‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 81 sur 90 · SVR LA MORT DV MAMMJIAL DE MARILLAC · texte numérisé non relu

SVR LA MORT DV MAMMJIAL DE MARILLAC

MOMâlEVB,

Vostre simple souvenir m'auroit extrêmement obligé; mais vous l'avez accompagné d'vne autre si sensible obligation, que je voy bien que vous voulez me rendre insolvable dés le premier jour de nostre commerce. Le présent que vous m'avez fait est rare, en quelque sens que la rareté puisse estre prise : C'est vn thresor que vous avez sauvé du naufrage par miracle, et dont vous m'avez enrichy par excez de libéralité : Vous m'avez donné ce que je ne pouvois recevoir de personne que de vous. Car, en effet, ces sainctes reliques que je révère; ces parties vivantes et animées, que j'estime bien autant que des cendres mortes et muettes; ces grandes paroles qui, dans vn lieu de malheur et de desespoir, sont de grandes actions, se fussent apparemment perdues, si vous n'eussiez eu le soin de les conserver. On ne sçait pas à demy ce qui se passa à la mort de Corbulon, de Soranus et de Thraseas. En telles rencontres, ma curiosité n'est point satisfaite de l'Historien qui règne aujourd'huy dans les Cabi-

' Louis de Marillac, maréchal de France en 1629, décapité à Paris en

nets, et soit qu'il faille l'accuser d'orgueil ou de négligence, je ne luy pardonne pas volontiers de si importantes omissions. Pourquoy nVt'il pas voulu recueillir les belles choses qui sortirent de la bouche de Seneque, dans le dernier acte de sa vie? Il se contente de deux ou trois mots, qu'il luy fait dire à sa femme et à ses amis, et de Teffusion de quelques gouttes de Teau de son bain qu'il luy fait offrir à lupiter le Libérateur : Cum novissimo illo momento, trouvez bon que je vous fasse souvenir de vostre Tacite, suppedû tante eloqumtia, advocatis scriptoribus pleraque tradidit, qua& in vulgus édita ejus verbis, invertere supersedeo. En pareilles occasions, je ne serois pas si glorieux que luy : le ne tiendrois pas si fort ma gravité d'Historien régulier, que je craignisse d'estre pris pour le Notaire d'vn Sage mourant. Il faut avoir soin de l'instruction de la Postérité, aux despens mesme de Tegalité de nostre stile. Soyons bien-faisans à ceux qui naistront après nous : Fournissons-leur des armes contre la Fortune, en leur fournissant de bons exemples. Et à vostre advîs, vn seul article, tel que je le choisirois, de la pièce que vous m'avez mise entre les mains, ne monstreroitil pas aux fanfarons de tout le temps à venir, que dans vne mesme personne il peut y avoir vn Chrestien, vn brave et vn Philosophe? Ne refuteroit-il pas puissamment, et jusques à la fin du monde, la calomnie des Profanes qui accusent la Religion d'avoic amolly le cœur des hommes, de les avoir rendus lasches et timides? 11 n'est pas juste que cet article, que i'ay dessein de choisir, périsse dans ma cassette. La charité veut que le bien que j'ay receû passe de moy a autruy; qu'tl se répande et fructifie. Mais ce sera tousjours vous. Monsieur, à qui et moy et les autres serons obligez en toutes façons du fruit que nous en aurons tiré. 11 y a beaucoup plus icy que le Testament. Vous expliquez dVne admirable manière l'intention du Testateur : et pour faire vn discours parfaitement éloquent, il ne faudroit que paraphra-

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ser la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m*escrire. Si j'entreprenois le travail qu'il semble que vous me vouliez conseiller, mon foible seroit suffisamment soustenu de vostre force. Dans la plus noire nuict des affaires, je ne sçaurois m'esgarer si vous m'esclairez. Ne parlez donc plus, je vous prie, de mes lumières : le vous le dis tout de bon, il en sort de vostre esprit qui ne me resjoiiissent pas seulement la veuè' et me donnent le plaisir de quelques momens; mais qui encore me purgent les yeux et m'apprennent à mieux voir que je ne faisois. Par vostre moyen, je voy que la solidité de la Gloire se trouve quelquefois dans l'apparence de l'Infamie, et que la vertu d'vn Condamné peut rendre son supplice plus honneste que n'est le triomphe d'vn Persécuteur. De la sorte que vous me faites voir sa vertu, elle paroist si achevée, si haute, si digne du Ciel, que, quoy que j'aye compassion de ce qui se va faire en Grève, je conclus pourtant qu'elle doit finir sur la Terre ce jour-là, et qu'il n'y a plus de place pour elle dans le bas estage des choses humaines. Si ce grand Malheureux eust survescu à sa mauvaise fortune, trente ans de vie, voire de prospérité, n'eussent pas valu le mérite du jour de sa mort : S'il eust eu pour luy les voix des juges, il n'eust pas eu les cris, les gemissemens et l'admiration du genre humain : S'il eust esté absous, il n'eust pas esté couronné. De Mareschal de France on peut devenir Connestable : Mais la Mort a fait quelque chose de plus pour luy : Elle lui a donné rang parmy les Consuls et les Dictateurs de Rome; parmy les demy-Dieux de l'Histoire : Elle l'a mis au-dessus de son ennemy, c'est-à-dire au-dessus de celuy qui pouvoit faire et défaire les Connestables; qui mesprisoit et humilioit les Rois; qui pensoit avoir effacé Rome et les Histoires par la grandeur de ses actions. La jalousie neantmoins arracha ce mot de son cœur le lendemain de la mort du Condamné : Il se mogqve dk novs av liev ov il rst. Il parloit impropre-

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ment, car on ne se mocque pas en ce lieu-là. Bien suis-je asseuré qu'avant que d'y estre, la Cour et les Courtisans luy firent pitié, et qu'ayant epùré vn sang qui devoit estre présenté en sacrifice, de toute Tescume des mauvaises passions, il ne sentit point en quittant le Monde de plus violent trouble que celuy de la douleur qu'il eust de le voir si gasté et si corrompu. Il ne murmura point contre les décrets de la Providence; il rie se despita point contre luy-mesme-, il ne se repentit point d'avoir suivy la Vertu. Et par conséquent, je dis encore plus que je ne disois : Il a de l'avantage, en cet eslat-là, sur ceux avec lesquels je m'estois contenté de le comparer. Auprès de luy, Pompée me semble petit; je trouve Caton plus mutin que généreux ; Brutus est vn escrimeur de philosophie, qu'vn mauvais succez met en desordre ; qui oublie ses leçons et perd sa science sur le pré. Peut-estre que le chapitre que je vous feray de toutes ces morts, ne vous sera pas désagréable. Mais je ne prétends pas d'y mettre la main, que je ne vous aye premièrement consulté, afin que vous m'esclairiez de nouveau , et que ce soit vous qui me donniez le don de vous plaire. le ne désire rien au monde avec plus de passion : N'en doutez pas, s'il vous plaist, Monsieur, et faites-moy tousjours la faveur de croire que personne ne sçauroit estre plus parfaitement que je suis,

Mqnsievr,

Voslre, etc.

BALZAC

Le 25 novembre 1645.

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