‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 68 sur 90 · A MADAME DE CAMPAGNOL · texte numérisé non relu

A MADAME DE CAMPAGNOL

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Ma TRE8-GHEBG Sœvr,

Tout le monde me dit que ma niepce * est belle, et vous pouvez croire que je ne querelle là-dessus personne. La beauté est au Ciel vne qualité des corps glorieux et en terre la plus visible marque qui vienne du Ciel. Il ne faut donc pas mespriser les presens de Dieu, ny faire peu de cas de ce irayon de la vie future : Il ne faut pas estre de si mauvaise humeur que de blasmer ce qui est généralement estimé. Prenez

* Sur mademoiselle de Campagnol, Gostar écrivait à Voiture : a  Bal- « zac, vous verrez une niepce qui est belle et spirituelle, qui discerne fort (1 bien la vraye galanterie d'avec la fausse, et à qui il ne manque rien pour < vous que de l'aimer un peu davantage. » (Entretiens de Voiture et de Gostar, lettre xxix.) — c J'ai vu, dit Bayle, un autre livre, où il y a quel- « que chose qui pourrait bien regarder cette demoiselle. On y conte que « Laoglade, Tun de ceux que le cardinal Hazarin employait le plus dans les

garde à vue personne bien faite, qui entre dans vne Assemblée avec cet avantage de la naissance. D'abord, tous ceux qui parloient se taisent, et quelque bruit qui ait précédé, le calme est vniversel en vn instant. De tout vn grand Peuple différemment occupé, il se forme vn seul corps qui ne fait que voir et qu'admirer. On laisse les contes commencez : on coupe les complimens à moitié : chacun remet ses pensées à vne autre fois, pour considérer cette divine chose qui se présente. Quand ce seroit mesme au sermon, on quitte le prédicateur pour elle, et ce ne sont plus les auditeurs de Monsieur de Nantes, ce spnt les spectateurs de Caliste. Les Belles ne peuvent estre veuës sans respect, sans louanges, sans acclamations. Elles triomphent autant de fois qu'elles apparoissent, et leur jeunesse n'a pas plus de jours que leur beauté a de festes. Mais le mal est, ma tres-chere sœur, que les festes sont courtes, que la jeunesse ne dure pas, et que les belles deviennent laides. Les Reines et les Princesses vieillissent. II n'y a point d'ancienne beauté que celle de Dieu, de son Soleil et de ses Estoilles. Ces testes, qui n'ont ny peau, ny chair, ny cheveux, ces carcasses et ces ossemens ont esté les merveilles et les divinitez de leur Siècle : C'est ce qu'on appelloit autrefois la Duchesse de Valeptinois, la Duchesse de Beaufort, la Marquise de ***. Il peut survenir

« négociations secrètes, avait aimé dans son pays, avant que de venir à la « cour, une fille de qualité qu'on appelait mademoiselle de CampagnoUe. . . (f. Il n'avait pas osé lui proposer de l'épouser; mais il avait exigé d'elle « qu'elle ne se mariât point, promettant de l'avertir quand sa fortune sea rait en état de la pouvoir rendre heureuse. Il fit confidence à Gourville a de la parole qu il avait donnée à cette fille, et lui témoigna avec quelque « chagrin qu'il ne se croyait pas avoir assez de bien fiour prétendre à cetto a alliance, n'ayant en tout que quarante mille écus Gourville lui dit quo. a cela ne devait pas l'embarrasser, et qu'il pouvait partir avec toute assu- « rance pour achever son mariage, lui promettant de lui en donner encore c( autant. Langlade partit sur cette assurance;... ils se marièrent... et véa curent encore longtemps fort contents l'un de l'autre. »

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mesme des maladies qui ne laissent rien à faire à la vieillesse et sont souvent plus hideuses que la mort. Nous voyons avec effroy le desgast et les mines de plusieurs visages par où elles ont passé, et ne sçaurions voir ailleurs des plus déplorables marques de Tinconstance des choses humaines. De là je conclus que cette beauté estant vn don si fragile et si délicat, il faut chercher vne autre beauté plus ferme et plus asseurée, qui résiste mieux à la corruption et se puisse défendre contre le temps. Surtout, il ne faut point faire la vaine d vue qualité qui est fameuse par les pertes et les naufrages de tant de pauvres consciences, et qui, toute innocente et chaste qu'elle est, ne sçauroit s*empescher d'estre l'objet de mille sales désirs et de mille mauvaises pensées. Soit que ma niepce ait quelque chose d'agréable, soit qu'elle ait quelque chose de beau, comme veulent ceux qui la favorisent, elle doit tousjours redouter en elle vn bien si dangereux à autruy. le luy fais présent du triste portrait de ce qu'elle sera vn jour, afin qu'elle ne se glorifie pas de ce qu'elle est maintenant. Il n'y a point de mal qu'elle médite vn peu là-dessus. Rendons-luy la liberté que nous luy ostasmes dernièrement, et faites-la tousjours souvenir que, des quatre belles que je luy ay monstrées dans mon Tasse, il n'y en a qu'vne dont l'exemple luy soit propre. Qu'elle laisse Armide et Erminie aux Galans de la Cour : Clorinde est pour les vaillans de Gascongne et de Perigord ; mais je luy propose Sophronie. Et si elle n'a pas assez de courage pour dire comme elle fit à vn Tyran : « C'est moy qui suis a la coupable que vous cherchez, » il suffit qu'elle ait les autres conditions nécessaires pour la suivre et 1 imiter jusqueslà. Cette belle saincte faisoit profession de modestie, et negligeoit sa beauté. Elle estoit tousjours ou cachée dans son voile, ou enfermée dans sa chambre, et tout le monde la soupçonnoit d'estre belle; mais il n'y avoit quasi que sa mère qui le sceust. Ne faisant dessein sur la liberté de per-

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sonne, elle ne tendoit point ses filets sur les passager, ny n'alloit à TEglise pour voir et pour estre veuë. fey, ma tresebere sœur, je ne puis que je ne fasse le reformateur des mœurs corrompues, et que je ne me plaigne à tous d'vne coustume que la Cour nous a envoyée avec force autres mauvaises choses. Quelle apparence d'entrer tout exprès dans les lieux saincts, pour attacher sur soy la veuë et l'attention des assistans, c'est-à-dire pour troubler toute la dévotion d'vne ville, et faire autant ou pis que les Vendeurs et les Acheteurs que Nostre Seigneur chassa du Temple? Par là les bonnes actions deviennent mauvaises, et la pieté n'est pas de meilleure odeur devant les Autels que les parfums qui sont corrompus. Les dames sont aujourd'huy obligées de se confesser d'avoir esté à la messe, et le désir qu'elles ont de se faire regarder est la profanation ordinaire du lieu où elles sont regardées. Et sans mentir, puis que ce lieu est particulièrement appelle la maison de Dieu» c'est le mespriser au dernier point que de l'aller offenser jusques chez luy : C'est estre aussi hardie que les premiers Anges, qui péchèrent dans le Paradis. Encore en cela les Italiennes sont plus pardonnables que les Françoises, parce qu'elles n'ont que ce petit intervalle de malheureuse liberté, hors duquel elles sont esclaves et prisonnières. Mais en France, où la conversation des honnestes femmes n'est pas défendue, et où elles peuvent recevoir les visites des honnestes gens, elles n'ont rien à dire pour justifier cette incontinence de leurs yeux et cette insupportable vanité d'aller partager avec Dieu les vœux que luy font les hommes, et l'adoration publique qui luy est rendue. Vous ne pensiez pas avoir ce matin vn Prédicateur, et je pensois beaucoup moins le devoir estre. Mais comme vous voyez, le zèle de la maison de Dieu m'a emporté, et ayant du loisir, j'ay désiré de vous en faire part. La compagnie qui estoit hier céans m'a fouray cette matière, et il fut donné tant de fotlanges au visage de ma

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niepce, qu'en vous envoyant des nouvelles qui luy sont si glorieuses, j*ay creû luy devoir envoyer ce tempérament de la gloire qu'elle en pourroit concevoir. Adieu, ma tres-cbere sœur, je suis de toute mon amé

Vostre, etc.

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A Balue,le3inaTi635.

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