‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 72 sur 90 · A M. LE COMTE DE LA MOTTE FENELON · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE LA MOTTE FENELON

MONSIfiVB ,

Silvie est vne jolie fille, je le vous advouë; il s'en peut faire vne honneste femme, je le vous advouë encore. Comme son esprit n'a rien d'artificieux, sa naïveté n'a rien de niais. Elle sçait respondre oûy et non, raisonnablement; quelquefois mesme, elle se hazarde plus avant avec succez. Estant à ta Comédie, elle ne prie point sa compagne de Tadvertir quand il faudra rire. On ne peut pas dire aussi qu'elle soit laide en Tâge où elle est, puis qu'au jugement de Madame la Marquise , le Diable estoit beau quand il estoit jeune. Mais

voilà bien dequoy faire r^etter le plus triste séjour de la terre. Vous vous mocquez, Monsieur, et de Silvie: et d'Amynthe *. Celle-là n'a que des qualitez très- vulgaires ; celuy-cy n'en a pas seulement de supportables^ et il y a encore moins à estimer en sa melancholique personne, qu'en toutes les autres pièces du triste séjour. C'est vn fascheux dont le cha^ grin gaste la sérénité des plus beaux jours et trouble la joye des plus sàinctes festes. Passant mal toutes les nuits, il s'en prend à tout le monde tous les matins; il peste tontra là na^^ ture vniverselle. Souvent, il est si retiré dans luy-^mesme, qu'il n'en sortiroit pas pour allet au devant d'vA Légat a (atert, et si la bonne fortune tenait en sa personne le visi^

* Sihiê^ c'éft te nièce, madenioîieUe ée dampA^ol, et imyniA«, è'est hli-même.

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LETTRES M PKÎfSÉES. tHÀ

ter, elle pourroit arriver tel jour de la semaine, que la porte luy seroit fermée, quand mesme elle auroit dit son nom pour entrer. Il faut advouër quVn homme de cette humeur ne doit estre aimé que chrestiennement : c'est tout ce qu'on peut dpnner aux Gommandemens de Dieu et à Tauthorité de la Religion, le conclus donc, Monsieur, que vous faites vne action de trop grande charité, de désirer vne si mauvaise compagnie, et je suis digne, peut-estre, de la pitié des honnestes gens, mais non pas de leur curiosité. Vous estes riche des dons du Ciel et des véritables biens de THomme. Comment, avec tant d'esprit et tant de vertu, en cherchezvous hors de vous et où il y en a si peu? Pour quoy estesvous si persuadé de mon faux mérite? Pour quoy voulezvous faire vn voyage pour l'amour de moy, qui ne vous sçaurois estre agréable vne demye-heure, bien que je veuille estre toute ma vie,

HONSIEVR,

Voslre, etc.

BALZAC

U 12 t?riH63â.

46S ŒUVRES DE BÂLUG.

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