AV REVEREND PERE SIMON
Théologien de la Compagnie de lesus.
Mon Revereud Père,
le vous envoyé mon escrit, qu'on vous avoit mal interprété, et les deux textes Latins qui avoient esté visiblement altérez. Le premier est dVn homme qui dit, dans TAntiquité profane : Quid juvat fmgalitate ultro mortem prxcurrere, et quidquid iUa ablatura est, jam stbi interdicere ? Quanta dementia hasredi suo procurare, et sibi negare omnia, ut tibi inimicum magna faciat hxreditas? Plus enim gaudéint tua morte, quoplus acceperit, etc. L'autre texte est d'vn autre homme, qui dit, dans THistoire de l'Eglise : Christus et pauperes mihi hxredes sunto. Il faut bien s'empescher, mon Révérend Père, de confondre ces deux hommes, dont le premier ne songe qu'à cette vie, et se veut perdre avec son bien ; le second a de plus hautes pensées, et veut perdre son bien pour se sauver. Il me semble qu'il y a grande différence entre l'vn et l'autre; entre manger tout et donner tout; entre les desbauches et les aumosnes. Celles-cy ne sont pa^ seulement des actions de Vertu dans la Philosophie morale, elles sont aussi des offrandes et des victimes dans la Religion Ghrestienne. L'importance est de ne les présenter pas avec des maiils sales et Vn cœut* soiiillé. le Vous escris ce . que je Vous ay dit plusieurs fois : le manque de cette ptireté
* Son confesseur.
LËI^TtlES Et PENSÉES. t6h
requise à la présentation des offrandes. Fay grand peur de mesler de la vaine gloire et de Tamour-propre dans le secours que je veux rendre à autruy . Que sçay-je si je ne gaste point le bien que je fais, lors mesme que je le fais? Il n'y a que la seule grâce de Dieu, j'en demeure d'accord avec vous, qui puisse remédier à cela et donner du prix et du mérite à l'indignité et à l'imperfection. l'espere, puis que vous me le faites espérer, que cette grâce, purifiant mes mains et mon cœur, rectifiera ce qui ne sera pas droit dans mon action ; qu'elle empeschera que le bien de la chose ne se corrompe par le mal qui est en moy, et qu'elle donnera la vie à mes œuvres mortes. Cependant, mon Révérend Père, je tascheray de suivre vos conseils le mieux qu'il me sera possible; car pour vos exemples, comme ils sont au delà de ma portée, je me contente de les admirer, sans prétendre à vne imitation téméraire. Sur vostre parole, je m'adresseray à la Mère, distributive des faveurs du Fils. Et parce qu'entre les biens qu'elle obtient de luy, les bonnes morts ne sont pas ceux qui doivent estre le moins desirez, et que l'Eglise luy demande vn secours particulier pour la dernière heure des fidèles, je m'escrieray à toutes les heures du jour, comme si cette heure fatale estoit venue,
Bel Astre de la Mer^ nostre vnique support, Fais-nous trouver le calme au plus fort de l'orage l Saincte Merë, ayde-nous à nous conduire au portj Et nous monstre ton Fils sur le bord du rivajre.
Vous pourriez peut-estre vous imaginer que ce quatrain seroit de ma façon t II n'en est pas neantmoins. Il est d'vn Poëte plus ancien que moy ; mais qui Ta fait pour moy et pour tout le monde. le me l'approprie, comme vous voyez i le ne veux faire autre chose que le dire et que Tescrife. Et quand l'homme qui me tfaitoit de vieille^ il y a trois jours, devroit encore se mocquer de ce que je fay et me reprocher
dbyGoogk
que je radotte : le veux qa'on voye des Iesvs Maria dans tous mes papiers. Ce$X bien loin d'approuver ou le desseiD ou TomissioD de deux grands personnages de nostre Siècle, qui oublièrent la Vierge Marie dans leur testament, qu^on a imprimé avec leurs livres. Il me semble qu'en cecy il faut suivre Tvsage de TEglise de son temps, et se conseiller plustost au Père Simon qu'à Tertullien ou à Origene, voire mesme qu'à lustin Martyr ou à Clément Alexandrin. Nous pouvons estre de la primitive Eglise par Timitation de l'ancienne vertu; mais nous devons estre de TEgliso présente par la pratique des choses qui s'y observent, et ceux qui sçavent faire des livres ne sont pas moins obligez de les observer, que ceux qui ne sçavent que les lire, le suis.
Mon Révérend Pire ,
Vmtre tres-hunible et tres-obeïssant semteilr,
BALZAC
Vers la fin de Tannée 1663 ou au commencement de 1654.