BALZAC
A Paris, ce 15 Iuillet 4627
DISCOVRS PREMIER.
OV IL EST PARLÉ DE LA FOY PVfiLIQVE, DE LA. PROBITÉ DES PAR- TICULIERS, DE LA PROFANATION DES TERMES DE l'eSCRITVRE SAINCTE, DE LEVR LEGITIME APPLICATION, ETC.
le feray aujourcThuy vne chose bien nouvelle, le commenceray ma Défense, en excusant mon Accusateur.
Ces Messieurs ne trompent pas tousjours; ils sont quelquefois trompez, et s'efforcent seulement de donner aux autres les impressions qu'ils ont receuës. Il est certain que, le plus souvent, leur zèle est artificiel, et lors qu'on pense qu'ils soient fort esmeus, ils n'ont que des exclamations feintes et vne cholere de Théâtre. Mais aussi, en certains lieux, comme en celui-cy, leurs ressentimens sont naturels et viennent de l'abondance du cœur. Il n'y a plus d'imitation ny de masque, et c'est tout de bon que s'escrie le Docteur de la Franche-Comté, Copiste du grand Phylarque : Qui est-ce qui ne frémira point d'horreur, d'entendre cette impie comparaison iïvne simple parole de compliment avec tout ce qui a jamais esté juré sur la Saincteté des Autels et sur la vérité des Evangiles ? Qui est-ce qui pourra souffrir qu'on die de la parole d'vn Particulier qu'elle est plus asseurée que la Foy publique, et qu'elle demeurera, quoyque le Ciel et la Teire passent?
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Sans doute ces grands mats de Foy publique, de Iurer, d'Autels et d'Evangiles, luy ont fait peur. Il a esté frappé de cette subite frayeur, qui saisit les âmes les moins religieuses à l'entrée dVn lieu de dévotion. Il s'est scandalisé de voir la parole d'vn homme si prés des Autels et des Evangiles. Mais ne nous estonnons pas, comme luy, à la rencontre de ces termes illustres et spécieux. Soustenons vn peu l'esclat extérieur qui en rejaillit. Nous trouverons que, quoy qu'ils sonnent, ils ne signifient rien d'extraordinaire, et que ny Dieu n'est offensé en ma comparaison , ny les choses sainctes profanées.
La Foy publique devroit estre inviolable, je Tadvouë. C'est le fondement sur lequel le Monde se repose : C'est elle qui oste la cruauté à la Guerre et la foiblesse à la Paix : Elle est Gardienne de ce qui ne peut se défendre ny par la Prudence ny par la Force. Et sans elle, les Estats, qui doivent avoir pour fin vne durée éternelle, ne pourroient s'asseurer d'vne seule heure de l'Àdvenir. Neantmoins, cette Foy publique, si nécessaire à la conservation du Monde, n'est souvent autre chose qu'vne publique Infidélité. D'ordinaire on n'employé l'entremise de l'Eglise, dans les Négociations civiles, que pour prendre avantage de la pieté d'autruy, en donnant le scrupule qu'on n'a pas. On met en œuvre les anciens Sermens ; On en forge de nouveaux quand il est question de mentir efficacement et de faire les grandes injustices. Il faut estre bien Escholier en politique, et 'bien Estranger dans le Monde pour ne sçavoir pas cela.
Toutes les Histoires sont pleines de ces dangereux Exemples ; et, sans sortir de la nostre, ny toucher aussi à l'honneur denostre Siècle, que j'espargne tousjours le plus que je puis : Qu'on jette les yeux sur les fatales divisions qui travailloient la France sous le Règne de Charles sixiesme; On verra que les Chefs des deux Partis, les Orleanois et les Bourguignons, jurèrent dix fois vne mesme Paix sur les
mesmes Evangiles, et que dix fois ils se mocquerent du nom de Dieu, en rompant cette Paix, si souvent et si solemnellement jurée.
C'est-à-dire qu'entre les mains des Trompeurs la Religion est vn instrument de Perfidie et non pas vne asseurance de Fidélité. Il faudroit voir nostre Ame pour voir des marques certaines de nostre intention : C'est folie que d'en demander de sensibles et de corporelles. Et si nous manquons de bonne foy, ny la présence de cet Arbitre terrible, que nous appel- Ions à tesmoin, ny la Saincteté des Autels, que nous touchons ; ny la vérité des Evangiles, sur lesquels nous faisons nos Sermens, ne les rendent pas nécessairement véritables. Tout cela n'accomplit pas les choses que nous avons promises. Sans la bonne Foy, toutes ces actions pompeuses et solennelles ne sont que des Représentations et des Spectacles pour amuser le Vulgaire.
Ces Paroles, qui s'appellent Articles de Paix, qu'on grave sur le cuivre et qu'on authorise du nom de Dieu, sont des paroles comme les autres, sont des Chansons gravées sur le cuivre, quand elles ne partent pas du cœur et qu'on n'a pas intention de les observer. Ce sont des characteres mieux formez et mieux imprimez que les ordinaires, mais neantmoins des characteres impuissans, des lettres mortes et immobiles, si la Probité ne les anime et ne leur donne de l'action. Or quelquefois le Citoyen a plus de probité que la Republique. Des dations entières ont esté accusées de trahison par l'Antiquité : Qui n'a point oiiy parler des Menteurs de Candie et des infidèles Liguriens, de la Foy Grecque, de la Foy Punique, mise en Proverbe depuis tant de Siècles? Pour moy, je me serois plus fié à vn billet d'vn Romain qu'à tous les Traitez des Carthaginois, et à ce que Regulus m'auroit promis d'vn signe de teste qu'à ce qu'Annibal m'auroit juré par tous ses Dieux et par toutes ses Déesses.
Ce n'est pas de la Religion publique, c'est de la Probité
des Particuliers dont il est parlé dans ces belles lignes, sur lesquelles il se pourrait faire de longues méditations : En ce
TEMPS-LA, ON FAISOIT SERMENT PAR LES DlEVX, QVOY Qv'lLS NE FVSSENT QVE DE TERRE CVITE ; ET CEVX QV1 AVOIENT }VRÉ SVR TELLES IMAGES RETOVRNOIENT VERS l'ëNNEMY , AFIN DE NE LVY
rompre pas sa foy promise. Mais, pour vn Regulus et pour quelques autres en fort petit nombre, combien d'Infidèles et de Parjures en tout Temps et en tout Pays? Ne nous imaginons pas que ces gens de bien craignissent ces sortes de Dieux ; le suis asseuré qu'ils ne les estimoient que des Marmousets et des Poupées. Mais ils se craignoient eux-mesmes. Mais ils reveroient leur Conscience : Ils luy rendoient compte de leurs actions dans toute la rigueur de leur devoir. Le Serment et la Foy publique n'avoient garde d'estre si fermes que la simple parole de ces gens-là.
le ne suis donc pas d'advis de me retracter encore pour cette fois ; Et tout ce que je viens de dire m'apprend que tout ce qu'on jure sur les Autels et sur les Evangiles n'est point plus asseuré que la parole d'vn homme de bien. Et certes, traitant avec vn Prélat à la vertu duquel les deux premières Cours de la Chrestienté rendent des tesmoignages également glorieux , et dont la mémoire est saincte dans l'Eglise qu'il a gouvernée, je pense que je n'ay point fait vn excez, le mettant au nombre des gens de bien : Et je pense encore que la promesse qui m'avoit esté faite par vne personne sacrée, mais dont la Fidélité ne m'estoit pas moins connue que le Sacre , ne me devoit pas estre en moindre considération que les promesses qui se font en des lieux sacrez, mais d'ordinaire par des Parjures et des Sacrilèges. Et en cet endroit, je supplie nos Amis de ne se laisser point aller aux persuasions de mon ennemy, et de ne se pas imaginer que la parole dont je fais tant d'estat soit, comme il asseuré, vne simple parole de compliment, qui se dit plus
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par civilité que pour intention qu'on ait de L'accomplir. Ces petits jeux, qui sont peut-estre permis au Docteur de Bezançon, sont défendus aux véritables Chrestiens et aux véritables Philosophes. Ces gens rudes et de mauvaise humeur aiment mieux estre incivils que de faire profession d'vne Civilité qui approuve le Mensonge : tant ils sont simples et du temps passé, ils croyent estre obligez de tenir ce qu'ils promettent et de faire ce qu'ils disent. Mais lors qu'à cette justice si ponctuelle et si scrupuleuse, qu'ils exercent indifféremment à l'endroit de tout le Monde, il se joint vne parfaite amitié, et qu'outre ce droit des Gens, qu'ils estendent si avant, il y a encore vne estroite communication d'intérêts et de pensées qui les lient ensemble, alors ils n'ont garde de négliger deux devoirs réunis en vn, ny de traiter leurs amis plus mal qu'ils ne traitent les autres hommes.
Pour celuy dont je suis contraint de défendre la Fidélité, laquelle n'ayant jamais esté soupçonnée n'avoit jamais eu besoin de défense, quand il m'eust promis quelque chose dans vn Désert, et qu'il m'eust parlé à l'Oreille me la promettant, je ne me fusse pas moins asseuré en sa parole que si la présence des luges et du Greffier l'eust publiquement authorisée. Et bien que la Mort finisse tous les Contrats et toutes les Promesses de cette nature, et qu'il ne me reste rien d'vn si excellent amy, qu'vne mémoire tresprecieuse que je conserve tres^cherement, je veux croire que du lieu où il est il jette encore les yeux sur moy, qu'il préside encore à la conduite de ma vie, que je ne m'adresse point à luy inutilement, et qiie sa parole demeurera, quoy que le Ciel et la Terre passent.
tl ne faut point faire icy tant de bruit ny redoubler les Exclamations tragiques. Ce que j'ay dit te peut dire Aë toute affirmation véritable : Et si le Soleil à cette hëute nous esclaire, et que je die il est iovr, ma parole subsistera quoy
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que le Ciel et la Terre passent : Elle sera vraye, lors mesme qu'il n'y aura plus de Soleil ny de lumière : et, si les choses retournoient en leur première confusion, ce desordre universel de la Nature ne seroit pas capable de la rendre fausse. La Vérité n'est subjette ny à la Vieillesse ny à la Mort ; elle doit durer plus que le Temps : Elle se conservera dans les ruines du Monde ; Et quand le Ciel et la Terre ne seront plus, deux et deux feront quatre; le Tout sera plus grand que ses parties ; les Lignes tirées du Centre à la Circonfeference seront égales.
Mais la Vérité n'est pas seulement éternelle dans les Mathématiques, elle Test aussi ailleurs; et vne proposition conforme à son objet, et qui exprime vne chose vraye, survivra sans difficulté à tout ce qu'il y a de matériel et de corruptible. Tellement, que la promesse qui m'a esté faite n'estant point fausse, elle doit demeurer, quoy que le Ciel et la Terre passent; Et je reserveray à vne autre fois, et contre vne autre personne que celle d'vn Evesque, l'avertissement que me donne le Docteur de Bezançon de la part du Roy David, qu'il n'est point d'homme qui ne soit menteur.
11 a mal pris l'intention du Sainct Esprit, qui à mon advis ne veut pas nous obliger par là à nous défier de tout le genre humain, et à croire faux tout ce qui se dit comme véritable. Si cela estoit, et si les hommes ne pouvoient jamais dire la vérité, nous serions tous Barbares les vns aux autres. On ne s'entendroit pas mieux qu'on faisoit quand les langues furent confondues. La Société civile se dissoudroit de soymesme; et s'il y avoit encore quelques-vns qui habitassent la Terre, il n y auroit plus pourtant ny de Citoyen, ûy de Famille, ny de Republique.
Il me semble donc que le Mensonge, auquel tous les hommes sont subjets, n'est pas tant vn défaut de leur volonté que de leur entendement, ny tant vn vice qu'vne ignorance. Ils sont plustost blasmez de ne pas sçavoir la vérité que de la cor-
rompre, et de se tromper eux-mesmes que de tromper leur Prochain. On n'entend pas que les principes de tout Bien soient si altérez en eux, qu'ils parlent toujours' contre leur conscience, mais que la connoissance qu'ils ont des choses est si petite, qu'ils ne peuvent gueres parler sans erreur.
Ou certes ce Mensonge doit estre pris pour vne simple inclination à mentir, et non pas pour vne habitude formée de mentir tousjours. Tout homme est menteur de la mesme sorte que tout homme est injuste, que tout homme est intempérant, mais non pas de la mesme sorte que tout homme est raisonnable. Les Gandiots peuvent dire quelquefois la vérité, et il n'est point de Poëte si fabuleux qui ne devienne véritable historien, s'il escrit quil y a vn Dieu, et que le Monde est la Créature de ce Dieu.
Cette objection renversée, il ne peut en cecy rester qu'vn scrupule, que j'espère de lever sans beaucoup de peine. C'est qu'encore qu'il soit certain qu'vne proposition véritable demeurera, quoy que le Ciel et la Terre passent, il n'est pas bon toutefois de l'exprimer en ces termes, qui sont comme consacrez à la parole de Dieu, et dont par conséquent il ne se faut pas moins abstenir en nostre langage ordinaire que des vases de l'Eglise au service de nostre maison.
le ne doute point que la profanation des Mystères et du Texte des Livres saincts ne mérite l'indignation des Fidèles. Cette sorte d'impiété est d'autant plus dangereuse, qu'elle est plus desguisée et plus difficile à reconnoistre. Car, quoy qu'on tesmoigne n'estimer pas sainct ce qu'on employé indifféremment à tous vsages, et quoy qu'on nie tacitement en la Religion les choses qu'on ne révère pas ; si est-ce que cette Licence a tousjours le visage plus doux et plus modeste que l'Athéisme : elle se coule avec moins de difficulté dans l'ame des hommes, que ne feroit vne Négation absolue et descouverte.
Il n'y a gueres de gens qui ne soient Soldats en temps de
guerre, et qui ne se mettent en devoir de défendre les veniez de la Foy lors qu'elles sont ouvertement combattues : Au contraire, quand on ne les dispute, ny on ne les nie, et que seulement on les profane, ceux qu'on ne pourroit vaincre se laissent quelquefois gaigner : Us résistent aux Argumens et sont foibles contre la Raillerie : Us se rendent plus tost à qui les chatouille qu'à qui les attaque de vive force. Et le malheur est que nostre Siècle est fertile en ces esprits, qui. ne considérant pas les choses de la Religion dans leur naturelle majesté, et ne les voyant que comme on les leur fait voir, en conçoivent du mespris si elles ne sont pas assez honorées : Apres en avoir perdu le respect, ils viennent peu à peu à en perdre la créance.
Tout cela est vray, mais tout cela regarde vn autre que moy . L'ombre mesme des lieux saincts touche mon esprit de quelque sentiment de pieté, et j'adore jusqu'aux Points et jusqu'aux Syllabes de l'Escriture : C'est la profaner que de s'en servir à défendre le Mensonge, à faire entendre des choses sales, esloignées de la chasteté de son sens et de la dignité de son stile : C'est en abuser que de lui donner des interprétations ridicules, et d'appliquer à des personnes infâmes les paroles qu'elle a dites de Dieu et des Saincts : Mais de rapporter ces mesmes paroles à d'autres Saincts, à ceux qui sont assis sur les throsnes des Apostres, aux Princes de TEstat du Fils de Dieu, sur les lèvres desquels il a mis sa vérité, et à qui il a dit : Quiconque vous entendra, il m'entendra ; quiconque vous mesprisera, il mesprisera ma personne, je ne pense pas que ce soit violer l'Escriture saincte, ny la destourner fort loin de son vray et de son légitime vsage.
le ne suis pas le premier qui employé la Saincte Escriture de cette sorte, et qui prends la hardiesse de m'en servir pour exprimer mes pensées en des choses sérieuses. Les Pères de l'Eglise m'ont montré le chemin que je tiens : et si le Docteur dit que je me suis esgaré, il faut qu'il die par conséquent
que les Pères de l'Eglise sont des Guides dangereux, que leur exemple est mauvais, que l'imitation n'en est pas bonne.
Il semble en effet que les Saincts aient crû avoir droit de s'approprier toute l'Escriture saincte ; Vous diriez qu'ils ont eu dessein de faire vne Langue particulière de ses termes et de ses locutions. Il sont reconnoissables à cette marque parmy les Autheurs du mesme temps qu'eux, et ce charactere les sépare des Profanes. Encore aujourd'huy la pluspart des Contemplatifs escrivent ainsi ; Ils sèment, comme ils disent, leurs Escrits des fleurs qu'ils cueillent dans les jardins de l'Espouse. De ces belles fleurs, on voit mille bouquets et mille couronnes dans l'Antiquité Ecclésiastique; et nos bons Prédécesseurs en ont composé de longs discours, où souvent ils n'ont rien apporté du leur que la façon de les attacher ensemble. Seray-je Anatheme pour avoir escrit vne ligne de leur stile, pour avoir dit en des termes qui ne sont pas populaires que la parole d'vn Evesque estoit véritable?
Sainct Grégoire de Nazianze, qui, par excellence, a esté nommé le Théologien, fait bien quelque chose de plus que de comparer sa parole à celle du Fils de Dieu, car il se prend luy-mesme pour le Fils de Dieu et met son confident en la place de Sainct Pierre. C'est dans vn Discours où il se plaint de ses disgrâces, et où il dit entre autres choses que ses plus chers amis se sont esloignez de luy, qu'ils ont tous souffert scandale en cette triste nuit de sa mauvaise fortune ; que Pierre mesme Va renié, et qu'il ne pleure point amèrement pour laver sa faute de ses larmes.
Si j'estois aussi grand Traducteur que mon Adversaire, l'Eglise Latine et l'Eglise Grecque me donneroient à l'envy dequoy le confondre, et je luy pourrois faire vn Livre de J>a* reilles allégations. le pourrois le faire fuir au seul nom de mes Tesmoins et l'accabler de leur multitude. Mais il ne faut pas imiter la Rapsodie que nous reprenons. Et pour ne luy rien donner que ce que je prends dans ma mémoire, il me
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suffira de luy alléguer vn Sainct du mesme pays que luy, célèbre Ouvrier de semblables pièces. Ce sainct Bourguignon, c'est Sainct Bernard, qui ne parle presque jamais aux Papes ny aux Evesques que par la voix des Prophètes et des Apostres.
En l'Epistre 327 au Pape Innocent, il dit de l'Evesque d'Arras ce que le Prophète dit expressément de Iesus-Christ : Et au mesme Innocent, luy escrivant pour ceux de Milan, qui s'estoient brouillez avec luy, il les nomme en la Langue de l'Escriture le Peuple de l'acquisition, comme si le Pape Innocent estoit mort pour le salut de ceux de Milan. En beaucoup d'autres lieux, il ne fait point de difficulté de communiquer aux hommes les paroles que l'Escriture a premièrement adressées à Dieu : Mais en ces lieux, et en celuy-cy, son intention n'a pas esté de prendre ces termes en toute l'estenduë de leur signification, ny de leur faire plus dire que ce que la vertu d'vn homme peut recevoir, laquelle estant infiniment inférieure à la grandeur de Dieu, n'est pas capable d'une si haute eslevation que celle où se trouvent ces Passages en leur premier sens.
Il a donc pu appeler ceux de Milan, à l'esgard du Pape, le Peuple de l'acquisition, qui sont les mots dont vse Sainct Pierre parlant du Peuple Chrestien racheté par le sang de Iesus-Christ : Mais il ne les a pu appeller ainsi, au sens de Sainct Pierre. Car l'vn parle du rachapt du salut et de la rédemption de l'Ame; l'autre parle d'vne faveur temporelle et d'vne grâce purement humaine. Aussi quand je dis que la parole d'vn Evesque demeurera quoy que le Ciel et la Terre passent, je ne prétends pas de comparer la parole d'vn homme à celle de Dieu ; Mais j'abbaisse ces termes jusques à mon sens, et n'en prends que l'extérieur et l'escorce pour y enfermer ma conception, qui n'est ny profane ny ridicule.
Ce Fascheux, qui trouve tout profane et tout ridicule,
qu'eust-il dit de l'Apostrophe que fit vn Prédicateur de la Ligue à l'Ame de Monsieur le Duc de Guise, s'adressant à Madame la Duchesse de Nemours, sa Mère, qui estoit à son Sermon : 0 minet et glorieux Martyr de Dieu, bénit est le ventre qui t'a porté et les mammelles qui t'ont allaité f Qu'eust-il dit du compliment de cet Ambassadeur d'Espagne en Angleterre, qui receut vne visite du roi Iacques avec ce$ paroles de la Messe : Domine, non sum dignus vt intres sub tectum meum? Qu'eust-il dit encore de cet autre Ambassadeur d'Espagne, résident à Rome, qui, voyant passer la Princesse de Sulmone par vne rue, s'escria, comme s'il eust esté transporté d'vne divine fureur : Ave,Regina Cœlorum; Ave, Domina Angelorum ? Qu'eust dit le Docteur de Bezançon de ce Prince de Bretagne qui prit pour devise : Antequam Abraham esset, ego sum, et crût seulement exprimer par là l'antiquité et la noblesse de sa Maison? Qu'eust-il dit encore s'il eust oiiy dire : Et Iwmo fœtus est de cet autre Prince, qui, estant parvenu à l'Empire, se relascha de la sévérité des Maximes qu'il avoit tenues, estant personne privée, et laissa adoucir sa Vertu sauvage aux affections du sang et aux tendresses de la Nature? le n'approuve ny l'Apostrophe du Prédicateur de la Ligue, ny le Compliment du premier Ambassadeur, ny l'Enthousiasme du second, ny la Devise du Prince, ny la licencieuse Application des paroles tirées du Symbole des Apostres. Mais ce n'est pas à dire que je desapprouve généralement toutes les autres applications. le ne rejette pas tous les complimens qui sentent le stile de l'Escriture Saincte ; le ne condamne pas l'vsage de certains mots, qui peuvent passer de Dieu aux Hommes sans que l'honneur que les Hommes doivent à Dieu en souffre pour cela de diminution.
Dans les Livres Saincts, Iesua-Christ n'est-il pas appelle, par similitude, Lion, Panthère, Ours et Aigneau ; Et Sainct Denis n'a-t'il pas fait cette remarque avant moy ? La Théologie,
A M. LE CARDINAL liLSTi VOULU). I'.."i
neantmoins, ne respecte point ces Mots, comme s'ils avoient esté vouez à Dieu par ces similitudes : Elle ne reserve point les images de ces choses pour la personne du Fils de Dieu, ny ne nous défend d'en tirer des comparaisons humaines pour nostre vsage. C'est plustost la parole de Dieu qui nous oste ce scrupule, si nous l'avions ; Et c'est l'Eglise, interprète de cette parole, qui se sert du mesme nom et de la mesme figure en des occasions extrêmement différentes. Car, comme Nostre Seigneur est le Lion de la Tribu de Iuda, nostre Ennemy est le Lion rugissant, tousjours prest à dévorer les Fidèles. Aussi la malédiction donnée au Serpent et sa teste brisée par la semence de la Femme, n'empeschent pas que le Serpent d'airain du désert ne soit l'Emblème du Dieu du Calvaire.
L'Infinité n'appartient qu'à Dieu, et la Création est vn droit qui luy est si propre, que mesme il ne le peut communiquer à vn autre; 11 n'y a personne qui en doute. Les hommes pourtant s'appellent tous les jours infiniment bons ou infiniment meschans, s'aiment ou se haïssent infiniment, ont vn nombre infini de vices ou de vertus. On crée aussi tous les jours dans les Assemblées civiles et militaires des Magistrats, des Syndics et des Officiers. Les Princes font tous les jours des Créatures, je dis les plus chastes Princes, et ceux qui ne se marient point.
A Rome, les Cardinaux qui sont obligez de leur promotion au Cardinal Barberin, se nomment vulgairement les Créatures de Barberin. Et la première foisqu'vn nouveau venu en ce pays-là se trouve aux Cérémonies publiques, où le Pape assiste et les Cardinaux, pour luy donner quelque connoissance de la Cour, on luy montre parmy ces Princes de robe longue les Créatures d'Aldobrandin, les Créatures de Borghese, celles de Ludovisio, etc. Les Iurisconsultes et les Théologiens, les Séculiers et les Prestres parlent ainsi : C'est V vsage de la Cour, c'est la Langue du Consistoire et du Con-
clave. Mais le Docteur de Bezançon est plus régulier en ses paroles, que la Cour, que le Consistoire et que le Conclave. 11 condamne les Coustumes, les Vsages et les Langues. Les Locutions les plus receues luy sont suspectes d'impiété : Les plus nobles luy semblent pleines d'extravagance, comme nous allons voir tout à l'heure.
DISCOVRS SECOND.