PENSÉES
« L'Authorité souveraine et la tranquillité publique sont deux choses si délicates, qu'elles ne peuvent estre touchées sans danger, ny conservées avec trop de soin. C'est pourquoy il faut bien prendre garde qu'en pensant affermir cette authorité, on en abuse au' préjudice de la conscience, et considérer qu'vne paix ne sçauroit estre de longue durée si elle n'est pas agréable à Dieu, qui n'a jamais permis, sans s'en ressentir, que les loix de la Nature fussent violées. Ces loix, que les Barbares mesmes reconnoissent, n'ont pas esté establies par la force ou par la nécessité, comme les autres. La première chose que nous sçavons faire est de les suivre, et Tobeissance que nous leur rendons ne sçauroit estre ny plus douce ny plus aysée. Elles ne sont pas gravées dans les marbres; mais elles sont nées avec nous; elles ne sont pas particulières à vn Peuple, à vn pays; mais elles sont communes à tous les hommes; elles n'ont point ordonné de peine contre ceux qui ne les observeroient pas; mais il n'y avoit point d'apparence qu'il s'en pusl trouver qui fussent assez ennemis d'eux-mesmes pour se porter à vne telle extrémité. Enfin elles n'ont pas esté faites pour les petits et I 28
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le vulgaire; mais elles regardent tout le monde; et ceux-là y sont le plus obligez, qui doivent le plus à leur naissance, i (A Monseigneur TEvesque de Nantes*; il luy communique quelques fragmens qu'il avoit escrits à Tâge de dix-neuf ans, c'est-à-dire vers 1613.)
« Nous n'aurions jamais fait, si nous voulions prendre à cœur les affaires du Monde et avoir de la passion pour le public, dont nous ne faisons qu'vne petite partie. Peut-estre qu'à l'heure que je parle, la grande flotte des Indes fait naufrage à deux lieues de terre; peut-estre que l'armée du Turc prend vne Province sur les Chrestiens, et enlevé vingt mille âmes pour les mener à Constantinople ; peut-estre que la
Philippe de Gospean, ou Gospcau, d'une t'amille noble de Uainaut, né vers 1568 : d'abord disciple de Juste Lipse, puis attaché à Tabbé d'Epernon, plus tard cardinal de la Valette; enfin, par la faveur du doc d'Épernon, reçu docteur de Sorbonne, et nommé évêque d'Aire en 1607 Aumônier et conseiller de la reine Marguerite, il prononça, en 1610. Toraison funèbre de Henri IV dans Téglise de Notre-Dame. En 1621 , il fut élevé sur le siège de Nantes, et, en 1656, transféré à l'évêché de Lisieux. l\ reçut les derniers soupirs de Louis XIII et lui ferma les yeux (14 mai 164S]. 11 mourut en 1646 ; son corps fut déposé dans l'église des religieuses du Calvaire, devant le maître-autel, avec cette épitaphe gravée sur la pierre : « Ci-gist le corps de messire Philippe de Gospean, e¥es<{ue et comte de Lîsieux, la lutniere et le patron des illustrés personnages de son siècle, qui, après avoir excellé en doctrine, en éloquence et en pielé, après avoir porté la mitre quarante^deu^c ans avec l'approbation des souverain^ Pontifes, qui luy ont donné le titre de défenseur de rheritage de saint Pierre, après avoir esté l'honneur des prélats de nostre France» le modèle des plus fameux pi^edicateurs et sçavans théologiens, le pasteur sans interest» le père des pauvres^ le consolateur des affligez, le pariait amateur de la Groiï, moututdans 9on evesché de Lisieox, le B mars 1646, âgé èc soixànte-seize ans» prononçant ces paroles : Viœimu^ in thrittOf mur in Chrièto »
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Mer emporte ses bornes, et noyé quelques villes de Zelande. Si nous faisons venir les malheurs de si loin, il ne se pas« sera heure du jour qu'il ne nous arrive du desplaisir; si nous tenons tous les hommes pour nos parens, faisons estât de porter le deuil tout le temps de nostre vie. ïe n'ay pas beaucoup d'expérience, aussi n'ay-je pas beaucoup vescu; toutefois, depuis que je suis au monde, j'ay veû des choses si estranges , et en ay appris de mon père de si peu croyables, que je pense qu'il n'y a plus rien à venir, qui soit capable de me donner de Testonnement. Le petit-fils de TElmpereur Charles*, qui avoit esté nourry en l'espérance de tant de Royaumes, fust condamné au dernier supplice pour les avoir desirez trop tost, et on a fait vn exemple d'vne Reyne**, sans que l'image de Dieu, qu'elle portoit sur la face, ny sa naissance qui la mettoit au-dessus des Loix, ny la révérence de la Postérité, qui devoit craindre son ennemie, l'ayent pu empescher de luy donner vne mort sanglante, après luy
avoir fait venir vne vieillesse précipitée Certainement
nous ferions difficulté de croire ces choses sur la foy d'autruy, et ceux qui viendront après nous auront bien de la peine vn jour à se les persuader. Ce sont pourtant les jeux ordinaires de la Fortune, qui prend plaisir de tromper les hommes par des evenemens esloignez de l'apparence et contraires à leur jugement. » (A Mgr le Cardinal de La Valette, 11 juillet 1616.)
d Dieu a fait d'vne mesme matière les Sots et les Philosophes : Et cette secte cruelle qui nous vouloit oster vne moitié de nous-mesmes, en nous estant nos passions et nos
* Don Carlos, fils de Philippe II.
' • Marie Stuart.
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sentimens, au lieu de faire vn Sage n'en faisoit que la Statue... » (Â Mgr le Cardinal de La Valette, 11 juillet 1616.)
ROMF CHRESTIEKINK.
« Ce n'est pas à raoy à réformer tout ce qjii ne me plaisl pas dans le monde; et je serois vn ingrat, si je blasmois vne forme de gouvernement de laquelle je me trouve fort bien. En effet, Monsieur, ne me parlez point du Septentrion ny de ses voisins : le me déclare pour Rome contre Paris, et jamais Regulus ny Caton n'aimèrent leur patrie davantage que je l'aime. le ne sçaurois plus m'imaginer comme od peut vivre sous voslre Ciel, où Tliyver emporte neuf mois de Tannée, et après cela le Soleil paroist seulement pour faire la peste, et tout foible qu'il est, ne laisse pas de tuer les hommes. Il n'y a que Rome où la vie soit agréable, où le corps trouve ses plaisirs et Tesprit les siens; où Ton est à la source des belles choses. Rome est cause que vous n'estes plus ny Barbares, ny Payons, car elle vous a appris la civilité et la Religion; elle vous a donné les loix qui vous empeschent de faillir et les exemples à qui vous devez les bonnes actions que vous faites. C'est d'icy que vous sont venus les Inventions et les Arts, et que vous avez receû la science de la Paix et de la Guerre. La Peinture, la Musique et la Comédie sont estrangeres en France et naturelles en Italie. Cette grande Vertu mesme, que vous admirez en vostre Cour, n'est-elle pas Romaine? Cette Marquise, de laquelle vous m'avez conté tant de merveilles, n'est-elle pas du pays de la Mère des Gracches et de la Femme de Brutus? \lx pour estre aussi parfaite que tout le monde la reconnoist, ne faloit-il pas qu'elle
LETTRES ET PENSÉES. 50i
naquist en vn lieu où le Ciel verse toutes ses grâces? H est certain que je ne monte jamais au Mont Palatin, ny au Capitule, que je nV change d'esprit et qu'il ne m'y vienne d'autres pensées que les miennes ordinaires. Cet air m'inspire quelque chose de grand et de généreux que je n'avois point auparavant, et si je resve deux heures au bord du Tibre, je suis aussi sçavant que si j'avois estudié huit jours. Cela estant, je ne pense pas que personne me blasme d'avoir choisi Rome pour le lieu de ma demeure, ny de préférer des fleurs et des fruits à des neiges et à de la glace. Si on fait des Papes de soixante-dix ans, et non pas de vingt-cinq, les jours n'en sont pour cela ny plus tristes ny plus courts; et d'ailleurs nous ne devons pas nous plaindre de la foiblesse de nos maistres, puis que c'est à elle à qui nous sommes obligez de nostre repos. » (A M. Bourbon *, professeur du Roy aux Lettres Grecques. Rome, le 25 mars i62i .)
« La Liberté ne doit pas estre plus esloignée de la Servitude que de la Licence, et pour rendre vn Estât heureux, il faut quVn Prince aime des Subjets qui le redoutent. Vous m'advoiierez que ceux de La Rochelle n'ont pas esté jusques icy de cette opinion : Ils veulent tousjours avoir quelque chose qui les dispense de robeïssance, et s'ils estoient as-
* Nicolas Bourbon, poète latin, professeur en éloquence grecque au collège royal, né à Yandeuvre, près de Bar-sur-Âubc, en 1572, reçu a l'Académie française, en 1636, pour succéder à Pierre Bardin, et mort en 1644 dans la congrégation de l'Oratoire. — Balzac, s*étant brouillé avec le P. Bourbon, écrivait à Chapelain, au sujet di.' Télection de cel érudit à TAcadémie : « Que vous semble du choix qu'on a fait de nostre nouveau confrère avec lequel je viens de me reconcilier? Croyez-vous qu'il rende de grands services à l'Académie, et que ce soit un instrument propre à travailler avec nous autres Messieurs, au desfrichenienl de nostre
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seurez que le Roy se fist demain Huguenot, encore aujourd'huy ils seroient Catholiques. > (A M. de La Motte Sain<^ Sorin, 11 mars 1621.)