SECONDE DEFENSE
OV DR LEXCELLEftCE DE LA VIE RELIGIEVSE.
le sçay le rang que tiennent les. Religieux parmy les Fidèles, et rhonneur qui est deû à ces Compagnies immortelles, qui sont continuellement occupées, ou à chanter les louanges du vray Dieu, ou à lui présenter des Sacrifices, ou à luy gaigner des Ames, le n'ignore pas que c^est dans les Monastères que se conservent les restes de l'ancienne sévérité des Chrestiens, et qu*on voit Timage de la primitive Eglise. Et comme la chaleur qui estoit espanduë de tous costez, se resserre durant la rigueur de Fhj'ver, dans les grottes et dans les cavernes; c'est en ces lieux retirez qu'est renfermée cette première ferveur, qui se communiquoit vniversellement, lors que le sang de lesus-Ghrist estoit encore tout chaud, et ses actions présentes à la mémoire des hommes.
Fadmire ces excellens personnages, qui quittent toutes sortes de soins et d'emplois pour vacquer à cette seule chose, que l'Evangile nomme nécessaire; qui travaillent jour et
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nuict par leurs Mortifications et par leurs austeritez à dompter Torgueil et Tinsolence de la Nature; qui se jettent en des Extremitez qui ne sont point vicieuses; qui font des Excez qui valent mieux que nostre Modération; qui ne se pardonnent pas mesme l'indifférence de leurs pensées; qui croyent que les plus petites fautes sont grandes; qu'il n'y a point de senreté ni de chemin hors de lesus-Christ; que le monde est vn pays de voleurs et de précipices.
Ils fuyent la compagnie des hommes pour joiiir d'une communication plus nohle et plus relevée, et traiter avec Dieu en plus grande liberté. Sans mourir, leur ame est séparée de leur corps. Ils sont composez de matière, et vivent comme s'ils n'estoient faits que du seul esprit. Ils mesprisent également la Douleur et la Volupté. Ils se despouillent de tout leur Bien pour s'enrichir de leurs seules Espérances.
Advouons la vérité à leur gloire et à nostre honte. Nous sommes tantost bons et tantost meschans, et n'apportons à nostre devoir que les premiers mouvemens de nostre volonté et des désirs fort foibles et fort languissans. Mais ces gens-là exercent vue violence qui dure toujours, arrestent et fixent dans vn mesme point l'inconstance de l'esprit humain, et par des Vœux solemnels s'imposent la nécessité d'une perpétuelle vertu. De cette sorte, leur mérite est double. Par là de chaque bonne action ils en font deux ; et outre le bien qu'ils opèrent, ils tiennent ce qu'ils ont promis, qui n'est pas vue petite louange dans le siècle de rinfldelité et de la Tromperie.
Le plus que nous fassions, serviteurs endormis et paresseux que nous sommes, c'est d'obeïr à Dieu quand il nous commande : Encore faut-il pour cela que sa volonté nous paroisse escrite de ses propres doigts, ou qu'elle soil sortie de la bouche de son Fils, ou que la voix de son Eglise nous la signifie. Mais ces saintes Ames, glorieuses de leur joug, et vaines seulement de leur servitude, s'obligent bien à vne t
3d8 o:uvnKs di;: balzag.
plus exacte et plus ponctuelle obéissance. Elles font leurs amours et leurs passions du service de leur Maistre. Pour peu qu'il les touche, il les met toutes en feu. Il ne rend point d*Oracle secret dans leur cœur qu'elles ne pensent Fouir tonner sur la montagne de Sinaï : Il ne leur envoyé point d'Inspiration qu'elles ne reçoivent comme un Commandement exprés : Il ne leur présente point de Peine à souffrir qu'elles n'estiment vne Recompense : Il ne leur monstre point de Mort au lappon qu'elles n'y courent pour la trouver.
Nous avons beau faire les Habiles et nous glorifier de nostre Prudence : Outre qu'elle est fort courte, et qu'elle ne regarde quasi qu'un Advenir de deux ou trois jours, elle s' employé seulement à acheter et à vendre de la Fumée et à acquérir et à conserver de la Terre. La Prudence religieuse a bien vne autre estenduë et vn autre employ. Car visant à la vraye Gloire et se proposant la souveraine Félicité; Embrassant d'ailleurs cette suite infinie d'années, qui nous attendent après cette vie, et cet espace vaste, descouvert par l'Evangile, auprès duquel tous les Siècles de l'Histoire ne paroissent que petits instans, elle travaille pour deux choses également excellentes, pour le Ciel et pour l'Eternité; pour le plus beau de tous les Royaumes et pour le plus long de tous les Règnes.
Cette grande Prudence compatit au reste avec vne grande Simplicité : Elle n'est pas comme la nostre, artificieuse et dissimulée ; Elle n est pas ennemie de la Franchise, et de la bonne foy, et de ces autres vertus du temps passé, qui sont les vices de celuy-cy. Ne nous condamnons pas pourtant tout à fait. Il se peut, Henandr^, que quand on nous traisne devant la face des luges, que quand on nous fait lever la main, et qu'il faut jurer sur les Sainctes Escritures, nous ces^ sions d'estre Menteurs pour vn peu de temps. Gela se peut, je vous ladvouë : Mais les Religieux sont perpétuellement Ye-
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UELATIOÎS A MENANUUt. 599
ritables : Ils le sont, lors mesme qu'il n'importe pas de Testre, et qu'ils pourroient mentir à bonne intention. Ils ne fuyent pas le Mensonge, de peur de faire tort à leur Conscience. Hs le fuyent de peur d'offenser la Vérité, et rejettent de leur morale les faussetez charitables et officieuses comme celles que Platon semble approuver, bien loin d'y admettre les cruelles et les malfaisantes, comme celles dont j'ay subjet de me plaindre.
Allons plus loin, s'il vous plaist, et ne nous arrestons pas en si beau chemin. D'ordinaire toute notre Philosophie est sur le bord de nos lèvres, et ne se mesle que de discourir; Aussi ne passe-f elle gueres les oreilles de ceux qui nous escoutent, ny ne fait que de fort légères impressions sur leurs cœurs. La leur, au contraire, qui pratique les choses dont nous ne savons que disputer, et observe les préceptes que nous nous contentons de prononcer gravement, a converti en un instant des peuples entiers, et a persuadé à de grands Rois de quitter les armées de Terre et de Mer, et de se dessaisir d'une puissance formidable à tout le Monde, pour aller chercher Dieu au Désert, et se rendre bien-heureux par la Pauvreté.
Et l'importance est, comme vous sçavez, que l'Eloquence a eu la moindre part en cette persuasion ; L'honneur en est deû à quelque chose' de plus fort et de plus puissant que les paroles. Leur langage est populaire, mais leurs actions sont héroïques. Il s'opposent aux vices de leur Siècle , Mais c'est par des vertus qui sont contraires à ces vices-là. Ils n'em* ployent à la correction de leur Prochain ny l'amertume des termes aigres, ny la subtilité desargumens captieux; C'est avec leur vie qu'ils reprennent celle d'autruy, et par leur exemple qu'ils entreprennent la reformation du monde.
Au demeurant, qu'on ne s'imagine pas que pour n'exercer point de charges publiques, pour n'avoir point de séance dans les Parlemens, ny de voix dans les Conseils, ny de com-
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400 ŒUVIlliS Dt BAI.ZAC.
mandement à la Guerre, ils soient moins utiles à FEslat. Les plus grands services qui se rendent aux Princes ne sont pas tousjours esclairez de leur présence ny advoiiez de leur authorité. Leurs meilleurs serviteurs leur sont inconnus. . Nous ne voyons pas toutes les Causes de tous les effets que nous voyons. Les fruits paroissent, mais les racines sont cachées.
Combien d'heureux evenemens sont arrivez en nos jours et de la mémoire de nos Pères, que nous avons pris pour des coups estranges de la Fortune, ou pour des miracles de la Prudence, qui estoient neantmoins de pures recompenses de Pieté. 11 s'est descouvert des conjurations ; on a gaigné des Batailles; les Rebelles ont esté chastie2 par leurs Haistres : Et de tout cela, nous avons donné la gloire à la sagesse d'vn homme d'Estat, ou à la Vaillance d'vn homme de Guerre, qui peut-estre estoit deuë au zèle d\n lesuite, ou à l'Austérité dVn Chartreux, à celuy qui corrige le mal, ou à celuy qui le pleure, à celuy qui presche, ou à celuy qui médite. Car il est vray qu'il y a bien de la différence entre la vie retirée et la vie oysive, et que la Contemplation a son vsage et son employ dans la Republique aussi bien que l'Action, quoy qu'il soit plus esloigné de la veuë des hommes, et qu il fuye les Théâtres et les Assemblées.
C'est donc vn loisir actif et laborieux que celuy de ces admirables Contemplatifs, comme c'a esté une Chasteté féconde et de grand rapport que celle de leurs premiers Pères, de la Postérité desquels nous parlons. Et si cette Postérité ne servoit de rien dans le Monde; si c* estoit vne des superduitez des Estats et vn fardeau inutile de la Terre, ainsi que parlent leurs ennemis, croyez-vous qu'elle leur eust esté promise, comme elle a esté, pour le prix de leur Vertu et pour le salaire de leurs services? Et, à vostre advis, Dieu eust-il dit d'eux, par la bouche de son Prophète, Avx Ev-
NVQVES QVI ESLIRONT CE QUE i'aY VOVLV, ET OBSERVERONT MOK AL-
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RELATION A MENANDRE. 401
liànge, le levr donmeray vne meillevre lignée qve celle des Fils et des Filles.
Ce sont, en effet, des Fils et des Filles de miracle, des Enfans de Tesprit et de la raison, à la naissance desquels la chair n'a point eu <le part et le sang n'a rien contribué. C'est de cette leunesse spirituelle et de ces hommes renouvelez que se composent les meilleures Troupes du Royaume de lesus-Christ/Et TEscadron invincible de Macédoine n'en approche point; Et la Bande inséparable des Amoureux, qui mouroient ensemble pour le bien public de Lacedemone, ne mérite point de luy estre comparée.
Redisons à peu prés ce que nous en avons dit en vn autre lieu, et achevons par où nous avons commencé. Ce sont eux, Menandre, qui portent bonheur au reste de la Republique, qui par leur seule présence, fortifient les Provinces et les Villes, qui en sont les Gardes sans sortir jamais de faction, et les Sentinelles sans fermer jamais les yeux. Ils se mettent, ces hardis Demi-nuds et ces magnanimes Humbles, ils se mettent entre les hommes coupables et Dieu courroucé. Ils arrestent son bras quand il est levé pour faire justice. Leurs peines volontaires obtiennent de luy nostre impunité. Leur Innocence sert de contre-poids à la Corruption de toute la Terre.
Dieu miest tesmoin que je n'avance rien en tout cecy dont je ne sois entièrement persuadé; Et ceux qui me connoissent comme vous faites sçavent si j'accommode mon langage au temps ou si je parle sans artifice. Ils ne s'estonneront point de me voir persévérer dans des sentimens que j'ay toujours eus, ny de lire en mes Escrits ce qu'ils ont souvent ouy de moy en nostre conversation ordinaire. Ce ne sont pas de nouvelles opinions qui me sont venues, c'est la première teinture qui m'a esté donnée de la pieté ; et je ne cherche point à faire monstre de mon Esprit, mais je suis contraint de rendre raison de ma Créance.
402 (EUVKES DE BilLZAC.
Mou accusateur ne se peut pas vanter justement de m'avoir fait changer d'advis, ny de m'obliger à contrefaire rhomme de bien. Testime sa Profession et ceux (pii la suivent beaucoup plus qu'il ne les estime luy-mesme. Et quoy que je confesse que tout ce que j'en ay pu concevoir ne responde pas à la dignité de Tobjet que je regardois, et que mon Expression soit bien au deçà de mon Idée, il me semble pourtant que j'en ay parlé avec moins d'inconsideration que si j'avois dit, comme luy : «Qu^on nebiastit plus le^i « Monastères dans les Déserts, mais dans le milieu des bonc nés Villes, à la porte des Louvi*es et des Palais des Rois : (( Que les Grands de la Cour les viennent chercher jusque ff dans leurs cellules : Que les Dames leur communiquent f le secret de leurs âmes plus confidemment qu'elles ne < font aux Courtisans; Qu'ils ont tous les jours à parler aux (( Rois et aux Ministres de l'Estat. Qu'au demeurant il ne <( fait pas bon s'attaquer à eux, pource que ce sont person- « nés qui n'ont rien à perdre, et qui l'emportent tousjours « par-dessus les particuliers, non pource qu'ils sont pluî^ a forts, mais pource qu'ils sont plusieurs ensemble; Que ce « sont des hommes d'entre deux airs, qui vont fondre sur (( les hommes de la Terre comme les Aigles sur les Le- « vraux. »
le ne pense pas, Menandre, que les bons Religieux reçois vent ces Eloges en bonne part, ny que cette façon de loiier la vie Monastique soit de fort ancien vsage dans l'Eglise. Sans doute elle n'est pas du style des premiers temps, et jamais Sainct Basile ni Sninct Ilierosme ne se fussent advisez de tirer à l'avantage des Moines ce qu'on leur a depuis reproché, et peut-estre avec quelque raison. Aussi je m'asseure que pour le moins, en cet article, mon Ennemy sera desadvoiië de ses Compagnons, et qu'ils le prieront de corriger sa Harangue. Car s'il faloit l'eu croire, ils voudroientse rejetter dans l'orage d'uù ils sont heureusement eschappez. Ilsauroient fait
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semblant de sortir du monde pour y r'entrer plus avant qu'ils n'y estoient. Ce seroient plus-tost des Galans en masque et des Ambitieux travestis que des Rerormez tout de bon et des véritables Humbles.
LES PASSAGES DEFENMS.,
TBOISIESME DEFENSE,
OV D£ L'aKIIOVITË de LA AliUGIOM CHRESTIENllEi
Mats H y a trop de hardiesse d'avoir de la joye eti présence d*yn Tyran et de rire quand il nous menace. Agissons sérieusement avec Thomme dtl monde qui entend le moitis raillerie et qui affecte le plus la sévérité, tl est temps de luy disputer vil autre passage et de le faire retirer dVh lieu où y pense s'estre biett foftifié, après Tavoir pris de botttie guérite, tantost il se contentoit de m*oster la De votions qui est la plus dôlicë et la plus délicate partie dé la Religion : A présent il me voudtolt ostér la Religion toute en* iïete. 11 voudtoit tue chasser de toutes les Sociëtez des f^ideles et persuftdef à totlt le Mond(^ Ghrestteti qUe je suit» tombé en idoldsttie.
PteparéS-voUs, Melldnéi^, à Oti'lr des filaspbësiiies espouvantables. Autrefois neantmonis c'estoient de sainctes Maxi-
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404 (EUVUËS Di£ hMtkC.
mes; mais il faut qu'elles se soient changées entre mei mains, et que par mes charmes» dVne verge j'aye fait n serpent. Admirez avec moy que trois ans entiers on ait laissé courir des Monstres par toute la France, sans se mettre ei devoir de les arrester; Et que dans le Royaume tres-Cbrestien, dans la lumière de nostre Siècle, à trois pas de la Sor- 1 bone, rimpieté imprimée et reimprimée n'ait pu jusque^ | icy estre descouverte. 11 n'y a que mon Enneray qui ait eu des yeux pour voir Tinterest de Dieu et de zélé pour s'en , picquer. Il s'est garanti luy seul du Monstre qui se cache sous ces paroles.
« Nous ne sommes pas venus au monde pour faire de* 0 Loix, mais pour obeïr à celles que nous avons trouvées ei K nous contenter de la Sagesse de nos Pères , comme <)•' a leur Terre et de leur Soleil. Et certes, puisque mesna «aux choses indifférentes la nouveauté est blasmée, et que (( les Rois ne quittent point les Lis, pour prendre des Tu- (( lipes en leurs armes, à combien meilleur droit devons < nous conserver les anciens fondemens de la Religion, qui <( est d'autant plus pure, que par sa vieillesse elle s'approchr « davantage de Torigine des choses, et qu'entre elle et le « principe de tout bien il s'est passé moins de temps qui ait « pu corrompre sa pureté? .
a N*est-ce pas, dit-il, la Maxime qui restablit sur terre 11- (( dolastrie, qui est autant que TAtheisme et l'Impiété, veû « qu'entre le principe de Tldolastrie et la création du Mondt* i il n'y a quetres-peu de temps : là où entre les commence a mens du Christianisme et le principe de toutes choses on « y comptera plus de quatre mille ans. Et par conséquent ff si cette Maxime est véritable, il se conclut que Tldolastrio K est d'autant plus préférable au Christianisme, qu'elle a a sur nostre Religion l'avantage du temps, et l'âge qui la fait H toucher de plus prés au principe de tout bien et au com* « mencement de toutes choses. »
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RELATION A MENANDRË. 406
Oh ! que cet homme, Menandre, est mal informé de la naissance et de Tantiquité de la Religion, et que d'vn coup de plume il raye de Siècles de son Histoire! Qu'il est mal instruit de Tâge et des divers estats de la Vérité ! S'il n'estoit son Ennemy juré, je dirois qu'elle n'est pas seulement de sa connoissance. Il la fait plus jeune de plus de quatre mille ans qu'elle n'est: soit qu'il n'ait pas pris la peine de la bien considérer; soit qu'il pense flatter par là et cacher les rides et Jes cheveux blancs dVne Princesse.
Cette Princesse neantmoins, sœur du Soleil et fille du Temps, est plus belle que Vvn, mais elle n*est gueres moins vieille que l'autre. C'est la première et la plus esloignée de toutes les choses. Tout est Moderne en comparaison, [.es Fables et les Temps Héroïques, les Guerres de Thebes et de Troye; les Affaires des Assyriens et des Modes, au prix d'elle, sont d'hier et d'aujourd'huy. Le Monde ne fut basty que pour la loger; et lorsqu'il n'y avoit encore que deux personnes sur la Terre, il y avoit desja vne Eglise et des Fidèles. Comme l'Idée et la perfection sont avant les Images et les Défauts ; Comme la Nature et la Raison sont plus anciennes que les Artifices et les Sophismes; Comme le Pur en quoy que ce soit précède le Corrompu : Ainsi la Vraye créance précède la Fausse.
Ce n'est pas le plus difficile poinct de nostre Doctrine, et dont l'intelligence humaine ne puisse estre capable sans le secours des lettres divines. La Philosophie s'accorde en cecy avec la Foy, et Aristote combat sous les Enseignes de lesus- Christ. Car toute mauvaise Religion estant mensonge, il s'ensuit nécessairement qu'elle soit venue après la bonne, puisque les Privations présupposent de nécessité les Habitudes ; Et qu'vn homme ne sçauroit estre Aveugle, s'il n'y avoit avant luy vne puissance de voir et de juger de la diversité des objets: Ny Ignorant, s'il n'y avoit des Vertus intellectuelles et vne plus haute connoissance que celle des sens;
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m ŒITV;\ES DE BAi^ZAC.
Ny hérétique, s'il n'estoit sorty de FEglise, et qu*il n*eust quitté les opinions receuës; Ny Idolastre, s*il n'âvoU abandonaé la service du Créateur, pour faire ses Dieux des Créatures.
Ainsi, Menandre, le Mensonge naist ei^. quelque façon de son contraire. II a besoin de la Vérité pouf estre Mensonge. et ne sçauroit agir s'il ne l'avoit pour son obfet «uiemy, m subsister que par la ruine des principes qu^dle «6taUit d par la négation de ce qu'elle affirme. Et de là il est aisé à conclure que la bonne semence a esté respanduë la première, mais que Thomme ennemy est venu depuis qui a jette Tyvraye et le mauvais grain ; que TErreur, le Desgui> ^ sèment 'et la Tromperie sont arrivez les derniers au Monde, et que jamais il n^y auroit eu de fausse Religion, si tousjours il n'y en avoit eu vue véritable,
Mais au calcul de mon Adversaire on compte plus de quatre mille ans entre les commencemens du Christianisme et le principe des choses. Est-il possible^ Menandre. que tàiit de gîeclès après ïà persécution des Tj ifans, au milieu! dés grandeurs et des prosperitez de VEglise, ea vne saison Lôvis LE IvsTR Ta fait triompher de tous costez^ je suis redait aux termes qu'estoient réduits les Fidèles sous l'Empire de Nerori et de Diocletien? Qui croira que mon Adversaire prenne entre les mains des Payens, les armes desquelles il me ifait la guerre? Que nostre Religion ait encore besoin des Apologies d'Athenagoras et de lustin, et qu'il se trouve qiielqu'vn qui luy reproche sa Nouveauté?
Il est ainsi neantnioins, et celuy qui la luy reproche a succédé à Sâînct' Bernard et a traduit Sainct Denys. Il esi né dans le Collège : Il compte des Docteurs entre ses prédécesseurs V II préside à vne grande troupe de Théologiens, et pas vn d'eux ne Ta adverty de son erreur, pour me descharger de l'envie à laquelle je m'expose en corrigeant le Premier homme de nostre temps, comme il se nomme luy-
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RELATION A MKNANDUK. 4(^7
mesme. Pas vn dV.ux, Menandre, ne Iny n voulu dire qu'il y a de la différence entre H'estre point et estre secret; entre le néant et la vie cachée; pas va d'eux ne luy a dit que tous les termes ne sont pas si anciens que toutes les choses qu'ils signifient.
Le Christianisme a donc esté de tout temps, quoy qu'il ait esté long-temps cacheté, et sous des nuages, et que Dieu ne l'ait ouvert aux Peuples, ny laissé luire à clair dans le Monde, qu'au terme qu'il avoit précisément marqué dans les Oracles de sa parole. Il y a tousjours eu des Ghrestiens, quoy qu ils n'ayent pas tousjours esté appelez de cette façon ; Et la Religion Ghrestienne a précédé la naissance de lesus-Christ de beaucoup de Siècles, quoy que le nom de Gbrestien n'ait esté imposé aux Fidèles qu'après sa mort, dans la ville d'Antioche. L'Eglise pourtant n'est pas née à Antioche, et mon Adversaire ne youdroit pas Tasseurer, de peur d'offensçr lerusalem. Neantmoins, Menandre, cela seroit, s'il en faloi|; croire sa Dialectique et prendre les choses de sa main. Il faudroit dire que durant la vie de lesus-Ghrist il n'y avoit point de Ghrestiens, non pas mesme en sa compagnie et à sa suite.
{1 y en avoit toutefois, et alors et auparavant. Ges genslà n'ont presque pas commencé, tant ils sont anciens, et je ne pense pas que ce soit antidater le principe du Ghristianisme de le prendre dés le principe et dés l'origine des choses. Et de fait, lors qu'au Concile de Rimini quelquesvns proposèrent de rejetter les Confessions de Foy des Conciles precedens^ pour en faire passer vne nouvelle datée du second des Kalendes de luin et du Consulat d'Eusebe et de Hypatius, Sainct Athanase s'y opposa vigoureusement et représenta que la vraye Foy n'avoit point de date : que c'es* toit luy faire tort, que de luy donner vn commencement si nouveau < qu'elle estoit plus ancienne non-seulement que les Consuls Rusebe et Hypatius. et cjne l'Empereur Con-
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stance qui les avoit faits, mais aussi que tous les Consuls et que tous les Empereurs ensemble : Que les Nombres, les Chiffres, les Fastes et les Archives n'estoient point encore, lors qu'il estoit vne Foy Chrestienne et vne Religion Orthodoxe.
Si mon Adversaire eust esté à ce Concile, il eust accusé Sainct Athanase d'impiété. Oui sans doute, Menandre, puis qu'il m'en accuse, pour estre dans le mesme sentiment que Sainct Athanase, et qu'il ne sçait pas ce qu'il faut luy dire et luy redire, afin qu'il le sçache : c Que l'Eglise dure de- « puis le commencement des Siècles jusques à cette heure; « qu'elle seule ne s'est point noyée, lors que toute la Terre « a fait naufrage par le Déluge; qu'elle s'est sauvée de Tem- « brasement, lors que les Villes entières ont esté consu- « mées par le feu du Ciel ; qu'elle a survescu à tous ses Per- (( secuteurs ; qu'elle a veû naistre et mourir les quatre « grandes Monarchies ; que d'vn Peuple elle a passé à tous « les autres, et que celle-là mesme qui a esté esclave en f Egypte, fugitive au Désert, estrangere en Palestine , pri- <( sonniere en Babylone, est la mesme qui règne aujour- (( d'huy à Rome. »
Ce ne sont point des propositions contestées. Ce sont des veritez reconnues. Entretenez-vous-en, Menandre, avec vos Pères. Il n'est rien de plus certain parmy eux, ny dont ils demeurent plus vniversellement d'accord en leurs doctes Assemblées. L'Eglise des luifs n'estoit point vne autre Eglise que la nostre; leurs Prophètes sont aujourd'huy nos Historiens ; et nous sommes les Suivans et les Domestiques de celuy dont ils ont esté les Avant-coureurs et les Trompettes.
L'Agneau a esté immolé dés le commencement du Monde. Le premier Adam a espéré le second : 11 a crû en lesus- Christ, et dans l'asseurance qu'il a eue que le luste naistroit de sa race, il s'est consolé de la perte de son Innocence. Abraham a veû de loin le jour du Seigneur, et s'en est res-
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RELATION A MENANDRE. 409
jouï vingt-quatre siècles avant sa venue. Isaac a veû le mesme jour, après avoir perdu les yeux, et prenant lacob pour Esaû. Moyse a esté Chrestien, et Sainct Paul dit de luy que l'opprobre de lesus-Christ tuy fut plus précieux que les richesses d'Egypte. Esaïe prioit les Nuées de pleuvoir le luste et la Terre de germer le Sauveur ; Et les autres Prophètes le demandoient avec tant d'impatiencQ, qu'il sembloit quelquefois qu'ils se plaignissent des Longueurs et des Remises dont Dieu vsoit à Tendroit des hommes.
Tant y a, Henandre, que les anciens Pères ontbû de Teau qui sortoit de la pierre, et cette pierre estoit lesus-Christ. Les Fidèles, tant de la Loy de Nature que de la Loy escrite, appartenoient à la Loy de Grâce et estoient du Troupeau de lesus-Christ. Ils attendoient la Consolation d'Israël et souspiroient après le Messie. Ils estoient guidez par TEstoille du matin, comme nous le sommes par celle du soir; Et les vns et les autres sommes guidez par un mesme Astre, qui a deux divers noms; par vne lumière qui s'appelloit en ce temps la Synagogue, et qui maintenant s'appelle Eglise.
11 n'y a point deux Religions, parce qu'il n'y a point deux Sauveurs ny deux Paradis. On ne nous enseigne point vne seconde Vérité, différente de la première. Nous n'avons point d'autres Connoissances que les premiers hommes ; mais nous les avons plus nettes et plus distinctes ; Et toute la différence qu'il y a pour ce regard entre nous et eux, c'est que notre Foy a ppur objet le Passé, et que la leur avoit l'Âdvenir.
Si bien qu'à ce comptera, nos Supputations ne sont pas fausses ; Nous n'avons point fait d'Anachronisme : La Religion Chrestienne n'est pas si nouvelle que s'imagine mon Ennemy; Elle n'est pas si esloignée qu'il se figure de l'origine des choses. Et tant s'en faut, Henandre, que, comme il pense, les Payons ayent sur nous l'avantage du temps et de la vieillesse, qu'il est tres-asseuré, s'il en faut croire TertuHien, que nous avons des Âutheurs qui ont vescu devant
leurs fausses Djvinitez, et que Moyse est beaucoup plus ancien que Saturjoe, et par conséquent^ que les Enfans de Saturne et le^ eikfans de ses enfans, dont les Poëtes ont fait tant de Dieux et tant de Dee^ses^
Contentons-nous 4onede la Sagesse de nos Pères, comme (le leur Terre et de leur Soleil; Et en quelque sens qu'on puisse prendre ces innocente^ paroles, ne craignons point d*avoir inal parlé; car, soit que nous montions jusques à la première et à h plus haute Antiquité, qui est c^lle des luifs; soit que nous nous arrestions à yne autre Antiquité moyenne et inférieure, qui est celle dçs Grecs; soit qu'enfinnous descendions h,' h plus proche et à la plus voisine de nostre temps, nous. demeurerons tousjours dans les mesme^ termes.
n y avQÎt des Sages avant que la Philosophie fust au Monde, et ces Sages-là estoient nos Pères. Avant que les Eschoies d^Athenes fussent basties, et ju'il y eust vn Portique, vn Lycée, vne Académie', il y ayoitvne souveraine Raison, vne Vérité relevée, vne Académie céleste. Il y avoit des Docteurs enseignez de Diéu; Il y avoit des Prophètes inspirez du mesme Diéu ; Et pous sommes les Disciples de ces Docteurs et les Fils de ces Prophètes. Lors que les Grecs estoient encore des Enfâns, et que leur Eloquence begayoit, encore, la Sagesse des Hébreux avoit atteint sa perfection : Elle rendoit des Oracles à toute la Terre; Elle estoit admirée de TOrient, et recherchée du Midy, et c'est, Menandre, la Sagesse de nos Pères.
Ces Enfans depuis se sont faits Homipes. Les Grecs ont estudié et ont débité leur science; Il§ ont cherché la Vérité avec de la curiosité et du soin. Et qUoy que je sçache que leur curiosité n*a gueres esté plus heureuse que celle des Alchimistes, et qu'ils ont plustost eu des soupçons que des àsseurances, s'estant doutez de quelque chose, sans avoir rien sceû de bien certain; C'a pourtant esté Topinion d'vn des plus sçavans Pères de Tancienne Eglise, quVne si trou-
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HKLATION A MKNANURK. 4i1
Me et si débile lumière ne leur a pas esté inutile, et que ce petit rayon qu'ils ont entreveû les a suffisamment esclairez pour arriver à la dernière félicité.
le parle, Menandre, de Clément Alexandrin, qui sans doute est de la connoissance de vos amis, aussi bien que de la vostre. Il a escrit en plusieurs endroits de ses ouvrages, que la Philosophie avoit esté donnée aux Grecs au Heu de la Loy; que les Grecs ont pu se sauver par le moyen de la Philosophie; qu'ils ont pu trouver le chemin du Ciel, par les adresses qu'elle leur donnoit; qu'elle estoit l'Eschelle de l'Evangile; que c' estoit vn troisiesme Testament.
Et vn Martyr de la mesme Eglise des premiers temps n'a pas esté de contraire advis. Il n'a pas eu mauvaise opinion du salut d'Heraclite, de Soerate et de quelques autres Philosophes Grecs. Il a crû, aussi bien que Clément Alexandrin et que Sainct Denys, que c'estoient des Catéchumènes, dont les Anges avoient esté les Docteurs, et des Chrestiens commencez, qui par la Raison s'acheminoient à la Foy, et n'es> toient pas indignes de la Grâce, pour avoir fait tant de progrez vers Dieu, par les seules forces de la nature. Tellement que, si cela estoit, ce seroit encore dequoy enrichir nostre Généalogie. Ceux que nous pensions estre Estran^ers se trouveroient des nostres, et en ce sens-là leur Sagesse se pourroit dire la Sagesse de nos Pères.
Mais quand nous ne chercherons point nos Tiltres dans le vieux Testament, ny ne tirerons nostre naissance de si loin; quand nous n'invoquerons pas Soerate dans nos prières, ny n'adjousterons ce verset à nos Litanies : Sainct So- CRATE, PRIEZ povR Novs, aiusy qu'Erasme semble nous le conseiller; quand nous ne dirons pas : Nostre Ancestre et Nostre Père Socrate, comme le disoient les Platoniciens du temps d'Apulée , ne sommes-nous pas Fils des derniers Fidèles? ne sommes-nous pas les vrais et les légitimes Héritiers de ceux qui estoient en possession de la Vérité, à qui
ŒUVIIES DE BALZAC.
a esté adjugée par les Arrests de tous les Conciles? Et te Doctrine, qui est venue de main en main et de succèsrs en successeurs, sans laisser aucun intervalle vuide uis les Apostres jusques à nous, n'est-ce pas la Sagesse nos Pères?
je Changement n'est bon que quand le premier estât est uvais, ny la Nouveauté recevable que quand les vieilles istumes sont vicieuses. C'est pourquoy vivant dans vne ise qui ne peut faillir et qui est perpétuellement assistée la présence du Sainct Esprit, et d'ailleurs ne parlant que Catholiques et des Protestans, ce que vos Pères me feront aveur de remarquer, et ce que dissimule mon Ennemy c son ingénuité ordinaire, ne fais-je pas au passage dont 'agit, vne Protestation solennelle de l'intégrité de ma ' et du désir que j'ay de persévérer dans la bonne Cause? s que je dis qu'il faut se contenter de la Sagesse de nos es, que dis-je autre chose, sinon qu'il faut se sousmettre authorité di l'Eglise Catholique; qu'il ne faut pas estre elle de Rome; qu'il faut préférer Sainct Pierre à Luther, l'escouter pas seulement cet Ysurpateur, qui, sans sucer à personne, a commencé par soy-mesme, et de qui on t prononcer hardiment, qu'en matière de Doctrine, il est sans avoir eu de Père?
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