‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 67 sur 90 · IL QTITTB A RE6RST SOM DESERT POTE AUER A PARIS · texte numérisé non relu

IL QTITTB A RE6RST SOM DESERT POTE AUER A PARIS

MOXSIBVR,

Vous m'avez pris ce que je vous vouloîs dire, et dans toute la Rhétorique vous n'avez laissé ny complimens, ny lotianges pour vous rendre. Cela s'appelle faire vn ingrat à force d'obliger vn amy; et me réduire à la nécessité de vous devoir enoore après cette vie. À la vérité, pour les vœux et les sacrifices que vous me faites, il faudroit que j'eusse à vous donner la Félicité et le Paradis, et que je pusse vous exaucer, au lieu d'estre en peine de vous respondre. C'est peut-estre que vous avez dessein de me desguiser tellement à moy*mesme, que je ne me connoisse plus et que je doute si je suis encore aujourd'huy celuy que j'estois hier. Vous continuerez, tant qu'il vous plaira, à me tromper de la sorte, car je ne suis pas résolu de contester avec vous jusques à la fin du monde, ny de me défendre d'vn ennemy qui ne me jette que des roses à la teste. le serois tres-aise que toute nia vie se pût passer en des songes si agréables, et que je ne me resveillasse jamais, de peur d'apprendre la vérité à mon préjudice. Mais pour cela il faudroit que je fisse tout le contraire de ce que vous me conseillez, et que je ne partisse jamais du désert où personne ne se viendroit comparer à moy, ny me disputer l'avantage que j'ay sur les bestes et

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4H ŒUVRES DE BàLZÂG.

sur mes valets. le suis bien d'accord avec vous que c'est la voix de la Cour qui approuve les hommes et qui les condamne, et que les belles choses ne paroissent point hors de sa lumière. Mais je ne sçay pas si je doy prendre cela pour moy, et j'ay peur que ma présence fasse plus de tort à ma réputation et à vostre jugement, que je n'espère de le rendre véritable. S'il y a quelque bonne qualité en moy, elle paroist si peu au dehors, qu'il faudroit m'ouvrir l'estomac pour là trouver; et vous jugerez bien vous-mesme que vous m'obligez assez de croire que j'ay Tame plus éloquente que la bouche, et que la meilleure partie de ma vertu est secrète. Toutefois, puis que je vous Fay promis, il faut se résoudre d'aller à Paris, quand j'y devrois estre aussi estranger qu'en vn autre monde, et qu'on en chasseroit les mauvais Courtisans comme on en chasse les mauvais Ministres. le ne suis point de ceux-là qui estudient les moindres actions de leur vie, et apportent de TÂrt à tout ce qu'ils font et à tout ce qu'ils ne font pas. le ne sçaurois prendre cet accent avec lequel ils donnent de l'authorité à leurs sottises, ny faire d'vne nouvelle vn mystère, en la disant à l'oreille. le sçay encore moins cacher mes défauts et faire le personnage d'vn homme de bien, si je ne le suis pas véritablement. Et quand je pourrois me rendre capable de cette science, il me fascheroit fort, après avoir passé neuf portes et donné des batailles pour en venir là, d'estre enfin àrresté à la dixiesme: et si on m'y recevoit quelquefois, d'entrer en vn pays où les chapeaux n'ont point esté faits pour couvrir la teste, et où tout le monde devient bossu à force de faire des révérences. Regardez donc bien, je vous prie, si cette humeur sera bonne au lieu où vous estes, et si vn homme à qui ses jarretieres et ses esguillettes pèsent, et qui a bien de la peine d'obeïr aux Commandemens de Dieu et aux Edicts du Boy, pourra s'obliger à de nouvelles Loix et se faire vue troisiesme servitude. En Testât où je suis, tous les Princes du

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Monde jouent des Comédies pour ma faire rire : Toutes les richesses de la Nature sont à moy, depuis le Ciel jusques à Teau des rivières, et j'obtiens aisément de la modération de mon esprit, ce que je ne puis avoir de la libéralité de la Fortune. Et cela estant, voulez-vous que je change des biens à qui personne ne porte envie, avec vos craintes, vos espérances et vos soupçons, et que je n'estime point la liberté, pour laquelle il y a cinquante ans que les Hollandois font la guerre au Roy d'Espagne? Puis que je vous ay donné ma parole, je ne suis pas résolu de la révoquer : Neantmoins, quand il faudra dire adieu au bois et à la solitude qui m'ont appris tant de choses, et perdre de veuë cette belle rivière au bord de laquelle j'ay passé de si heureux momens, je trouveray bien de la difficulté à vous tenir ce que je vous ay promis. le n'en veux point croire d'autre que vous-mesme : vous sçavez si c'est avec justice que j'aime la prison que mon père m'a bastie, et si ce petit coin de terre à qui il ne manque rien que la source de l'or et les choses qui ne sont pas nécessaires, est capable de saouler vn homme sobre. Il est vray que les dernières pluyes ont effacé toute la beauté des champs, et ce malheureux hyver, qui devroit estre condamné à ne partir jamais de Suéde, est venu desja troubler le contentement que je recevois. Maisquoy qu'il en soit, encore y a-t'il dès remèdes agréables pour se garantir des maux presens. Les parfums que je brusle, et dont je suis aussi prodigue que si je tirois tribut de la terre qui les porte, m'empeschent de trouver à dire la saison des fleurs, et vn grand feu, qui est de la couleur de celles qui sont les plus belles, et que j'appelle le soleil de la nuit et des mauvais jours, veille tousjours dans ma chambre et esclaire mon repos aussi bien que mes estudes. Devant ce tesmoin que je ne perds jamais de veuë, toute la Nature est le subjet de mes méditations, et je conçoy des ouvrages qui mériteront peutestre d'avoir entrée en vostre bibliothèque, et d'estre faits

citoyenâ de c6ttè divine* République. le ue sçay pas ce qu'aujourd'huy on estime le plus dans les Livres, mais je sçay bien qu'en ce que je feray, la douceur et la majesté paroistront avec vn si juste tempérament, que personne n'y trouvera rien de lasche ny de farouche. le prends Fart des Anciens, Comme ils l'eussent pris de moy si j'eusse esté le premier au monde ; mais je ne dépends pas servilement de leur esprit, ny ne suis pas né leur Subjet, pour ne suivre que leurs loix et leur exemple. Au contraire, si je ne me trompe, j'invente beaucoup plus heureusement que je n'imite; et comme on a trouvé de nostre temps de nouvelles estoilles qui avoient jusques icy esté cachées, je cherche de mesme en l'Eloquence des beautez qui n'ont esté connues de personne. Il est certain, et vous le sçavez aussi bien que moy, vous qui connoissez les bonnes choses et qui les faites, qu'il n'y a point de Muses si sévères que les Françoises, ny de langue qui souffre moins le fard et Pâpparence du bien que la nostre : De façon que toutes sortes d'omemens ne luy sont pas propres, et sa pureté est si ennemie de la licence des autres, qu'il se fait souvent vn Vice François d'vne Vertu estrangere. Mais en cela il faut se conseiller avec le jugement et les oreilles; et pour moy, je me propose tousjours le visage d'vn grand Cardinal, comme s'il estoit présent à mes pensées, et qu'il les reçeust ou les rejetast selon qu'elles sont bonnes ou mauvaises. Or pour vous dire le vray, je ne sçay pas bien où je vais par ce chemin si long et si escarté, ny ce que je prétends faire de tant de paroles inutiles. le m'esgare ainsi souvent dans les allées de mon hermitage, et j^aurois besoin d'vn homme qui m'advertist s'il est jour ou nuict, et qui reglast mon temps et mes actions. Ce n'est pourtant qu'avec ceux que j'aime et que j'estime, comme vous, que je fais de semblables fautes et que les heures ne durent pas. Partout ailleurs, soit en mes visites, soit en mes lettres, je ne veux pas que la fin soit esloignée du commencement, et dés

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le premier mot, je me haste tant que je puis à venir à vostre tres-humble senriteur,

BALZAC

Le 11 lèTrier 1024,

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