OV RESPONSES A QVELQVES QVESTIONS RELATIVES AV SOCRATE CHRESTIEN
AV REVEREND PERE DOM ANDRÉ DE SAINCT DENIS, Théologien de la Congrégation des Révérends Pères Feûillens.
En attendant que je fasse mettre dans vn cahier ce qui a esté recueilly pourresclaircissement du Socrate, et le grand nombre de Passages Grecs et Latins que nostre Amy me demande, il verra icy, avec vostre permission, que la chose dont il est en doute ne reçoit point de difficulté. 11 est tresvray qu'il y avoit autrefois à Constantinople vne Maison appellée la Povrpre. Constantin le Grand la fit bastir, et ordonna que les Impératrices estant enceintes, et se sentant proches de leur terme, iroient faire leurs couches en cette Maison, afin que les Princes leurs enfans portassent le nom de Porphyrogenetes, ou nés dans la povrpre. Les Impératrices sortoient donc du Palais Impérial pour aller accoucher ailleurs, et la Maison dont il s'agit, que Manassés appeloit petite, estoit toute tendue de Pourpre. Les Berceaux, les Langes, etc., tout, généralement, y estoit de Pourpre. Luitprandus en parle ainsi au premier Livre des affaires de l'Europe, chapitre deuxiesme :
Porphyram domum fuUse Constantinopoli à Constantino
Magno extructam, in qua volnit plias suos in lucem prodire, ut qui suo ex stemmate nati essent , Porphyrogeniti éticerentur.
TOç èk ètamwnç «pôç to texeîv eXôcwniç, ùxovG(j.-rifa piv Vi Ilopçopa, xai wrpewitoj wpoç ttjv (wtoJoxtiv tHç «ytwiQffewç- àç £è xaTMCtryOT aï o^uvou, xai &tgç rriç Ilcpçûpaç 10 Jéawotva'Jv. (Nicetas, lib. V.)
Ttjv paoïXtfa xaxa to à<pci>piapivov iraXai raîç -nxrcuaouç t»v fiacriXi- Jwv otxxpi lin Tatç u£tatv eupnxttç. Ilcpopupav £è toùto ol àvéxaÔsv ovopuxÇouatv, IÇ go xai to ttî; IIop9upo*[ewivr«w ôvopwc etç ttjv oîxoufjivw £u£pafu. (Anna lib. VII Alexiadis.)
Ilopcpupav <5vop.aÇût>atv éxeîvov tov oîxïoxcv. Manassés.
Le Poëte Claudien parle bien de naistre dans la Pourpre ; 11 dit bien quelque chose des Langes de Pourpre et des Licts de Pourpre ; Mais il ne dit rien de cette Maison de Pourpre pour les Impératrices séparée du Palais Impérial. Nous la devons à Luitprandus et aux derniers Grecs, quoy que pour cela il ne faille pas oublier icy les beaux vers de Glaudien.
JSquaeva cum Majestate creatus,
Nullaque privatœ passas contagia sortis, Omnibus acceptis, vitro le Regia Magnum Prolulit, et patrio felix adolescis in ostro, Membraque vestitu numquam temerata profano In sacros cecidere sinus.
Acclivk Genitrix auro, circumflua gemmis, In Tyrios enixa toros. Vlulata verendis Aula puerperiis.
Celuy qui fut Roy avant que d'estre homme, ce fut Sapores, Roy des Perses, qui vivoit du temps de l'Empereur Iustinien. Il vescut soixante et dix ans, et régna quelque mois plus qu'il ne vescut. Voicy en abbregé l'histoire d'vne naissance si illustre et si merveilleuse. Le Père de Sapores estant mort, et ayant laissé sa femme enceinte, par le droit
SOCRATE CHREST1EN. 127
de la succession Royale, le Royaume devoil appartenir à ce qui devoit naistre de la Reyne. Les grands de l'Estat consultèrent là-dessus les Mages, et leur proposèrent des recompenses pour sçavoir la vérité de l'Àdvenir et le succez de cette grossesse. Premièrement ils firent essay de leur art sur vn subjet de moindre importance, vne lument pleine leur ayant esté présentée, et la chose arriva ainsi qu'ils l'avoient prédite. Ayant réussi cette première fois, et le Monde estant persuadé de la certitude de leur science, on les obligea de * déclarer ce qu'ils croyoient de la Reyne. Us respondirent qu'elle auroit vn Fils, après quoy les Perses ne délibérèrent pas davantage. Us mirent la Tiare sur le ventre de cette • Princesse: Ils donnèrent vn nom au Maistre qu'ils attendoient de ce ventre : Ils reconnurent vn Roy qui n'estoitpas encore né. Cette belle histoire est plus au long dans le quatriesme livre d'Agathias, et mon homme vous la va copier pour la satisfaction de nostre Amy curieux, qui n'a pas chez luy les Originaux.
AXXà Saëwp p.erà toutoi; im wXetoTov ocrov xai (atjxiotov xpovov &?<*« vaTO t%ç fiaaiXsîaç, toctootoiç ereat xpaTïiaaç ôflroaoïç xal £ie€ico * en fàp àuTov xuow<r/iç rîfc p.Y)Tpo; , tq (Jtiv toî> PaatXeîou févcu; ^la^ox*) èxxXti irpoç ttiv àp^r,v tô Tey^OwrouevGv, tjv 5s rà twv à^tvwv àacpt^oXa iç ércoiav fovTiv av àiroêatEV Tot-yapToi à-jravTeç ci èvts'Xei a6Xa irpoimôso-av xal fl'pa toïç Mafotç êVi rîj «rcpoafopeûcxei twv sarous'vttv. Kai TOt*youv rryov iç fiéaov xuouoav lîrrcov, xal «ç -TtXYîatatTaTairpoeXôouaav toî> to'xou, IxéXeuo'v Te oÙTobç fiV àuTYi lïpwiTi {/.avreosodai, àïcep wovto Çuvsv$£Ô7)vai- outw fàp èXifCLiç ûaTspov qp.s'paiç -pwaeaôai tq-^ouvto ttiv Trpoppinatv eç on -xjtùprHnv TauTTp T6 eômcÇeiv TFapairXYiot'coç tx&riceodat , xoù forcca açuriv Itel tÇ àvOpairo irpoa-fopsuôswi. A. (iiv o5v àuToïç im ty! Îttttcù pip.écv?ittTat, cfo e^co aacpwç àwoçyivaoÔai. Où fàp |*oi to àxpiêi; toutou -ye rafl faflfyiXTfli tcXtjv àXX' outw Ixao-Ta wpoûÇyj, offwç éxeivQiç ETUfxaYEv tipvipiisW *po'vteç £è evÔsv^ë c£ aXXot, à; âfyav toïç Mctfoiç £iYixpt€a>Tau t« «iî Tfyyiit, TrpoÛTpewov rtat 4irl t« fEvvaît«> «tt« sasodou ^voïev ^tsÇsvai. Tê»v Jç 9Yf <j*vt«v dfppwa itstXèâ TèJtTYjaidÔat , ôux tn c^sXinaav , aXXà •rçj ^ aorpt ttfpttfvriç Tt)v xl&*ptv, dtaforGV gatfiXfo t& Ijfju^puov évo'aotTt ts atôxp'.vav,
128 ŒUVRES Di: BALZAC.
tô àprt ijcTuirwÔèv xal <Wpf av<op.s'vov, Èç otrov Gtjiai ^lârrew ev^ov TQpé^a *aî GiroëàXXEaôai. Oûtcù £è to âcpavèç rf ^ugei jcat â£v)Xov, sç tô Peêato'v te xal avcop.oXo-pp.svov tJ c^oxiiaEt p.6TaXaêo'vTe;, ôp.wç où ^nQuaprov ttîç éX«t£o;, àXXà *a! Xiav etu^ov toû «ncowou iwXXta wXs'cv tôv c^oxyjôsvtwv * tmctetoci fàp oûx êç [xàxpav é Saêopyj; aùv T*i pa<nXsta, ewsccSei te «ut^j, xal È-ypipawEt Ei; l€cVop.wcovTa ôutû èrr) £tavuaôévToç toS ptou.
Quand Socrate dit au premier Discours que VAme de l'homme est vne partie de Dieu, si ce qu'il dit sent la Philosophie des Payens, cette odeur luy desplaist aussi bien qu'à vous. En quelques endroits ses paroles peuvent paroistre Stoïques ou Platoniques, mais partout son intention est Cbrestienne ou Orthodoxe. Il veut donc dire par là que l'Ame n'est point tirée de la matière, qu'elle ne sort point de la force ou de la vertu de la semence : neque per traducem corporis produci, ainsi que Ta crû Tertullien. Il veut dire que l'Ame est de la façon de Dieu et non pas de celle de l'homme; que c'est véritablement vne pure créature, mais vne créature immortelle, mais la plus noble de toutes les créatures, puisqu'elle a l'honneur d'estre faite à l'image du Créateur, puisque Dieu l'a marquée de son characlere et l'a inspirée de son esprit. Cette partie divine, ou cette partie de Dieu, n'est autre chose que l'effet de cette impression et de cette inspiration, que ce divin charactere et ce divin souffle : Et c'est ainsi qu'en a parlé Iustin Martyr; Sainct Epiphane et plusieurs autres saincts Pères Grecs et Latins.
Si Socrate a exprimé en la langue de l'ancienne Philosophie certaines choses qu'il a escrites, il les a entendues dans le sens de la Nouvelle, enseignée par l'Eglise Catholique, à laquelle il sousmet généralement tout ce qu'il escrit et tout ce qu'il dit. Les Platoniciens et les Clirestiens se peuvent servir des mesmes paroles en différente signification : les Philosophes ont leur intention et nous la nostre. Mais l'Eglise sanctifie leurs termes en les employant. Vne partie de Dieu, vn rayon de la Divinité, la partie divine qui est en l'homme,
SOGflATE CHREST1KN. «9
sont des expressions eslevées au-dessus du langage populaire, qui ne doivent pas estre prises littéralement. Ce sont des embellissemens du Discours, mais non pas des preuves de la Doctrine, et on en vse sans en abuser.
Sainct Paul ne rapporte-t'il pas du Poëte Àratus que les hommes sont de la race des Dieux ? Les Saincts Pères qui sont venus depuis, traitant de la noblesse de l'Ame et de la dignité de la Raison, ne font point de difficulté d'alléguer, pour la confirmation de ce qu'ils en disent, ce qu'en ont dit les Payens en Prose et en Vers. Par exemple,
Rationem nihil aliud esse quam in corpus humanum partem divini spiritus mersam.
Hominem divini spiritus esse partem , ac veluti scintillas quasdam in terras desiliisse, atque alieno haesissc loco.
Animum, si primam ejus originem inspexeris, non esse ex lerreno gravique corpore concretum, sed ex illo cœlesti spiritu descendisse.
Deniquc cœlesti sumus omnes stirpe oriundi,
Omnibus ille idem pater est.
Atque affigit humo divime particulam Aune.
jËthereum sensum atque Aurai simplicis ignem.
Igneus est ollis vigor et cœlestis origo.
ITabitare Deum sub pectore nostro,
In Gœlumque redire animas Cœloque venire.
Quis Cœlum posset nisi Gœli munere nosse,
Et reperire Deum, nisi qui pars ipse Deorum est.
Vous avez assez de commerce avec les Poètes du bon temps pour connoistre parmy ces vers ceux qui sont de Virgile et d'Horace, vos bons amis. Lucrèce ne me semble pas aussi estre indigne de votre amitié. Pour Manile, puis qu'il a esté appelle Passevolant parmy les Poètes du Siècle d'Auguste, vous le traiterez comme il vous plaira, et nous examinerons son affaire vn de ces jours. Adjoustons cependant à tant de Latin, ces trois mots de Grec : At ^xat f*èv o3tw« ««
ev£i£spk>vou , xai aovaçeîç tw ©6w a te owtoù acpia ouaat xat àiroairâ-
ap.ara. Les Ames, dit-il, sont tellement attachées et jointes à Bien, quelles en sont comme des pièces et des parties ; Ce sont comme des raclures de la substance divine. Ce dernier mot est vn peu dur et vn peu estrange : II est pourtant du Philosophe Epictete, dans les Commentaires d'Arrien.
Vous avez, Dieu prés de vous, vous l'avez avec vous, vous lavez dans vous, etc. Il n'est pas croyable qu'une Ame si excellente puisse avoir son mouvement d'ailleurs que de quelque puissance du Ciel. Vne chose de cette grandeur ne seauroit demeurer debout, si quelque Dieu au dedans ne la soustenoit. Cest pourquoy sa plus grande partie est au lieu d'où elle est descendue. Comme les rayons du Soleil nous touchent bien, mais ne laissent pas d'estre au Ciel, d'où ils sont envoyez sur la Terre : tout de mesme cette Ame converse bien icy . bas, mais tousjours, par vnde ses bouts, elle tient à son origine, et ne s'en destache point.
Ces paroles sont d'vn autre Disciple de Zenon, et ont esté alléguées dans la Chaire de Vérité par vn Prédicateur de lesus-Christ, qui les a louées en les alléguant. Mais de qui pensez-vous, mon Révérend Père,. que soient celles-cy? Nous sommes composez de deux Ennemis qui ne s'accordent jamais : La partie sublime de nostre Ame est tousjours en guerre avec la partie inférieure. Disons davantage : l'homme
EST FAIT D'VN DlEU ET d'vNE BESTE QVI SONT ATTACHEZ ENSEMBLE.
Si vous devinez TAutheur de ces quatre lignes, je vous estimeray aussi grand Mage que ceux qui prédirent la naissance du Roy Sapores.
Telles et semblables paroles, qui, en mesme temps, eslevent l'Homme jusqu'à Dieu et le ravalent jusqu'à la Beste, ne seroient peut-estre pas receuës dans la rigueur de la dispute ; Mais elles ne sont pas desapprouvées dans la liberté du stile oratoire. Et lots que Socrate dit au mesme Discours que je ne sçay quoy déplus ancien que le Monde a basty le Monde, ce je ne sçay quoy est encore vne de ces paroles figurées
SOCRATE CHHESTIKN. 131
qu'il ne faut pas prendre à la lettre, et qui reçoivent vne interprétation favorable. Ce n'est pas vn terme d'irrésolution par lequel Socrate doute si c'est Dieu qui a basty le Monde : C'est vn terme d'humilité, c'est vn aveu d'ignorance, par lequel il confesse que Dieu est vne chose inconnue à l'Homme, et qui ne se peut ny bien définir ny bien nommer. Quoy qu'il en soit, mon Révérend Père, ny moy ny Socrate n'avons point dessein de dogmatiser. Nous parlons quelquefois à la mode des Anciens, dont le langage nous est assez familier ; Mais nous conservons dans le cœur la Doctrine de l'Eglise, qui explique, qui tempère, qui reforme ce langage, quand il luy plaist et comme il luy plaist. Nous disons après Platon et avec Origene que le Corps est la prison de VAme; Mais nous le disons en vn autre sens que ne l'a dit Origene, qui a fait vne hérésie de cette figure. Nous disons beaucoup d'autres choses avec une intention innocente, et en des termes soufferts de l'Eglise, sans en tirer des conséquences dangereuses et condamnées par la mesme Eglise. Nous sçavons bien que les Philosophes ont esté appeliez les Patriarches des Hérétiques. Et par conséquent, quand il sera question d'opiner, nous ne suivrons ny Zenon, ny Platon, ny Àristote. Nous nous en rapporterons à Monsieur le Coadjuteur de Paris, à Monsieur l'Evesque d'Vtique, à Monsieur l'Evesque de Grasse, auxquels j'ay bien du regret de ne pouvoir adjouster Monsieur l'Evesque de Lisieux, que je perdis il y a six ans, et Monsieur l'Archevesque de Thoulouse, que je viens de perdre.
Heu lustiliœ pareils Gbristi sancta Fides, priscaque Veritas, Qaando vllum invenient parem?
DEVX DISCOVRS