SVR LE C1D
MonsiEVR,
Vous n'avez pas pris conseil du Secrétaire de Florence en la distribution de vos bienfaits; il vous eust dit que vous les
. * George de Scudéry, gouverneur de Noire-Damede-la-Garde, né au Havre-de-Grâce en 1601 ; de l'Académie en 1650, mort à Paris le 14 mai 1667; frère de la célèbre Madeleine de Scudéry, née au Havre-de-Grâce en 1607, morte à Paris en 1701 .
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deviez verser goutte à goutte, et qull faut faire durer les grâces. Mais la grandeur de courage dont vous faites profession est au-dessus de cçs Maximes peu généreuses : Elle espand le bien à pleines mains, et vous penseriez n'avoir pas donné, si vous n*aviez enrichy. Fay trouvé, dans vn mesme paquet, vostre lettre, vostre requeste, vostre Tragédie et vos observations sur le Cid. Voilà bien des faveurs tout à la fois. Si vous eussiez esté bon mesnager, vous aviez dequoy recevoir quatre remerciemens séparez. Mais, sans doute, c'est que vous avez voulu vous garantir de trois mauvais complimens, en vous contentant de celuy-ey. le ne prétends pas, Monsieur, qu'il m'acquitte de ce que je vous dois : il tesmoignera seulement que je confesse vous devoir beaucoup, et que le désert ne m'a pas rendu si sauvage, que je ne sois touché des raretez qu'on nous apporte du Monde. le mets en ce nombre-là les presens que vous m'avez faits, et vous sçavez bien que ce n*est pas d'aujourd'huy que j'estime les choses que vous sçavez faire, l'ay esté vn des premiers qui ary recueilly avec honneur vos Muses naissantes, et qui battis des mains lorsque vos premiers essais furent recitez. Depuis ce temps-là, mon estime a creû avec vos forces, et ayant donné des applaudissemens à vn commencement de belle espérance, je ne puis pas légitimement refuser ma voix à des productions achevées. Mais le mérite de vos vers est ignoré de fort peu de gens : Vostre prose en a surpris quelques-vns qui ne vous connoissoient pas tout entier; et comme elle a quantité de grâces, outre celles de la nouveauté, elle a eu aussi quantité de partisans, dont je ne suis pas le moins passionné. Ce n'est pas pourtant à moy à connoistre du différend qui est entre vous et Monsieur Corneille, et à mon ordinaire, je doute plus volontiers que je ne resous. Bien vous diray-je qu'il me semble que vous l'attaquez avec force et adresse, et qu'il y a du bon sens, de la subtilité et de la gaauterie mesme, en la pluspart des objections que vous luy
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faites. Considérez neantmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause avec luy, et qu'il n'y a pas vn des juges, dont le bruit est que vous estes convenus ensemble, qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il condamne. De sorte que, quand vos argumens seroient invincibles, et que vostre adversaire mesme y acquiesceroit, il auroit dequoy se consoler glorieusement de la perte de son procez, et vous pourroit dire que d'avoir satisfait tout vn Royaume, est quelque chose de plus grand et de meilleur que d'avoir fait vne pièce régulière. Il n'y a point d'Architecte d'Italie qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau, qui ne l'appelle vn Monstre de pierre. Ce Monstre, neantmoins, est la belle demeure des Rois, et la Cour y loge commodément. Il / y a des beautez parfaites qui sont effacées par d'autres beau- 1 tez qui ont plus d'agrément et moins de perfection. Et parce ; que l'acquis n'est pas si noble que le naturel, ny le travail i des hommes si estimable que les dons du Ciel, on vous pour-f roit encore dire que sçavoir Yart de plaire ne vaut pas tanti que sçavoir plaire sans art. Aristote blasme la fleur d'AgathoUy quoy qu'il die qu'elle fust agréable; et VŒdipe, peutestre, n'agreoit pas, quoy qu* Aristote l'approuve. Or s'il est vray que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent les Spectacles , et que Tes maistres mesmes du mestier ayent quelquefois appelle de César au Peuple, le Cid du Poëte françois ayant plû aussi bien que la fleur du Poëte grec, ne seroit-il point vray qu'il a obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but, encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote, ny par les adresses de sa poétique? Hais vous dites qu'il a esbloiiy les yeux du Monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement, le connois; beaucoup de gens qui feroient vanité d'vne telle accusation, ( et vous me confesserez vous-mesme que la Magie seroit vne ] chose excellante, si c'estoit vne chose permise. Ce seroit, ù > dire vray, vne belle chose de pouvoir faire des prodiges in-
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466 (EUYRES DE BALZAC.
nocemment; de faire voir le Soleil quand il est naict; d^apprester des festins sans yiandes ny (rfficiers; de ehanger en I pistolles les feuilles de chesne, et le verre en diamans. C'est ce que vous reprochez à l'autbeur du Cid, qui vous advoûam qu'il a violé les règles de Tart, vous oblige de luy advoûer qu'il a vn secret qui a mieux reiissy que Tart mesme ; et ne vous niant pas qu'il a trompé toute la Cour et tout le Peuple, ne vous laisse conclure de là, sinon qu'il est plus fin que toute lia Cour et tout le Peuple, et que la tromperie qui s'estend à vn si grand nombre de personnes, est moins vne fraude qu'vne conqueste. Gela estant, Monsieur, je ne doute point que Mes* sieurs de FAcademie ne se trouvent bien empeschez dans le jugement de vostre procez, et que d'vn costé vos raisons ne les ed)ranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les retienne. le serois en la mesme peine si j'estois en la mesme délibération, et si, de bonne fortune, je ne venois de trouver vostre Ârrest dans les registres de rAntiquité. Il a esté prononcé, il y a plus de quinze cens ans, par vn Philosophe de la famille stoïque; mais vn Philosophe dont la dureté n'estoit pas impénétrable à la joye, duquel il nous reste des Satyres et des Tragédies, qui vivoit sous le règne d'vn Empereur Poêle et Comédien, au siècle des Vers et de la Musique. Voicy les termes de cet authentique Arrest, et je vous les laisse interpréter à vos Dames, pour lesquelles vous avez bien entrepris vne plus longue et plus difficile traduction :
IlLVD MVLTVlf EST PRIMO ADSPEGTV OCVLOS OCGVPASSE, ETUMSI GONTEHPLATIO DILIGENS IIIVENTVRA EST QVOD AR6VAT, Si ME INTER* R06AS, MAJOR ILLE EST QVI JVDIGIVM ABSTVUT, QVA^I QVI MERVIT.
Vostre adversaire trouve son compte dans cet Arrest, par ce favorable mot de Major est, et vous avez aussi ce que vous pouvez désirer, ne désirant rien, à mon advis, que de prouver que IvDicivM abstvmt. Ainsi vous l'emportez dans le Ca-
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binet, et il a gaigné au Théâtre. Si le Cid est coupable, c'est \ d'vn crime qui a eu 'recompense; s*il est puny, ce sera après \ avoir triomphé. S*il faut que Planton le bannisse de sa Repu- / blique, il faut qu'il le couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu*il a traité autrefois Homère : Si Aristote trouve quelque chose à désirer en sa conduite, il \ doit le laisser ]ouïr de sa bonne fortune, et ne pas condamner vn dessein que le succez a justifié. Vous estes trop bon pour en vouloir davantage. Vous sçavez qu'on apporte souvent du tempérament aux Loix, et que TEquité conserve ce que la lustice pourroit ruiner. N'insistez point sur cette exacte et rigoureuse justice. Ne vous attachez point avec tant de scrupule à la souveraine Raison. Qui voudroit la contenter, et suivre ses desseins et sa régularité , seroit obligé de luy bastir vn plus beau Monde que celuy-cy. 11 faudroit luy faire vue nouvelle Nature des choses, et luy aller chercher des Idées au-dessus du Ciel. le parle pour mon interest : Si Vous la croyez, vous ne trouverez rien qui mérite d'estre aimé, et par conséquent, je suis en hazard de perdre vos bonnes grâces» bien qu'elles me soyent extrêmement chères/ et que je sois passionnément,
MONSIEVA;
Vostre, etc.
BALZAC
Lè27aoa8tl637.
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458 OSDVRES DE BÂLZàC.