ENVOYEZ A ROME
MoNSEIGNEVR,
le ne puis croire ce que Monsieur Maynard m'a escrit de la bonté de Vostre Eminence. Serôit-il possible qu'elle eust admiré à Rome des Orateurs et des Poëtes de Province? Aimeroit-elle si ardemment les choses médiocres , elle qui connoist et qui sçait faire les excellentes? Elle loue donc jusqu'à nostre charbon et à nostre craye, quand nous essayons de contrefaire ses couleurs ? Si nous représentons quelque ombre et quelque lueur de cette vive lumière qui brille dans ses Escrits, elle s'escrie avec joye que nous avons de l'avantage sur elle. Vous prenez plaisir, Monseigneur, à nous voir amuser le Peuple avec nos Fleurets ; vous faites cas de nostre industrie et de nostre adresse : Vous qui avez en votre puissance toutes les machines de la Persuasion, et qui agissez sur l'aine des Hommes avec vne force plus qu'humaine; vous qui estes entré par la parole dans la confidence des Princes, vers lesquels vous aviez esté envoyé par le Sainct-Siege, et qui avez changé auprès d'eux vostre Ministère en Authorité. 11 est certain, et c'est vn tesmoignage que vous rend la voix publique de la Chrestienté, qu'en toutes les Cours où vous avez esté Nonce vous
* Guido Bentivoglio, né à Ferrare en 1577, nonce en Flandre et en France, fait cardinal par Paul V en 16*21, mort en 1644. Auteur de VIKitoire de» Guerre» civiles de Flandre, etc.
estes devenu Favory : ïe ne dis pas Favory par l'extravagance de la Fortune, par la fantaisie du Prince, par vn "prodige du Temps, mais par vostre Vertu, par vostre Eloquence et par vostre Esprit. Apres cela, Monseigneur, quelle apparence de chercher de l'esprit et de l'éloquence hors de vous-mesme, et de me demander mes dernières Compositions avec autant de chaleur que nous attendons les vostres deçà les Monts? Il faut neantmoins obéir, puisque vostre volonté m'a esté déclarée par M. Maynard. le ne trouve point de résistance, pour opposer à vne si douce force : Des prières qui commandent si obligeamment que les vostres ne me permettent pas mesme de remettre mon obéissance à vne autre fois. Sans différer davantage, ce sera, Monseigneur, par cet Ordinaire que vous recevrez les deux Discours que vous avez particulièrement desirez.
Ce sont des Discours de contradiction et de combat dans le genre que l'Eschole nomme Polémique ; Et la nécessité, qui aguerrit -les plus paisibles Esprits, a porté le mien, en cette occasion, au delà de ce que je croyois qu'il pou voit aller. le sçay bien qu'vn galand homme, qui a l'honneur d'approcher Vostre Eminence, luy a conté des merveilles de mes Adversaires et de leurs forces : A ce qu'il dit, quiconque pourra défendre les passages qu'on attaque, pourra soustenir vne Armée Royale dans vn Moulin et luy disputer vn pont rompu. Vous verrez, Monseigneur, si j'ay fait ce que le galand homme n'a pas estimé faisable : Mais si ce que j'ay fait vous pouvoit persuader, je croirois que ce seroit beaucoup plus que d'avoir convaincu mes Adversaires. Ce ne seroit pas seulement finir vn Procez, ce seroit empescher de naistre vne infinité de Procez ; et l' Arrest d'vn si grand luge imposerait silence à toute la chicane présente et future. En attendant cette nouvelle faveur, que je me promets de vostre Iustice et de mon bon Droict, je prieray Dieu au Désert pour la prospérité de Vostre Eminence, et demeureray, avec le respect et la gratitude que je luy dois,
MONSEIGHEVR,
Son tres-humble et tres-obeïssaht serviteur,