‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 16 sur 89 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L' Année mille six cens dix-huit, Monsieur le Landgrave de Hesse, Àyeul de Monsieur le Landgrave d'aujourd'huy, fit vn voyage aux Eaux de Spâ, qui luy a voient esté ordonnées par les Médecins. A son retour, se trouvant sur la frontière de France, et ayant sçeû que Monsieur le Duc d'Espernon estoit en son Gouvernement de Mets, il eut envie de voir vn Homme dont l'Histoire luy a voit tant parlé. Il avoit appris d'elle que la Vertu a voit eslevé cet Homme et que la Fortune ne l'avoit pu abbaisser ; Que ses disgrâces avoient esté plus glorieuses et plus escîatantés que sa faveur ; Qu'il eut la force de résister à vn Party qui faillit à renverser F Estât, et qu'il mérita les bonnes grâces d'vn Roy auquel il ne manquoit rien qne d'estre né en vn meilleur Siècle. ' ' '

Monsieur le Landgrave, touché de l'admiration d\ne si longue et

si durable vertu, jugea cet illustre Vieillard digne de sa curiosité et luy fit l'honneur de le venir visiter à Mets. Par malheur, la Goutte le prit le lendemain qu'il y arriva : Et quoy qu'elle eust accoustumé de le traiter assez doucement, estant plustost vn repos forcé qu'vne véritable douleur, il faloit pourtant la recevoir en malade, et garder le lict tant qu'elle duroit. Cette attache le retint plus qu'il ne pensoit en vn lieu où sans cela il ne se fust pas ennuyé. Elle nous donna aussi le moyen de le considérer de plus prés.

Comme il estoit Prince qui aimoit les Lettres, il employoit les heures de son loisir et les intervalles mesmes de ses maux ou à lire les bons Livres, ou à s'entretenir avec les Scavans qui les entendoient. Alors il y en avoit vn prés de son Altesse, dont elle faisoit vne estime particulière et qui en effet n'estoit pas vn homme commun. D'ordinaire elle l'appelloit Son Aristippe, et quelquefois Son sage sçavant, pour expliquer le nom d'Aristippe, qu'elle luy avoit donné.

C'estoit vn Gentilhomme de jugement exquis et d'expérience consommée; Catholique de Religion, François de naissance et originaire d'Allemagne; âgé de cinquante-cinq ans ou environ. Il avoit le don de plaire et sçavoit l'art de persuader. Il sçavoit de plus la vieille et la nouvelle Cour; et ayant observé dans plusieurs voyages qu'il avoit faits les mœurs et le naturel des Princes et de leurs Ministres, on trouvoit en luy vn Thresor des choses de nostre Temps, outre les autres connoissances qu'il avoit puisées dans l'Antiquité et acquises par la Méditation.

le fus si heureux que de faire d'abord amitié avec luy. 11 me présenta à Monsieur le Landgrave et dit du bien de moy à toute sa Cour. 11 fit mesme trouver bon à son Altesse que j'assistasse aux Conversations qu'ils avoient ensemble à l'issue de son disné. En partant d'Allemagne, ils avoient choisi Corneille Tacite pour estre le compagnon de leur voyage et ne s'en estoient pas mal trouvez. Il les avoit divertis à Spà et par les chemins; et lorsqu'ils arrivèrent à Mets, ils en estoient au commencement de l'Empire de Vespasien.

Aristippe estoit le Lecteur et l'Interprète : Apres avoir leû, il faisoit des reflexions sur les choses qu'il venoit de lire ; quelquefois en peu de mots et passant légèrement sur les choses, quelquefois aussi en s'y arrestant et par des discours assez estendus, selon que la matière le desiroit ou que Monsieur le Landgrave l'exigeoit de luy. Il y

avoit plaisir à oûir vn Philosophe parler de la Cour; et si ce Sophiste* qui se rendit ridicule devant Annibal n'eust pas plus mal parlé de la Guerre, je m'imagine qu' Annibal ne se fust pas mocqné de luy.

Les affaires publiques sont souvent sales et pleines d'ordure : On se gaste pour peu qu'on les touche : Mais la spéculation en est plus honneste que le maniment : Elle se fait avec innocence et pureté. La Peinture des Dragons et des Crocodiles, n'ayant point de venin qui nuise à la veûe, peut avoir des couleurs qui resjouîssent les yeux ; Et je vous advoûe que le monde qui me desplaist tant en luy-mesme, me sembloit agréable et divertissant dans la conversation d'Aristippe.

En cette conversation habile et sçavante, comme dans une Tour voisine du Ciel, et bastie sur le rivage, nous regardions en seureté l'agitation et les tempestes du Monde. Nous estions Spectateurs des ' Pièces qui se joûoient par toute l'Europe : Aristippe nous faisoit les Argumens de celles qui se dévoient jouer, et sa Prudence tant acquise que naturelle, sçachant tout le Passé et tout le Présent, nous apprenoit encore quelques nouvelles de l1 Advenir. I'estois attachée sa bouche depuis le commencement de la Conversation jusques à la fin, et je l'escoutais avec vne attention si peu divertie, qu'il ne m'eschappoit pas vn seul mot de ce qu'il disoit. Mais pour faire place à ce qu'il devoit dire le lendemain, estant retiré en ma chambre, j'escrivois le soir les Discours que j'avois oûis l'apresdisnée et me déchargeois sur le papier d'vn fardeau de perles et de diamans, comme les appelloit le bon Monsieur Coeffeteau à qui je les communiquois tous les matins.

En ce temps-là, j'avois autant de subjet de me louer de la fidélité de ma mémoire que j'ay raison de me plaindre des supercheries qu'elle me fait aujourd'huy. Seneque le Père conte des miracles de la sienne dans la Préface de ses Controverses. le ne vay pas si avant que luy, et ne veux rien avancer de moy qui sente le Charlatan. Mais il est tres-vray que l'année mesme des Conversations d' Aristippe, ayant esté à vn Sermon qui dura deux heures, je l'escrivis tout entier à mon retour de l'Eglise, véritablement sans m'assujettir aux paroles avec scrupule, mais aussi sans perdre quoy que ce soit de la substance des choses.

Il y a encore des tesmoins de ce que je dis : l'en puis nommer d'eminente qualité qui sont pleins de vie ; Et personne ne doit trou-

im ŒUVRES DE BALZAC.

verestrange qu'après vn' effort de mémoire, qu'on crût û*estrepa> petit, je me sois souvenu de sept Discours de médiocre grandeur qu' Aristippe fit sept jours de suite. Vue ligne de L'Histoire de Vespasien luy servit de Texte pour commencer, et les Prières de Monsieur le Landgrave l'obligèrent à ne pas finir si tosL

De parler du mérite des Discours, je ne pense pas qu'il soit nécessaire, le ne veux point alléguée l'approbation qu'ils ont eue deçà et delà les Monts. ,{1 me subira de dire qu'ils ont esté lqûs par ceux qui corrigent les Edita, et les Ordonnances, et que Monsieur le Cardinal de Richelieu les ayant portez- avec luy. en- Italie* die les rendit à Pari» an. retour du fiscal voyage de tyon. Ce fut non seulement avec des paroles tres^iviles, mais, au#si a.vec/}«& Notes tr^s^obligeantes dont il borda les marges du Manuscrit : « Voilà qui me plaist. Il ne se peut « rien de plus joly. Gecy se peut dire beau. le sçay bien de qui il en- « tend parler, » etc. , ,

Ces sortes de marques, qu'il avoit aecouatumé de faire sur les Compositions d'autruy, sont connues de ceux qui Je voyoient dans la vie secrette, et qui estaient receûs en son Cabinet, aux heures de ses divertissemens. Tant y a que Son Eminence eut la bonté de ne rien prendre pour soy de tout, ce qu'elle lent dans les sept Discours : Elle distingua les temps, et Jes lieux, et me fit la grâce de considérer que» quand Aristippe parloit à Mets, elle estoit encore Monsieur de Luçon, et que Monsieur de Luynes n'estoit pas encore Connestable.

Mais il n'est pas temps de raconter les Advantures des Discours, puis qu'elles ne sont pas encore finies, et qu'il leur reste vn voyage à faire aux dernières parties du Septentrion. Leur Eloge non plus ne doit pas estre tiré du tesmoignage qu'où a rendu d'eux en France et en Italie : Il faut l'attendre du jugement qu'en fera la Rit ne, à laquelle je les envoyé en Suéde. Estant esclairée au point qu'elle l'est, elle les connoistra mieux par leur monstre que par le rapport d'autruy; et présupposé qu'elle les désire, il vaut mieux contenter d'abord sa curiosité, que de lasser sa patience dans vue longue Préface.

N'apportons point tant de façon à nostre Présent, et faisons paroistre Aristippe devant elle le plus tost que nous pourrons. Ne nous amusons point à l'Inutile des Dialogues ; Le plus souvent il embarrasse le Nécessaire. 11 se perd trop de temps aux civilité* et aux corn-

AKISTIIH'K. 103

plimens, aux bons jours et aux bons soirs. I'ay crû qu'il seroit bon de retrancher toutes ces superfluitez, et d'apporter icy les choses pures et simples, comme je les conservai avec soin dans mes papiers après les avoir recueillies avec plaisir de la bouche d'Aristippe.

Mais avant que de passer outre, il n'y aura point de mal de faire ce que feroit Aristippe s'il estoit au Monde et qu'il fust luy-mesme son Historien. Ayant commencé par vn Nom qui portera bonheur à nostre Volume, sans différer davantage, rendons-luy les hommages qui luy sont deûs. La vertu de Christine mérite quelque chose d'extraordinaire, mais le Temps présent est pauvre pour vne telle reconnoissance : Il faut luy chercher des honneurs dans la vieille Rome et au Pays des Triomphes. Et pourquoy ne renouvellerons-nous pas en cet endroit l'ancien vsage des Acclamations, qui estoient des Triomphes de tous les jours ? Us ne demandent point de pompe, comme les autres, et la despense s'en peut foire par la Pauvreté.

Qv'ON LOVE DONC , Qv'ON BENISSE LA FlLLE DV GRAND GvSTAVE , LA GRANDE, ^INCOMPARABLE CHRISTINE , POVR LES BONS EXEMPLES Qv'ELLE DONNE A VN MAWAIS SlECLE*, POVR AVOIR ACHEVE LA GVERRE ET POVR AVOIR FAIT LA PAIX; POVR SCAVOIR REGNER ET POVR N'iGNOBER RIEN DE CE QVI MERITE D'EST RE SÇEV. C'EST CHRISTINE QVI S'EST OPPOSÉE A LA BAR- BARIE QVI REVENOIT , ET QVI A RETENV LES MvSES QVI s'eNFVYOIENT.

C'est elle qvi connoist sovverainement des Sciences et des Arts. Elle met le prix avx 0vvrages de l* esp rit. comme elle reçoit des applavdissemens de tovs les pevples, elle rend des oracles en tovtes les

LANGVE8. On NE PEVT POINT APPELLER DE SES OPINIONS, NON PAS MESME A

la Postérité.

Si cela est, et si elle approuve mon Livre, ou il sera asseuré de l'approbation publique, ou il n'en aura pas besoin. Mais il ne faut pas faire ce tort au Public, de croire qu'il puisse estre d'vn autre advis que Christine. Le Monde ne voudroit pas desplaire à vne personne qui luy fait tant d'honneur et qui l'embellit si fort, eu contredisant la mesme Personne qui juge si sainement et qui opine si bien.

ov

DE LA COVR

DISCOVRS PREMIER.

C'est vne opinion singulière de certains Philosophes affirmatifs, « que le Sage n'a besoin de personne, et que tout ce qui est séparé de luy ne luy sert de rien. » Par là, ils ostent l'Amitié du nombre des choses nécessaires , et luy donnent rang simplement parmy celles qui sont agréables. Et neantmoins de plus honnestes gens qu'eux, je veux dire les Philosophes de la Famille de Platon et de celle d'Aristote, ont crû que sans l'Amitié la Félicité estoit imparfaite et défectueuse et la Vertu foible et impuissante. Ils ont dit que les Amis estaient les plus vtiles et les plus désirables des Biens estrangers. Ils les ont considérez, non pas comme les jouets et les amusemens iïvn Sage en peinture, mais comme les aides et les appuis d'm homme du Monde.

160 lEUVRES DK BALZAC.

H n'y a que Dieu seul qui soit pleinement content de soymesme, et de qui il faille parler en termes si hauts et si magnifiques : Il n'y a que luy qui, estant riche de sa propre essence, jouisse d'vne Solitude bienheureuse et abondante en toutes sortes de biens ; luy qui puisse opérer sans instrumens comme il agit sans travail; luy qui tire tout du dedans de sa nature, parce que les choses en sont sorties de telle fagon, qu'elles ne laissent pas d'y demeurer. Les Hommes, au contraire, ne peuvent ny vivre, ny bien vivre, ny estre hommes, ny estre heureux les vns sans les autres. Us sont attachez ensemble par vne commune nécessité de commerce. Chaque Particulier n'est pas assez de n'estre qu'vn, s'il n'essaye de se multiplier en quelque sorte par le secours de plusieurs ; et à nous considérer tous en gênerai, il semble que nous ne soyons pas tant des Corps entiers que des Parties coupées que la Société reunit.

Les Offensez demandent justice, les Foibles ont besoin de support, les Affligez de consolation ; mais tous ont vniversellement besoin de conseil. C'est le grand Elément de la Vie civile : 11 n'est gueres moins nécessaire que l'eau et le feu : et les deux moyens d'agir que la Nature nous a fournis se rapportent à cette fin, la raison et la parole nous ayant esté données principalement pour le conseil. Les bestes sont emportées par la subite impétuosité de leur naturel et par la présence du premier objet. Les Hommes se conduisent par la délibération et par le discours. Ayant le don de chercher et de choisir, ils peuvent passer d'abord du Présent à l'Advenir, et du Premier au Second, pour s'y arrester s'ils s'y trouvent bien.

Les Pirates se servent de Conseil : Le Conseil est en vsage parmy les Sauvages, à plus forte raison parmy les Peuples civilisez. Mais, par tout, il faut que les Sages l'empruntent d'autruy, parce que leur Sagesse leur doit estre suspecte aux choses qui les regardent. L'Homme est si proche de sov-

'.-"ÀRlSTirPK. Wï

mesrae, qu'il ne peut, trouver dtyitre-dettxnyd'eapace libre pour le débit du «conseil qu'il 3e veut donner : il ne sdauroit empescher que les deux Raisons qui délibèrent m luy ne se confondent dans la communication, celle qui propose estant trop meslée avec celle qui coandut.

Il faut donc que celuy qui conseille soit vne personne à part, et distincte deceluy qui jesjt conseillé. 11 faut qu'il y ait vne distance proportionnée entre les objets et les facultés qui en jugent ; Et comme les yeux les plus aigus ne se peuvent voir eux-mesmes, aussi les jugemetis les plus Vifs manquent de clarté en leurs propres interests. Quelque cou*' noissance naturelle que^nousi ayons, .et Quelque lumière qui nous vienne de plus haut, nous ne devons point rejetter les moyens humains ny mespriser ce surcroist de raison, et ce plus grand éclaircissement de vérité qui se tire de la Conférence.

Reconnoissons l'imperfection de l'Homme séparé de l'Homme, et l'avantage qu'a la .Société sur la Solitude. Puis que l'Amy de Dieu et le Conducteur du Peuple de Dieu, bien qu'vne Nuée miraculeuse inarçfr&st le jour devant luyT bien que la nuit vneCok>nne4e feu-fissUa mesme chose, et qu elles se posassent au lieu où il faUoit camper, ne laissa pas de prendre vn Guide pour s'en servir aux autres difficultez qui pouvoient survenir en son voyage ; y aura-t'il quelqu'vn après cela qui ne demande des guides et qui ne cherche des aides? Qui se fiera de telle sorte aux avantages de sa naissance? qui s'endormira si négligemment sur les faveurs qu'il attend du Ciel, que de s'imaginer que l'assistance d'autruy luy soit inutile, que de croire que sa seule fortune et sa seule sagesse luy suffisent pour bien gouverner et pour bien conduire?

Ceux qui se sont eslevez au delà de la commune condition des hommes y sont montez par quelques degrez : Ce n'est pas le Hazard qui les a jettez au dessus des autres; Ce

n'est pas aussi leur Vertu qui a tout fait ; Les Services de quelqu'vn se rencontrent ordinairement parmy les Merveilles de leur vie; et il est visible, par la suite de tous les temps, que les Princes qui ont fe plus gaigné sont ceux qui ont esté le mieux secondez. De tant d'exemples, dont il y a foule dans les Histoires , je ne veux que céluy sur lequel nous nous arrestasmes hier, et qui obligea Son Altesse à me faire parler aujourd'huy.

Vespasien avoit vescu sous la Tyrannie, et s'estoit sauvé par miracle des mains de Néron. Mais il ne se contenta pas de son propre salut après la mort de ce Monstre : Il prit du cœur, et entreprit davantage pour le Bien Public. Voyant que d'autres Nerons menaçoient le Monde, et que de nouveaux Monstres se deschaisnoient, il se hazarda de conserver le Monde en se saisissant de l'Empire. 11 embrassa la protection du Peuple Romain, dont la fleur estoit presque toute tombée par le glaive ou par le poison-, et le demeurant s'espuisoit chaque jour à remplir les Isles et les Cachots. Il en fust pourtant demeuré à sa bonne volonté et à ses bonnes intentions, ileust veû achever d'esteindre toutes les lumières du Sénat et périr la Republique devant ses yeux, sans les puissantes sollicitations et les vives poursuites de Mucien, qui luy mit comme par force la Couronne sur la teste, et le fit Empereur en despit de luy.

Il esbranla premièrement l'esprit de Vespasien, qui se tenoit aux choses présentes bien qu'il ne les approuvast pas, et n'osoit estre autheur du changement qu'il desiroit. Et, après l'avoir jette dans l'irrésolution, il le pressa de tant de raisons, et le combattit de tant d'éloquence, qu'il fut à la fin contraint de faire le reste du chemin, et de s'engager dans la Cause Publique par vne ouverte déclaration.

Or il est besoin de sçavoir que ce Mucien n'estoit pas bomme à n'apporter dans vn Party que de belles paroles et de bons

ARISTIPPK. 16»

désirs. D'abord il fortifia Vespasien d'hommes el d'argent ; Il luy acquit des Provinces et lui amena des Légions. Il n'espargna point sa personne quand il crut qu'il falloit payer de la vie, et voulut estre l'Exécuteur de la pluspart des choses dont il avoit esté le Conseiller.

Les Princes à faire ne peuvent se passer de ces gens-là, et les Princes faits en ont grand besoin. Il n'y en a jamais eu de si fort qui de sa seule force, ait pu porter le faix de tout le Gouvernement; lamais eu de si jaloux de son authorité qui ait pu régner tout seul et estre véritablement Monarque, à prendre le mot dans la rigueur de sa signification. Aussi est-ce vn jeu et vne invention des Platoniciens, pour flatter la Royauté et la mettre au dessus de la condition humaine, de dire que Dieu donnoit deux esprits aux Rois pour bien gouverner. Platon se joue souvent de la sorte : Il philosophe poétiquement, et mesle la Fable dans la Théologie. Ce double Esprit est de sa façon; Et il vaut encore mieux l'expliquer de l'Esprit du Roy et de celuy de son Confident, que d'avoir recours aux Miracles, qu'il ne faut employer qu'en cas de nécessité, non pas mesme pour l'honneur et pour la gloire des Rois.

Il est certain qu'ils ont vn fardeau si disproportionné à la \ foiblesse d'vn seul, que s'ils ne s'appuyoient sur plusieurs, ils feraient vne cheute dés les premiers pas qu'ils voudroient faire. S'ils n'appelloient leurs Amis à leur secours, et s'ils ne divisoient la masse du Monde, ils seroient bien-tost punis de la témérité de leur ambition et accablez de la pesanteur de leur fortune. La multitude des soins qui leur viennent de toutes parts ne leur laisseroit pas la respiration libre : la foule des affaires les estoufferoit à la première audience qu'ils voudroient donner.

Il y a divers degrez de Serviteurs qui trouvent tous leur place dans l'administration de FEstat. 11 y a des Esprits d'vne médiocre capacité qui défrichent, qui préparent, qui

entament les affaires. lis sont bons à commencer la besongne. Ils font les chemins, et ostentles difficultez qui sont à l'entour des choses. Le Prince met ces Esprits à tous les jours et se descharge sur eux des plus grossières fonctions de la Royauté.

11 y a d'autres esprits d'vne plus haute eslevation, à qui il peut fier de plus importans emplois, et donner vne plus noble part en ses desseins. Ceux-cy gouvernent sous luy et avec luy , et ne sont pas mauvais Pilotes dans les Saisons douces et sur les Mers peu agitées.

Mais que le Prince est heureux, et que le Ciel l'aime, s'il se rencontre en son temps des Esprits du premier Ordre, des Ames égales aux Intelligences, en lumière, en force, en sublimité; des Hommes que Dieu crée exprés, et qu'il envoyé extraordinairement pour prévenir ou pour forcer les maux de leur Siècle, pour empescher ou pour calmer les orages de leur Patrie.

Ce sont les Anges tutelaires des Royaumes et les Esprits familiers des Rois. Ce sont les Seconds des Àlexandres et des Césars. Ils soulagent le Prince dans ses grands travaux : Ils partagent avec luy les salutaires inquiétudes sans lesquelles le Monde n'auroit point de tranquillité. Si dans les Estats où nous vivons, nous avons de ces gens-là, bénissons leurs Veilles, qui sont si nécessaires au Repos public, et sous la protection desquelles nous dormons seuren^ent et à nostreaise. Ces excellentes Yeilles ne seroient-elles point cause, Monseigneur, que les Poëtes Grecs ont donné à la Nuit le nom de sage et de oohseillbbe? le viens de me F imaginer; et les Grammairiens donnent bien quelquefois aux Poëtes des explications^ plus esloignées.

Les Poëtes, vostre Altesse le sçait mieux que moy, ont esté

les plus anciens Précepteurs du genre humain. Ils luy ont

enseigné les premiers principes de la Politique et de la Mo-

* rate. Icydonc*. comme ailleurs, ils ont descouvert et marqué

>AHISÎ!IPPË. 171

du doigt la Vérité : Les Philosophes Tout depuis estalée et mise en son jour. Ayant reconnu cette nécessité de Société, et ce défaut qui se trouve*dans"la Solitude, outre leur lupiter Conseiller et leur. Minerve Conseillère, outre les Dieux et les Démons, dont ils ont accompagné leurs Héros, 'ils leur ont encore donné des Hommes, pour les assister en leurs en* treprises, ou d'autres Héros, pour entreprendre et pour agir avec eux.

A mesure qu'Hercule coupe les testes de l'Hydre, lolas y applique le feu afin de les empescher de renaistre. Diomede ne fait rien sans Ylysse. Les actions d'Agamemnon naissent des conseils de Nestor : Et ce Prince, ayant à faire vn souhait qui comprenne tous les autres, ne désire ny de plus puissantes forces que les siennes, ny des richesses qu'il n'avoit pas, ny la destruction de l'empire d'Asie, ny l'accroissement de celuy de la Grèce, mais seulement dix hommes qui fussent semblables à Nestor : Agamemnon nous monstrant par là que, dans la crainte qu'il avoit de perdre Nestor, veû l'extresme vieillesse où il estoit, il apprehendoit de manquer de gens pour mettre en sa place; et Homère nous faisant voir qu'vn Nestor se peut quelquefois trouver en>vn Siècle, mais que dix Nestors ne se peuvent que souhaiter.

Ce souhait n'a point fait de tort à la bonne renommée d'Agamemnon : La Grèce ne luy a point reproché 4e s'estre laissé gouverner à Nestor : Pour cela, le Roy des Rois n'a pas esté estimé moins sage ny moins digne de la souveraine Authorité. Au contraire, c'est vn Axiome dans la Politique qui passe pour vue proposition d'éternelle vérité, et qui est aussi vieux que la Politique mesme, qv'vn Prince mâi-habile

NE SÇAVROIT ESTBE NY BIEN CONSEILLÉ NT BIEN SBftVI.

Que si recevoir conseil présuppose quelque avantage du costé de celuy qui le donne; l'infériorité de la part de celuy qui le reçoit ne laisse pas d'avoir soa mérite. Il est à son tour le Supérieur : Il repren^ la première place quand il met la

main à l'oeuvre, et que, par l'exécution des. choses délibérées, il change les règles en exemples et les belles paroles en bons effets. Car, quoy qu'on ah dit autrefois à Rome, que Ladites estoit le Poète et que Scipion estoit l'Acteur, et qu'il soit vray que celuy qui compose les vers agit plus noblement que celuy qui les recite, il n'est pas pourtant vray que la Personne qui exécute les entreprises glorieuses produise vne opération moins relevée que celle qui seulement les conseille. Le Conseiller ne conserve son avantage que dans les commencemens des Choses, mais il le perd dans l'événement : Et, dans les commencemens mesmes. il ne l'a pas tout entier, celuy qui est conseillé ne demeurant pas inutile et sans mouvement tandis que dure l'action de celuy qui le conseille.

La Nature semble nous monstrer ce que nous disons, et en a formé je ne sçay quel crayon dans l'ame de l'Homme, où Flntellect, qu'on nomme patient et qui est le siège de la doctrine, quoy qu'il soit esclairé par la lumière de l'Intellect qui agit, ne souffre pas neantmoins de telle sorte que de son chef aussi il n'agisse. 11 juge de la connoissance qu'il a receuë ; Il tourne, il remue, il desplie, il estale en luymesme cette connoissance. Apres l'avoir comparée aux autres, il eu recueille des conséquences et des conclusions. Et ainsi on peut dire qu'il travaille en compagnie : Et s'il pastit, c'est de la plus belle espèce de passion, qui ne gaste et ne corrompt pas, comme celle d'vne plaie ou d'vne bruslure, mais qui achevé et qui perfectionne, comme celle de l'illumination en l'Air et de la réception des images dans les yeux.

Parlons moins subtilement et d'vne manière plus populaire. Concluons qu'il est nécessaire d'avoir des mains pour s'aider vtilement des outils, et d'avoir de la prudence pour vser comme il faut de celle d'autruy. La Sagesse elle-mesme est irrésolue et peu asseurée quand elle manque d'approbation, et qu'elle «st réduite à son propre tesmoignage. Le rai-

ARISTlPtË. 17S

sonnement concerté ne nuit point à la première appréhension que nous avons de la vérité des choses; et nostre Aristote dit là dessus que le sel ne fait point de mal au poisson de mer et que V huile assaisonne les olives. Le Courtisan estourdi et intéressé met toutes les affaires en desordre et ruine au lieu d'édifier : Mais le Ministre sage et fidèle, qui divise également son affection entre le Roy et l'Estat, rend de trèsgrands services à l'vn et à l'autre, et se peut dire à mon advis avec raison le tempérament de la pvissance d'vn sevl, et le

BIEN COMMVN DE LA REPVBLIQVE.

Mais mon opinion particulière seroit peu de chose, et n'auroit pas assez de force pour former et conclure ce Discours, si je ne la confirmois par la reconnoissance publique envers des personnes si vtiles au bien gênerai du Monde, et par les preuves esclatantes d'affection et d'estime que les Princes ont rendues eux-mesmes à la sagesse et à la fidélité de leurs Ministres.

le laisse la Grèce, où ils ont régné avec les Rois ; le laisse la Perse, où les Rois ont régné par eux, et où ils estoient nommez les yeux du Roy, c'est-à-dire, comme l'explique vn excellent homme, les yeux du Roy tousjours ouverts et tousjours veillans pour le salut du Royaume, qui regardent en mesme temps devant, derrière, à droite et à gauche.

le m'arreste à Rome, où les Empereurs, voulant corriger l'amertume qui se trouve dans les mots de servitude et de subjetion, ont honoré pareils Serviteurs du tiltre A* Amis. Us les ont appelez leurs Compagnons, quelquefois les Compagnons de leurs peines, les Compagnons de leurs guerres et de leurs victoires, et ont mesme trouvé bon que le Peuple les appellast ainsi.

Ils leur ont fait ériger des Statues vis à vis des leurs. Ils les ont fait dépositaires de leur Espée, avec permission de s'en servir contre eux-mesmes si le bien de l'Estat le requeroit, et s'ils se rendoient indignes de leur puissance. Ils ont

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fait battre de la monnoye où estoit l'image d'vn General de leurs Armées* et «ces paroles à l'entour : Belisaire, la gloire des Romains : Et ou voit encore aujourd'huy vne Médaille d'argent, d'vn costé de laquelle est représentée la figure de Valentinien, et de l'autre eoçté celle d'vn de ses Subjets, assis dans la Chaire Consulaire, tenant des papiers en la main droite, et en Ha gauche yn baston avec vn Aigle perché dessus.. On peut voir aussi, dans* l'Histoire Auguste, ce superbe Monument / consacré à la mémoire d'vn grand Ministre:: aMisithée, le Père des Princes et le Tvtevr de la Repvbliqve.

[/inscription est singulière* et la qualité de Père du Prince n'est pas commune pour ce temps- là, le siège de l'Empire n'ayant pas encore esté transféré de Borne à Constantinople; car, après que cela fut, cette qualité fut comme érigée en tiltre d'office, et on appeloit vulgairement ceux qui avoient la principale direction des affaires, les Pères de l'Empire et de l'Emferevr.

L'Histoire escrite depuis Constantin ne parle d'autre chose que de cette dignité du Patrieiat. La Poésie mesme ne s'en est pas teuë; et il y a encore des Vers mocqueurs, que fit le Poète Claudien contre l'Eunuque Eutropius, Consul et Patrice de l'Empire. Sa cbeute est célèbre dans les Livres de ce Siecle-là, et Sainct Iean Chrysostome en a fait vne Homilie presque toute entière. Les Vers mocqueurs marquent particulièrement la confiscation de son bien, et en voicy le sens à peu près, si ma mémoire ne me trompe : Pourquoy pieu* res-tu laperte de tes richesses* qui tomberont entre les mains de ton Fils ? L Empereur sera ton Héritiers et ce n'est que de cette sorte quil fdloiêque tu fusm le Père de l Empereur. Mais ma mémoire m'est revenue, et le François m'a fait trouver le Latin :

Dircptas qui<J plahgls opeis, qabs fcattis ha beWl? • Non aliter polçras Pri«eipi» esse Pater.

AIUSTIPPË. 175

Sur quoy me ressouvenant que la Croix de Iesvs-Christ avoit pris la place des Aigles Romaines, et qu'alors les, Empereurs estoient devenus domestiques de la Foy et membres de l'Eglise, d'Estrangers et de Persécuteurs qu'ils estoient auparavant, j'ay pensé qu'ils pouvoient avoir emprunté ce terme des Lettres Sainctes et du discours du Patriarche Ioseph.

Ce grand Ministre se glorifie, dans la Genèse, qve Diev l'a donné povr Père a Pharaon (quoy que peut-estre il fust plus jeune que luy ) , qv'il a esté establi Prince de tovte la Maison Royale et Seignevr de tovt le pays d'Egypte : Et les mesmes Lettres Sainctes nous apprennent, vn peu devant, que Pharaon tira sa bague de son doigt et la mit en celuy de Ioseph, qu'il le fit monter sur vn Chariot de triomphe; qu'il fit faire commandement par vn cri public, que tout le monde se prosternast devant luy, qu'il luy dit en pleine et générale assemblée : Tv es ne plvs ne moins qve Pharaon, et ie n'ay rien qve mon Nom et mon Throsne plvs qve toy.

Il ne se peut rien adjouster à vn si illustre tesmoignage du ressentiment d'vn Prince bien conseillé : Et je vous prie, qu'y a-t'il à dire et à s'imaginer après cela? Vous voyez que la plus haute idée que j'avois pu concevoir de la dignité du Ministère est authorisée par le plus ancien de tous les exemples de cette nature. Il n'y a pas moyen daller plus loin dans l'Histoire, «t je vous advouë, Monseigneur, que je sens quelque tentation de vaine gloire» de ce qu'vn grand Prophète m'explique par la bouche d'vn grand Roy.

1?6 (EUVHlîiS DE BALZAC.

DISCOVRS DEVXIESME.

Celte Vérité establie, que les Rois ne sçauroient régner sans Ministres, il est presque aussi vray qu'ils ne sçauroient vivre sans Favoris. Le Bien ne s'arreste pas au lieu de sa source : Il veut couler et s'espandre ; Et ce n'est qu'vn Bien commencé s'il ne croist par la communication, et s'il ne s'achève en se dilatant. Mais adjoustons quelque chose de plus estrange et d'aussi certain. On nous a asseuré il y a longtemps, de la part de la Raison, que si vn Homme estait tout seul dans le Ciel, et qu'il ne fust pas en sa puissance à! en faire part à vn autre, il s'ennuyeroit de sa propre félicité, etvoudroit descendre du Ciel en Terre.

le dis donc sur ce fondement que les plus sages Princes qui soient au Monde, que les Augustes et les Antonins, s'ils y revenoient; que les Constantins et les Theodoses, peuvent avoir de légitimes affections, et aimer raisonnablement celuycy plus que celuy-là.

Qve ce soit vostre Pevple qvi soit vostre Favorï : Cet advis fut donné autrefois à vn grand Prince, mais par vn Philosophe vn peu trop severe. De défendre aux Rois le plus doux vsage de la volonté, et de les despouiller de la plus humaine des passions, ce seroit estre Tyran des Rois et ne leur permettre pas qu'ils fussent hommes : ce seroit les lier à la grandeur de leur condition et les clouer sur leThrosne.

ÀRlSîlPPE. 177

Quelle rigueur, de vouloir qu'ils n'apparoissent jamais sous vue forme semblable à la nostreî qu'ils ne puissent jamais se de faire d'vne gravité qui les incommode ! Est-ce vn crime, d'avoir -vn Confident dans la Compagnie duquel on vienne chercher du repos après le travail, et des divertissemens après les affaires ?

La vertu n'a garde d'estre austère et farouche à ce pointlà : Elle ne destruit pas la Nature, elle en corrige seulement l'imperfection; Elle sçait rendre justice, mais elle sçait aussi faire grâce : Elle donne rang dans la Charité à qui que ce soit ; L'Estranger y est receû comme l'Hoste, et le Barbare comme le Grec-, Mais elle reserve l'Amitié pour le petit nombre : Elle n'espouse pas tout ce qu'elle embrasse.

Dans le Ciel, où se trouvent les Idées et les premières formes des choses, n'y a-t'il pas des regards bienfaisans et des inclinations favorables plustost pour ceux-cy que pour ceuxlà, d'où naissent sur la Terre les Prédestinez et les Esleus? N'y a-t'il pas vne Nation choisie qui a esté préférée à toutes les autres Nations? Elle a esté nommée la part et F héritage du Seigneur : Le Seigneur luy a dit : Ie seray ton Diev et tv seras moh pevple. Dans la Maison des Patriarches, cette préférence esttousjours tombée d'vn costé à l'exclusion de tout le reste. Les Cadets ont emporté le droit d'Aisnesse, et les avantages de la Nature ont fait place aux ordres de Dieu.

Et quand le Fils de Dieu luy-mesme est venu au Monde, outre les soixante et douze Disciples qui estoient de sa suite, et qui s'advouoient à luy, il a appelé douze Àpostres pour luy rendre vne plus particulière subjetion, et estre plus proches de sa Personne. Entre ceux-là mesmes il y en a eu trois à qui il s'est ouvert plus familièrement qu'aux autres : Il leur a monstre des marques de sa Divinité qu'il avoit cachées à leurs Compagnons : Il leur communiqua beaucoup de secrets de F Advenir dans l'agitation de sa prochaine mort, et parmi les inquiétudes de ses dernières pensées.

Encore a-t'il tesmoigné plus de tendresse pour l'vn des trois que pour les deux autres. Sainct lean ne fait point de difficulté de se nommer le Cher et le Favory de son Maistre. Il se glorifie par tout de cette faveur, et il me semble qu'il en vsa avec assez de liberté lors qu'il s endormit dans le sein d'vn Maistre si grand et si redoutable. Considerez-le dans le Tableau de la saincte Cène, et voyez comme il repose sa teste négligemment sur vn lieu où les Séraphins portent leurs regards avec révérence.

Puis donc que l'Autheur et le Consommateur de la Vertu aussi bien que de la Foy a eu ses inclinations et ses ajnitiez, et n'a pas tousjours voulu commander à la Nature; le Prince ne doit point craindre d'aimer, après vn exemple de telle authorité, qui luy en donne toute permission, et par les priucipes d'vne plus sage Philosophie que n'est celle de Zenon etdeChrysippe, il peut estre sensible sans qu'on le [misse dire Intempérant.

Il faut seulement que les mouvemens de son arae soient justes et bien réglez; qu'il fasse du bien, mais qu'il garde de la proportion et de la mesure en la distribution du bien qu'il fait; Qu'il ne pousse pas incontinent dans le Conseil ceux qui luy auront esté agréables dans la Conversation. Il doit faire différence entre les personnes qui plaisent et celles qui sont vtiles, entre les récréations de son esprit et les ne* cessitez de son Estât; Et s'il n'apporte vne grande attention dans l'examen des differens subjets qu'il employé, il fera des Equivoques dont son Siècle pastira» et qui luy seront reprochez par les Siècles à venir.

Les Courtisans sont la matière et le Prince est l'Artisan, qui peut bien rendre cette matière plus belle) mais non pas meilleure qu'elle n'est ; Il peut y adjouster des couleurs et de la façon par le dessus* mais non pas luy donner aucune bonté Ultérieure : 11 eii peut faire vne Idole et vn faux Dieu, tnais il ti'en peut pas faire vn Esprit ny vn habile homme.

Il se voit de ces Idoles en pays mesme de Chrestienté. 11 y a tousjours eu d'indignes Heureux, tousjours des Guenuches caressées dans le Cabinet des Rois et vestuës de toile d'or. Il y a eu en Egypte des bestes sur les Autels : 11 y a eu par tout des défauts et des vices adorez. Ce que je m'en vais dire à vostre Altesse, je l'ay appris d'elle, et je le trouve digne de l'esprit de Marc Àntonin le Philosophe. Il y a vne Authorité aveugle et muette qui ne connoist ny n'entend, qui paroist seulement et qui esblowt, qui est toute pure authorité, sans aucun meslange de Vertu ny de Raison. Il y a des Grands qui ne sont remarquables que par leur Grandeur, et leur Grandeur est toute au dehors et toute séparée de leur personne.

Ces Grands, Monseigneur/ me font souvenir de certaines Montagnes infructueuses que j'ay veuës autrefois allant par le Monde. Elles ne produisent ny herbe ny plante : Elles touchent le Ciel et ne servent de rien à la Terre : Leur stérilité fait maudire leur eslevation. Ceux-cy de mesme, ne sont pas moins inutiles qu'ils sont grands, et je les regarde comme de vaines monstres du pouvoir et de la magnificence des Rois, comme des Colosses qu'ils ont eslevez et des Pyramides qu'ils ont basties. Ce sont des fardeaux et des empeschemens de leurs Royaumes qui pèsent à toutes les parties de TEstat. Ce sont des superfluitez qui occupent plus déplacé que toutes les choses nécessaires. Cela s'entend à les considérer dans vne foiblesse encore innocente, et avant qu'ils ayent adjousté l'injustice de leurs actions à l'indignité de leur personne.

Voilà les beaux ouvrages de la Fortune, voilà les mesprises et les extravagances de cette Déesse, sans yeux et sans jugement, à qui Rome a donné tant de noms et a dédié tant d'Autels. Vous avez bien ouï parler de quelques Reynes hypocondriaques qui ont eu de l'amour pour vn Nain et pour vn Maure, voire pour vn Taureau et pour vn Cheval : La Fortune est à peu prés de l'humeur de ces princesses mal sages; Elle choisit d'ordinaire le plus laid et le plus mal fait.

En la demande de la Preture, elle préfère les escrouëlles de Vatinius à la Vertu de Caton : Pour ne rien dire de pis, elle fait des profusions et ne paye pas ses debtes.

Mais nous parlons d'vn Phantosme lors que nous parlons de la Fortune : La force des Astres et la nécessité <lu Destin sont encore d'autres Phantosmes que l'opinion des Hommes se forme, et après lesquels je ne suis pas d'advis de courir. Cherchons quelque cause plus apparente de cette faveur qui semble n'avoir point de cause, et voyons à peu prés quelle est la naissance de cette mauvaise Authorité.

Ce que nous cherchons seroit-ce point vn transport de passion, qui sort sans raisonnement de la partie animale, et s'arreste au premier objet qui plaist et à la première satisfaction delà volonté?

Seroit-ce point vn jeu et vne fantaisie de la Puissance, vn exercice et vne occupation de la Royauté, qui prend plaisir à faire des choses estranges, à estonner le Monde par des Prodiges, à changer le destin des Petits et des Misérables, à peindre et à dorer de la boue?

N'est-ce point, au contraire, vne erreur sérieuse et délibérée, vne tromperie de bonne foy, faite à soy-mesme par soy-mesme, aidée par l'imposture de l'apparence, qui desguise quelquefois les hommes de telle sorte, qu'ils ne sont reconnoissables qu'à Dieu ? Il est certain que le plus souvent ils portent des marques si douteuses, et ce qui paroist d'eux est si faux, qu'il n'y a que Celuy qui les a faits qui sçache leur véritable prix.

Mais l'Effet, que nous avons tant de peine à tirer de l'obscurité des Causes, ne seroit-ce point vn présent de l'Occasion? Car d'ordinaire elle offre aux Princes des Serviteurs ; Elle les oblige à prendre ce qu'ils trouvent à leur main et ce qui leur passe devant les yeux. Leur impatience ne pouvant souffrir de retardement, et leur mollesse estant ennemie de toute sorte de peine, pour s'espargner les longueurs de la

recherche et les difficultez du choix, ils mettent en œuvre les instrumens les plus proches, et gardent par coustume ceux qu'ils n'avoient pris que par rencontre.

Pour conclusion, cette Faveur qui s'esleve si haut sans avoir de fondement , ne seroit-ce point plustost vn effet de l'amour-propre et vne complaisance que personne ne refuse à ses opinions? Ne seroit-ce point nostre honneur, que nous croyons engagé dans la perfection de nostre Ouvrage? Ne seroit-ce point vn levain de cet orgueil naturel caché dans F esprit des hommes, et qui enfle particulièrement le cœur des Rois, quand il est question de maintenir vne faute qu'ils ont faite, et de ne pas advouer qu'ils peuvent faillir?

Quoy que puisse estre cette Faveur, ce n'est point vne créature de la Vertu, non pas mesme de la Vertu du Sang : Le mérite n'y a point de part, non pas mesme le mérite de la Race. Les Affranchis de Claudius, les Valets des Enfans de Constantin, les Gouverneurs des Enfans de Theodose, les Eusebes et les Eutropes ne sont point de légitimes Favoris et beaucoup moins de légitimes Ministres. Et certes j'ay pitié de l'Empire et j'ay honte pour l'Empereur, quand je voy l'Empire et l'Empereur dans ces mains serviles et mercenaires.

le voy avec horreur ces vilains spectacles des Règnes infortunez, ces productions monstrueuses des mauvais Temps; Temps aveugles et pleins de ténèbres; Malheureux en Princes et stériles d'Hommes. Et, à vostre advis, y a-t'il eu de Solitaire si esloigné de la Cour, et prenant si peu de part aux choses du Monde, qui ait pu regarder sans despit les choses tellement hors de leur place et le Monde renversé de cette sorte? Y a-t'il eu de si tranquille Contemplatif qui ait pu voir sans émotion des gens de néant s'emparer de la conduite des grands Estats et s'asseoir au Timon, bien qu'ils ne deussent estre qu'à la Rame? Cela s'est veû neantmoins et assez souvent. Le Consulat a esté profané plus d'vne fois par

i#ï ŒUVRES DE IIALZAC.

de$ personnes infâmes: Et tel, qui, sous vn autre Règne, eust esté caché parmy le Bagage, a eu le commandement de l'Armée.

Mais outre les Eusebes et lesEutropes, l'Histoire de l'Empire d'Orient ne manque pas de ces Exemples honteux. Elle nous monstre de misérables Eunuques qui n'avoient appris qu'à peigner des femmes et à filer, érigez tout d'vn coup en Chefs du Conseil et en Capitaines Généraux. Et d'autres Histoires plus 'récentes nous produisent des Barbiers, des Tailleurs, des Valets de chambre, changez du soir au matin en Chambellans, en Ambassadeurs, etc., employez aux plus importantes négociations et aux plus illustres Charges de leur Pays. Ainsi, quoy que puisse dire nostre Homme, qui admire tant la Cour et l'Art de la Cour, l'Ignorance audacieuse a souvent présidé à la conduite des choses humaines : Quoy qu'il jure qu'il a veû des rayons sur le visage de Monsieur le Duc de ***, cette fausse lumière est vne beveuë de ses yeux et vne illusion de son esprit. Les Sots ont souvent tenu la place des Sages, et vn temps a esté où ceux qui dévoient dicter les Loix et prononcer les Oracles ne sça voient ny lire ny escrire.

Ce n'est pas que leur sens commun fust plus net pour n'estre enveloppé d'aucune connoissance estrangere. Us n'avoient ny les biens naturels ny les biens acquis : Ils avoient seulement ce qui suit d'ordinaire les biens naturels et les biens acquis, je veux dire la bonne opinion de soy-mesme accompagnée du mespris d'autruy. Quoy que ce ne soit pas la coustume de sçavoir les affaires par révélation, et qu'il faille les apprendre par expérience, ou devancer l'expérience par la force du raisonnement, ils se persùadoient que l'Authorité suppléoit à tout cela, et qu'immédiatement après leur Promotion, Dieu estoit obligé de leur envoyer de l'esprit pour bien gouverner, et de faire valoir l'eslection du Prince par la subite illumination de ses Ministres.

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ARISTJPPE. f8H

II n'en va pas toutefois ainsi : C'est tout ce que Dieu a voulu faire pour les Ministres de son Fils vnique, désqu'els nous avons dit quelque chose au commencement de ce Discours. Par là il s'est mocqué de la superbe Philosophie. Il a confondu la Prudence humaine, prenant ces Âmes neuves et grossières pour estre les Confidentes de ses secrets, les remplissant beaucoup, comme dit vn Ancien Chrestien, parce qu'il y trouva beaucoup de vuide. Il a tiré des cabanes et des boutiques ceux qu'il vouloit faire Rois et Docteur^ des Nations. Il ne faut pas que les autres Ignorans prétendent d'estre esclairez de la sorte, ny qu'au lieu de l'esprit de Prophétie, de l'explication des Escritures et du don des Langues, ils attendent du Ciel la connoissance des choses passées, la pénétration dans celles de l'Àdvenir, la lumière qui desbrouille les intrigues de la Cour, la science de faire la Guerre et la dextérité de traiter la Paix.

Aussi d'ordinaire ils réussissent tres-mal en vne profession qu'ils n'ont point apprise, et dans l'exercice de laquelle ils se sont jettez indiserettement, sans y apporter aucune préparation de discipline, sans faire aucun fonds d'expérience, sans connoistre les premiers elemens de la Sagesse civile. Il faut de l'adresse et de la méthode pour conduire vn Bateau et pour mener vn Chariot. Il faut avoir appris les chemins pour pouvoir servir de Guide. I'ay veû des règles et des préceptes pour se bien acquitter de la charge de Portier et de celle de Concierge, quoy que ce soit deux mestiers qui ne sont pas extrêmement difficiles. Il faut donc apprendre tous les Mestiers et estudier tous les Arts, jusques aux moindres et aux plus aisez; Et celuy de conduire le genre humain n'aura pas besoin d'instruction? On gouvernera le Monde au hazard et à l'advanture? On jouera à trois dez le salut des Peuples et des Royaumes?

C'est bien tenir indignement la place de Dieu : C'est bien faire le Phaëton en ce Monde, et dispenser inégalement la

lumière et la chaleur sur la face de la Terre : C'est courir fortune d'en brusler vne partie et de laisser geler l'autre. Les Favoris ignorans courent chaque jour cette fortune et sont en ce perpétuel danger, je dis de se perdre et de perdre leur Pays, lors mesme qu'ils ont rafiné leur ignorance par l'vsage de la Cour, et que deux ou trois bons succez, qui viennent de la pure libéralité de Dieu, leur donnent bonne opinion d'eux-mesmes, et leur font accroire qu'ils ont fait le bien qu'ils ont receû.

Toutes leurs actions sont alors des Contre-temps, sont de fausses mesures d'vne fausse règle. Au lieu de se sçavoir arrester à ce Point de l'Occasion si recherché par les Sages et si nécessaire pour la perfection des affaires, ils vont tousjours devant ou après : Ou ils le passent, ou ils n'y arrivent pas. Aujourd'huy ils déclarent la Guerre par cholere ; demain ils demandent la Paix par lascheté. Ils flattent les Ennemis naturels de la Patrie et offensent les anciens Alliez de la Couronne. En Espagne, ils voudroient donner liberté de conscience; en France, ils voudroient introduire l'Inquisition. La Frontière est nuë et desarmée, et ils fortifient le cœur de l'Estat : Il leur prend envie de raser la Citadelle d'Amiens et d'en bastir vne à Orléans.

Hais les Eslections qu'ils font des autres sont bien dignes de celle qui a esté faite d'eux. Pour l'Ambassade de Rome, ils proposent au Prince vn bon Capitaine de chevaux légers, et qui s'est signalé en plusieurs combats. A leur recommandation, on met dans les Finances vn vieux Prodigue qui, en sa jeunesse, a fait cession de biens, mais qui parle admirablement de l'œconomie. Ils demandent la première Charge de la Iustice pour vn homme véritablement de robe longue, mais célèbre par le peu de connoissance qu'il a des Lettres, mais de la Classe de celuy que nos Pères virent à Paris quand les Ambassadeurs de Pologne y arrivèrent. Ils firent à cet Homme leur compliment en Latin, et il les pria de l'excuser

s'il ne leur respondoit pas, parce qu'il n'avoit jamais eu la curiosité d'apprendre le Polonois.

Vous sousriez, Monseigneur, et vous vous estonnez de la grande Littérature de cet homme de robe longue. 11 faisoit bien d'autres équivoques, et on en compte quelques-vus qui ne me semblent pas mal plaisans. Ce fut luy qui crût que Seneque estoit vn Docteur de Droit Canon, et que, dans ses Livres des Bénéfices, il avoit traité à plein fonds des Matières Beneficiales. Vn *** de ce temps-là luy fit accroire que la Morée estoit le Pays des Mores ; et il n'est rien de si vray , qu'il chercha dans la Carte vn jour tout entier la Démocratie et l'Aristocratie, pensant les y trouver comme la Dalmatie et la Croatie.

Il fait bon estre sçavant sous ces Regnes-là, et les Muses ont beaucoup à espérer de la protection de pareils Ministres. Mais passons outre, et ne considérons point l'interest des Muses, dont le destin est d'estre pauvres et mal traitées, sous toutes sortes de Règnes et par toutes sortes de Ministres.

Ceux-cy se connoissent en hommes et en affaires, comme vous voyez. Apres avoir dissipé le revenu de l'Estat en des despenses mauvaises ou ridicules, afin de paroistre bons Mesnagers, ils laissent perdre vne occasion importante, faute de cinquante escus qu'ils ne veulent pas qu'on baille pour faire partir vn Courrier exprès. Ils attendent le jour de l'Ordinaire, et s'imaginent que l'Occasion l'attendra aussi bien qu'eux. Vn Docteur Politique qui les a sifflez, et qui leur a mis dans la teste cinq ou six mots de nostre Tacite pour les alléguer cent fois le jour, sur toutes choses, leur a recommandé le Secret et la Dissimulation. Cette leçon faite, ils font mystère de tout; ils ne s'expliquent que par des clins d'œil et par des mouvemens de teste. Au moins ils ne parlent plus qu'à l'oreille, non pas mesme quand ils louent leur Maistre, et qu'ils disent que c'est le plus grand Prince de la Terre.

Cette Religion du Silence est passée dans leur esprit, jusqu'à vne telle superstition, qu'ils font scrupule de donner les ordres nécessaires à ceux qui les doivent exécuter, tant ils ont peur de descouvrir ce qui a esté résolu au Conseil. Ils escoutent attentivement vn Alchimiste qui leur promet des montagnes d'or : Ils reçoivent à bras ouverts vn Banny qui leur fait aisée la conqueste de son Pays : Et, se reposant sur la foy de l'vn et de l'autre, ils s'embarquent dans vne grande Entreprise, et commencent vne grosse Guerre dont ils sont las dés le second jour. Ils font mille autres choses semblables. Et si ces exemples ne sont de ce Siècle, Us sont des Siècles passez : S'il n'y a pas eu en France et en Allemagne de ces Ignorans présomptueux, de ces ridicules Toutpuissans, il y en a eu en Espagne et en Italie.

La misère du Temps ( il vaut mieux accuser le Temps que le Prince), cette misère publique, qui a fait faire de la monnoye de fer et de cuir, qui a donné du prix aux plus viles choses, a mis aussi en vsage ces gens-là et les a introduits dans le Cabinet des Rois, où ils ont traisné avec eux toutes les ordures de leur naissance et toutes les habitudes vicieuses dont les âmes serviles sont capables. Car c'est icy vn Chapitre de leur Histoire que nous ne devons pas oublier; et il est certain que leur innocence n'a gueres plus duré à la Cour que celle du premier Homme dans le Paradis terrestre.

D'abord, quoyque peutestre ils ne fussent pas nés meschans, ils ont crû qu'il faloit le devenir, et se sont défaits d« leur conscience pour travailler avec moins d'empeschement aux affaires de TEstat. Ils ont pensé d'ailleurs que l'orgueil estoit bienséant à la dignité ; que s'ils paroissoient les mesmes qu'auparavant, leur condition ne seroit pas tout à fait changée, et que la courtoisie les remettroit dans l'égalité de laquelle ils s'estoient tirez avec tant de peine. Ainsi ils n'ont point appréhendé de tomber dans la haine pour

ARISTIPPK. 187

esviter le mespris.Ils se sont fait craindre, ne pouvant se faire respecter. Ils ont estimé qu'il n'y avoit point de moyen d'effacer la mémoire de leur ancienne bassesse que par l'objet présent de leur tyrannie, ny d'empescher le Peuple de rire de leurs infirmitez qu'en l'occupant à pleurer ses propres maux et à se plaindre de leur cruauté.

Avec ces belles Maximes, et cette Antipolitique, que je vous ay vn peu esbaucbée, ils ont gpuverné le Monde, mais ils l'ont gouverné d'vne estrange sorte. Ils ont renversé ce qu'ils vouloient soustenir ; Us ont rompu ce qu'ils avoient dessein de nouer; Ils ont fait autant de ruines qu'ils desiroient faire d'establissemens; Ils ont gasté autant de choses qu'ils en ont maniées. Les cheutes des Princes et les pertes des Estats ont esté le succez de leur Administration. S'estant saisis de la Puissance souveraine (je les considère derechef dans leur innocente infirmité), ils en ont vsé comme les Enfans se servent de leurs couteaux, qui s'en blessent le plus souvent, et en offensent leurs Mères et leurs Nourrices.

Que si la témérité de ces gens-là n'a pas tousjours esté malheureuse, s'ils sont arrivez au port tenant vne route qui apparemment les en esloignoit ( car il est certain qu'il se voit de ces Miracles, et j'en cqnnois quelques-vns qui se sont sauvez par des actions qui les dévoient perdre), il ne faut pas se fier pourtant à cette Félicité aveugle qui les a guidez; Il faut les regarder comme des Personnes transportées d'vne violente imagination, qui passent les rivières en dormant, sans sçavoir nager, et courent par les précipices sans faire vn faux pas. Il faut les admirer comme des bestes divines et ne les pas imiter comme des personnes raisonnables. le tiens ce mot du bon-homme Alexandre Picolomini, lors que je fus le voir, passant à Siene, et que je le trouvai sur le lict verd dont parle Monsieur de Thou.

Si vous estes jamais Favoris (avec la permission de son

Altesse, j'adresseray ma parole à ces deux jeunes Gentilshommes qui m'escoutent), ne vous proposez point de pareils exemples : Ils sont tres-dangereux, quoy qu'ils soyent trèsesclatans. Ce sont des Flambeaux allumez sur les Escueils : Ils font faire naufrage aux nouveaux Pilotes. Ce sont des Adresses qui meinent à la mort ceux qui les suivent, qui ne servent qu'à piper la Postérité; qu'à apprendre aux hommes à faillir, qu'à donner du crédit et de la réputation à l'Imprudence.

DISCOVRS TROISIESME.

Comme ceux que nous laissasmes hier manquent de la capacité requise et ont l'intelligence fort courte et fort limitée, il s'en trouve d'autres qui Font trop vague et trop estenduë et qui raisonnent avec excez. le parle de ces Spéculatifs qui visent d'ordinaire au delà du but; qui quittent les chemins pour prendre les routes, qui s'esgarent pour arriver plus tost où ils vont.

Appellons-les, s'il vous plaist, des tireurs d'essences. Ils mettent leurs advis à l'alambic, et les réduisent à néant à force de les subtiliser : Ils évaporent en fumée les plus solides affaires. Disons que ce sont des Hérétiques d'Estat, qui veulent faire dans la Politique ce qu'Origene a fait dans la Religion. Ils suivent les ombres et les images des choses, an

AR1ST1PPK. 189

lieu de s'attacher à leur corps et à leur realité. Us embrassent la Vray-semblance parce qu'ils l'ont peinte et embellie à leur mode; mais ils rejettent la Vérité à cause qu'elle n'est pas de leur invention, et qu'elle a son fondement en elleinesme.

Ces Messieurs se figurent que par tout il y a du dessein et de la finesse, et que toutes les actions des hommes sont méditées. Rien ne leur passe devant les yeux, dont ils ne cherchent le sens mystique et l'allégorique. Ils ne s'arrestent jamais à la lettre, ces subtils Interprètes des pensées d'autruy. Et quand deux Princes s'attaquent de toute leur force et de toute la puissance de leurs Estats, ils croyent qu'ils s'entendent ensemble pour tromper les autres Princes. Ils font des jugemens presque aussi plaisans que ceux qui disoient à Athènes « qu'on ne se fiast pas à la mort du Roy « Philippe, et qu'il s'estoit fait tiier tout exprez pour attra- « per les Athéniens. »

On voit par ce mauvais mot jusqu'où peut aller la mauvaise subtilité, et quel est l'esprit de la Grèce et de ces Spéculatifs. Mais il y a eu des Spéculatifs en tout Pays. Il y a tousjours eu des Alchimistes et des Souffleurs, qui ont distillé les choses humaines, qui ont donné plus de liberté qu'ils ne dévoient à leurs conjectures et à leurs soupçons. Parce que Iunius Brutus contrefit le Sot, ils ont eu de la défiance de tous les Sots : Us se sont figurez que tous les Niais imitoient Brutus; que la simplicité apparente estoit vu artifice caché -, que ceux qui ne sçavoient rien dissimuloient leur science; que le silence de ceux qui ne disoient mot couvroit de dangereuses pensées.

C'estoit l'opinion qu'avoit vn Prince Romain d'vn certain Imbecille de son temps que les Pages siffloient et que personne n'estimoit que luy. L'Histoire rapporte quilen appréhendait les vertus secrètes, et que le mespris vniversel de la Cour et vingt-cinq ans d'i m pertinences , ou faites, ou h 11

dites à la face du grand Monde ne l'avoient pu asseurer de cet homme-là.

Du mesme principe de fausse subtilité sont nées ces Visions que nostre homme trouve si ingénieuses et qui me semblent si ridicules, que les Docteurs admirent et que je ne puis souffrir. En cet endroit, Aristippe, adressant sa parole aux deux Gentils-hommes qui Tescoutoient : Pensez-vous, leur dit-il, comme ces Docteurs subtils, qu'Annibal ne voulut pas prendre Rome de peur de n'estre plus vtile à Garlhage, et de se voir obligé par là à finir la Guerre qu'il avoit dessein de perpétuer? A vostre advis, Auguste choisit-il Tibère pour son successeur, afin de se faire regretter, et rechercher de la gloire après sa mort par la comparaison d'vne Vie qui devoilestre si différente de la sienne? Vous imaginez-vous que le conseil qu'on trouva dans ses Mémoires, de mettre des bornes à l'Empire, fut vn effet de son envie contre sa Postérité? Avoit-il peur qu'vn jour vn autre Homme fust plus grand Seigneur que luy, et commandast à plus de Subjets? Est-il croyable que le mesme Auguste ne faisoit l'amour que par maxime d'Eslat, et ne voyoit les fiâmes de Rome que pour apprendre le secret de leurs Maris? Y a-t'il de l'apparence que son ame ne se remuast que par règle et par compas? que toutes ses actions fussent si guindées et tous ses vices si estudiez ?

A mon advis, c'est faire le Monde plus fin qu'il n'est. C'est interpréter les Princes comme quelques Grammairiens expliquent Homère : Ils y trouvent ce qui n'y est pas, et l'accusent d'estre Philosophe et Médecin en des endroits où il n'est que faiseur de contes et de chansons. Contentonsnous quelquefois du sens littéral. Ne cherchons pas vn Sacrement sous chaque syllabe et sous chaque point. Ne soyons pas si indulgens à nostre esprit, ny si curieux dans celuy

'autruy. 11 ne faut pas aller quérir si loin la Vérité, ny prendre les choses de si haut. 11 ne faut pas rapporter à des

A1UST1PPE. 191

causes reculées et aux Conseils du Siècle passé des succez ou arrivez fortuitement, ou à qui vne légère occasion aura donné lieu.

Les Stoïques, qui n'ont pas voulu « qu'une feuille d'arbre a se remuast sans ordre particulier de la Providence, ny « que le Sage levast le doigt sans congé de la Philosophie, » ne jugeoient pas plus avantageusement de Dieu et de la Personne plus proche de Dieu que ces Raffineurs présument d'vn Homme qui est souvent moins que médiocre, qui n'a que le quart ou la moitié delà partie raisonnable ; qui, de sa vie, ne songea à estre Sage ny à s'approcher de Dieu. 11 n'y a point de moyen qu'ils ajustent leurs opinions à nostre commune capacité : Us ne peuvent descendre jusques à nous. Dans le jugement qu'ils font des hommes, ils ne peuvent présupposer vne infirmité humaine, c'est-à-dire vn principe d'erreurs et de fautes; vne maladie de la naissance, de laquelle Alexandre et César ne sont pas exempts; vn défaut qui traisne après soy tant d'autres défauts en la Personne des plus Parfaits, en la conduite des plus Sages et en celle de Salomon mesme, si vous le voulez.

Les Grands evenemens ne sont pas tousjours produits par les grandes causes. Les ressorts sont cachez et les machines paroissent : et quand on vient à descouvrir ces ressorts, on s'estonne de les voir si foibles et si petits. On a honte de la haute opinion qu'on en avoh eue. Vne jalousie d'amour entre des personnes particulières a esté la matière d'vne guerre générale. Des Noms baillez ou pris par hazard, les Yerds et les Rouges des Ieux du Ciïque ont formé les Partis et les Factions qui ont déchiré l'Empire. Le mot ou le corps d'vnd Devise* la façon d'vne Livrée, le rapport d'vn Domestique; vii conte fait au Couché du Roy, ne sont rien eti apparence ; et par ce Rien commencent les Tragédies dans lesquelles on versera tant de sang et on verra sauter tant de testes. Ce D'est qu'vn nuage qui passe et vne tache en vn coin de l'air,

qui s'y perd plustost qu'elle ne s'y arreste. Et neantmoins c'est cette légère vapeur, c'est cette nuée presque imperceptible, qui excitera les fatales tempestes que les Estats sentiront, et qui esbranlera le Monde jusqu'aux fondemens. On s'est imaginé autrefois que c'estoient les interests des Maistres qui mettoient en feu toute la Terre, et c'estoient les passions des Valets.

le ne doute point que le Roy de Perse ne prist des prétextes tres-specieux pour justifier ses armes quand il vint en Grèce, et que ses manifestes ne dissent merveille de ses intentions. Il ne manqua pas de Prétentions ny de Droicts. 11 n'oublia pas que le grand Roy ne venoit que pour chastier de petits Tyrans, et qu'il apportoitaux Peuples vne riche et abondante liberté au lieu de leur maigre et stérile servitude. Il falsifia son dessein en plusieurs autres façons, et jura peut-estre que ce dessein luy avoit esté inspiré immédiatement des Dieux immortels, et que le Soleil en estoit le premier autheur. Cependant, quelques Manifestes qu'il fist vler et quelque couleur de Iustice et de Religion qu'il donnast à son Entreprise, voicy la vérité de la chose.

Vn Médecin Grec, domestique de la Reyne, ayant envie de revoir le port de Pyrée, et de manger des figues d'Athènes, mit cette fantaisie de guerre dans la teste de sa Maistresse, et la porta à y faire résoudre son Mary. Si bien que le Roy des Rois, le puissant et redoutable Xerxes ne leva vne armée de trois cent mille Combattans, ne coupa les Montagnes, ne tarit les Rivières, ne combla la Mer, que pour conduire vn Charlatan en son Pays. Il me semble que ce galant homme pouvoit bien faire son voyage à moins de frais et en plus petite compagnie.

Mais il me vient de souvenir, Monseigneur, d'vne autre chose qui mérite d'estre sceuë, et que vous ne trouverez pas mal plaisante. Elle arriva au Royaume de Macédoine, plus de quatre-vingts ans devant la naissance du Roy Philippe,

ARISTÏPPE. Ifl3

au temps de cette fameuse Conjuration qui d-vn Estât eu fit deux, et qui partagea la Cour, les Villes et les Familles.

Ce fut la femme de Meleagre, Gouverneur d'vne Place frontière et General de la Gavallerie, qui jetta son Mary dans la révolte, et certes pour vn fort digne subjet. Sur le rapport qui fut fait au Roy de l'esprit et de la galanterie de cette Femme, il luy prit envie de la voir vn jour en particulier : H ne luy fut pas difficile d'obtenir d'elle vne faveur qu'elle accordoit aisément à de moins grands Seigneurs et de moins honnestes gens que luy. Elle n'avoit pas accoustumé de las* ser la constance de ses Amans, ny de faire mourir personne de desespoir. Le Roy s estant donc rendu à l'assignation qu'elle luy donna, et, par malheur, ne l'ayant pas trouvée telle qu il se l'estoit figurée, il lui tesmoigna d'abord son desgoust, et se sépara d'elle presque aussitost avec peu de satisfaction. Cet affront fut senti si vivement par celle qui le receût, et qui n'avoit pas mauvaise opinion de son mérite, qu'elle protesta à l'heure mesme de s'en venger. Et ne le pouvant mieux faire qu'en corrompant la fidélité de son Mary et le desbauchant du service de son Maistre, elle vsa pour cela de tous les charmes de son esprit et de son visage. Elle employa sur vne ame crédule les plus subtiles inventions dont est capable vne ame artificieuse. Et ne doutez point que, dans la chaleur de sa vengeance, elle n'eust voulu avoir vne infinité de Maris pour faire vne infinité d'ennemis au Roy, et pour tirer raison avec plus d'espéesde l'offense qu'elle croyoit en avoir receuë.

Ainsi Meleagre quitta le service du Roy et s'embarqua dans le Party du Tyran, sans sçavoir par quel mouvement il y estoit poussé ny quelle passion il vengeoit. Il jouait vn personnage qu'il n'entendoit point : Il estoit le Soldat de sa Femme, et pensoit estre vn des principaux Chefs de la Ligue. Par là on peut voir qu'il est aisé de se tromper dans le jugement qu'on fait des actions des hommes, puis que les

m ŒUVRES DE BALZAC,

hommes mesmes qui les font y sont les premiers trompez ; puis qu'Us n'en sçavent pas tousjours la vraye cause. Us sont souvent instrumens aveugles et sans oonnoissance de l'interest ou de la passion d'autruy.

Les Spéculatifs de Macédoine ne manquèrent pas de pu* blier de plausibles et de spécieuses raisons de la révolte de Meleagre. Les vns dirent qu'vn reproche que le Roy luy avoit fait, en présence des Ambassadeurs de Thessalie, luy entra si avant dans le cœur, et y fit vne si profonde playe, qu'il ne put jamais en guérir; que les caresses et les faveurs qu'il receût depuis ce temps-là furent d'inutiles appareils sur ce cœur blesse, et que la mémoire d'vne injure lui osta le sentiment de mille bienfaits. D'autres alléguèrent le refus d'vne Charge qu'il avoit demandée pour son Fils, et que véritablement on ne donna pas à vn autre, mais qui fut supprimée afin qu'elle n'entrast pas en sa Maison. Il y en eut qui excusèrent son changement sur l'amour de la Patrie et sur le zèle de l'ancienne Religion, de laquelle le Tyran prenoit le prétexte pour faire la guerre au Roy.

Tous les Historiens exercèrent là dessus leur subtilité, et tous furent subtils et ingénieux à faux, ils cherchèrent la source du Mal, qui d'vn costé, qui d'vn autre, et pas vn ne la trouva : Pas vn ne parla du despit de la Femme de Meleagre, qui fut la seule cause de la défection de son Mari, et qu'on ne descouvrit qu'en vn autre Siècle, et long-temps après la mort du Roy, du Tyran et de Meleagre.

Ces deux courses que nous avons faites en Grèce et en Macédoine estoient sur nostre chemin, et je veux croire qu'elles n'auront pas esté desagréables à vostre Altesse. Mais je croy de plus qu'elle juge aussi bien que moy qu'il vaut encore mieux débiter des visions dans l'Histoire que dans le Conseil, et que la mauvaise subtilité est moins dangereuse quand on raconte des choses faites que quand on délibère

des choses à faire. Icy, pour ne rien dire de pis, elle est pause que les choses ne se font point ,

Les gens d'Athènes sont trop habiles pour tromper les gens de Thebes : Ceux-là tendent leurs filets si haut, et ceux-cy volent si bas, qu'il faudrait qu'ils fissent vn effort pour y estre pris. le dis davantage. Les Athéniens employent quelquefois leur finesse à s'en faire accroire et à se tromper euxmesmes. De leurs faux principes ils ne peuvent tirer que de fausses conclusions, et n'ont garde de négocier heureusement ny d'amener jamais leurs Adversaires de leur costé; se tenant tousjours en des termes si esloignez d'eux, et s'en approchant si peu, que, bien loin de se pouvoir joindre, ils ne se peuvent pas reconnoistre.

11 est mal aisé d'oiiir de plus beaux Parleurs et de voir mieux débattre des Opinions. Mais aussi n'en demandez pas davantage : Us mettent en cela tous leurs soins et toute leur industrie. Ils y apportent autant d'estude que si le discours estoit la principale fin de la délibération, et quelque chose de plus que l'action mesme. Us aimeroient mieux faire paroistre leur éloquence en perdant l'Estat que de le conserver sans dire mot. Us estiment que c'est bien davantage d'emporter le dessus au Conseil sur leurs Compagnons que de battre à la Campagne les Ennemis. Si bien qu'ils comptent quasi pour rien les disgraces.de la Guerre, espérant tousjours d'en avoir leur revanche au premier Traité. Et là, neantmoins, ils rencontreront quelque Esprit de fer, incapable de persuasion, qui coupera ce qu'il ne pourra défaire; et, par vne ferme et constante négative, brisera tous leurs filets et toutes leurs ruses sans prendre la peine de les demesler.

Tesmoin ce Gouverneur de Figeac, qui se trouva à vne Conférence qu'eut la Reine Catherine avec les Députez du Roy de Navarre et* du Party Huguenot. C'estoit pour leur faire quitter, devant le temps accordé, les Places de seureté qui leur avoient esté mises entre les mains. Elle avoit amené

de Paris vn homme tout-puissant en paroles, et à la Rhétorique duquel, rien n'avoit esté impossible jusques alors. D'abord il se fit admirer à l'Assemblée : Il excita en suite de plus douces passions dans le cœur des Députez : Apres avoir vaincu leur esprit, il gagna leur volonté. Et desja les plus defians avoient oublié le Massacre , et ne vouloient plus de Places de seureté. On se contentait de la Parole du Roy, et le Traité s'alloit conclure à la satisfaction de la Reyne, quand, en vn moment, tout son travail fut gasté et toute l'éloquence de son Orateur renversée par la brusque response que luy fit le Gouverneur de Figeac.

Cette Princesse s'estant adressée à luy avec vne mine de triomphante, et luy ayant demandé (plustost pour couronner vne chose faite et avoir des applaudissemens que pensant avoir besoin de son opinion) ce qui luy sembloit de la Harangue qu'il avoit ouïe : Madame, lui respondit-il avec vne parole si forte qu'elle cassa les articles du Traité à demi

Conclu, IL ME SEMBLE QVE MONSIEVR QVE VOILA A BIEN ESTVDIÉ, MAIS MES COMPAGNONS NY MOY NE SOMMES PAS d'aDVIS DE PAYER SES ESTVDES DE NOS TESTES.

Ce Monsieur neantmoins, dont je vous parlerai vne autre fois, estait vn tres-habile Négociateur : Il avoit réussi ailleurs très-heureusement; Et quoy qu'il regnast en l'Art de bien dire, il n'estait pas pourtant de nos gens qui ne sçavent que parler : Il faisoit servir cette science à vne meilleure, et ne preferoit pas, comme eux, la gloire de son esprit au bien du service de son Maistre.

Nos gens en effet sont plustost Declamateurs que Ministres, plustost Sophistes que Conseillers. Il ne sont point si faschez du mauvais succez des affaires , qu'ils sont aises de l'honneur qui leur revient d'avoir bien harangué sur chaque proposition desbattuë, et de s'estre fait admirer aux Députez et à l'Assemblée. Leur vanité les console aisément de leur malheur. Ce leur est assez de traiter le Genre Deli-

AfUSTIPPE. 197

beratif selon les préceptes de Quimilien, et de sçavoir manier les choses par tous les endroits que monstre Aristote. Voilà la borne de leur ambition. Ils sont satisfaits s'ils n'ont point péché contre les règles de l'Art ; Et je les trouve en cela semblables à vn Médecin de Milan que j'ay connu à Padoiie. Cet homme , content de la possession de sa Science , et comme il parloit, de la jouissance de la Vérité, ne cherchoit point particulièrement dans la Médecine la guerison des Malades : II se gloritioit mesme vne l'ois d'en avoir tué vn avec la plus belle méthode du monde : È morto, disoit-il, canonicamente, è cm tutti gli ordini.

Dans les affaires aisées ils sèment des espines pour les cueillir. Dans la moindre occurrence qui se présente ils font naistre mille difficultez; Ils trouvent autant d'expediens, et ne forment le plus souvent aucune resolution. Le grand nombre des choses qu'ils voyent en chaque subjet, leur ostant la liberté du choix, et l'abondance les rendant pauvres, ils s'embarrassent dans la multitude de leurs raisons, et s'arrestent d'ordinaire à la plus mauvaise, et voicy pourquoy : (l'est parce que la plus mauvaise est le dernier effort de leur imagination desja lasse, et que, l'ayant esté chercher hors du sens commun, qui est desja espuisé, il semble qu'elle soit plus à eux que les autres, qui sont tirées de cette source publique ou qu'ils ont prises de l'expérience.

A ce compte-là, la bonne chose que c'est que cette Sobriété de sçavoir et de connoistre, si estimée par les Lettres Sainctes! Advouons-le, à la honte de la raison humaine et de la subtilité des Sophistes : Yn grand esprit tout seul est vn grand instrument à faire des fautes ; Et si le jugement nécessaire ne l'appesantit et ne remousse pour l'assujettir à l'vsage, et l'accommoder à l'exemple et à la pratique, sans doute cette vivacité pénétrante sera beaucoup plus propre à agiter des questions de Métaphysique qu'à donner de bons conseils, qu'à bien entreprendre et qu'à bien agir. En effet, les ac-

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tions humaines veulent estre maniées humainement, c'està-dire par des moyens possibles et familiers , d'vne façon qui tienne du corps comme de l'esprit, avec des raisons qui tombent quelquefois sous les sens, et ne demeurent pas tousjours dans la haute région de l'ame.

Les Raffineurs qui agissent autrement sont bons à troubler les Négociations, et ne valent rien à conclure les Affaires. Ce sont d'excellens Brouillons pour remuer vn Estât et de mauvais Ministres pour le gouverner. Ils réussissent dans le desordre ; et comme les Démons de F Air, ils se meslent parmy le Tonnerre : Mais ils n'ont plus de force sitost que le calme est venu; et cette pointe qui nous esblouit n'estant qu'vne lumière d'Esclairs, il est tres-dangereux de prendre vne pareille adresse dans la variété des accidens et dans les divers destours de la Vie civile.

Mais quand ce seroit vne véritable et continuelle lumière, de laquelle ils seroient guidez; quand ce seroit le Soleil luymesme qui les conduiroit, ce n'est pas à dire qu'ils trouvassent tousjours la fin qu'ils cherchent et qu'ils arrivassent où ils vont. Et de cela, Monseigneur, j'aurois encore quelque chose à dire, si le bruit d'vn carosse et de plusieurs voix que je viens d'oûir ne m'avertissoit que voicy l'heure de l'audience que Monsieur le Duc d'Espernon a envoyé demander à vostre Altesse.

PISCOVRS QVATRIESME,

Monsieur le Landgrave ne manqua pas de se faire porter Je lendemain, à l'heure ordinaire, dans la Chambre de la Conversation. Apres avoir tesmoigné à Aristippe la satisfaction qu'il avoit eue du dernier Discours, il le pria de ne passer point à vne nouvelle matière sans achever celle qu'il avoit laissée imparfaite. Aristippe luy obéît, et parla à peu près en cette sorte.

On ne gçauroit croire combien la Raison s'esgare; Te parle de la plus droite et de la mieux esclairée ; et combien les Hommes se trompent; le dis les plus habiles et les plus intelligens. Qu'il y a loin des paroles à la chose , et que ce n'est pas tout vn de produire que de concevoir, d'exécuter que de discourir!

Dans la conception et dans le discours, il semble que tout rit et que tout veut plaire : Il n'y a que de la joye et du chatouillement pour l'esprit, qui fait vn exercice agréable en cherchant ce qu'il désire et croyant avoir trouvé ce qu'il cherche. En cet estat-lâ il reçoit comme les premiers plaisirs de l'amour : Il gouste les douceurs qui naissent des nouvelles Opinions et de la descouverte de la Vérité ou de quelque chose qui luy ressemble. Tant que l'esprit pense et tant qu'il raisonne, personne ne le trouble en la possession de

son objet : Il est maistre des desseins et des entreprises : Il court après de belles idées, qui se laissent prendre commo il veut ; et ne rencontrant ny de contradiction ny de résistance, il jouit de la pureté du bien intellectuel, qui ne s'est point encore altéré par Faction.

Mais ce n'est pas tout que cela ; II faut enfin quitter ces lieux enchantés, et sortir de ces espaces vagues pour entrer dans le véritable Monde. 11 faut mettre la main à l'œuvre, et agir après avoir médité. Et c'est alors que les choses prennent vne nouvelle face, et qu'elles ne sont plus si belles ny si aisées. C'est alors que l'ame est dans le travail et dans les tranchées de l'enfantement; C'est en ce temps-là que les pénibles effets succèdent aux raisonnemens voluptueux, et que ce qui paroissoit ami et favorable dans la pensée, se révolte et devient contraire dans l'opération. Ce n'est plus le Marchand au Port qui trafique sur la Carte, et se propose des gains sans danger et vne navigation sans orage : C'est vn Faiseur de vœux au milieu de la tempeste, qui se repent d'estre parti du logis, qui jette sa marchandise en la Mer, qui cherche vne planche pour sauver sa vie.

Les Vents ne se lèvent point contre les paroles, et les delibérations ne vont point donner contre les Escueils. Le Cabinet est vn lieu de paix et de repos, où Ton trace et où l'on figure tout ce qu'on veut : Mais d'ordinaire on y trace et on y figure des choses qui sont absentes et des objets qui sont esloignez. D'ailleurs, la peinturea beau représenter la chose, ce n'est pas elle pourtant : Il y a tousjours de la différence. Et il ne faut qu'vn commencement de passion, quVn foible bouillon de chofere, qu'vne légère teinture de honte, qu'vne petite grimace, pour gaster toute la ressemblance et pour faire vne autre chose, voire vne chose contraire de celle qu'on estimoit la mesme ou pour le moins la semblable.

le laisse, Monseigneur, à vostre pensée la seconde partie de cette comparaison, et conclus que les affaires ont des

jours, des biais et des postares qui ne se voyent et ne se remarquent que dans les Affaires, qui brouillent tous les traits et toutes les notions qu'on s'en estoit formées hors de là. Ce sont certains mouvemens et certains temps qui nous rendent mesconnoissable nostre propre connoissance : L'estude ne sçauroit les prévenir; Le discours ne les peut séparer de l'action : Ils y tiennent et s'y attachent si fort, qu'il n'y a point de moyen de les en desprendre; et, d'autre part, ils . passent si viste et si imperceptiblement, qu'il est impossible de les copier.

Les Romains ont voulu le dire, quand ils ont dit « qu'on « devoit délibérer avec l'Occasion et en la présence des Af- « faires; qu'on se devoit conseiller avec l'Ennemy, et se re- <i soudre sur sa mine et sur sa contenance; que le Gladiateur « prenoit conseil dans l'Amphithéâtre; que quelquefois il « faloit ravir le conseil plustost que le prendre. »

Cela s'entend principalement à la Guerre et des actions militaires : Mais il y a de la guerre, qui le croira? mesme dans les actions paisibles et desarmées : Il faut combattre par tout de façon ou d'autre ; Et le doute, l'Objection, la Raison contraire, ne nous attaquent pas tousjours de front ny à descouvert ; Elles sont souvent aux aguets et aux embusches.

Les diffîcultez qui s'estoient cachées à nostre esprit se présentent subitement à nos yeux. Le temps fait naistre ses empeschemens, les hommes les leurs. Vne seule circonstance change toute la nature de l'Occasion. Apres avoir conclu, il arrivera cecy ou cela. Ny cecy ny cela n'arrive, mais vn troisiesme événement, qui met la Prévoyance en desordre et les Conjectures en confusion.

Le défaut est dans l'estoffe et non pas dans l'Entrepreneur : L'Art sera bien entendu et le dessein bien conduit ; Mais les instrumens seront mauvais, mais le marbre et le bronze seront gastez. D'ailleurs, mille accidens, je ne sçay

quels, peuvent sortir, de je ne sçay où. Il peut venir des malheurs du Ciel et de dessous Terre : Vn esclat de foudre peut ruiner les matériaux : Vn vent renfermé peut faire sauter le travail en l'air. Et s'il en faut croire vn ancien Poëte, « les Dieux se veulent quelquefois esbattre : Us pren- <r nent leur plaisir et leur passetemps à se joiier des pensées « des hommes. »

La bonne et la mauvaise Politique sont également subjettes à ces derniers inconveniens, et rien ne se peut asseurer contre le Ciel. Mais, sans que le Ciel s'en mesle, la Politique, de laquelle nous parlons, ne laisse pas d'estre malheureuse. Elle voit les cheutes et les ruines de ses Ouvrages en les bastissant; ou plustost elle n'en voit que les plans et les projets, parce qu'elle desseigne plustost qu'elle ne bastit. Elle se figure des Affaires et des Entreprises , comme on s'est figuré autrefois des Republiques et des Princes, qui n'estoient qu'en esprit et ne pouvoient estre que par miracle. Que sont-ce, en effet, ces Affaires et ces Entreprises, que de hardis et de magnifiques songes qui flattent la Partie imaginative et amusent inutilement la Raison? Que sont-ce, que des contes admirables et des Histoires impossibles?

Les Spéculatifs composent ainsi des Romans dans les Conseils, et font des Propositions à peu près semblables à celles de cet Artisan si fameux dans l'Histoire d'Alexandre. Comme vous sçavez, il trouva les Colosses petits et les Pyramides basses. 11 voulut tailler vne Statue, qui, dans vne de ses mains, porteroit vne Ville, et verseroit vne Rivière de l'autre.

Ceux-cy resvent aussi magnifiquement, et leurs pensées ne sont pas moins vastes ni moins desreglées. Il n'y a point de proportion de la grandeur de ce qu'ils conçoivent à la médiocrité de ce qui est faisable. Les matières ne sont point capables de leurs formes, et leurs pièces ne se peuvent jouer

parce qu'elles ne se peuvent accommoder au Théâtre* 11 y faut trop d'engins et trop de machines. Pour de telles pieces, il n'y a point d'Acteurs en toute l'Europe : La représentation en seroit difficile au Roy de Perse, et ils prennent pour cela le Prince de la Mirande.

Ne vous imaginez pas, Monseigneur, que je veuille rire. Au premier voyage que je fis en Italie, je vis vn de ces beaux Esprits qui proposa la conqueste de la Grèce à vn Prince qui n'estoit gueres plus puissant que celuy que je viens de vous nommer. Haisvostre Altesse remarquera, s il luy plaist, en passant, que le Père de ce bel Esprit estoit de Naples et sa Mère de Florence, et qu'ils avoient eu soin de le faire nourrir à la Cour de Rome. N'est-il pas vray qu'il choisissoit vn moyen bien proportionné à sa fin, et qu'il suscitoit vn grand Ennemy au grand Turc? Ne faloit-il pas qu'il fust asseuré de beaucoup de Miracles, pour penser faire quelque chose de si peu de forces?

Il faut pourtant advoiier la vérité à son avantage; le ne vis jamais d'imagination si fertile ni si chaude que la sienne. Il ne se pouvoit voir de raisonnement plus viste, ny qui courust plus de pays, ny qui revinst plus difficilement au logis. Mais cette fertilité et cette estenduë ne faisoient que fournir matière à l'extravagance et donner plus d'espace à des pensées folles. Plus sa raison alloit loin, plus elle s'esloignoit de son but.

Apres vne longue Conférence que j'eus avec luy, je reconnus que ce grand dessein, qu'il appelloit YInterest de Dieu et l'Affaire de la Vierge Marie, et qu'il alloit sollieiter à la Cour des Princes, n'avoit pour fondement que le désir d'vne intelligence avec les Cosaques, l'espérance de quelque révolte en quelque lieu , la parole d'vn Hermite Grec et la vision d'vn Melancholique. C'estoit neantmoins, comme je vous ay dit d'abord, vn fort bel Esprit. Il y avoit grand plaisir à l'escouter; el hors de Constantinople et de la Grèce, au-

tour de laquelle tournoit son extravagance, il ne laissoit pas d:estre Sage sur d'autres Matières. le luy ay ouï rendre des Oracles et dire des choses qui me sembloient révélées, tant je les trouvois au dessus de la portée ordinaire de l'esprit humain.

Il pechoit seulement en subtilité : Il avoit trop de ce qui esleve et qui remue, et trop peu de ce qui fonde et qui affermit; Son repos mesmeestoit agité : Il dictoit des depesches en disnant : 11 dormoit les yeux ouverts : Et je vous feray dire, Monseigneur, par vn de ses Domestiques qui vit encore, et qui couchoit d'ordinaire dans sa chambre, que, de ces yeux ouverts, il sortoit des rayons si affreux, que souvent il en eut peur, et qu'il ne s'y accoustuma jamais bien.

À vn Homme fait de cette sorte, on pourroit donner, pour bien gouverner, le mesme advis qu'on donna à cet autre pour se bien porter. Il faudroit luy dire, s'il vouloit laisser parler le Monde : « Espaississez-vous vn peu le sang. Tem- « perez vostre feu par vostre flegme. N'vsez pas pas de toute « vostre Raison : Ne soyez pas tout intelligence et tout lu- « miere. Faites-vous beste quelquefois, ou, pour le moins. « semblable à la beste : c'est-à-dire arrestez-vous au plus « proche objet, et jouissez d'aujourd'huy sans vous tour- « menter tant de demain. Ne vous laissez point accabler « l'esprit à cette Prévoyance infinie, qui va chercher les « maux jusques au bout du Monde et jusques dans la>derniere « Postérité, qui se jette si avant dans l'Àdvenir, qu'elle en « quitte le Présent, et abandonne les choses qui sont pour « celles qui peuvent estre. »

N'avez-vous point ouï parler de l'ame de ce Philosophe, laquelle d'ordinaire sortoit de son corps pour aller faire des courses et des voyages? Vn jour que cette ame vagabonde voulut retourner comme de coustume, elle ne trouva plus de corps qui fust en estât de la recevoir, parce que le sien avoit esté assassiné dans l'intervalle qu'elle s'estoit esloignée

de lùy. Si la Grèce n'est pas menteuse, ce pauvre Philosophe médita plus long temps qu'il ne faloit, et sa méditation luy cousta la vie.

Mais voicy le sens moral de la Fable : Elle veut dire que si nous voulons vivre, il ne faut pas nous destacher tout à fait du corps ny nous séparer de la matière. H ne faut pas que nostre raison s'esloigne de nostre interest présent et de l'affaire dont il s'agit : Il ne faut pas qu'elle pense courir à tout et emporter tout, ny qu'elle s'imagine de battre le Turc avec des paroles, et de conquérir le Monde par subtilité.

En certaines occasions, prenons vne aine du Septentrion, où il entre plus de terre que de feu, et quittons cet esprit d'Orient, dont le feu est si subtil, qu'il semble plustost estre illusion que vérité. Defions-nous de l'éloquence d'Athènes et de la sagesse de Florence : Celle-cy n'a de rien servi à ceux qui l'ont pratiquée, et ses Docteurs sont devenus esclaves en l'enseignant. le vay bien plus avant; Ce qui s'appelle delà les Monts la Finie Françoise a plus dvne fois réussi très vtilement delà les Monts : le ne dis pas à la Campagne et- à la Guerre : le dis à Rome, je dis dans le Conclave, qui est la grande Affaire de Rome, qui est le Champ de la Politique, qui est le Théâtre de la Prudence.

Mais voicy de quoy bien estonner la subtilité perpétuelle et le raisonnement sans fin de nos Distillateurs des Maximes de Tacite : Voicy quatre paroles, sans plus, pour opposer à tout le babil de cette insolente Politique, qui, en despit du Destin, et à l'exclusion de Iuppiter, voudroit présider au Gouvernement des choses humaines.

C'est la Prudence elle-mesme qui nous conseille de ne prendre pas tousjoursses conseils. Elle nous advertit qu'elle ne se mesle point de régler les Extremitez ny de conduire le Desespoir; Elle nous dispense, en quelques rencontres, de ce qu'elle nous avoit ordonné en d'autres : Sans l'offenser,

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nous pouvons aller à travers champ quand il y a du péril, à droite et à gauche, et essayer si vn excez nous guérira quand les remèdes ont mal opéré; et nous jetter entre les bras de son Ennemie quand elle n'est pas assez forte pour nous défendre.

Ainsi comme vous voyez, on peut estre imprudent du consentement de la Prudence. Et, à ce propos, il n'y aura point de mal que je die à vostre Altesse ce qui m'arriva vn jour, traitant avec vn Seigneur François qui jusques alors avoit esté extrêmement heureux, et qui neantmoins avoit de la peine à prendre party dans vne occasion où il faloit vn peu bazarder. Estant pressé de conclure et de se résoudre : « Ouy, dit-il, mais si je le fais, je donneray beaucoup à la « Fortune. » le ne pus pas m'empescher de luy respondre : « Vous devez tant à la Fortune, Monsieur ; vous avez tant « receû d'elle! Ce ne sera donc pas luy donner beaucoup; « ce ne sera que luy rendre quelque chose. >

Et de fait, comme la Fortune va d'ordinaire où elle a accoustumé d'aller, et ne veut pas perdre ses premiers bienfaits, elle veut aussi que ceux qu'elle favorise se fient en elle; Elle veut qu'ils fassent quelques avances, et qu'ils ne luy demandent pas raison de toutes les choses qu'elle fait. Il ne faut pas estre tousjours si régulier et si méthodique : Il faut estre hardi pour estre heureux. Mais ce ne sont pas proprement ceux dont nous parlons aujourd'huy qui manquent de courage et de hardiesse. Nous verrons ces Sages timides dans nostre première Conférence, où j'essayeray de faire leur portrait de mémoire. Vostre Altesse me l'a ainsi ordonné : Elle veut absolument que je me souvienne de tout ce que je voulois oublier.

VRIST1PPE. 207

DISCOVRS C1NQVIESME.

La Cour a esté gouvernée par vne autre sorte de gens, et il y a encore aujourd'huy de ces gens-là. Le Peuple les appelle Sages : Et en effet, ils n'ont pas faute de bon sens et d'expérience : Ils connoissent la nature des Affaires^ et la possibilité de chaque chose : Mais d'ordinaire leur connoissance demeure cachée dans leur esprit, et n'y produit qu'vne vaine et oisive contemplation : Elle n'est fertile qu'en pensées stériles : C'est vne vertu qui finit en elle-mesme; c'est vne puissance qui ne se réduit jamais en acte, soit qu'ils ne se sentent pas assez forts pour entreprendre le bien qu'ils voyent, et qu'ils ayent les yeux meilleurs que le coeur, soit que, leur avantage estant plus certain dans le Présent, ils le préfèrent à vn bien qui n'est pas encore venu.

Quoy qu'il en soit, ils se conseillent eux-mesmes au lieu de conseiller leur Maistre : Ils respondent à leurs sentimens et non pas à ses demandes; Et s'ils craignent la rigueur du temps et l'incommodité des chemins, ils n'ont garde de luy proposer vn voyage au mois de Ianvier, ny de luy persuader de passer les Alpes s'ils ont des affaires à Paris. Leurs advis sortent tous de la partie inférieure, sont tous terrestres et matériels. L'Interest l'emporte tousjours sur l'Honneur et sur la Raison. Ne sentant point en leur ame de plus noble tentation que celle du gain, ils opinent avec la mesme bas-

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sesse et les mesmes considérations que feroit vn Fermier ou vn Receveur s'il estoit assis en la mesme place.

Que le Vaisseau qui les porte périsse s'il veut, et que le Public y coure fortune, ils se consolent aisément du naufrage de l'Estat, pourveû qu'il y ait vn Esquif dans lequel ils puissent gaigner le bord et mettre leur Famille en seureté. Nous nous tromperions bien si nous les prenions pour ces zelez violens, qui veulent estre Anathemes pour leurs Frères, et qui demandent avec instance qu'on les efface du Livre de Vie et qu'on pardonne à la Nation.

Toutefois il ne se peut pas dire qu'ils ayent de mauvais desseins contre l'Estat et qu'ils en désirent la ruine. Ils se reservent seulement leurs premières et leurs plus tendres affections : Hors de leur interestr je pense que celuy de leur Maistre leur seroit fort cher. Mais le malheur est qu'ils ne sont jamais absens de leur interest non plus que d'euxmesmes. Ils se trouvent en quelque lieu qu'ils jettent la veuë : Leur vtilité particulière se présente par tout à eux, comme à cet ancien Malade sa propre figure, qu'il voyoit perpétuellement devant luy. Ils ne se peuvent séparer des Affaires pour les regarder avec quelque liberté de jugement. Ils ne peuvent tirer de leur ame leur raison toute simple et toute pure sans la mesler dans leurs passions : De sorte qu'encore qu'ils descouvrent vne Conjuration qui se forme, ils ne s'y opposent pas neantmoins, de peur d'offenser les Conjurez, et de laisser de puissans Ennemis à leurs Enfans. Ils n'ont pas le courage de proférer vne vérité hardie si elle est tant soit peu dangereuse à l'establissement de leur fortune, quoy qu'elle soit très-importante au service de leur Maistre.

Infirme et misérable Prudence ! Ils ne considèrent pas qu'vn Espion qui donne des advis ne nuit pas davantage qu'vne Sentinelle qui ne dit mot ; et qu'ils sont aussi bien cause de la perte du P rince par leur silence, que les autres

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par leur trahison. Ils ne considèrent pas que, le laissant dans le péril d'où ils le pourroient tirer, ils ne contribuent pas moins à sa ruine que ceux qui le poussent et le précipitent. Ils ne voyent pas que l'Infidélité ne fait point de mal que la Foiblesse ne soit capable de faire.

Cela estant, Monseigneur, ne seroit-ce point d'eux que l'Esprit de Dieu voudroit parler au vingt-deuxiesme chapitre de r Apocalypse, quand il met les Timides au nombre des Empoisonneurs, des Assassins et des autres hommes exécrables ? quand il les condamne tous à la seconde Mort, à cette Mort si terrible et si estrange, à ce Lac ardent de feu et de soufre ?

le ne sçay point la vraye intention du Sainct-Esprit, et ne veux pas asseurer qu'ils soient compris dans vne si rigoureuse Sentence. Mais je voy bien pourtant que ce sont les derniers et les pires de tous les lasches, et qu'il n'est point si honteux de fuïr dans le combat que de donner vn conseil timide. Car, pour le moins, si on tombe dans ce malheur à la guerre, on peut s'excuser, ou sur le desavantage du lieu, ou sur le nombre des Ennemis, ou sur la faute des Siens. Et comme le plus souvent la poussière, le vent et le Soleil méritent la gloire du Victorieux, aussi sont-ils coupables de la perte du Vaincu. Au pis aller, on se justifie, en accusant la Fortune, qui de tout temps a esté estimée Maistresse des Evenemens et Arbitre souveraine des Batailles.

11 n'en est pas ainsi des Assemblées Politiques, où cette Puissance aveugle n'a point d'entrée, où l'esprit agit librement et sans contrainte, où la Prudence exerce ses opérations en repos, et ne trouve aucun de ces obstacles et de ces empeschemens qui s'opposent aux effets de la Valeur. C'est pourquoy toutes les excuses des Soldats et des Capitaines n'ont point de lieu pour les Conseillers et pour les Ministres. Vn homme sage ne peut pas garantir les Succez, mais il doit respondre. de ses Intentions et de ses Ad vis.

2i0 ŒUVRES DE BALZAC.

Il n'est donc point de pareille lascheté à celle qui commence dés le Logis, et qui ne s'esmeut pas simplement par les approches et par la présence du Péril, mais qui n'en peut souffrir la seule imagination, mais qui frémit au moindre récit qui luy en est fait. Et sans mentir, il faut bien qu'elle procède de rentier anéantissement de la liberté qui naist avec l'homme, et dVne dernière corruption de ce Principe de générosité et de ce sentiment d'honneur que nous avons tous, puis qu'elle est cause qu'on refuse mesme son adveu et son consentement à la Vérité, puis qu'en cet estat-là on n'est pas seulement capable de la proposition du Bien difficile. Il n'y a pas seulement moyen d'obtenir d'eux qu'ils fassent bonne mine en vn lieu de seureté, qu'ils se déclarent sans danger pour la Patrie; qu'ils disputent ses droits dans vne chaire et la servent de la langue. Chose estrange! Ils aiment mieux accepter la Servitude sous le tiltre de la Paix, que de conclure à vne défense qui se doit faire avec les bras et le sang d'autruy.

Encore voyons-nous des Gens qui attendent pour s'estonner que la mauvaise fortune soit venue : ils ont l'esprit hafdy quoy qu'ils ayent Vame timide. Ces gens-là parlent hautement quand il y a du Temps et de la Terre entre le Danger et eux. Ciceron estoit Courageux de cette sorte de courftge : Il ne luy eschappa jamais vn mot qui île fust digne de la grandeur de la Republique; Il estoit vaillant pour le moins dans le Sénat; et il proteste, ce me semble en quel- (ju'vtie de ses Lettres* « que, si on l'etist Convié au festiil « dés Ides de Mars, il n'y fust tien derileùté de reste. »

Vil semblable Citoyeii n'est pas pfopi'e à se battte eii dliël: Il n'ifoit pas volontiers eti pourpoint aux Jhdrtjuebusades. Il à plus dé soin que les autres de la conservation' de sa Vie, parfee qu'il fcroit qu'elle vaut {)lus que la leui*, et qii'il n'est pas messeant de craindre la perte d'vile chose preëiëusfc. il redoute la mort; Ou pour mieux parler, la Nature la re-

ÀKISTIM'E. m

doute en luy : Mais il ne redoute point l'Envie ny la Haine; mais il mesprise également les menaces des Grands et le murmure du Peuple. Si ses forces ne sont pas suf6santes pour abbattre la Tyrannie, il employé sa voix et son haleine pour exciter les autres au recouvrement de la liberté. Il crie pour le moins aux armes! le plus fort qu'il peut, et contredit au Mal s'il ne peut y résister. Toutes ses opinions vont à la grandeur et à la gloire de son Maistre. Il fait profession d'inimitié avec tous les Ennemis de PEstat. La desfaveur et lo Pauvreté ne luy sont point faucheuses quand il les souffre pour la bonne Cause : Et la Mort mesme ne le surprenant pas, et luy donnant loisir de la bien considérer, il se résout enfin à la recevoir en homme de bien, et fait vaillance de nécessité. Par vne longue et sérieuse méditation, il se forme vn courage acquis , qui n'est pas moins ferme que le naturel.

NosPrudens ne viennent point jusques-là. Outre la Mort, ils admettent tant d'autres sortes d'extremitez, qu'il s'en rencontre tousjours quelqu'vne qui les arreste dés le premier pas qu'ils font vers le Bien. Ils désespèrent avant qu'il faille seulement craindre. Ils ont tousjours de très-grands motifs, de tres-fortes considérations, de très-importantes causes (ce sont les termes dont ils se servent), pour ne se pas acquitter de leuf devoir. Et parce qu'il n'y a point de Maxime dans la Politique qui ne soit combattue par vne autre Maxime, aussi certaine et aussi probable qu'elle, et que l'Àdvetiir a autant de formes et de visages que tiostre Imagination luy etl veut donner, ils ne le tournent, pour le regarder, que dii costé qui peut faire peur, et se défendent par la Raison contré la Raison.

Ils considèrent tousjours que les actions des hommes sont exposées à beaucoup d'inconveniens, et ne considèrent jamais que tout le mal qui peut arriver n'arrive pas : Soit que Dieu le àestourne par sa grâce, soit que nous l'esquivions

par nostre adresse, soit que l'imprudence du Party contraire en rompe le coup; estant vray que nos fautes nous jettent souvent en des périls d'où celles de nos Ennemis nous tirent. Hais eux, prenant les choses au pis, et présupposant pour certains tous les accidens qui sont douteux, 41s règlent leurs délibérations comme s'ils dévoient tous advenir, et d'ordinaire n'agissent point pour vouloir agir trop seurement.

Au moins n'enfoncent-ils gueres les affaires, et«e les conduisent que rarement à leur dernier point. Us se contentent d'vne légère médiocrité de succez «t du commencement de leur bonheur : Us n'osent s'en promettre la continuation jusqu'à la fin de la moindre chose. Tellement qu'avec leur froide et leur pesante sagesse ils peuvent différer la cheute mais ils ne l'évitent pas: Us appuyent les ruines qu'ils ne sont pas capables de relever : Ils gaignent pour le plus quelques jours ou quelques semaines, et tiennent les Affaires en estât en attendant que de plus hardis qu'eux y viennent travailler

C'est] vne remarque d'Aristote, que comme la vivacité de l'esprit d'Alcibiade devint extravagance en la personne de ses Enfans, la solidité de l'esprit de Phocion se changea en pesanteur quand elle descendit de luy à sa Race. Mais disons plus qu'Aristote : Disons que la sagesse de ces Ministres n'attend pas si long temps à dégénérer en foiblesse, en langueur, en lascheté : Avant que de passer ainsi corrompue à leurs Enfans et à leur Postérité, elle se gaste dés la sortie de leur ame et sans en venir à l'action; Elle paroist foible en leurs propositions et en leurs conseils, qu'on ne peut appeler ny prudens ny sages sans parler improprement, sans faire tort à de si beaux noms, sans offenser la véritable Sagesse.

Quelle erreur de s'imaginer que la Sagesse ne puisse jamais estre courageuse, qu'elle doive toujours craindre et tousjours trembler! Ces nouveaux Sages connussent les Sa*

ges de l'Antiquité : Ils ont leû Aristote aussi bien que nous, et n'ont pas fait neantmoins leur profit de ce vieux Oracle rapporté par Aristote, qy'il favt appeller le péril av secovrs

DV PERIL, ET SORTIR d'vN MAL PAR VN AVTRE MAL.

Quelque déplorable que soit la condition présente des choses, ils ne peuvent se résoudre à la nouveauté et au changement : Ils aiment mieux souffrir te changement que le faire, et l'attendre que le prévenir. Au lieu d'obéir à l'Oracle et de tenter le second péril, ils s'accoustument et se familiarisent avec le premier. Au lieu de faire vn effort pour se tirer du mauvais pas où ils sont tombez, ils y cherchent vne posture supportable pour y séjourner. Ils se trouvent bien dans le Mal, pourvu que le Mal ne les presse pas et qu'ils en reculent la dernière extrémité. Ce leur est assez que la Mort soit remise à vne autre fois, et que cependant on les laisse jouir de quelque intervalle de mauvaise Vie. Sans doute ils seroient de l'opinion du Poëte Espagnol, qui disoit t que la <c Fièvre quarte estoit vne bonne chose, parce qu'avec elle a on estoit asseuré de vivre vn an, pour le moins de vivre six « mois, pour le moins de ne mourir pas de mort subite. »

Ce n'est donc pas régner, ce n'est pas vaincre, ce n'est pas triompher ce qu'ils font : C'est seulement vivre, et encore vivre d'vne estrange sorte. C'est passer du matin à l'apresdisnée, c'est se traisner jusqu'au lendemain. Leur Gouvernement n'est ny paix, ny guerre, ny tresve : C'est vn repos de paresse, c'est vn somme d'assoupissement qu'ils procurent au Peuple par artifice, et qui n'est ny bon ny naturel.

Us ne sçavent point guérir ; ils scavent seulement farder les Malades et leur faire le visage bon. Ils veulent apprivoiser la Rébellion en la caressant : Us la saoulent de bienfaits et de gratifications; Mais parla ils la rendent plus puissante et non pas meilleure; Us augmentent sa force et ne diminuent point sa malice. Quelquefois ils luy ostent quelques hommes qui sont à vendre et des avantages qui ne luy servent de rien, 1 1 12

et ne voyent pas que c'est cultiver le desordre que de toucher ainsi légèrement à ses branches et à ses rejettons, et ne mettre point le fer à son tronc et à sa racine.

Toute leur Expérience n'est qu'vne Histoire de malheurs arrivez à ceux qui osent et qui entreprennent. Tout ce qui n'est pas aisé ils le nomment impossible.; Et la Peur leur grossissant les objets et leur multipliant presque à l'infini chaque individu, quand trois Halcontens se retirent de la Cour avec leur train, ils se figurent vne armée d'Ennemis à la Campagne, qui entraisne les Villes et les Gommunautez après elle sans trouver de résistance. Apres quoy ils ne se mettent point en devoir de les chastier, mais ils taschent de les adoucir; et au lieu de les aller visiter avec des canons et des soldats, ils leur envoyent des gens de robbe longue chargés d'offres et de conditions, et leur promettent beaucoup plus qu'ils ne pourroient espérer de la Victoire.

Ainsi ils obligent le Prince à descendre de son ThrosUe pour traiter avec ses Subjets. D'vn Souverain ils font vne personne privée, et d'vn Législateur vn Àdvocat. Par cette brèche, ils rompent l'Entre-deux qui le sépare du Peuple, et changent la Puissance en Egalité. Les Coupables montent sur le Tribunal, et délibèrent de leur propre fait avec le luge. Ils nomment le lieu de la Conférence et on l'accepte : tls choisissent pour conférer les Personnes en qui ils ont plus de confiance et on les leur donne. Et là il ne se parle fiy de pardon ny de Ûrace : Ce seroient des termes trop rudes dt qui leur feroient mal atix oreilles ; Mais le Màistré offensé déclare solennellement que tout à esté fait pour le bien de son service, et Sçàit bon gré à ses Serviteurs infidèles des Injures qu'il a receuës d'eux.

Enfin le dessein de nos Gens n'estant que de congédier la Compagnie et de séparer les Alliez, ils leur accordent plus qu'ils ne demandent. Ils sont prodigues de la Foy publique; Us ne mesnagent point le nom du Roy; Et de cette sorte, ils

le mettent sur le bord de deux extremitez également dan- . gereuses : Car soit qu'il veuille tenir sa parole en ruinant ses Affaires, soit qu'il restablisse ses affaires en violant sa parole, il est tousjours réduit à vne déplorable eslection : ou de hazarder son Estât pour estre fidèle, ou de manquer à son honneur pour demeurer Roy.

Hais si, avant tout cela, et les choses estant encore entières, il désire prendre vne resolution généreuse et digne de luy; s'il ne veut plus que sa bonté soit vne rente et vn revenu certain aux Rebelles; s'il se lasse d'espuiser ses coffitàs pour souldoyer les armées de ses Ennemis, et de payer tous les jours vne chose qu'il n'acquiert jamais : Alors ces habiles Conseillers luy viennent représenter, avec beaucoup de mines et grimaces, qu'il ne faut pas aigrir les Affaires, que les Sages cèdent à la violence du Temps comme les Dieux à la nécessité du Destin; que les Princes qui ont régné devant luy n'ont osé remuer cette pierre ; qu'il y auroit de la présomption à vouloir mieux faire que ses Pères; que la Guerre est vn mauvais moyen de reformer les Estats; que de mettre vn Corps en pièces pour le rajeunir, c'est vn remède de Magicien ; que de brusler sa Maison pour la nettoyer, c'est vn conseil d'Ennemy, c'est vne resolution de Furieux.

Ce n'est pas tout que cela. Ils estaient en suite de grands Lieux-communs sur les louanges de la Paix et du Repos. Ils employent tout l'art des Rhetoriciens à luy exagérer les mi* seres de la Guerre. Ils n'oublient pas la profanation des Temples, les Loix divines et humaines violées, afin de faire couler leur propre lascheté dans son esprit sous ces termes spécieux, et de luy persuader qu'ils ont raison, ne voulant pas luy advoûer qu'ils ont peur. Ils vivent ainsi auprès du Prince, et se maintiennent entre Luy et les Rebelles par le commun besoin qu'on a de leur entremise à conduire ce sale traffic, et à conserver deux Partis en vn Estât sans que l'vn puisse destruire tout à fait l'autre.

Ils sont aussi le plus souvent bons Amis des Estrangers. Que sert-il de le dissimuler? Ils appréhendent beaucoup plus de desplaire au Roy leur Voisin que de desservir le Roy leur Haistre. De sorte qu'il ne faut point parler sous leur Ministère de protéger les Foibles contre l'oppression des plus Forts, de resveiller les Prétentions qui dorment, d'entreprendre rien hors du Royaume, quelque Iustice, quelque Bien-seance , quelque Facilité qui semble persuader telles Entreprises. Ils condamnent la mémoire de Charles huictiesme et maudissent les voyages d'Italie : Ils se mocquent mesme de ceux de la Terre Saincte jusqu'à offenser la pieté des Siècles passez ; Ne craignant point de redire après vn Impie de celuy-cy i que c'estoient des fièvres du Temps et « des maladies Populaires ; » que c'estoient des jeunesses de nos Princes et des chaleurs de foye de leurs Conseillers. Vn de ces gens-là m'a soustenu qu'Alexandre n'avoit jamais esté, que son Histoire e$toit vn Roman; que celuy d'Amadis n'estoit pas plus fabuleux ny plus esloigné de la Vray-semblance.

Que si la mollesse de leurs Conseils ne prévaut pas tousjours à la vigueur et aux bonnes inclinations de leur Maistre, si quelque injure sensible et qui ne se peut dissimuler oblige l'Estat a vn ressentiment public, alors, ne pouvant pasblasmer la chose dans son principe, ils la descrient tant qu'ils peuvent dans les suites et par ses effets. Et comme si la Victoire ne valoit pas les frais de la Guerre quand vne Ville a esté prise sur l'Ennemy, « c'est perdre, disent-ils, que de « gaigner de la sorte. Tant de gens de bien sacrifiez à la va- « ni té dVn seul (ce seul sera peut-estre vn Prince du Sang a ou vn Fils de France) ; tant de millions sortis du Royaume c pour l'acquisition d'vne Btcocque! La seule despense de « l'Artillerie acheveroit de nous ruiner si nous faisions vne « seconde Conqueste. »

Pareils Ministres ne pouvoient se consoler à Carthage des

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Victoires d'Annibal en Italie : Ils crioient dans le Conseil quand on apportoit de bonnes nouvelles, et qu'on versoit à pleins boisseaux les bagues des Chevaliers Romains qui avoient esté tuez à la Guerre : « Qu'il garde ses Anneaux de « fer et ses Trophées de papier, et qu'il nous rende nos « Hommes et nostre Argent. Iamais les affaires de la Repu- « blique ne furent ny plus fleurissantes ny plus ruinées : « Elle n'eut jamais ny plus de réputation au dehors ny plus < de misère dans ses entrailles. »

Pareils Ministres ont esté cause de la fin des deux Empires, et ont perdu Rome et Constantinople par la fatale mollesse de leurs conseils. Ils ont ouvert la porte à tous les Bar- * bares : Us ont honteusement acheté la Paix, soit des Goths, soit des Vandales, soit des autres Peuples de l'Aquilon, d'où tout le Mal devoit venir dans le Monde. Ils ont compté pour rien ce deshonneur de l'Empire et cette infamie du Nom Romain, pourveû que par la douceur du Mot ils pussent corriger l'amertume de la Chose, et que, quand ils payoient tribut à leurs Ennemis, il leur fust permis de dire qu'ils donnoient Pension à leurs Alliez. Ils ne se sont point souciez de la fortune de l'Advenir et de ce que deviendroit la Postérité, pourveû qu'ils pussent autant vivre que l'Estat qu'ils gouvernoient pourroit durer.

Faisons-leur grâce neantmoins encore vne fois, et ne les accusons point de trahison. le crois qu'il ne voudroient pas vendre et livrer leur Maistre; Mais ils ne sont pas faschez que le Monde sçache qu'ils le peuvent faire : Ils ne font point de difficulté de le mettre à prix en certaines occasions : Ils souffrent qu'on le marchande ; Ils baillent mesme des eschantillons aux Marchands, quoy qu'ils ne se veuillent pas dessaisir de la Pièce entière. C'est vne de leurs Maximes

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