‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 69 sur 90 · A MADAME DE CAMPAGNOL · texte numérisé non relu

A MADAME DE CAMPAGNOL

Ha tres-ghbbe Sœvb»

N'ayant tous deux qu'vne mesme passion, nous traitons tousjours ensemble de la mesme affaire. Ma niepce est le subjet de toutes nos lettres, comme elle est Tobjet de tous nos soins : Et pour moy, je ne voy ny bon ny mauvais exemple que je ne rapporte à son instruction, et ne tascbe de mettre à son profit. Vous souvenez-vous de la femme de l'autre jour, qui n'estime, n'approuve, ny n'excuse rien, et qui va (aire part de son chagrin aux meilleures et aux plus agréables compagnies. Elle picque de quelque costë que Ton s'en approche : Tous ses abords sont rudes et difficiles, et mon trere n'a pas mauvaise raison de dire que si l'homme que nous connoissons Favoit espousée, il ne naistroît que

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des dents et des ongles de leur mariage. Il n*y a point moyen de vivre en paix avec cette farouche pudicité : le n^en fais pas plus de cas que de celle des Furies, que les anciens Portes ont appellées Vierges, ny ne m'estonne que les femmes de leur humeur n'aiment personne, puis qu'elles haïssent tout le monde. Cette triste passion remplissant leur ame, il n'y reste point de place pour les autres passions plus douces et plus humaines. Elles fuient plustost les plaisirs par aversion et par desgoust, que par jugement et par raison : Elles sont si continuellement occupées à se fascber, qu'elles n'ont pas loisir de se resjouïr. Pourveù qu'elles soient chastes, elles pensent avoir droict d'estre malfaisantes. Elles croyent que de n'avoir pas vn vice ce soit avoir toutes les vertus, et qu'avec vn peu de bonne renommée qu'elles portent à leurs maris, il leur soit permis de les mettre sous le joug, et de braver tout le genre humain. l'advouë que la perte de l'honneur est le dernier malheur qui puisse arriver à vue femme, et que l'ayant perdu, elle n'a plus rien à conserver dans le monde; mais il ne s'ensuit pas que de ravoir conservé ce soit avoir fait vue action héroïque, et je ne l'admire pas pour ne vouloir pas estre malheureuse ny deshonorée. le n'ay point ouï dire qu'on doive louer vne personne de ce qu'elle n'est pas tombée dans le feu ou qu'elle a évité vn précipice. On condamne la mémoire de ceux qui se tuent, mais on ne décerne point de recompense à ceux qui ne se tuent pas. Et ainsi vne femme qui se glorifie d'estre chaste, se glorifie de n'estre pas morte et d'avoir vne qualité sans laquelle elle n'a plus de rang dans le monde, et n y demeure que pour assister au supplice de son nom, et voir l'infamie de sa mémoire, le dis bien davantage. Elle ne doit pas tant considérer le Vice comme mauvais que comme impossible, ny tant le haïr que ne le connoistre pas. Quand mesme elle verroit le mal de ses propres yeux, il vaut mieux qu'elle tienne ses propres yeux pour suspects, et prenne ce

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qu'elle voit pour illusion. A tout le moins, qu'elle ne prononce jamais de sentence contre ces sortes de criminelles, puis que Nostre Seigneur mesme ne Ta pas fait, ny n'a voulu condamner la femme adultère. Qu'elle plaigne celle que les autres injurient, et quand on dira qu'elle a fait vn crime, qn'elle se contente de dire qu'il luy est arrivé vn malheur. le voudrois, s'il estoit possible, qu'où elle trouve plus de foiblesse, elle tesmoignast davantage de bonté, et que la Vertu n'engendrast pas la mauvaise humeur. Cette ennemie de la Société ne mérite pas d'avoir vne si bonne mère, et on peut fuïr et blasmer le Vice, pourveu que la fuite soit sans ostentation, et le blasme sans cholere. Vne honneste femme reforme le Monde par l'exemple de sa vie, et non pas par la violence de son esprit. Elle ne doit déclarer la guerre à personne, non pas mesme aux indiscrets et aux insolens : Et s'il sort de leur bouche en sa présence quelque parole licencieuse, ou en n'y apportant point d'attention, ou en changeant de discours, ou en l'adressant à d'autres, ou en jettant sur eux vn rayon de modestie qui les couvre de confusion et les pénètre jusques à Tame, elle les chastie sans les offenser. 11 y a je ne sçay quoy de severe aussi bien que de doux dans la modestie, qui est mesme respecté par l'insolence; Et vne femme qui porte cette excellente Vertu dans les yeux, ne vient jamais aux outrages, ny aux paroles de cholere pour retenir les hommes dans leur devoir. Les autres Vertus sont cachées et n'ont rien de visible ny qui tombe sous les sens : celle-cy prend vn corps de lumière, et se levé sur le visage dans ces belles taches qu'elle y envoyé avec la Pudeur, qui est sa messagère, comme l'Aurore l'est du Soleil. Cette honneste honte, qui fleurit si agréablement sur le front des Vierges, et que je distingue de la sotte et de la mauvaise, est vn rempart et vne défense suffisante contre Taudace des plus effrontez : et quand on la voit luire dans les regards d'vne femme, il n'y a point de licence qui n'en soit

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esbiouïe et qoi ose passer outre. Ma niepce n a pas grand besoin de ces preeeptes ny d'aueune doctrine estrangere. Elle ne sçauroit s*esloigner du bien, si elle ne s'esgare de son inclination, ny estre faschense, si elle n'emprunte vn Vice qu'elle n'a pas. Elle est bonne naturellement, mais il est besoin de quelque méthode pour conduire le bon naturel, et l'adresse ne gaste point la Vertu . Sans tomber dans la bassesse de la flatterie, elle peut se tenir dans des termes extrêmement obligeans. Qu'elle nomme Sages ceux qui ne sont pas en réputation d'estre vaillans, et Sérieuses celles qui sont tristes. Si quelqu'vn n'a pas l'esprit vif, qu'elle die qu'il a le jugement bon; et qu'il est bien intentionné en ses conseils, s'il est malheureux en ses entreprises. Hais pourtant qu'elle garde en cecy quelque mesure et n'employé pas sans choix ses couleurs à desguiser toutes sortes de subjets, car il y en a qui ne sont pas capables de desguisement. Elle peut dire que le scrupule est vn rejeton de Pieté, mais non pas que l'Impiété est vn effet de Philosophie. Elle peut expliquer favorablement les choses douteuses et adoucir la rigueur des jugemens particuliers; mais elle ne doit pas agir contre le sens commun, ny s'opposer aux veritez publiques et manifestes. Il faut qu'elle fasse différence entre les erreurs et les crimes, entre la simplicité docile et la stupidité présomptueuse, entre les bons et les mauvais sots. Et s'il arrive qu'en vne compagnie où elle sera , on tourmente quelque esprit infirme, comme il s'en trouve assez qui veulent triompher des foibles et n'ont pitié de personne, je la conjure d'estre tousjours la protectrice du persécuté, et de donner asyle à tous ceux qui seront poursuivis par de plus forts qu'eux. Il est seulement à propos qu'elle soustienne de telle sorte les causes peu soustenables, qu'il paroisse au ton dont elle parle, que c'est en elle excez de bonté, et non pas feute de connoissance, et qu'elle compatit aux imperfections humaines par vn acte de charité, sans y prendre part par vne

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fatisse persuasion. le suis au bout de mon papier, et devrois estre à la fin de ma lettre il y a long-temps. Maïs je m'oublie avec vous, et ne trouve point d'heures plus courtes que celles que je vous donne. Adieu, ma tres-chere sœur, j'ay grande impatience de vous voir, et si vous ne venez icy la semaine {prochaine avec toute vostre compagnie, je vous déclare que je ne suis plus

Vostre, etc.

BALZAC

A Balzac, le 10 jnUlct 1655.

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