A MONSIEVR DE
ElHOBTATIOll A LA PATIEHCE DANS L AFfUCTIOS
HONSIEVR,
Vostre lettre du mois de luin m'a esté rendue à la my* Aoust, et j'y fais response dans vn estât à faire pitié, beaucoup plus qu'à donner consolation. Mes anciens maux me sont revenus attaquer depuis quelque temps : mais avec vne migraine de recreuë, qui me tourmente de telle sorte, que ce seroit merveille si vne douleur si voisine de l'esprit m'en laissoit libres les fonctions. Vous serez assez bon, je m'asseure, pour me pardonner mon impuissance, et ne pas trouver mauvais qu'en cette générale dissipation de mes plus raisonnables pensées, je ne puisse vous rendre or pour or, et belles choses pour belles choses. Il me suffit, Monsieur, d'estimer extrêmement, comme je fais, vostre subtile et bien disante tristesse : Mais je vous diray neantmoins que si elle vouloit passer outre, fust-ce en la compagnie de tous les argumens et de toutes les figures, je me permettrois de n'en pas approuver la persévérance. le vous demanderois volontiers qu'est-ce que vous prétendez faire de cette pompeuse exagération de vostre malheur, et de tant d'art et d'ornemens que vous employez à embellir vostre perte? Au lieu de la laisser vieillir et emporter enfin par le temps, il semble que vous vouliez la renouveler par le souvenir» et en faire
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vne feste de tous les jours. Au lieu de souffrir qu'elle s'efface peu à peu de vostre esprit, vous cherchez les plus vives et les plus durables couleurs, aûn de la conserver tousjours fraische et tousjours récente; afin de la peindre si vous pouviez pour Teteruité. Mais comment y auroit-il d'éternité pour la fragilité des peintures, puis qu'il n'y en a pas pour la dureté des marbres? Les années les gastent et les consument; il s'en fait des esclats et de la poussière; ils reviennent à leur premier rien. Et c'est par cet endroit, Monsieur, que je viens en passant d'apercevoir que je pourrois principalement vous attaquer et vous sommer de vous rendre de la part de la raison. Nous avons perdu en nostre amy vn tres-digne Sénateur, je le vous advouë : Mais le Sénat mesme se perdra, et vn jour il n'y aura pas plus de Conseillers de Paris que de Pères Conscripts de Rome et d'Areopagites d'Athènes. Nous avons perdu, dans le mesme amy, vn Mathématicien, vn Orateur et vn Poëte, je vous Tadvouë de rechef : Hais ne sçavezvous pas que les Hommes ne vivent que parmy des pertes : qu'ils ne cheminent que sur des ruines? Et combien y a-t'il, je vous prie, que les Mathématiciens, que les Orateurs, que les Poètes meurent? On devroit estre accoustumé à de semblables accidens : Us sont aussi anciens que le Monde, et nous les trouvons estranges, comme si c'estoit vne nouveauté d'aujourd'huy. Ce ne sont point des prodiges : ce sont des choses vulgaires et familières; et celuy qui a dit € qu'il n'y a eu que la première mort, non plus que la première nuict, qui ait mérité de Testonnement et de la tristesse, j» a dit vne vérité sur laquelle il faudroit faire plus de reflexion que nous ne faisons. Tout, Monsieur, tout sans exception est condamné à la mesme peine : et non-seulement les Parlemens et les luges ne sont pas des choses immortelles, mais encore les Sciences périront aussi bien que les Sçavans, et la hauteur de l'Astrologie ne sera pas plus privilégiée que la bassesse de la Grammaire. Dieu, qui doit ruiner les Cieux
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pour en bastff de plus beaux, ne conservera pas les Globes et les Astrolabes en destruisant leur objet. II ne nous laissera pas nos petites connoissances dans le bienheureux Advenir quHl nous prépare, parce que nous n'aurons pas le loisir de nous y jouer, et que nostre félicité sera toute sérieuse. Il abolira la Prose et les Vers. Il supprimera les Onii* sons et les Hymnes, et tous les autres moyens imparfaits de parler de luy, pour donner lieu à vne plus noble et plus excellente manière de le louer. le ne sçaurois donc trouver estrange que les Artisans et les Ouvrages finissent, pais que les Arts et les Modèles doivent finir. Mais d'ailleurs. Mon* sieur, cette fin ne me semble pas estre vn grand mal ; et je suis si peu satisfait du Monde, que je n'ay garde de plaindre qui que ce soit pour n'y estre plus. Il y a trente-cinq ans que je m'y ennuyé et que tout m'y fasche, que je murmure et que je crie contre luy. Mes seuls amis sont les seuls objets qui ne m'y soient pas désagréables : et vous voulez bien que je vous mette de ce nombre-là, puis que suis avec passion,
HONSIEVR,
Vostre^ etc.
BALZAC
U19aott8tie38.
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