‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 66 sur 90 · A M. DE BOIS-ROBERT LE METEL · texte numérisé non relu

A M. DE BOIS-ROBERT LE METEL

AbbédeChastilk».

DK l'esprit des AK6ES.

MONSIEYR,

Tay sceû que quelques-vns avoient trouvé mauvais que j'eusse dit les esprits des Anges, à cause que les Anges estant tout esprit, il semble que ce soient deux termes qui ne peuvent estre divisez Tvn de l'autre. Mais pour leur faire voir que leur objection n'est pas bien fondée, comme je De doute point que vous ne l'ayez jugée telle, il faut, s'il leur plaist. qu'ils se souviennent que nous appelions les Anges esprits à la différence des corps, qui est vne signification bien esloignée de celle qu'emporte le mot d^esprit, lorsque nous le prenons pour cette partie de l'ame qui entend, raisonne et imagine, et fait des effets si differens en Tame d'vn sot, et en celle d'vn habile homme. Or il est certain que parmy les Anges, il y peut avoir de la différence entre les esprits des vns et des autres, c'est-à-dire entre cette faculté de raisonner, et de comprendre, puisque ceux du dernier ordre ne sont illumi-

* François le Metel de Bois-Robert, abbé de Ghâtillon-sar-Seine, couseiller d'État, Tun des premiers académiciens, né à Gaen en 1592, mort en 1662. Bel esprit et fomilier da cardinal de Richelieu, qui ne pouvait se passer de ses plaisanteries. Aussi le premier médecin du cardinal disait toujours à son Éminence : c Tous mes remèdes ne feront rien , s'il n'y « entre vn peu de Bois^Robert. »

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nez que par le moyen de ceux du précèdent, et ainsi des autres, jusques au premier, qui a toute vne autre intelligence que les inférieurs, lesquels (comme personne ne doute po«r peu de connoissance qu'il ait de la métaphysique) sont aussi esloignez de Fentendement des premiers, que de leur degré. Il faut donc recevoir cette différence, et dire quVn Ange est véritablement vn esprit, c'est-à-dire qu'il n'est pas vn corps; mais qu'vn Ange a encore de Tesprit, c'est-à-dire cette faculté de connoistre et de concevoir moindre ou plus grande, selon le privilège de son ordre. Que si esprit ne vouloit dire autre chose qu'vne substance simple et non composée, cette inégalité ne se trouveroit pas parmy les Anges, puis qu'ils sont tous également simples et esloignez de toute composition et meslange. Lors donc que j'ay dit que c'estoit faire tort aux Anges d'appeler divins d'antres esprits que les leurs, j'ay pris le mot d'Esprit en sa seconde signification, et ainsi je Tay séparé de l'Ange, et distingué la substance simple et nature angelique de cette faculté de Famé qui se nomme TEntendement. Or qu'on ne puisse dire Tesprit des Anges, à cause qu'ils sont tout esprit, c'est vne raison contraire à la bonne, et à qui il ne manque rien que la vérité pour n'estre pas fausse; d'autant qu'outre l'esprit ou l'entendement qui donne aux Anges vne si eminente connoissance des choses divines, ils ont encore de la volonté, qui leur fait aimer ce qu'ils connoissent, et de la mémoire qui adjouste tousjours quelque chose à leur naturelle intelligence. Mais quand je m'accorderois à tout ce que veulent ceux qui me reprennent, et que je renfermerois le mot d'esprit dans les bornes de sa première signification, j'aurois encore tousjours gaigné. Car, en effet, nostre commune façon de concevoir ne scauroit se représenter les Anges sans corps, et l'Eglise mesme leur en donne de si beaux et de si parfaits, qu'ordinairement les Poètes en prennent des comparaisons pour louer la beauté de leurs màistresses. Outre

4M ŒUVRES bB 6ÀLZÀC.

cela, si, dans les saincts Livres, il est souvent parlé de l'esprit de Dieu, devant mesme qu'il eust pris vn corps, et cd vn sens qu'on ne peut entendre par là la troisiesme personne de la Trinité, pourquoy ne puis*je parler aussi justement des esprits des Anges, qui ne sont que de la terre et de la matière en comparaison de celuy de Dieu, et qui n'approchent que de bien loin de la simplicité et de la pureté de cette grande Cause, qui est la mère de toutes les autres. Voilà comme quoy il est fort dangereux d'avoir demyestudié, et d'en sçavoir vn peu plus que ceux qui n'ont pas esté à Teschole. C'est de cette sorte de gens que se font les Hérétiques et les Superstitieux, et tous les autres qui ont assez de raison pour douter, et n'ont pas assez de science pour se résoudre. le suis,

MONSIEVR

Vostre tres-humble et fidèle seiriteur, BALZAC.

(Getle lettre est de la fin de l62S ou dû commencement de IQSU.}

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