir de TEnfer des Coupables sans quelque mal de eœur contra ceiuy qui l'y a précipitée, bien que je l'honore parfaitement, ny luy oûir dire ces paroles sans m'y opposer, bien que je les trouve extrêmement belles :
Adsum redasig Tartaro^iuQ foacibus, Nigroque Âyerno, sparsa Mariamne comam.
Adhuc relictis Impiorum sedibug, Inter Docentes gradior, et médium sceliis.
Il n'y a pas beaucoup d'apparence que Tame bienheureuse d'vne Saincte sorte des mesmes prisons que l'ombre détestable de Tantale, comme elle est appellée par le Tragique Latin. Hais il y auroit encore moins d'apparence qu'elle en sortist pour prendre part à l'action la plus inhumaine, dont la Tyrannie se soit jamais advisée, et pour estre conseillère ^'vn massacre dont le seul Herodes pouvoit es^e Exécuteur. Si cela estoit, elle auroit appris en l'autre Monde ce qu'elle ignoroit en celuy-cy, et se seroit bien gastée dans la fréquentation de ce? P^rricid(3s e) de c^s Impies, parmy lesquels
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DISCOVES. , 545
ofi nous h ligure. 'Mais prenons le cas que ce changement soil véritablement arrivé et qu*elle soit devenue vue autre ; Diles-moy, s'il vous plaist, Monsieur, ne s'esloigneroit-elle pas de la fin qu'apparemment elle doit avoir? Ne se vengeroit-elle pas fort mal de sa mort, de s'en prendre à des Innocens et non pas à son Meurtrier, et d'augmenter ses crimes plustost que de les punir? Si les Mères désolées qui viennent au cinquiesme Acte sçavoient cela; et voyoient ce qui se passe dans le quatriesme, elles crieroient plus contre Ma^ riamne que contre Herodes, et amasseroient sur elle toutes les imprécations qu'elles adressent ailleurs. Et si, au dire du Philosophe, vn mauvais conseil mérite plus de blasme qu'vne mauvaise action, parce que le mal n'eust pas esté fait s'il n'eust esté conseillé, la Reyne, à ce compte-là, seroit pire que le Tyran. Mariamne seroit la première Parricide de lesus- Christ» seroit la plus ancienne Persécutrice de TEglise, seroit l'exemplaire de Néron, de Decie et de Diocletien.
Il semble à la vérité au commencement qu'elle agisse plus par nécessité que par eslection, et que ce ne soit pas de son bon gré qu'elle vienne faire du desordre dans le Monde. Ell^tesmoigne bien la répugnance qu'elle y apporte, et proteste de la violence qui luy est faite. Elle dit qu'on la force de se mesler du plus grand et du plus odieuX' de tous les crimes. Toutefois, Monsieur, ce qui la force ne me paroist point, et je cherche d'où peut venir cette violence, puis qu'incontinent après elle yse d'authorité sur Tisiphone ; Elle luy commande comme si elle estoit de sa suite ; El|^ la presse et lahaste de telle façon, qu'on diroit qu'elle est la Furie de la Furie mesme.
Cette inégalité ne seroit pas louée par Âristote, qui blasme ^ riphigenie d'Euripide de désirer tout d'vn coupla mort avec vne extresme passion, dont elle venoit de tesmoîgner vne extresme crainte. Mais si le mesme Philosophe trouve mauy;iis aue la Menalippe du mesme Poëte discoure trop subtil
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lement de la Philosophie, parce que ce ne sont ny matières qui tombent sous la connoissance d Vue femme, ny discours qui soient de la bienséance de sa condition; Trouveroit>il bon, à vostre advis, qu'Herodes fust si versé dans les Fables des Payons, qu'il parlast de Saturne, des Titans, du Chien qui garde TEufer, du fardeau qu'Atlas a sur ses espaules, du lait qu'on verse dans les Sacrifices, et qu'il nesceustpas seulement ce qu'vn simple Initié aux mystères peut avoir appris de la Religion d'autruy, mais tout ce quVn ancien et parfait Renégat en pourroit sçavoir?
le ne sçay pas. Monsieur, si Aristotele trouveroit bon. Pour Mariamne , il y en a quelques-vns qui trouvent que c'est vn personnage peu convenable à l'action où elle s'occupe, et vn instrument fort mal propre à estre employé dans vn massacre. Il falloit chercher, disent-ils, vne autre instigatrice du Tyran et vn autre guide de la Furie, ou, si on vouloit absolument se servir d'elle, et qu'il fust nécessaire qu'elle s'apparust à son mary, ce devoit estre sans tout cet attirail et toute cette pompe d'Enfer, et seulement pour luy faire reproche de sa cruauté, pour luy prédire les malheurs de sa maison, pour luy déclarer les peines que la lustice divine luy preparoit, et qui l'attendoient en la vie future. Vne semblabte apparition eust esté moins estrange que l'autre, et se fust accordée avec THistoire. Car il est vray qu'Herodes ne put jamais s'effacer Mariamne de l'esprit. Les jeux, la chasse, les festins, luy furent pour cela des remèdes inutiles. Soi^ Idole le suivoit en quelque part qu'il allast. Il croyoit voir partout Mariamne. Il n'y avoit coin de son Palais qu'il ne fist retentir de ce beau nom. Il demandoit quelquefois à ses gens où Mariamne s'en estoit allée. Il conjuroit le Ciel et la Terre de luy rendre Mariamne.
Voilà bien des paroles et de l'escriture, de la fable et de l'histoire. Mais ne vous plaignez que de vous-mesme. Vous estes cause, Monsieur, de vostre malheur, et avez semé les
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DISGOVRS. 346
espines que v.ous aurez la peine de recueillir. Il est dangereux de tomber entre les mains dVn homme de grand loisir et qui n*a parle il y a longtemps. Il vaudroit beaucoup mieux recevoir chez soy vn Hoste qui n'a mange de huit jours. Il vaudroit presque autant se trouver sur la levée d'vne Rivière qui se desborde. Et l'importance est que, si je n'avois pitié de vous, je n'aurois pas achevé. Il ne tient qu'à moy que la Persécution ne s'eschauffe encore davantage, et que vostre patience ne soit esprouvée jusques au bout. Tay dequoy estre plus longtemps Fascheux que vous ne sauriez estre Complaisant. Ne pouvant vous vaincre par la force de la Raison, je puis vous lasser par la multitude des Questions. le pourrois vous demander. Monsieur, si le principal personnage d'vne Tragédie devant estre plus malheureux que meschant, afin d'exciter en Famé du Peuple plus de pitié que de haine, Herodes est vn personnage de cette nature ? Si les fréquentes Comparaisons, qui ornent les autres sortes de Poësie, n'empeschent point celle-cy ? ne sont point des embarras et des retardemens de Taction qui en affoiblissent le cours et en rompent la continuité? n'allentissent point les passions, qui, devant estre impatientes et promptes, ne font pas leur devoir' si elles s'arrestent et se considèrent, si elles cherchent des miroirs et des images à se regarder dedans? le pourrois m'.enquerir de vous pourquoy cette Anne, qui est diteProphetesse, est si peu asseurée du lendemain et si apprehensive d'vn péril qui se devoit esviter; ne dit rien qui ne tesmoigne vue grande ignorance de l'avenir et qui fasse voir le moindre rayon de Tillumination qu'elle avoit receuë? Pourquoy loseph loue l'abstinence du vin en la Saincte Vierge, puisque Tvsage du vin n'a jamais esté ordinaire aux Vierges, qu'on peut les blasmer d'en boire et non les loiier de n'en boire pas? Pourquoy ce Vers de Virgile
Imperiiim Oceano, htmm qui tennînet astris.
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a esté renvei^é dé cette sorte :
Qai seeptrum Oljmpo terminet, fiimam mari. ' '
Puisque probablement la Réputation d'vn Prince â*estend au delà de son Royaume, et que le Bruit estant plus viàte et faisant plus de chemin cfue la Puissance, il ne doit pas ^'ârrester à la Mer, si la Puissance va jusques au Cielt
U me seroit aisé de former d'autres diffiéulteé'êt' dé ti*ôuver d'autres atomeâ dans le Soleil. Mais il est temps^de »'ennuyer d'vne occupation si vaine, et de quitter vneBesongne que je n'esleve que pour estre renversée; qui ne sera en sa perfection que quand voua l'aurez mise par terre. Il faut que rOpinion fasse place à la Scienôe, et les Doutes à la Certitade. U faut apporter nos conjectures et nos soupçons aux pieds de cette souveraiile Critique, qui prononce ses Ârrests à Leiden, et qu'on va consulter des dernières parties de l'Europe. Fay bazardé, contre vostre Poëme, quelques objections dont je ne suis point asseuré, et en ay attaqué timidement deux ou trois endroits. Hais je suis fort àsseuré ^^ de la bonté de la chose et de l'estime qu'elle mérite. le ne délibère point s'il en faut louer la structure toute entière, et establis pour Dogme et pour résolution absoliië que c'estoit vn Ouvrage dont les ùioindres pièces sont précieuses.
T a-t*il rien, Monsieur, de plus haut et de plus solide que le discours que nostre Amy fait faite à son Ange, de la naissance du progrez et du desbordement de Fldolatrie sur toute la Terre? Sans le flatter, ce sont les essences d'Vnè infinité de Livres, que les Saincts Pères ont escrits contre les Gentils; c'est l'esprit de ces grands Corps qui remplissent les Bibliothèques; c'est la vertu de toute la Masse de leur doctrine :
InusHato crimini fedt viam Incertus error, fa!dB<iue ignorantia.
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DISCOVRS. 347
DiUqtte mako$ intefr et nallos Deos Stetore g«ntes. Yieit errorera metm, MortffUumqae menUbus failax malum Horror Deorum. Prona successit fides.
Audaxque quidvis toUere in cœlum iuror.
Tuni templa et arœ» quemque^on ingens humus. Non picta cœli lecta, non clausit mare, Traxere in œdem, docta quam struxit manus, Fraudisque inater ars, et humanus labor.
De la Thèse morale, il descend à THypothese historique; mais par des degrez qui sont tous d'or, et pour estaler des choses encore plus riches.
Hinc gens Ganopi prima fallaces sibi - Mentita divos, Isidis luctum su».
Et non repertum questibua fratrem sonat, Sistrumque tollit. 111a latrantes Deos, Et mugientes mente perculsâ YQcat.
lUic opertos Âthis inducit choros, Sacrasque Eleusis jactat in flammam ûtces, Fidesque sceleri majus accedit scelus Furor tacendi.
Ceux qui sçavent quel estoit le secret ée ces Mystères qu'vn Ancien appelle silentia Religionumy terrOnlia sécréta, seront ravis de cette fureur de se taire; Et ceux qui à la Doctrine profane adjoustent la pieté Chrestienne^ commenceront à estre touchez par les vers qui suivent :
Ipsa paupertas suum
Gelure Regem poterat, et corpus Deum.
Nondum latemus. Prodit infiottem poius, Nec ante natum sydus, ingenti face Parvum cubile lustrât, etc.
Mais voicy, Monsieur, qui doit exciter la dévotion de tous les Fidèles, voicy la plus belle Nativité qu'on ait jamais
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34g ŒUVRES DE BALZAC.
veuë, et vn Tableau que j'estime sans pareil, soit pour la délicatesse des traits, soit pour la vivacité du coloris, soit pour cette partie spirituelle de Tart qui envoyé yne reflexion des passions de Tame sur les mouvemens du visage.
Ocalosque nunc hue pavida, nunc iîluc jacit, Interque matrem virginemque hœrent adhuc Suspensa matris gaudia, et Irepidus pudor. Videt micantes igné cœlesti gênas, Suique Similes ; quale cum doctœ manus Ostro reccnti candidum illudunt ebur :
Aut quaiis ante tota quam surgit dies, Aurora prima dividit cœlum face, Teiiuemque purse purpuram nubes trahunt.
Videt serense frontis insuetum jubar, Majusque terris. lUe complexum petens, Et è pudico dulce subridens sinu Matrem iatetur. lUa non nollet quidem, Et esse sentit : casta sed pietas tenet, Totiesque mentem sancta virginités subit, Quoties amori vêla permisit suo, Natumque cernit. Saepe cum blandas puer Aut à sopore languidas jactat manus , Tenerisque labris pectus intactum petit, Virginea subitus ora perfundit rubor, Laudemque Matris Virginis crimen putat.
Quid casta trépidas? indue affectos luos, etc.
f ay veû des Images de la Saincte Vierge de la main de Raphaël d'Vrbin; Fen ay veû de celle de Michel Ange; mais je n'en ay point veû du prix et du mente de celle-cy, et j'advouë que la Peinture pariante a beaucoup d'avantage sur la muette. Au reste, Monsieur, ne remarquez-vous pas de tous costez les ornemens du langage figuré et les grâce» du stile poëtique? Ne prenez-vous point garde aux diverses beautez de Telocution et à Tesclat que jette chacune de ces paroles.
Titan sydereâ purpureus comfi, Armatum radiis exeruit caput,
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DÎSCOVRS. 549
Et secum vacuo vidit in slhere Sydus stare novum, Yidit. et horruit, Âc pêne attoniium destituit diem.
At vos niveae comités lunœ, Proccres cœlum spargere nati, Nigrœ soboles ignea noctis, Qui fœcundum volvilis annum..
Spatiisque œquas Yolvitis horas; Et modo multo
Flore comantem spargitis herbam, £t progeniem Yeris amœni, Ferrugineum violée crinem, Àut iestivi munera Bacchi Tempestivo spargitis imbrc.
Il nomme les Estoilles Proceres Cœli, après le Poëte Hanile, et la métaphore ne doit point offenser les Grammairiens, pourveu qu'elle ne desoblige point les Anges, dont auparavant il s'est contenté de dire :
Gœlitum pulchri Quintes, Régis «terni cohors.
Car d'abord il semble qu'il y a autant de différence entre QviRiTEs et Proceres, qu'entre les Bourgeois et les Grands, entre le Peuple et la plus noble partie du Peuple. le vous laisse à décider cette question , pour venir à ces paroles d'Herodes :
PoSt sanguinem femimque, post ipsum scelus» Et odia pêne exhausta, metuendi omnibus, Nondum timemur,
Quicquid immune, efierum,
Inusitatum mens adhuc intus parit, Fugio proboque, sponte et invitas sequor.
11 faut avoir esté jusques dans le cœur des Tyrans et y avoir veû cette Crainte perpétuelle de n*estre pas assez craint, et
ces combats sans relasche de la Conscience et du Vice, pour en tirer vne si naïve confession de leur misérable Grandeur et de la peine qu'il y a à faire du mal. Il faut bien. Monsieur, connoistre le naturel de la Tyrannie, qui veut souvent les choses contraires; qui se propose les impossibles ; qui ne peut souffrir de contradiction ny de résistance pour faire parler le Tyran de cette sorte :
Non si inter astra, quae futurum nunciant, Vbi celsus AUas œtheris librat domos, Nidosque rector aiitum implumes fovet, Gonas reponat, toUi et elabi sinam.
Vbicumque tegitur, eruam, evulsum traham. Parelis? an despicimnr, et nomen sumus, Frùstraque yinclo nobilem pr«mimus comam?
Hariamne est admirable partout, particulièrement quand elle dit que l'Enfer luy est plus supportable que la présence de son mary :
GottYeniat omne vulgus intemnm licet^ Et quicquid hinc Gocytus vmbranim tenel; Hinc igné Phlegethon turbidus semper novo, Vbicumque lucfsm diras Herodes tnihit^ Pios ixiferonim est.
Pour la fureur d'Hetodes, ensuite de la vision qu'il a eue, elle est divinement exprimée. Et que sçauroit-il dire de plus ardent et de plus pathétique que cecy?
Quid terra jungît ora, quid conjui premit? Non qualis olim purpura ac mlxta nive Ardens cosvas ante fulgebas nunis, Orientis Oriens, mille votorum furor»
Sed Dite digna, digna famîlia Inferûm.
Nec nostra, nec jam tota post facinus meum. lam parce conjux. Testor infemas domos, Et quicquid vsquam Phœbus aspectu fugit, DoN peremptam. Si qua jurantifides,
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DlSCOVtVS. S5l
Restât sttb vmbris, si quis est sensus super,
Nec lace raptft yetera cum bce^excidunt, ^ . ,
Amore nimio Gonjugis sœvi jaces :
Odisse mallem, fateor, invitus licet,
Pœnituit vnuin, fateor immitis licel,
Gemui peremptam, etc.
Mais quand cette longue troupe de Morts qui ont esté les Victimes de sa cruauté se présente devant ses yeux, je vous advouë mon infirmité : je suis quasi aussi effrayé que luy. Il me semble que les mesmes phantosmes et les mesmes spectres m*apparoissent. le pense voir des choses présentes^ et non pas lire des choses feii^tes, fit ces chosies sont si vives et si violentes, que, pour remuer les Passions, elles n'ont besoin ny d'Acteurs ny de Théâtre :
Nunc signa cl^mum mcesta TisiphoBe movet, Hydrisque ciçcta dirupa et illœtabile Dedttcit agmen. Hinc ,Alexandra graves Intentât iras, nube terrifica minax.
niinc tiane flebile ostendit decus Aristobolus; frater hinc fratri conoes Sedet perempto. Viscera intueor mea, Immanis, s.trox tortor, atqae idem parens. Hinc longus ordo, teter, atratns sedet, Damnatque jam dannatos auctorem necîs.
Quid ille Tultu immitis, ac virga gradum Firmans labantem? feUor an tremulom capttt Fessumque senio veteris Hyreani procul, Adhuc cruentum yideo? lam satis est De», Pœnanim et Titra. Gondite obscœnas faces, Dire sorores. Inferos nosco meos, Qoalesque feci, sensi, et aspexi Deos.
le ne m'arreste point à considérer les Cb<Burs : U faudroil s'y arrester trop long-temps. le laisse les Sentences à ceux qui les aiment et au Peuple qui les dèniàhde, ainsi que le remarque Aristote. le ne dis rien du vieux Conseiller d'He-
352 ŒUVRES DE BÂLZâC.
rodes, qui fait à son Maistre de si sages Leçons de clémence et luy donne de si bons advis, tels que celuy-cy :
Gonsumpto metu,
Postremo miseris ipsa forroido périt.
; le dis seulement que si Monsieur Heinsius invente avec suc-
cez, il n'imite pas moins heureusement; et que quand il
> emprunte quelque chose, il la rend sienne, ou la rend
' meilleure. Par exemple, Claudien a escrit ces vers de la
Clémence :
Principio magni custos Glementia mimdi, QusB lovis incoluit Zonam, quse tempérât sethram Frigoris et flammœ mediam, quse maxima nata Gœlicolum (nam prima Ghaos Glementia solvit, Gongeriem miserala rudem, vultuque sereno Discussis tenebris in lucem ssecula fudit) Hsec Dea pro templis, et thure calentibus aris Te fruitur, posuitque suas hoc pectore sedes.
Et Monsieur Heinsius les a ainsi imitez, mais de telle sorte, que la copie n'est pas inférieure à Foriginal :
Hsec diva quondam triste et ignavum Ghaos Miserata, formis quseque distinxit suis, Zonam tueri jussa, qusB leni foYet . Hinc frigore, hinc tepore sublimem domum Fulgentis œthrœ, temperatrix omnium, Regumque mentes habitat ac flecti docet, Et sequitate cuncia peri'undit pari, Sic constat orbis.
En mesme temps il a visé à vn endroit de Virgile et à vn autre de Lucian, quand il a dit :
Ëa cura superis restât, is versât labor, Arcana quorum sola gens luds capil, Âut sola nescit.
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DISCOVKS. 353
Il avoit dans Tesprit, Omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, etc., quand il a dit :
Supplicia semper aliquid injustum trahunt, Quod publico tuetur ac pensai bono, Quicumque regni sceptra non timidus gerit.
11 songeoit à vn vers Grec, rapporté par Suétone en la vie de Néron, en faisant ceux-cy :
Me terra adepta misceatur Tartaro, An ignibus, nil distat, an vasto mari.
Horace et Virgile se reconnoistroient en ces deux passages :
Quid iste fert tumultus, et vultus truces Defixi in Tnum? quo triumphatus vebor?
Et
Sic patet cœlum annuis^
In sceptra sic reducis anliquum genus?
Voyez maintenant, je vous prie, comme les Tyrans rendent eux-mesmes tesmoignage de la misère de leur condition, comme ils souffrent plus de mal qu'ils n'en peuvent faire? comme il est vray que la Meschancelé boit la plus grande partie du poison qu'elle prépare à autruy?
Dum patimur aliud, aliud ordimur nefas.
Dii Goelitum hoc atque Inferi absumant caput, Imoque Àvemo conditum extemplo premant, Pejusque perdant, quam perire intelligo, etc.
Ce sont à peu prés les paroles que Tibère escrivit au Sénat dans le chagrin de son impure Vieillesse et parmy les supplices de sa conscience. Et quoy qu'il soit vray qu'Herodes mourust avant que Tibère fust parvenu à l'Empire, il n'y a
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point dlinconvenient en cet agréable Anaohronisme. Le luif pouvoit avoir eu la mesme pensée que le Romain, et ce qui a esté dit depuis pouvoit avoir esté dit auparavant. Cette Anticipation, qui ne chèque nyla Possibilité ny la Vraysemblance, est docte et ingénieuse aussi bien que celle de Dejanire, qui commence vue Tragédie de Sophocle par vne Sentence de Solon. Car quoy que Solon fust postérieur à Dejanire, neantmoins Dejanire n'estoit pas si ancienne que le Sens commun, qui est le premier autheur des Sentences véritables. De mesme dans Euripide, quand Thésée parle d*Hippolyte comme d'vn Philosophe Pythagoricien qui s'abstenoit des viandes permises, il ne parle point mal à propos, parce qu'encore qu'il soit vray que Pythagore n'ait vescu qu'environ la soixante-cinquiesme Olympiade, et que Thésée ayt esté long^temps avant la première, il est encore plus vray que la Vertu a esté devant la Philosophie, et TAbstinence devant les Règles.
l'approuve ces Allusions fines et modestes, qui ne désignent ny les lieux ny les personnes, qui ne renversent point la Chronologie par des Antidates de plusieurs siècles, ny ne se mocqueni de THistoire par quelque chose de plus estrange que la Prophétie. Hais je ne puis approuver que, dans TElectre de Sophocle, on raconte qu'Oreste soit mort aux jeux Pythiens, qui ne furent instituez que du temps de Triptoleme, c'est-à-dire qu'il soit mort cinq cens ans levant qu'il fust né. le ne puis souffrir ce vers de la Medée de Seneque :
Festa dicax fundat convicia Fescenniùus,
ny cet autre de sa Thebaïde,
. Âquilâq^e pngnam flignifèr motâ vocat, ,..
ny 60 troisiesme de son Tbyeste :
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BÎSCOVBS. 366
HttUÎB nota Qwntilnis,
où VOUS voyez que le nom des Romains est donné aux premiers Grecs» ex p«rtan$« qu'on fait mention des Romains noQrseuIement avant la fondation de Rome, mais au6$i avant la guerre de Troye;i Qù vous voyez que Seneque mettes Ai* gles R<»naines dans les drapeattx des Thebains, et. qu'il introduit à Gorinthe vue Coustume Romaine et vn nom Ro^ main en vn temps où le bisayeul de Bomulus estoit. encore en ridée des choses.
le trouve aussi peu supportable, Monsieur, que, dans TÂmphitruon d€! Plaute, Sosia et Âmpbitruon jurent par Hereule, qui nedevoit estrô conceù cpie cette nuit-là :
Oppîdo joterii ^ Olisecro bercle, quantus et q^nam Talidus est.
lam quidem hercle ego tibi istam
S^icelestam, scélus, Imguam abscindam, ètc:
Sans dduté l6 Comique a pris Tvn pour l'autre, et s'est équivoque en ces deux endroits. On nesçaurôit lé traiter plus favorablement que de dire qu'iï a songéaiHôurset'ne s'est pas «0nvenu de ce qu-il faloit ne pas oublier*. Son jugemenit ne Se p^tlt sauver qu'aux despenà de sa Mémoire, et en advofia«qu11 a preste ses<ermes à ses Acteurs, et qifil peu? soitefiïre Haute, quand il estoit Amphithion.
le sçay quel est là-dessus le piastre des 'Grammairiens, et que pour conserver Thonneur dés Poêles, on a recours à vne Figute que les Greès appellent Proiepsis. Mais je sçay aussi qu'après avoir violé les Loix, on cherche des lieux de Refuge, et que le Mal trouve tousjours de Tappuy et de la protection. Ma bonté ne va pas si avant. le n'ày pas assez de Foy pour m'imaginer vn Mystère sous chaque mot dVn Ancien, et pour croire que. toutes les vieilles erreurs sont raisonoabies et re^litrreà. Sî on fait cette ouverture, et si on
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se sert d^vn moyen si aisé de justifier les mauvaises choses, il sera à Tadvenir fort difficile d'en faire. Il y aura du mmte à faillir, puis que toutes les fautes seront des Figures. On ira bien loin par ce chemin, et nous pourrons à la fin asseurer, sous le bon plaisir de Prolepsis et sur la parole d>n Docteur moderne, qu'Adam disoit tous les matins les Pseaumes de la Pénitence de David, et que quand TAnge visita la Vierge, il la trouva qui achevoit ses Heures de Nostre-Dame. Nostre Autheur n*a garde de se laisser cheoir dans ces précipices : il ne s'en approche pas seulement. Il fait dire à Herodes par avance, ce qu*a dit Tibère long-temps après; Mais il ne luy fait pas alléguer le nom de Tibère. Il aime et estime les Anciens, mais il les aime raisonnablement et les estime avec connoissance. Il est luge, et non pas Flatteur de l'Antiquité; Et quoy qu'il donne beaucoup à l'authorité du temps et de Fàge, il desclare neantmoins, dans la lettre que vous m'avez envoyée, qu'il ne luy donne pas toutes
le ne sçay pourtant, Monsieur, si cette déclaration ne fait point de tort à la proposition qu'il a soustenuë. Apparemment, il ne peut condamner le ZtOç et le Epp.^ des Perses d'.£schyle, qu'il ne condamne sa Tisiphone, et la cause de la Furie ne semble pas meilleure que celle des Dieux. Car, puis que les Payons admettoient divers Principes des choses, et reconnoissoient de bonnes et de mauvaises Divinitez, quel choix y a-t'il pour la religion entre Tisiphone et Mercure? Monsieur Heinsius ne paroist-il pas aussi bien Grec en ludée, qu'iEschyle l'a esté en Perse, et n'apporte-t'il pas aussi bien que luy, sur vue scène Estrangere, les mœurs et les loix d'vn autre pays?
Pour le mot de Barbare, dont il trouve mauvais qu'vn Persan se serve, parlant de ceux de sa nation; si c'est vue faute, elle est fort familière à JBschyle, et en la seule pièce dont il s'agit, il y tombe si souvent, qu'on peut compter
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DISCOVRS. 357
jusques à cinq ou six de ses recheutes. Dans le Rhésus d'Euripide, présupposé que ce soit vne de ses légitimes Tragédies, Hector se nomme luy-mesme Barbare. Et dans la seconde Apologie de lustin Martyr, afin que nous ayons aussi la déposition des Ghrestiens, Abraham est mis entre les Barbares. D'où Ton peut apparemment inférer que ce terme n'estoit pas alors en si mauvaise odeur qu'il est à présent, et qu'il distinguoit seulement les autres Peuples d'avec les Grecs, sans les en séparer avec honte et sans les remarquer d'aucune tache. Car, en effet, quelle apparence qu'vn Père de l'Eglise voulust dire des injures à Abraham, qui a este' la semence de l'Eglise et le Père des Fidèles? Quelle apparence que, dans vn mesme endroit, Hector se loiiast et se mesprisast soy-mesme? et qu'vn Messager Perse, racontant à la mère de Xerxes la desroute de l'armée de son fils, fust si estourdy que d'offenser le Roy son maistre en présence de la Reyne sa mère? Ce seroit. Monsieur, vne trop grande mesprise. Et j'aimerois autant qu'après la victoire de TEmpereur Charles, vn messager Protestant vinst dire à la Duchesse de Saxe que les Hérétiques ont esté desfaitS; ou qu'vn Espagnol, après la bataille de Nieuport, entrant à Bruxelles hors d'haleine, criast dans les rues que les Hollandois ont fait fuyr les Marranes.
De cecy, et du reste de nos autres doutes, Monsieur Heinsius nous esclaircira, quand il voudra prendre quelque relasche et se délasser de ses occupations ordinaires. Il ne faut qu'vn rayon de son esprit pour dissiper tous les nuages qui se sont eslevez du nostre, et vn moment de son attention pour nous satisfaire sur*toutes les propositions que nous avons faites. L'Entreprise qu'il a desja si fort avancée, n'en recevra point de préjudice, et vne si courte interruption ne sera pas remarquable dans la suite d'vn si long Travail. le suis persuadé, dés à présent, des Merveilles que vous m'en avez annoncées^ et fais grand fondement sur vostre pnrojp.
le ne doate point, Menâenr, qu'il ne nous re^le ee qui josques icy a esté caché, et qu'il n'enrichisse nostre Siècle d'vne infinité de biens que nonsn'avîçms pas. Hais, ne vous en desplaise, je les attends de son propre fonds et de Fabondance de sa Raison, beaucoup plus que du commerce qu*0 a avec les Rabbins et de la connoissance qu'il s'est acquise des langues Orientales.
Quoy que vous me puissiez dire, je ne saurois avoir grande curiosité pour ces raretez estrangeres, et quoy que les gens de ce pays-là ayent reproché à Selon que les Grecs estoient Eufans en matière d'Antiquité, à mon gré, ces Enfans sont plus sages que ces Hommes, et les Cadets ont de l'avantage sur les Âisnez. À moins que d'avoir trouvé les Manuscrits du Roy Salomon ou du vray Mercure Trismegiste, je plaindrois la peine que j'aurois prise en la recherche de leurs autres Livres, et je voy dans les Exercices de Monsieur Casaubon, que les plus superbes despouilles qu'il avbit rapportées de vostre Orient, estoient ou des Contes ridicules ou de mauvais petits Proverbes qui ne valent pas les nostres vulgaires. Pour employer Proverbes contre Proverbes, au lieu des Thresors qu'o^ cherche, ce ne sont le plus souvent que des Charbons qu'on rencontre, et je veux croire que Monsieur Heinsius ne se chargera pas d'vne si pauvre mardiandbe, estant, comme il est, si riche de sa naissance et de ses premières acquisitions.
le veux croire de plus. Monsieur^ qu'il accompagnera sa Doctrine de tant de Prudence et tempérera ses Escrits d'vne telle discrétion, qu'il n'y aura pas vn mot qui sente la passion des Partis, et l'aigreur de la Di^ute, qui ne puisse estre souscrit de tous les Chrestiens, et ne paroisse raisonnable à tous les Hommes. Il ne voudroit pas se bannir luy-mesme de la plus noble partie de la Terre et se 'fermer les portes de Rome, où ses livres ont esté si plausiblement receûs et son nom est en si bopne odeur dans le Vatican. Il f^e se dédira pas
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DISCOVRS. 359
de son' ftni&iâDBe Civilité, avec laquelle il a parlé des Princes EccIeMafitiques, et a loiié te Pape Léon di^ièsme et les Cardinaux Bembe et Bessarion. H ne Changera point vn Sliled sage, que la Vertu a plustost formé que la Rhétorique, qui est vn effet de la Raison nette et démeslée des Affections, qui retod les Ouvrages d'vn homme discret inviolables à tous les Peuples.
Cette Modestie estant de soy extrêmement à pHser, reçoit vn SÉJCotid lustre par l'opposition du vice contraire et d'viî certain Zèle furieux, qui ne se contenté pas de destruire ramitië, mais ruïne encore le commerce; qui ne viole pas seulement la société civile et le droit des gens, mais aussi la commune humanité et les lôix de la Nature. Les personnes transportées d'vne si aveuglé passion pensent que deux hommes de différente créance sont de différente espèce, et que Dieu n^a pas fait à son image ceux qui ne sont pas de leur opinion. On a beau chercher le calme après la tempeste et vn accommodement après les troubles, quelque Paix qui se fasse, ils n'observent point les Conditions accordées; Ils s'exceptent de tous les Traitez, et ont l'Esprit tousjours armé et la langue tousjours ennemie. Fay eu pitié, autrefois, de ce zèle forcené dans les vers du Docteur Baudius, et luy ay souhaité souvent lès bons intervalles des Malades, ou pour le moins là'remîssion de leurs accez. Cet homme entroit en fureur toutes les fois qu'il parloit de Rome; je ne dis pas en fureur pareille à celle qui inspiroit Orphée, mais pareille à celle qui le deschira. le ne vis jamais tant d'escume ny tant de bile sur le papier. Et bien qu'aux autres matières son Génie fust heureux et son Expression agréable, en celle-cy il faloit l'enchaisner comme Possédé et non pas le couronner comme Poëte.
On né doit point appréhender que son Amy ait de semblables Enthouisasmes. Les mouveinens de son esprit sont plus réglez et plus justes^ )1 fî'est pas prodigue du ))iep (}ç
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la Liberté; Il en vse modérément et avec espargne, et se défend beaucoup de choses que la Goustume de son pays luy pourroit permettre. Puisque, dans des livres de raillerie et se jouant avec ses Amis, il a tesmoigné qu'il portoit quelque respect à la Religion d'autruy, il ne sera pas moins respectueux, travaillant sur la Saincte Escriture et devant faire part de son travail à toute la Republique Gfarestienne. Puis que le Sage, selon le dire d'Aristippe, est sobre le jour des Bacchanales, il n*a garde de ne le pas estre les jours de jeusne et de Dévotion.
ren ay asseuré Monsieur TArchevesque de Thoulouze et Monsieur FEvesque de Nantes, qui font estime très-particulière de son mérite, et n'attendent rien de commun de ses dernières méditations. Ce sont, Monsieur, mes deux grands Amis et deux grandes Lumières de nostre Eglise. Us ont Tvn et Tautre vne parfaite intelligence du Droict divin et humain, de la partie de la Religion qui contemple et qui discourt, et de celle qui agit et qui ordonne, de la Philosophie et de la Politique Chrestienne, ainsi que parlent les Pères Grecs; Mais ils ont de plus vn goust tres-exquis en toute sorte de Littérature, vn amour incroyable pour la vérité, de quelque main et de quelque climat qu'elle vienne, vne justice incorruptible en la distribution du blasme et de la louange. Vous ne serez point fasché que je leur aye communiqué vos Lettres, et que nostre amy qui va entrer dans la lice, soit attendu par de si illustres Spectateurs. le leur ay aussi monstre sa Tragédie, qu'ils ont estimée infiniment, et leur ay proposé mes Objections, qu'ils n'ont pas entièrement rejettées. Toutefois, Monsieur, quelque reflexion qu'ils fassent dessus, ils s'attachent au plus noble objet. Ils trouvent que le Poëte est incomparablement meilleur que le Grammairien n'est subtil , et qu'il reste beaucoup plus de matière pour l'Admiration, qu'il n'y en a eu pour la Curiosité.
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