OV L AUTHEVR DEFEND QVELQVES FAÇONS DE PARLER HARDIES
Voicy vne de ces nobles Locutions, et il faut la soustenir contre les forces de mon ennemy. Si je ne me trompe, ce sera vn lieu funeste à sa réputation, et devant lequel il recevra vn affront. S'il prend la peine de bien considérer mes Défenses, je ne pense pas qu'il ait jamais envie d'attaquer.
Il trouve estrange que j'aie dit du premier Ministre de la Chrestienté que, pour en avoir vn pareil à luy, il est besoin que toute la Nature travaille, et que Dieu le promette longtemps aux hommes avant que de le faire naistre. Mais vous qui lisez des Livres et qui en faites, que trouvez-vous de si estrange en ce que j'ay dit d'vn Homme qu'on appelle extraordinaire à Paris, à Rome et à Madrid? Quel excez remarquez-vous en vne façon de parler qui est si commune à (fcufc qui parlent avec ornement?
le sçay bien qu'à prendre les choses à la rigueur, et dans la tyrannie de l'Eschole, les effets que nous voyons dans le Monde ne désirent pas vn plus grand travail en Dieu les vns que les autres. Il est certain que la Sagesse de Dieu n'a pas opéré avec plus d'effort en là création du Soleil qu'en celle du moindre feu de la Nuit, et que les Hommes ne luy coustent pas plus que les Insectes ; Mais parce que le mérite de ces pièces du Monde si différentes nous touchent diversement, il est certain aussi que nous les considérons d'vne différente sorte. Nous remarquons en quelques-vnes comme des ombres obscures et vne faculté espargnée ; et en d'autres des images parfaites et vne plénitude de puissance. Il nous semble que cette souveraine force se relascbe en certaines actions, et qu'en d'autres elle se roidit, qu'elle n'est pas si dignement occupée en cet Ouvrage qu'en celuy-là, que l'employ de la Création est quelquefois plus noble et quelquefois moins.
Par tout et tousjours, sans excepter Rome, depuis mesme qu'elle a abjuré l'Idolâtrie et qu'elle s'est faite Chrestienne, le Soleil a eu des Adorateurs et des Hymnes : l'ay veù des Homilies qui s'en plaignent et qui reprochent ce reste de superstition aux Ghrestiens de Rome. Ceux qui n'avoient pas connoissance de l'Incarnation du Verbe ont crû et ont dit que le Soleil estoit le fils visible du Père invisible. Et, pour ne point parler des beautez et des richesses de l'Ame de l'Homme, la seule composition du corps humain a esté trouvée si ingénieuse et si pleine d'art, que le Prophète s'escrie en quelque lieu de ses Pseaumes que c'est par elle que la Science divine se rend admirable, comme s'il disoit que l'Homme est la merveille de Dieu.
Et de fait, en la naissance du Monde, Dieu ayant commandé absolument que la Lumière fust faite et que la Terre produisist, on a remarqué qu'il changea de termes quand il vint à l'Homme, Il ne dit pas : Qu'il soit fait, mais : Fai-
sons-le, comme s'il eust voulu entrer en délibération et prendre du temps et du loisir pour se résoudre sur la structure de ce superbe Animal, qui devoit estre le Roy des autres. Non pas qu'au respect de Dieu il faille ny plus de temps, ny plus de conseil, ny plus de peine, pour produire le Grand que le Petit, et les Créatures animées que celles qui n'ont point d'Ame : Mais l'Escriture Saincte a eu esgard à nostre façon de concevoir et de dire : Elle a voulu exprimer l'excellence de l'Effet par vne action plus estudiée et plus sérieuse qu'elle semble attribuer à la Cause.
Or, puis que nous ne sçavons pas la Langue du Ciel, et que les sainctes Lettres mesmes traitent en termes humains des choses divines : Puis que, dans la Genèse, Dieu se repose le septiesme jour, ce qui semble présupposer qu'il a travaillé les six precedens : Puis qu'il est fait mention du Doigt de Dieu en quelques Evenemens estranges, comme s'il y laissoit son impression et ses marques, et qu'aux effets communs il ne poussast que légèrement les choses : Puis qu'ailleurs il est parlé de son Bras estendu, comme s'il le retiroit et le deployoit selon l'exigence des occasions, et que tous ses coups ne fussent pas d'vne égale force : Puis que quelquefois il paroist moins de différence de l'homme à la beste que de l'homme à l'homme, et que Mercure Trismegiste, ou quiconque fut Autheur de l'Astronomie, ne semble pas estre de mesme fabrique que Meletides, qui ne put jamais compter que jusqu'à trois, et qui ne sçavoit de son Père ou de sa Mère lequel des deux estoit accouché de luy ; Puis que, sur tant de bons fondemens, vn illustre Italien du temps de nos Pères a escrit que l'entendement étemel estoit en vne haute pensée, et avoit vn grand dessein lorsqu'il fit le Cardinal Hippolyte d'Est : Pourquoy, ne meslant point Dieu en mon Discours, et m'abstenant de ce redoutable mot, ne pourrayje vser d'vne liberté beaucoup plus modeste, et dire d'vn Cardinal Tout puissant, avec lequel il n'y a point de Cardinal
qui puisse entrer en comparaison sans recevoir de la faveur, que la Nature a travaillé davantage en sa personne qu'en celle des hommes ordinaires ?
le n'apporte rien de nouveau ny de prodigieux dans le Monde , le ne me mets point à quartier du chemin public. Ce sont des locutions familières aux Poètes, aux Historiens et aux Orateurs; et pour estre surpris de ces vieilles Nouveautez, il faut avoir peu de Communication avec ces Messieurs du temps passé. On ne voit dans leurs Ouvrages que la Nature Mère, la Nature Marastre, la Nature qui forme les vns avec soin, qui jette les autres sur la Terre comme par despit ; la Nature qui se joue en des opérations extravagantes, qui fait son apprentissage par vne fleur de moindre beauté avant que d'entreprendre le Lys ; qui est tantost Maistresse de l'Art et tantost Imitatrice ; qui se lasse, qui s'efforce, qui devient stérile, qui reprend sa fécondité, qui vieillit, qui rajeunit.
Personne n'a appelle Averroës en jugement pour avoir dit qu'avant qu'Aristote fust né la Nature n'estoit pas entièrement achevée, qu'elle a receû en luy son dernier accomplissement et la perfection de son estre ; quelle ne sçauroitplus passer outre, que c'est V extrémité de ses forces et la borne de l'intelligence humaine. Vn autre Philosophe a enchery sur Averroës, et a dit depuis qu'Aristote estoit vne seconde
NàTVRE.
Nous souffrons ce mauvais mot d'vn Autheur Romain, qve Caton et la Probité sortirent tovt a la fois, comme devx Ivmeavx, dv ventre de la Natvre. On lit dans les harangues d'vn grand Personnage de nostre temps que la Nature se donna trop de licence, et entreprit plus qu'elle ne devoit en la naissance d'vn autre grand Personnage, dont il fait le Panégyrique. Il lui semble qu* elle pduvoit estre plus retenue et plus modérée.
Mon stile n'est-il pas lasche en comparaison de celuy-là ?
Si on considère le vol que prend le Philosophe Averroës et l'autre Philosophe qui a esté encore plus loin que luy, mes conceptions ne sont-elles pas basses et languissantes ? N'ay-je pas esté trop timide dans la liberté du genre Démonstratif, veû les exemples de ceux qui ont escrit devant moy, qui, en semblables occasions, ont esté hardis jusqu'à l'insolence, et n'ont rien refusé à leur matière?
11 y a des Ames fatales, n'en doutons point, qui sont d'vn ordre supérieur, qui naissent Maistresses et Souveraines des autres âmes ; qui viennent renouveler le Monde et changer la face de leur Siècle. Ces Ames ne viennent ny en foule, ny par tout, ny tous les jours. Yn Ancien a dit d'elles que tout le Ciel estoit occupé à faire leur destinée. Thebes a esté Hère d'vn Capitaine, mais ce fut vn fils vnique. La Scythie porta vn Philosophe, et après cela elle fut stérile. Yn âge n'est souvent remarquable que par vn Homme ; et il y a quelquefois vn Homme si regardé dans le Monde, qu'il peut se dire l'objet et la fin des autres hommes. Ceux dont je parle ne sont donc pas les plus communes productions de la Nature : Ce ne sont pas ses actions les plus négligées. Quoy que die le Docteur de Bezançon, ils peuvent bien estre promis avant que d'estre donnez.
Il s'imagine pourtant qu'il n'y a point de moyen que je me puisse tirer de ce mauvais pas, et il pense tout de bon m'avoir pris. Mais si cela est, il sera bien-tost emmené par son Prisonnier : Et s'il me demande, croyant me proposer vne Enigme, qui sont ceux-là, outre lesus-Christ et son Précurseur, qui ont esté promis avant leur naissance, je luy respondray, me renfermant dans les bornes de l'Escriture Saincte, qu'Isaac a esté promis, que Samson a esté promis, que Samuel l'a esté, que Iosias l'a esté encore.
Mais je luy demande à mon tour qui luy a dit que Dieu n'ait que ce seul moyen de nous faire entendre sa volonté, et que toutes ses promesses soient escrites? N'a-t'il rien pro-
A M. LE CARDINAL DENTIVOGLIO. 451
mis aux hommes depuis la mort des premiers Fidèles et depuis la publication de l'Evangile? N'a-t'il pas vn nombre infini de Messagers? Ne se sert-il plus de l'entremise des Anges? N'envoye-t'il plus de Songes et de Présages, qui annoncent ses grâces et ses bienfaits? Combien se lit-il de Saincts, dans l'Histoire Ecclésiastique , qui ont esté promis à leurs mères? Combien voyons-nous de Fils de leurs larmes, de Fils de leurs prières, de Fils de leurs vœux? L'Eglise n'a jamais manqué de personnes divinement inspirées. Elle a tousj ours eu des Àpostres, des Martyrs et des Prophètes : Et si le Docteur de la Franche-Comté avoit leû avec attention la seconde Lettre que Sainct Paul escrit aux Corinthiens, il ne me feroit pas de ces mauvaises objections.
I'ay pitié d'vn homme si foible et si querelleux, qui trouble la Paix et ne sçait pas faire la Guerre. Il me fasche que ce soit le grand amy d'vn de nos amis qui m'oblige à l'instruire sur des choses si communes. Oh ! que je traiterois mal vn homme qui luy seroit indiffèrent, s'il avoit besoin d'vne si vulgaire instruction. Ce n'est pas tout, neantmoins, car sa doctrine est encore plus grande que son jugement. Comme la Calomnie est imprudente et mal-avisée, il se brise en me touchant ; Il s'enferre de ses propres armes.
Le Docteur trouve mauvais ce que j'ay escrit de Monsieur le Cardinal de Richelieu, et ne considère pas qu'il a escrit luy-mesme dans le mesme Livre, où il trouve mauvais ce que j'ay escrit, que Monsieur le Cardinal de Berulle et Monsieur l'Evesque de Nantes soht ces devx Chandeliers ardens prédits et figurés par les Sainctes Escritures. le parle en termes généraux d'vne chose possible, et qui arrive extrordinairement quand il vient au Monde des hommes extraordinaires : Mais luy passe bien outre et me laisse derrière luy. Il asseùre de ces deux dignes Prélats, qui se sont mocquez de luy et de ses louanges, que les Prophéties ont parlé d'eux en individu, c'est-à-dire en leur propre personne; et
que Sainct Iean les a veus, les a marquez et les a presque nommez dans l'Apocalypse. H veut à toute force qu'ils ayent esté promis à l'Eglise, en l'isle de Patmos, environ quinze cens ans avant qu'ils soyent nés, et ne veut pas qu'il y en ait d'autres dont la naissance puisse estre signifiée, ou par vn Songe, ou par vn Présage, ou par quelque autre avertissement du Ciel.
Vous voyez la licence de ce Scrupuleux, et vous avez veû l'ignorance de ce Docteur. Gelle-cy est si lourde et si espaisse, que de luy donner vn autre nom, ce seroit la nommer trop improprement; ce seroit parler trop ouvertement contre sa conscience. La Civilité a des limites qui nes'estendentpas jusques-là; Et d'ailleurs il m'a défendu l'vsage de l'Ironie, dans laquelle il eust peut-estre trouvé son compte. A parler donc tout de bon, quelle ame fut jamais plus aveugle naturellement et moins esclairée de dehors? Qui eust crû que le Docteur de Bezançon eust ignoré assez de choses pour me faire paroistre sçavant? Qui se fust imaginé qu'il eust pu faillir si grossièrement en sa profession que je pusse remarquer ses fautes?
Il pèche, ce grand Docteur, contre les principes des Lettres Saincles; Il est Estranger chez les saincts Pères. Il s'esgare dans l'Antiquité Ecclésiastique; 11 me donne mille moyens de le combattre en des lieux où il devoit avoir tous les avantages de son costé. Or, apparemment, il doit encore moins sçavoir la Rhétorique que la Théologie. Celle-cy est son affaire et sa possession, et je ne sçay comment il s'est trouvé engagé dans l'autre : Il y a esté jette par vne tempeste : Ce luy est vne Région inconnue.
De cela il est aisé de tirer la conséquence,, et de juger de mon Adversaire Grammairien par mon Adversaire Philosophe et Théologien. N'est-ce pas vn préjugé pour le bon succez des Paroles et du Stile, de voir qu'il réussit si mal contrôla Doctrine et contre les choses ? N'est-ce pas avoir de-
fendu le Tout que d'avoir défendu cette partie? Et à quoy serviront la publication de l'examen que j'ay fait de sa Chicane, qu'à lasser des Esprits qui sont satisfaits et à replaider vn procez qu'il a perdu? Il n'y a pas beaucoup d'apparence qu'il sçache mieux mon Art qu'il ne sçait le sien, ny qu'il fasse des objections raisonnables en des matières qui sont à Àutruy, puis qu'il en fait de si absurdes en celles qui luy sont propres. Et si vn Maistre d'escrime est battu en sa Salle et de ses Fleurets, quel avantage peut-il espérer ailleurs, et que doit-il devenir estant hors de là?
le m'en rapporte aux François et aux Bourguignons, à Monsieur Brun, le Demosthene de Dole, aussi bien qu'à Monsieur Le Maistre, le Ciceron de Paris. le n'en veux pas moins croire les amis du Docteur que les miens, l'en croirois mesme le Docteur, s'il pouvoit obtenir du Ciel vn intervalle de lumière, pour voir que souvent il y a grande différence entre vn Docteur et vn Animal raisonnable. Nous serions d'accord luy et moy s'il s'estoit reconcilié avec le bon sens : Mais c'est vne querelle qui n'est pas aisée à accommoder.
Achevons donc de dire la Vérité, et disons-la avec la confiance qu'elle nous donne après avoir combattu pour elle. Tout ce qu'il y a de raisonnable sur la Terre, tout ce qui sçait parler, tout ce qui sçait lire, s'eslevera contre ce lasche Corrupteur des paroles et de l'Escriture. Il sera condamné par tous les hommes du Siècle présent : Mais j'espère de plus que difficilement trouvera-t-il de la faveur chez les hommes de l'âge advenir. Sans doute la Postérité me fera raison. .
Cette bonne Postérité ne sera ny envieuse ny partiale. Il n'y aura point de faction ny de brigue, pour corrompre son intégrité à mon préjudice. Le moins que j'en doive attendre, c'est qu'elle me mettra au nombre des Innocens qui ont eu des Délateurs et qui ont souffert persécution; Et le plus
qu'elle puisse faire pour mes Ennemis , ce sera de les adjouster à ces Téméraires qui se sont précipitez par vanité, et qui ont cherché de la réputation par leur cheute. Si le Libelle de celuy-cy va jusques à elle, elle en jugera d'vn esprit désintéressé et libre de passion. Elle ne sera esblouïe ny de l'esclat de ses Dorures, ny des, promesses , de son Tiltre, ny de la qualité de son Àutheur.
Elle prononcera, mais elle prononcera souverainement que c'est dans cette Satyre ov l'on voit en jiesme lusv l!avûagb *e l'ignorance et le pev d'adresse de la calomnie, les effort* qv'elle a faits et l'impvissance qv'elle amonstrée. Qve c'est icy ov l'on trowe dv serievx a faire rire, De la raillerie a
FAIRE PITIÉ ; VNE DEPLORABLE DtALECTIQVE , VNE PLVS MALHEV- REVSE GRAMMAIRE ; VNE EXTRESME FOIBLESSE SOVSTENVE PAR VNE EXTRESME PRESOMPTION. Ek VN MOT, QVE LE DoGTEVR DE BfiZAN- ÇON EST LE VRAY HOMME DE QVI PLINE A DIT Qv'lL n'eST RIEN DE PLVS SVPERBE, NY TOVT ENSEMBLE DE PLVS MISERABLE.
HOMlftE ML SVPERBIVS ESSE, NIL M1SERIVS.