QV'ON PEVT TROMPER QVELQVEFOIS LE PRINCE POVR SON PROPRE
bien : Et quand ils s'entendent avec les Ministres des autres Princes, ils appellent cela « travailler au bien gênerai do la
ii* ŒUVRES DE BALZAC.
« Chrestienté et maintenir la paix entre les Couronnes. » N'a-t'on pas bien crû, du temps de nos Pères, que Barberousse et André Dorie n'estoient pas en mauvaise intelligence? On ne pou voit pas dire pourtant que l'vn nefustbon Serviteur de Soliman et l'autre de Charles : Mais ils avoient besoin l'vii de l'autre pour faire valoir leurs services auprès de leurs Maistres et pour bien garder la place qu'ils y tenoient. Le Turc louoit le Chrestien, et en parloit comme du seul homme qui luy donnoit de la peine : Le Chrestien rendoit la pareille au Turc par des paroles aussi obligeantes et aussi avantageuses. Et vn Esclave d'Alger dit sur ce subjet pssez plaisamment au Vice-Roy de Sicile «r que jamais vn a Corbeau ne crevé les yeux à vn autre Oyseau de son es-* « pece, et que, si Dorie estoit ruïné, Barberousse auroit peu <t de crédit à la Porte du Grand Seigneur; comme aussi Dorie a descendroit de plus d'vn degré à la Cour de l'Empereur « par la ruine de Barberousse. »
Ils s'aidoient donc, et se favorisoient réciproquement dans la continuation de la Guerre, qui estoit leur Mestier et leur Affaire. Et puis que des Hommes ambitieux, par conséquent qui aimoient l'honneur, ont esté capables d'vn pareil traffic, je vous laisse à penser si des Hommes qui n'aiment que leur interest, et qui ne connoissent point d'autre Honneste que rVtile, ne seront pas bien aises de conserve? leur authorité par vn semblable commerce? Ne voudront-ils pas, à vostre advis, se rendre nécessaires pour durer? Ne feront-ils pas pour la Paix, qui leur doit estre vne moisson d'or, et vne moisson qui ne manque point, ce que les autres faisoient pour la Guerre, dont la récolte est si incertaine et les fruits sont si aigres et si amers?
Tel est le procédé de nos Sages dans l'Administration de l'Estat et dans la haute région du Ministère. Mais quand ils descendent plus bas, et que leurs devoirs sont plus aisez,
pour cela ils ne s'acquittent pas mieux de ce qu'ils doivent. Les affaires des Particuliers qui despendent d'eux prennent mesme train que les Publiques. En des Occasions seures et faciles, où ils pourroient monstrer de la force à bon marché, ils ne peuvent s'empescher de faire voir leur naturelle foiblesse. Ils ne voudraient pas perdre l'amitié de ceux dont ils ravissent le bien ; et, en mesme temps, ils craignent et offensent les mesmes personnes. Us s'entretiennent avec tout le monde par des responses générales et qui n'obligent point précisément. On ne part jamais mal satisfait d'auprès d'eux. Ils oe bravent ny ne rebutent jamais personne. Us ne don* nent que de belles paroles et de bonnes espérances.
À celuy qui leur demande justice, ils font des civilitez et des complimens : Us présentent des roses et des violettes à qui a besoin de pain. Apres vous avoir tenu vn an en longueur, vous promettant de jour à autre de vous donner contentement, à la fin, quand vous les pressez de la conclusion, ils vous prient de leur dire ce que c'est, et vous font voir que toutes les fois que vous avez parlé à eux ils n'ont jamais eu dessein de vous escouter.
Vn prétendant en Cour de Rome y ayant esté traité de cette sorte, et s'en retournant chez soy comme il en estoit venu, trouva vn gibet à la sortie de Bologne (la Cour de Rome y estoit alors); et s'estant arresté quelque temps devant ce gibet à regarder vn Pendu qu'on venoit d'y mettre, on dit qu'il s'escria tout d'vn coup à haute voix ; Qve ie t'estime hevrevx, von Ami, de n'avoir point affaire av uev d'ov ie viens! Vous voyez à qui ils sont cause que les gens d'affaires portent envie, et en quel lieu ils obligent d'aller chercher la félicité. Et en effet, Mort pour Mort, et Bourreau pour Bourreau, il vaudroit encore mieux vne prompte Mort et vn Bourreau diligent.
Us sçavent ainsi lasser la patience des Solliciteurs; Ainsi ils se vengent de l'importunité des Supplians, et ne se mettent point en cholere pour les mettre au desespoir. En quoy,
à dire le vray, leur procédé est je ne sçay quoy de bien rare et bien digne de nostre considération. Rien ne se peut imaginer de plus doux ny de plus tranquille que leur malice. Il entre dans leur poison autant de sucre que d'arsenic, et l'égalité de leur humeur est semblable au calme de cette Rivière, où les corps les plus légers vont à fonds, sans qu'il paraisse vne nuée en l'air ny qu'il y ait vne haleine de vent qui la pousse.
Vn Homme de cette sorte est vn sçavant Artisan de Calomnies : Il ne manque jamais de piastre ny de couleurs; Il sçait préparer et polir admirablement les mauvais offices. Il blasme avec des Eloges et non pas avec des Invectives. En apparence il rend tesmoignage au grand Mérite, et en effet il donne des soupçons de la grande Réputation. Vous diriez qu'il plaint ceux qu'il accuse, et qu'il a pitié de ceux qu'il veut ruiner. La Rhétorique apprend à médire grossièrement; Il a trouvé vne façon bien plus délicate de faire la mesme chose. Gela s'appelle frapper sans lever le bras : C'est blesser sans qu'il coule de sang de la playe ny qu'il paroisse de coup. Il se desguise en Ami pour haïr avec plus de seureté. Et afin qu'il soit crû charitable, dans le moment mesme qu'il assassine, il ne tue personne dont premièrement il ne fasse l'Oraison funèbre.
« Tous les yeux, dit-il au Prince, sont tournez sur luy. « Les Soldats l'appellent leur Père, et le Peuple pense que c'est « son Intercesseur envers vostre Majesté. 11 ne tient qu'à luy « qu'il ne se prévale de cette faveur vniverselle, et que, de « la possession de tant de Cœurs, il ne forme vn Party qui « porte son nom. le croy neantmoins qu'il ne voudroit pas t manquer à son devoir, et qu'il n'a que de bonnes inten- « tions. Les Astrologues et les Poètes luy promettent bien « vn Royaume; Mais outre que ce sont gens qui ne tiennent <c pas ce qu'ils promettent, c'est peut-estre vn Royaume * d'outre-mer; Il doit peut-estre l'aller conquérir aux der-
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< nieres extremitez de la Terre. Cependant il y a de l'appa- « rence qu'il se contentera de la place que vostre Majesté a luy donne après elle. Son ambition sera plus sage et plus c modeste que celle des autres Ambitieux. Il se peut, Sire, « que ses desseins respecteront la Couronne de son Maistre « et les Loix de sa Patrie. .»
La jalousie du Prince s'alluraant par ces excuses magnifiques et par cette douceur apparente meslée de cette raillerie amere, la défiance entre en son ame avec l'estime. Mais il reste encore quelque chose à faire. Le travail est heureusement commencé, mais il n'en doit pas demeurer là, et le Courtisan dissimulé passe plus avant. Il adjouste que « quoy « qu'on puisse dire, et quelque crime qu'on allègue, il ne t sçauroit conclure à la condamnation d'vn Homme qui au- <( trefois a si bien servi ; Qu'il faut que Philippe ou Alexano dre se conseille en cecy avec soy-mesme et avec les Dieux « immortels; qu'il considère s'il y a plus de dommage à se « défaire d'vn Serviteur de ce mérite qu'il n'y a de péril à « ne s'en défaire pas. Vous ne pouvez le perdre sans vn no- « table interest de vostre Estât; Vous ne le pouvez conserver « sans vn danger évident de vostre Personne : Regardez , « Sire, lequel des deux vous est le plus proche, ou vostre « Estât ou vostre Personne. Voyez s'il vaut mieux vous de- « fier tousjours de cet Homme-là, ou vous en asseurer par le « seul moyen que vous en avez. Vn Souverain peut-il estre « en seureté tant qu'il y aura vn Particulier qui peut cor- « rompre le Sénat, desbaucher des Légions et faire révolter « les Peuples? »
De cette sorte, sans faire de hautes exclamations ny employer les figures violentes, il persuade vne ame timide et pousse la crainte dans la cruauté. Ainsi la cruauté fait la douce, et paroist officieuse et bienfaisante. Par des louanges empoisonnées, et pires mille fois que la mesdisance toute sèche, il opine à la mort en disant qu'il ne veut pas opiner.
Il se descharge de l'envie du meurtre par le biais dont il se sert pour en faire la proposition. 11 défère son Ennemy en évitant le nom odieux d'Accusateur. Achevant de le destruire, luy donnant le dernier coup, il dissimule encore sa haine; il fait encore le bon et le pitoyable.
Mais, avec tout cela, il a si grand'peur qu'il ne meure pas et que la Ligue soit la plus forte, qu'après avoir jette ou Philippe ou Alexandre dans des resolutions extresmes, il fait jouer vn autre jeu de l'autre costé. 11 avertit Celuy qu'il a entrepris de ruiner « qu'il n'y a plus de moyen de le servir au « Palais contre vne infinité d'Ennemis secrets qui luy renff dent de mauvais offices : Que, pour luy, il ne connoist <r plus le Présent et ne sçait que penser del'Advenir, voyant « le Prince dans des humeurs si estranges et si esloignées a de la première douceur de son Naturel ; Qu'il estime heu- « reux ceux qui sont retirez en leur Maison, et qui ont quitté « vne Cour où les Gens de bien ont perdu leur place, n'y « pouvant plus estre que tesmoins de la violence des Mes- <( chans. Qu'il est sur le point de demander son congé, afin tf qu'il ne semble pas approuver par sa présence le Mal qu'il « ne sçauroit empescher par ses conseils; et que ny ses yeux « mesmes ny ses oreilles n'ayent aucune part aux choses u qui se préparent. »
Voilà vne petite Monstre de ce grand Commerce de Piperie que l'on exerce à la Cour. Et c'est à peu prés ce que vouloit dire, après nostre Tacite, l'Histoire manuscrite que nous avons veuë, par son pessimvm lnimicorvm genvs lavdantes. C'est l'explication ou la paraphrase du passage d'Ammian Marcellin, quand il parle de la Cour de l'Empereur Constancc; Et ce sera encore, si vous le voulez, le commentaire de ces deux Vers de la divine Ierusalem, que le feu Roy Henri le Grand trouvoit si beaux et si dignes de Monsieur Je***;
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G ran Fabbro di calonnie, adorne in modi Novi, che sono accuse, et paion lodi.
C'est particulièrement au Pays de ces deux Vers où il se trouve de ces excellens Trompeurs; et il me souvient d'vn des principaux Ministres de la première Cour de la Chrestienté qui estoit passé Maistre en cette belle science. De si loin qu'il voyoit vn homme à qui il venoit de rendre vn mauvais office , il luy crioit à haute voix : L'ho servita, Sigkor ! Et avec ces maximes de Piperie il a gouverné fort long temps le Monde : Il est parvenu à vne e^tresme vieillesse en ne refusant ny n'accordant rien, en ne disant ny ouy ny non, en recevant les deux Parties avec la mesme sérénité de visage. Qu'il meure donc quand il luy plaira, ce Romain si peu digne de la vieille Rome, si esloigné de la candeur et de la sincérité de l'ancien Fabrice ; on pourra mettre sur son Tombeau avec vérité qv'il a menti soixante et dix ans, et que la Comédie qu'il a jouée a duré toute sa vie.
11 est vray que nous apprenons de quelques exemples qu'on a vescu autrefois assez heureusement sous ces molles et languissantes Dominations, et qu'elles n ont pas tousjours esté funestes à la Patrie. Mais il faut prendre garde dans l'Histoire si l'Administration que nous lotions n'est point la suite d'vn meilleur Règne, si ce n'est point la chaleur qui reste d'vn feu qui n'est plus et le mouvement du branle qui a cessé. Il faut remarquer si ce ne sont point les vertus des Pères qui soustiennent l'infirmité des Enfans, et leur espargne qui fournit à leurs desbauches. Car en effet, après vn long ordre, les Affaires vont presque d'elles-mesmes, et la Police ne peut pas si tost recevoir d'altération, se ressentant encore de la bonne impression que quelque grand Prince y aura laissée. D'ailleurs, c'est le naturel des choses du Monde
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de demander du temps, et d'avoir de la peine à passer d'vn estât à l'autre. De sorte que, s'il est arrivé que la Republique soit demeurée ferme sous telles Puissances, foibles, débiles, mal asseurées , elle estoit peut-estre obligée de son repos aux bons et solides fondemens qui avoient esté posez de longue main, quoy qu'on ne mist au dessus que du chaume ou de la terre. Ce n'estoit pas tant vn fruit du Gouvernement présent que les restes de l'heureuse conduite du passé.
MSCOVKS S1X1ESME.
A cette scrupuleuse et défiante Sagesse, il se peut opposer vne certaine Vertu brutale, s'il m'est permis de la nommer de la sorte. Mais, pour la faire mieux reconnoistre, et pour la définir en la descrivant , ne la nommerions-nous point vne Probité passionnée, indocile, impétueuse, qui suit plustost la fougue de la Nature que la discipline de la Raison, qui a plus de courage que d'adresse?
Au commencement, il semble que ce soit vigueur, et ce n'est que dureté; On la prendroit pour force, et ce n'est que violence, dans laquelle l'esprit se fixe pensant se roidir, et devient immobile pour vouloir estre trop ferme. Or est-il qu'il importe de sçavoir tourner et plier l'esprit selon l'exigence des occasions et la variété des subjets qui se présentent. Si on ne le rend souple et maniable, s'il n'est capable de diverses formes dans vn monde si changeant que celuy-
ey, son Vsage, qui doit estre vniversel et n'avoir point d'objet défini, trouve des bornes dés l'entrée de la carrière, s'arreste à quelques rencontres qu'il luy faut choisir, ne s'estend qu'à vn très-petit nombre de choses. Et ces choses arrivant assez rarement, les Ministres au contraire devant agir chaque jour, il ne se peut pas que d'vne seule drogue ils fassent toutes sortes d'opérations, et que du mesrae feu qu'ils eschauffent ils puissent encore rafraischir.
l'advoiie bien qu'ils ont beaucoup de>cœur et que leurs intentions peuvent estre bonnes; Mais il n'y a point d'art ny de méthode pour conduire ces avantages de la naissance. Ils sont faits tout d'vne pièce : Et s'il est question de passer par quelque ouverture difficile, au lieu qu'ils doivent baisser la teste il leur faudroit hausser la muraille : Il faudroit contraindre le Temps, les Hommes et les Affaires de leur obeïr et de les suyvre. Ainsi ne voulant jamais entrer dans le sens d'autruy, ne pouvant jamais changer de place, ne connoissant point d'autre Raison que la leur, ils ne sont pas fort propres à gouverner les Estats, où il est besoin de prendre de nouveaux advis sur la nouveauté des accidens qui arrivent, et où quelquefois le Pilote peut apprendre quelque chose des Passagers.
Quelle malheureuse régularité pour vouloir aller tout droit, de ne se destourner pas d'vn Abysme qui est au milieu du chemin , de donner à travers les Escueils pour avoir l'honneur de ne point gauchir, de rejetter la bonne resolution parce qu'vn autre l'a proposée 1 Cependant les Généreux imprudens tombent à toute heure dans ces Abysmes, et heurtent sans cesse contre ces Escueils : Ne pouvant parvenir à la première gloire de la Vertu, qui seroit de ne point faillir, ils négligent la seconde, qui est de sçavoir r'habiller ses fautes : Ne pouvant estre parfaits, ils ne veulent point estre penitens.
Quelque cause, bonne ou mauvaise, qu'ils ayent embras-
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sée d'abord, ils apportent vne obstination aveugle à la soustenir, et disputent aussi violemment pour le moindre de leurs sentimens que pour la Religion de leurs Pères. Volontiers ils seroient Martyrs de leurs Opinions. Us continuent tousjours le Mal commencé, pour monstrer qu'ils entreprennent avec jugement ce qu'ils font avec persévérance.
Si vne proposition qu'ils ont mise en avant par manière de discours, et qu'ils ne croyent point véritable, vient à estre contestée, dés là ils s'intéressent à la défendre : Apres ils se la persuadent à demi : Dans le progrez du raisonnement ils la tiennent tout à fait asseurée, et ne la quittent point que, de Question problématique qu'elle estoit pour le plus au commencement de la Conférence, ils n'en ayent fait vn point de Foy en sa conclusion.
Si on les prie de considérer que les Ennemis sont puis* sans et en grand nombre, ils respondent qu'il y a beaucoup de gens et peu de Soldats, que ce ne sont point devrais En* nemis, que c'est de la canaille mutinée. Si on leur remonstre que le passage de l'Armée ne se peut faire par l'endroit qu'ils se sont imaginez, ils s'agitent et se tourmentent là-dessus de telle façon, qu'il semble qu'ils prétendent de l'y faire passer par la seule force de leurs paroles.
le ne me figure point icy des choses qui ne sont point, le ne fais point des Hommes artificiels : l'en connois, Monseigneur, et je vous les pourrois nommer, qui agissent de cette sorte dans les Conseils, qui ne se rendent ny à la Raison évidente, ny à la Coustume establie, ny à l'Vsage receu. Ils opposent la singularité de leur Opinion au consentement des Peuples et à la foule des Exemples. Les Brefs et les Bulles des Papes, les Edicts et les Déclarations des Rois sont pour les autres et non pas pour eux. Ils cassent tous les Actes publics quand ils ne s'accordent pas avec leur sens particulier.
N'avons-nous pas veû en Flandre premièrement, et depuis en Italie, vn Ministre Espagnol qui estoit de cette hu-
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meur? 11 ne put jamais se résoudre à reconnoistre pour Roy de France le feu Roy Henry le Grand : 11 ne le put jamais appeller que le Bearnois ou le Prince de Bearn lors qu'il vouloit luy faire faveur. La Ligue estoit morte et sans espérance de ressusciter. La Paix de Vervins avoit esté publiée et tous ses Articles exécutez. La Reconciliation du Roy s'estoit faite solennellement avec le Saint Siège. Le Roy d'Espagne luy envoyoit des Ambassadeurs et en recevoit de luy. Tout cela neantmoins ne flechissoit point l'esprit du Ministre. Il vouloit estre plus contraire à la France que l'Espagne, et plus Catholique que l'Eglise. Son opiniastreté excommunioit celuy que le Pape avoit absous. Et il en estoit encore en ces termes Tannée mil six cens dix, à la veille que le Bearnois s'alloit rendre Maistre d'vne bonne partie de l'Europe. Et que sçait-on s'il n'eust pas commencé par la duché de Milan,, dont ce Ministre estoit Gouverneur, afin de lui faire changer de stile?
Les Sages dont nous fismes hier l'examen n'asseufent quoy que ce soit, n'oseroient jurer qu'il soit jour en plein midy, lie sont point certains si les choses qu'ils voyent sont ou Objets ou Illusions. Quand on leur demande leur sentiment, ils disent tousjours : Ie pense, et jamais : Ie sçay. Et dans les affaires les plus claires, on ne peut tirer d'eux que : Pevt-estre, il se pevt faire et il favdra voir, ce qui procède, selon l'advis d'Aristote, d'vne opinion généralement mauvaise qu'ils ont conceuë du Monde et des apparences. De sorte qu'ils se peuvent tromper quelquefois; mais où ne les trompe que rarement. S'ils perdent, ce n'est que pour vouloir trop bien jouet : C'est d'eux-mesmes et de leur malheur qu'ils se doivent plaindre, et non pas de l'avantage et de la piperie de leur Ennemy . Aussi chercheùt-ils premièrement la seureté et en suite le profit. Ils se gouvernent par le discours de la Raison, qui conclut à l'Vtile et au Certain,
et ne vivent pas selon l'Institution Morale qui se propose l'Honnesle et le Hazardeux.
Imaginez-vous tout le contraire des autres dont il s'agit. qui ne s'expriment qu'en termes affirmatifs, qui décident les matières les plus douteuses et les plus embrouillées par vn : Gela est, il ne pevt estre avtrement, il pavt de nécessité absolve qv'il arrïve ainsi. D'ordinaire ils quittent le plus grand de leurs interests pour la moindre de leurs passions. Ils préfèrent les louanges aux presens et les remerciement aux recompenses. Us se promettent merveilles de l' Ad venir et de la Fortune. Ils font valoir leurs doutes, leurs soupçons, leurs espérances, jusqu'à l'infini.
Ad vouons pourtant la vérité à l'avantage des Gens d'aujourd'huy : Ils valent mieux que les Gens d'hier. Au jugement d'Aristote, les Timides sont défectueux, en ce qu'ils n'aspirent pas aux choses dont est digne le Magnanime, et en ce qu'ils n'aspirent pas raesme à celles dont ils sont dignes. Mais les Audacieux ne sont excessifs qu'en ce qu'ils aspirent aux choses dont est digne le Magnanime et non pas eux. le parle de la Magnanimité, comme vous voyez, dans la rigueur des Philosophes et non pas dans la licence des Poètes, qui appelleroient bien Magnanimes nos Gens d'aujourd'huy, puis qu'ils appellent ainsi leurs Geans. leur Phaëtonet leur Capanée.
Il est certain que cette Audace et cette Fierté ne desplaisent pas tousjours au Monde : En quelques rencontres elles ont eu de l'approbation et des louanges : Elles ont esté estimées, et ont réussi en la personne de ce Romain qui semble si honneste homme à Monsieur le Duc d'Espernon et à Monsieur le Mareschal de Lesdiguieres. Vostre Altesse veut bien que je la fasse souvenir du stile dont il escrivoit à l'Empereur.
La fidélité de ce Romain estoit sans reproche, et néantmoins il fut accusé en son absence, et trouva vn Délateur à
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la Cour. 11 commandoit vne Armée en Allemagne, et avbit beaucoup de créance et d'authorité dans sa Province et parmy les Gens de guerre. Estant averti de ce qui sepassoit à Rome, et des mauvais offices qu'on luy rendoit au Palais, il escrivit à l'Empereur vne Lettre hardie et superbe dont voicy à peu prés les derniers mots : « Ma fidélité a esté pure u et entière jusques icy, et je ne changeray point si on ne « m'y force. Mais quiconque viendra pour succéder à ma « Charge, je suis résolu de le recevoir comme ayant entre- « pris sur ma vie. Accordons-novs, s'il vovs plaist, Gesar. « A vovs tovt l'Empire, "et a moy mon Govvernement. »
Ces Gens-là difficilement s'entendent avec TEnnemy, mais ils se cabrent aisément contre leur Maistre. Us ne sont jamais rebelles de dessein formé et par inclination au mat, mais ils le peuvent estre par despit et par ressentiment. Ils ne manquent point de fidélité pourveû qu'on se fie en eux . Us ne desservent point, mais ils veulent servir à leur mode. Ils veulent estre Arbitres de leur devoir et de leur obéissance.
Vn de ces Gens-là (vous le connoissez, Monseigneur,) me
voulut prouver il n'y a pas lofig-temps, qu'il servoit son
Maistre en luy désobéissant. Ce fut dans vn entretien de prés
de quatre heures que j'eus avec luy lors que je le fus visiter
en son Gouvernement de la part de vostre Altesse. Par vne
plaisante distinction qu'il faisoit du Roy et de l'Estat, il me
dit que de fraische date, et dans vne occasion qui n'estoit
pas encore passée, « il avoit esté tout droit au bien de l'Es-
« tat sans avoir escouté plusieurs différentes voix qui le
k vouloient arrester par les chemins, en luy alléguant le
« nom du Roy. » A quoy il adjoustoit, se fondant sur vn
principe qu'il prénoit vn peu de haut , « que le Roy son
« premier Maistre, Père du Roy d'à présent, luy avoit com-
« mandé avant sa mort que, s'il venoit vn tel temps, et qu'il
« arrivast vn telaccident, il ne manquast pas à faire vne
« telle chose, quelque ordre contraire qu'on luy apportast a de la Cour pour l'en empescher. Qu'il avoit crû estre obligé, « en conscience, de suivre les intentions du plus grand et <( du plus sage Prince du Monde, qu'il n'avoit pas appre- « hendé de pouvoir faillir se conformant aux sentimens de « Celuy qui ne faisoit point de fautes. »
Hais allez, je vous prie, vérifier ce commandement secret, qui n'est venu à la connoissance de personne, non pas mesme de la Reyne veufve du feu Roy. Pour sçavoir au vray ce qui en est, il faudroit employer les charmes de la Magie : Il faudroit évoquer l'Âme du plus* grand et du plus sage Prince du Monde, de celuy qui ne faisoit point de fautes, et luy demander si le Ministre qui l'allègue ne l'allègue point à faux. C'est vne raillerie de penser estre encore à Philippe, sous le règne d'Alexandre; de vouloir persuader à son Maistre qu'on a raison de désobéir, que l'opiniastreté a du mérite, qu'il suffit de bien servir quoy que ce soit contre le gré de Celuy qu'on sert.
Que ces Gens-là, qui servent ainsi à leur mode, soient tousjours, s'il y a moyen, à deux cens lieues de la Cour; Qu'on les employé, s'il est possible, en des lieux obscurs, où les mauvais exemples n'estant pas si regardez ne sont pas si dangereux. Mais il seroit mal de les appeller auprès de la personne du Prince, où le respect n'est pas moins nécessaire que le service, et où ils voudroient estre ses Tuteurs plustost que ses Conseillers.
Ce sont d'excellens Hommes, je ne le nie pas ; mais cette excellence n'est pas bien en sa place sous la puissance d'vn autre. Ils aiment l'Estat et la Patrie, mais ils haïssent la Dépendance et la Subjetion. Leur fin est droite, mais leurs moyens sont obliques et semblent contraires à leur fin. Car ayant pour objet le bien de la Monarchie, ils vsent de toute la licence qui pourroit avoir lieu dans le Gouvernement Populaire. Encore plus que cela : Voulant servir, ils veulent ser-
vir en Souverains. Ils m'ont dit eux-mesmes, dansnostre entretien de prés de quatre heures, « qu'ils estoient trop Vieux: « pour se remettre aux premiers elemens de leur devoir. » Et moy, en souriant à ce qu'ils disoient, je leur ay dit de plus « qu'ils estoient trop grands pour apprendre cette « leçon qu'vn-Docteur de Cour donne à son Fils dansl'Ris- « toire Grecque : Mon enfant, fais-tot petit. » Bons Gouverneurs de Province, bons Gardiens de la Frontière, bons Portiers du Royaume, tant qu'il vous plaira ; mais bons Ministres d'Estat et bons Courtisans, je ne l'accorde pas de la mesme sorte.
Il y a des Affaires dans lesquelles il se peut prendre divers Partis; et de plusieurs biais qui s'offrent on doit choisir le plus propre pour les bien manier. En telles Affaires, ils apportent la mesme passion, et se laissent aller aux mesmes emportemens que nous avons desja remarquez sur le subjet des Nouvelles. On ne sçauroit les voir que dans Tvne ou dans l'autre extrémité. Ils aiment mieux tomber que descendre. Ils désirent avoir Tout ou Rien. Ils demandent ou la Mort ou la Victoire, quoy que neantmoins il me semble que ce soit beaucoup d'emporter les trois quarts quand on ne peut obtenir le Tout, et qu'entre la Mort et la Victoire il y ait la Paix, qui est vn bien de valeur inestimable, et qui doit estre recherché des Vaincus et désiré des Victorieux.
Mais ce qui nous semble ne les persuade pas, et ils n'ont point d'oreilles pour nos remonstrances. 11 n'y a pas moyen de divertir leur imagination de son objet et de luy faire changer de visée. Ils sont ennemis de tout accommodement, et si attachez aux règles qu'ils se prescrivent, et à la rigueur de l'exacte Iuslice dont ils se picquent, qu'il est impossible de les rendre capables de l'Equité. 11 n'est pas possible de leur faire prendre recompense d'vne chose quand elle est perdue : Ils veulent le mesme et non le semblable : Us combattent le sens de la Loy par les termes de la Loy, et se font
injure en se faisant droict : Us me font souvenir de ces Frères si Célèbres dans l'Histoire, qui, ayant à partager également vne succession, cassèrent vn verre pour le diviser, et coupèrent vn habillement en deux afin que chacun en eust la moitié.
Si ceux-cy ne vont pas jusques-là, et si c'est en dire trop, disons à tout le moins que, dans les Affaires, ils ne eonnoissent point ces temperamens de si grand vsage, et qu'on employé si vtilement pour la perfection des Affaires, pour joindre les choses esloignées, pour faciliter les difficiles. Us ne connoissenl point ces Helaschemens, ces Ajustemens, comme on parle aujourd'huy en Italie; ce nécessaire Milieu, qui semble souvent venir du Ciel, et dont on a besoin pour conclure les marchez avec les Particuliers, à plus forte raison les Traitez de Paix entre les Princes, les Ligues offensives et défensives, les Négociations, où il y va du salut des Peuples et de la fortune des Royaumes.
Nos Farouches vertueux ne veulent point de ces Temperamens et de ce Milieu : Dans vn Estât qui meurt de vieillesse, ils voudroient faire la mesme chose que s'ils gouvernoient dans vne Republique nouvellement esta b lie, qui seroit encore dans la pureté de son institution et dans la vigueur de ses premiers ordres. Us ne parlent que du Pouvoir absolu, que de l'Authorité du Sénat, que de la Force des Loix, bien que ce soient choses qui vieillissent, comme les autres choses, et qui s'affaiblissent en vieillissant.
Kscoutez Gaton, qui opine dans la Cause de César : u Il « faut, dit-il, le charger de chaisnes (il ne dit point : Il faut « s'en saisir premièrement). H faut l'envoyer en cet estat-là a à nos Alliez, qu'il a offensez, afin qu'ils se fassent raison « eux-mesmes et qu'il soit puni de ses Victoires injustes. (( Ces il favt sont assez difficiles à exécuter si la Faveur « l'emporte sur la Raison. Il faut, continue-t'il, qu'il vienne <( plaider sa cause en personne, et qu'il nous rende compte
AUIST1PPE. 233
« de ses Neuf années de Commandement. Il faut que tout « se passe selon les Loix, c'est-à-dire, selon mon interpre- « tation, il faut hazarder toutes Loix pour observer les For- « malitez. » ' ' i '
Vostre Altesse blasme, je m'asseure, cet austère. Républicain, quoy que jamais homme ne fut plus loué que luy. Giceron n'estoit pas seulement son Amy particulier, il estoit son Admirateur, public. Apres sa mort, il fit quelque chose de plus que son Oraison funèbre, et ce qu'il fit donna occasion aux deux Anticatons de César. Ciceron neantmoins, parlant confidemment à Pomponius Atticus, advoue que la Vertu de cet Homme qu'il admiroit tant estoit inutile à là Patrie. Il confesse que cet Homme divin, car ainsi le nommoit-il, 'estoit hors d'vsage.et ne sçavoit pas s'accommoder à la portée de son Siècle; que, quand il.opinoit au Conseil, « il pensoit estre dans la République de Platon, et non pas « dans la lie du Peuple de Romulus. » . .
Ce mot de Ciceron explique vn Vers de Virgile, auquel les gens de l'Eschole ne prennent pas garde;; et qui mérite la reflexion des gens de la Cour. Dans la description du Bouclier de son Héros, où diverses figures sont gravées, ayant voulu représenter cette partie des Enfers qui est habitée par les Ames Sainctes, il y fait présider Caton avec souveraine authorité, et luy donne jurisdiction sur ce Peuple de lustes et de Bienheureux. .
Secretosrjne Pios, his dantem jura Catonem;
Et comme l'a traduit vn Poëte de nos Amis,
Aux lustes assemblez Caton donne des Loix.
. A prendre la chose à la lettre, la Maison des Césars estoit offepsée par ces paroles, et leur Ennemy ne pouvoit estre béatifié que leur Cause ne fust condamnée. Mais, à mon ad-
vis, Virgile s'entendoit en cecy avec les Césars. Sans doute il avoit descouvert à Auguste le secret de sa Fiction, qui loue en apparence et qui se mocque en effet, qui fait voir que la Vertu de Caton estoit de l'autre Monde et non pas de celuy-cy. Virgile vouloit dire finement, et d'vne manière figurée, qu'il faloit chercher à Caton des Citoyens tous bons et tous vertueux, qu'il faloit luy faire vn Peuple tout exprès pour estre digne de luy, que Caton ne pouvoit trouver sa place que dans vne Société qui ne se trouve point sur la Terre.
Voilà en effet où il faut que les Catons aillent pratiquer leurs Paradoxes et débiter leurs Maximes généreuses. Icy nous ne vivons pas en ce Pays-là. Nous ne sommes pas au Pays des Idées et de la Perfection, où les Ames sont 'deschargées de leurs Corps, sont guéries des Passions, sont purgées des autres infirmitez humaines. Qui vit jamais de Republique composée de Philosophes, beaucoup moins de Philosophes Stoïquês ?
Le Monde a perdu son innocence il y a long- temps. Nous sommes dans la corruption des Siècles et dans la caducité de la Nature. Tout est foible, tout est malade dans les Assemblées des Hommes. Si vous voulez donc gouverner heureusement, si vous voulez travailler au bien de l'Estat avec succez, accommodez-vous au défaut et à l'imperfection de vostre matière. Défaites-vous de cette vertu incommode dont votre Siècle n'est pas capable. Supportez ce que vous ne sçauriez reformer. Dissimulez les fautes qui ne peuvent estre corrigées. Ne touchez point à des Maux qui descouvriront l'impuissance des Remèdes, qui descrieront la Médecine, qui rendront ridicules les Médecins. Respectez ces fatales Maladies qui sont envoyées d'en haut, et où il se remarque quelque chose d'estranger et d'inconnu. Quand le doigt de Dieu paroist, il faut qu'il face peur à la main des Hommes.
A la bonne heure, contentez, s'il se peut, l'honneur et la dignité de la Couronne. Hais ne perdez pas la Couronne pour en vouloir conserver l'honneur et la dignité. Ne vous attachez pas de telle sorte à cet Honneste sauvage, rigou- I reux et philosophique, que vous ne le quittiez, si la neces-
i site l'exige de vous, pour vn autre Honneste plus humain,
plus doux et plus populaire. Souvenez-vous que la Raison est beaucoup moins pressée dans la Politique que dans la Morale, qu'elle a son estenduë plus large et plus libre, sans comparaison, quand il s'agit de rendre les Peuples heureux que quand il ne s*agit que de rendre gens de bien les Particuliers. 11 y a des Maximes qui ne sont pas justes de leur nature, mais que leur vsage justifie. Il y a des Remèdes sales; Ce sont pourtant des Remèdes. Dans ces salutaires Compositions, il entre du sang humain; il entre de l'ordure et d'autres vilaines choses : Mais la Santé est encore plus belle que toutes ces choses ne sont vilaines. Le venin guérit en quelque rencontre, et en ce cas-là, le venin n'est pas mauvais.
Messieurs les Calons, ne soyez pas trop honnestes ny trop justes. Ne décernez point de prise de corps contre ce Coupable, qui a vne armée pour se défendre de vos Sergens; D'vn Mutin n'en faites point vn désespéré. Au nom de Dieu, ne forcez point ce nouveau César à passer le Rubicon, à se rendre Maistre de sa Patrie, à dire ces paroles remarquables en regardant les Morts d'vne bataille qu'il aura gaignée : Ils ont vovlv levr propre malhevr ! Apres avoir fait de si grandes choses, on m'eust donné des Commissaires si je ne me fusse servi de mes Soldats : l'eusse esté condamné si mon Innocence n'eust esté armée : On me menaçoit de chaisnes et de prison. On m'eust livré aux Barbares si ma Cause n'eust esté aussi forte qu'elle estoit bonne.
C'est vn Monstre, je vous l'advoûe, c'est vn Prodige moral, que de voir vn Citoyen qui impose des Loix à sa Ville, que
de voir vn Subjet qui traite avec son Prince. Mais souvent pareils Prodiges ne peuvent estre expiez que par la dissimulation et par l'indulgence. Quand on ne peut dompter ces sortes de Monstres, il faut essayer de les aprivoiser. S'il ne tient qu'à donner à vn Victorieux qui est armé vn Aveu des choses passées pour luy faire poser les armes, ne vous opiniastrez point à luy faire prendre vne Abolition. Ne pointillez point sur les Formes et sur les Paroles. Envoyez-luy sou Aveu aussi ample et aussi avantageux qu'il le pourra désirer; que ce soit luy qui le dicte et que ce soit vous qui l'escriviez; qu'il soit escrit en Papier doré, qu'il soit tout peint et tout parfumé de ses louanges.
ï'ayleû autrefois avec quelque sorte d'indignation vne Lettre de Iean Mathieu Giberti, Evesque de Veronne et Dataire du Pape Clément septiesme. Elle est adressée au Nonce de son Maistre auprès du Roy de Hongrie; Et par cette Lettre il luy lesmoigne que « le Pape désire extrêmement la reconcilia- « tion du Royaume de Bohême avec le Saint Siège; Mais que « luy, Dataire, prévoit vn très-grand empeschement qui « peut combattre l'extrême désir de sa Saincteté; C'est qu'il « n'est pas de la grandeur et de la dignité de l'Eglise de « rechercher ny les Rois ny les Royaumes, et que, dans vne « Affaire de si grande réputation, l'ordre ne doit pas estre « renversé ny la bienséance violée; Que, pour cet effet, il « seroit à propos de trouver quelque moyen qui obligeas! « les Bohèmes à commencer les premiers celte pratique et à « faire les avances : Que, se présentant au Cardinal Campege « (qui estoit Légat en Allemagne), ils seront receûs à bras « ouverts, mais que ne se présentant pas, le Légat ne peut <( point aller au devant d'eux, ny le luge solliciter les Par- « ties; Qu'il faut leur accorder ce qu'ils demandent, mais « qu'il ne faut pas leur offrir ce qu'ils ne demandent pas. » N'est-il pas vray que voilà vn grand Mesnager du poinct d'honneur? Cette espargne ridicule me desplaist dans le pro-
cédé de lean Mathieu Giberti, qui estoit d'ailleurs vn excellent homme.
Il nie fasche encore et j'ay despit que nostre Demosthene ait esté de ces gens-là. le voudrois de bon cœur que ce fust vn autre que luy qui eust dit dans le Conseil d'Athènes. sur le subjet dVne petite Isle voisine de Samothrace, qui estoit contestée entre les Athéniens et le Roy Philippe : « Si le « Roy vous veut rendre l'Isle, et que le mot de rendre soit « porté par le Traité, je vous conseille de la recevoir, mais u non pas s'il prétend de la vous donner, et s'il appelle « Bienfait la restitution de ce qui a esté vsurpé sur vous. »
Vous voyez par là que les grands Personnages se sont amusez à des vétilles, et que celuy-cy faisoit plus de cas de la vanité du Mot que de la solidité de la Chose. Si l'Empereur Charles eust voulu faire vn présent de la Duché de Milan, à nos derniers Rois, et que Demosthene eust esté de leur conseil, il leur eust conseillé de refuser le présent, de peur de faire tort aux Droicts qu'ils avoient sur la Duché. U eust mieux aimé garder de justes prétentions, et se consoler par Fesperance de l' Advenir, que de jouir de l'avantage des choses présentes, et d'accepter la possession d'vne seconde Couronne avec des termes qu'il n'eust pas cru estre de la dignité de la première.
En ce mauvais monde où nous vivons, quand on nous fait justice, imaginons-nous qu'on nous fait grâce. Ne soyons point avares des termes et des apparences, pourveû que l'essentiel nous demeure. Qu'on emporte quelques Tableaux et quelques Girouettes, pourveû qu'on nous laisse les Murailles et le Toit. Qu'on die que c'est Présent , que c'est Grâce, que c'est Aumosne si on le veut : Quand la Piecesera nostre, il nous sera aisé de luy donner vn plus beau Nom et qui nous plaira davantage. Ayons avec honneur les ïsles qui nous appartiennent, mais ayons-les à quelque prix que ce soit. Louons-nous d'vn petit tort qu'on nous fait, plustost
que de nous plaindre à la Postérité d'vne grande injustice qu'on nous a faite.
Il vaut mieux n'avoir pas la veuë si bonne et si pénétrante dans la discussion de ses Droicts, de peur d'y descouvrir trop de justice. 11 vaut mieux n'estre pas si habile dans son propre fait, de peur d'en estre trop persuadé. Ce sentiment si subtil et si délicat des injures qu'on a receuës n'est pas vne chose bien commode quand il s'agit de la réparation qu'on en veut avoir. Vne si haute opinion du mérite de sa Cause se sousmet difficilement au jugement et à la décision d'autruy. Tout cela ne sert qu'à rendre impossible ce qu'on a dessein de faire, qu'à s'amuser dans des lieux d'où il faut sortir le plus promptement qu'il est possible. Ce ne sont pas îles moyens d'agir, ce sont des empeschemens de l'action ; ce ne sont pas des outils pour applanir les difficulté? de la Carrière, ce sont des pierres au devant du But. Ce sont en effet des qualitez relevées qui accompagnent d'ordinaire la Noblesse de cœur et la générosité : Mais d'ordinaire elle» nuisent plus qu'elles ne profitent : Pour le moins on ne les doit pas mettre à tous les jours, et les Foibles ne s'en peu* vent pas servir vtilement contre les plus Forts.
le ne sçay pas comme ils l'entendent. Mais il me semble qu'vn Traité ne sçauroit se conclure plus malheureusement, et avoir vn plus triste succez pour vne des deux Parties, que quand après vne longue Négociation, après vne infinité de paroles jettées au vent et d'Escrits qu'il faut mettre dans le feu, elle est obligée d'en appeler à vn autre Siècle, et qu'elle rapporte au logis toute sa raison et tout son honneur. On feroit bien mieux de quitter quelque chose de cette raison et de cet honneur. Pourquoy non consentir à vn accommodement, qui sera raisonnable par la considération de l'Vtile, et qui ne sera pas deshonneste dans la nécessité du Temps, à laquelle la générosité mesme et la noblesse de cœur se doivent accommoder?
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Ne nous laissons donc point esbloûir à la réputation de la Sagesse des Grecs. Que les Orateurs d'Athènes ne nous persuadent pas plus les vns que les" autres. Le Pays, l'Antiquité, le Mérite de ceux qui ont failli, au lieu de justifier les fautes, les rend seulement plus visibles et plus remarquables. Vne fois en nostre vie servons-nous de la liberté de nostre Iugement, qui ne doit pas tousjours estre subalterne de celuy des Grecs et des Romains. C'est vn subjet de consolation pour nostre pauvre Humanité de voir qu'il y a eu de l'homme dans les Héros.
« Que cela me fait de bien, me disoit autrefois vn excel- « lent Homme, de voir que les Héros ont fuy, que les Sages « ont fait des sottises, que ce grand Orateur s'est servi d'vn « mauvais Mot, que ce grand Politique a 'esté d'vne mauvaise « Opinion. » Ces Exemples de Foiblesse et d'Infirmité estaient les Spectacles et les Passe-temps qui divertissoient quelquefois cet excellent Homme. Il se mocquoit de Demosthene et de son ridicule Toinct d'honneur : Mais il se mocquoit encore plus de Cleon et de son extravagante probité.
Celuy-cy ayant esté appelle au Gouvernement de la Republique, voulut signaler l'entrée de sa Charge par je ne sçay quoy de bien nouveau et de bien estrange. Le lendemain de sa promotion il envoya prier ses Amis de venir chez luy, où, estant tous arrivez, et chacun avec espérance d'avoir bonne part à sa fortune, il leur tint vn discours auquel pas vn d'eux ne s'attendoit, et qui faillit à les faire tomber de leur haut. 11 leur dit « qu'il les avoit assemblez en sa maison pour les « en chasser, et pour leur déclarer que véritablement es- « tant Personne privée il avoit esté leur Amy, mais qu'estant « devenu Magistrat il croyoit estre obligé de renoncer à leur « amitié. » Il s'imagina que cette déclaration estoit vn original de vertu, vn acte de probité héroïque, la plus belle chose qui se fust faite à Athènes depuis la fondation de la Ville, depuis Thésée jusques à Cleon. Il crut qu'il faloit
qu vn homme cTEstat fust vn Ennemy public; que, pour la première espreuve de sa vigueur, il se deflst de toutes ses inclinations et de toutes ses amitiez, qu'il rompist tous les liens de la Nature et de la Société.
l'ay veû de ces faux Iustes deçà et delà les Monts, l'en ay veû qui pour faire admirer leur intégrité, et pour obliger le Monde de dire que la Faveur ne peut rien sur eux, prenoient linterest d'vn Estranger contre celuy d'vn Parent ou d'vnAmy, encore que la Raison fust du costé du Parent ou de FAmy. Ils estoient ravis de faire perdre la Cause qui leur avoit esté recommandée par leur Neveu ou par leur Cousin germain, et le plus mauvais office qui se pouvoit rendre à vne bonne affaire estoit vne semblable recommandation. Lors que plusieurs Compétiteurs pretendoient à vne mesme Charge, ils la demandoient pour celuy qu'ils ne connoissoient point et non pas pour celuy qu'ils en jugeoient digne.
le proteste icy derechef que je n'amplifie point les choses, le ne suis point exagerateur, comme celuy qui ne racontoit que des Prodiges à vostre Altesse, et n'avoit rien veû de ce qu'il luy racontoit. le vous rends raison, Monseigneur, de ma propre expérience, et je pourrois nommer ceux de qui je parle. Pen ay veû qui avoient si grand'peur de favoriser quelqu'vn, qu'ils desapprouvoient, qu'ils blasmoient, qu'ils condamnoient tout le monde, et le plus souvent sans sçavoir pourquoy. C'esloit en eux plustost bizarrerie que cruauté, pluslost intempérance de langue et bile qui s'exhaloit, que malice méditée et dessein de nuire, conceû dans l'esprit et digéré par le Temps et par le Discours. Ils eussent appelle Iules César Yvrogne vne heure après avoir dit de luy qv'v.n Sobre estojt venv rviner la Repvbliqve.
Vostre Altesse a ouï parler de ce Conseiller, qui opinoit ordinairement à la mort, et qui s'endormoit quelquefois aussi sur lesFleurs-de-Lis. Vn jour le Président de sa Chambre, recueillant les voix de la Compagnie, et luy ayant de-
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mandé la sienne, il luy respondit en sursaut, et n'estant pas encore bien resveillé, « qu'il estoit d'advis qu'on fist « couper le cou à cet Homme-là. Mais c'est vn pré dont est « question, dit le Président. Qu'il soit donc fauché, répliqua (ï le Conseiller. »
Encore vne fois, ce n'est ny malice ny cruauté; c'est fantaisie, c'est chagrin, c'est bile, qui dominent dans le tempérament de ces Conseillers, et qui noircit de sa fumée leurs premiers mouvemens et leurs premières paroles. Cette humeur aduste imprime sur leur front vne Négative perpétuelle avec laquelle ils vont estouffer les prières jusques dans le cœur des Supplians. Us refusent les choses qu'on ne. leur a pas demandées, et qu'on n'a pas mesme dessein de leur demander.
Ces Conseillers ne sont pas ceux qui doiventestre appeliez au Conseil des Rois. Quand ils seroient le contraire de ce qu'ils paroissent, ils ne seroient pas pourtant a louer d'avoir si peu de soin du dehors de la Vertu et de l'apparence du Bien. Quand ils auroient l'ame bienfaisante, leur mine gasteroit tousjours leurs bienfaits : Leur mauvaise humeur ruïneroit tout le mérite de leurs bonnes actions. Voyez comme ils se remparent d'vne sévérité affreuse et inaccessible, comme ce Phantosme de sévérité rebute et espouvante le Monde. Voyez comme ils s'estudient à se desfigurer l'extérieur, comme ils portent ce vilain masque aux Nopces mesmes et aux Festins, où ils affectent, aussi bien qu'ailleurs, de se montrer terribles et redoutables.
S'il a esté dit autrefois d'vn Grec, tres-homme de bien et très- vertueux, qv'il n'avoit pas sacrifié avx Grâces, il se peut dire de ces Espagnols ou de ces François, très gens de bien aussi et tres-vertueux, que non seulement ils sont plus indevots que ce Grec, mais que, passant de l'indevotion à l'Impiété, bien loin de sacrifier aux Grâces ils en ont abbattu les Autels; ils ont mis le feu au Temple de ces bonnes
Déesses; ils s'efforcent d'en abolir tout à fait le culte. Achevons de faire leur Eloge, et de représenter dans l'Espèce les Individus que vostre Altesse a remarquez en diverses Cours où elle a esté.
Il est impossible de s'approcher d'eux sans se picquer: Ils jettent des pointes et des aiguillons de tout le corps : Leurs louanges mordent, leurs caresses esgratignent : Et comme il y a certains Mal-adroits qui choquent les Visages qu'ils veulent baiser, eux, de mesme, ne sçauroient obliger qu'en desobligeant : Ils ne sçauroient promettre qu'avec des yeux et des sourcils qui menacent. Ils accordent les faveurs et les courtoisies du mesme ton que les autres les refusent.
DISCOVRS SEPTIESME.
Iusques icy nous n'avons attaqué personne qui ne se puisse défendre. Et si vostre Altesse le trouve bon, excusons mesme ceux que nous avons accusez. Ne reprochons point aux hommes les vices de leur naissance. Soyons indulgens A l'infirmité humaine. Donnons quelque chose au tempérament du corps, qui peut marquer l'esprit de ses taches. Compatissons à la foiblesse des Esprits, puisque nous les recevons tels qu'on nous les baille et que nous ne les prenons pas à nostre choix.
La subtilité de l'Intelligence, la solidité du Iugement, la Prudence courageuse, la Hardiesse considérée, ne sont pas des choses volontaires : Elles ne dépendent pas plus de
nostre eslection que la santé et la belle taille. Nous sommes responsables de nos fautes et non pas de celles de la Nature. Il n'y a personne qui soit tenu d'estre Habile, mais il n'y en a point qui ne soit obligé d'estre Bon : Et si nous ne pouvons fournir à la gloire du Public de la Valeur et de la Sagesse, nous devons, pour le moins, contribuer de l'Innocence au repos de la commune Société.
Que dirons-nous donc de ces Heureux Insolens qui combattent à enseignes desployées Tauthorité des Loix et de la lustice, qui apportent au Gouvernement des Estats vn dessein formé de les ruiner; qui prennent leur graisse et leur embonpoint du suc et de la substance des Provinces espuisées; qui bastissent leur Maison du débris et de la dissipation de tout vn Royaume?
Que dirons-nous de ces Valets insupportables qui vangent leurs moindres querelles avec les bras et les armes de leur Maistre ; qui déclarent Criminels de Leze-Majesté tous ceux qui ne se prosternent pas devant eux; qui, par vne paix sanglante et cruelle, noire de deuil et de funérailles, portent les Peuples au desespoir, réduisent les plus gens de bien à ne pouvoir se sauver que dans la Révolte?
Que dirons-nous enfin deceslasches Courtisans, qui sont les Triomphateurs et n'ont pas esté les Victorieux; qui jouissent dans l'oysiveté des peines et des sueurs des grands Capitaines, qui attendent à la Comédie et au Bal les nouvelles du gain des Batailles et de la prise des Villes, dont il faut que les Généraux leur rendent compte?
Regardez-les dans l'ancienne Histoire et dans la Moderne. Voyez comme tout leur est butin et tout leur est proye ; comme ils se paissent de tous les corps Morts (ainsi parloiton autrefois à Rome) et ne laissent que la perte et l'affliction aux Familles désolées, aux Orphelins et aux Veufves. Car quoy qu'estant sortis de la boue, ils ne soyent, à bien dire, Parens de personne, ils croyent estre Héritiers de tout le
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Monde. Il n'est point d'Officier de la Couronne, point de Gouverneur de Place, dont ils ne prétendent que la succession leur appartienne. Ils ne pensent point estre en seureté tant qu'il y a vn Trou et vn Précipice qui soit en la puissance d'vn Autre.
Vostre Altesse me fait signe que cette Description luy a plu : C'est qu'elle aime la Vérité, quelque négligée et en quelque desordre qu'elle puisse estre : Elle l'auroit trouvée belle, et les pièces de la Description seroient placées plus justement, si j'avois pris garde de plus près aux Règles de l'Art. Mais la foule des choses rompt souvent les compas et les mesures. le représente, sans avoir dessein d'ajuster ny d'embellir. Le Monde me fournit tout ce que je débite qui ne desplaist pas à vostre Altesse. Consultons encore, Monseigneur, la longue expérience de ce vieux Monde, vne expérience qui embrasse tant de Siècles et tant de Pays. Demandons-luy des nouvelles plus particulières de ceux qui l'ont gouverné en despit de luy; de ces Gens qui ont régné sans Couronne, sans Droict et sans Mérite.
Telles Gens s'introduisent ordinairement à la Cour par des moyens bas et quelquefois peu honnestes : Ils doivent quelquefois le commencement de leur fortune à vne sarabande bien dansée, à l'agilité de leur corps et à la beauté de leur visage : Ils se font valoir par des services honteux, et dont le payement ne se peut demander en public : Ils se mettent en crédit par la seule recommandation du Vice.
Leur dessein n'estant que de faire des propositions agréables, ils ne regardent point s'ils profitent ou s'ils nuisent : Pourveû qu'ils plaisent, ce leur est assez. Et pour estahlir cet estroit commerce qu'ils méditent avec le Prince, ils s'insinuent dans son esprit par l'intelligence qu'ils taschent d'avoir avec ses passions. Mais s'estant vne fois emparés de son esprit, ils en saisissent toutes les avenues et n'y laissent pas seulement d'entrée à son Confesseur. Quelque foibleet ten-
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dre que soit l'inclination qu'il a au Mal, ils l'arrosent et la cultivent avec tant de soin, que bien-tost il se forme vn gros arbre d'vne petite semence, et vne habitude violente et opiniastre d'vne légère disposition.
Ce sont des Petrejâes et des Tigellins auprès de Néron : Ce sont des Advocats dé la Voluptq qui plaident sa cause contre la Vertu, et y réussissent beaucoup mieux que ne fit la Volupté elle-mesme quand elle se présenta au jeune Hercule et le harangua dans le Carrefour.
H n'est pas croyable de combien de charmes ils se servent sans employer ceux de la Magie, dont le Peuple ne laisse pas de les accuser. Bon Dieu ! combien sont-ils ingénieux à inventer de nouveaux plaisirs à vne Ame saoule et desgoustée! Avec quelles pointes et quels aiguillons sçavent-ils resveiller la convoitise endormie, languissante, et qui n'en peut plus! Pour cela ils ne manquent pas d'appétits extra vagans, d'objets estrangers et de viandes inconnues. Ils en iroient pluslost chercher jusques au bout du Monde, jusques au delà des bornes de la Nature, jusques dans la licence des Fables. A leur dire, les Sybarites ont esté de grossiers Voluptueux : En matière de délices, Naples et Capouë, les Corruptrices d'Ànnibal, n'y entendoient rien.
Toutefois ils ne se rendent pas les Maistres du premier coup : La Vertu et Eux disputent quelque temps de la Faveur à la Cour d'vn Prince de dix-huit ans : Tantost elle a le dessus, et tantost elle leur cède. Ils partagent avec elle les affections, l'esprit et les heures. Burrhus est escouté. mais ils empeschent qu'il ne soit crû. Ils font comme le contrepoids de Seneque , mais à la fin ils emportent tout à eux. Les Epicuriens destruisent autant en trois jours que le Stoïque avoit basti en cinq ans. Au moins peut-on dire qu'ayant pris la Place ils défont les Travaux pièce à pièce. Ils attaquent les bonnes parties de leur Maistre l'vne après l'autre. Des péchez véniels où ils ont trouvé cette jeune Ame
rendant du combat et faisant de la résistance, ils la conduisent de degré en degré à la Tyrannie et aux Sacrilèges. Au commencement, ils se contentent de luy souffler aux oreilles qu'il n'est pas nécessaire au Prince d'estre si homme de bien, qu'il suffit qu'il ne soit pas mescbant, qu'il auroit trop de peine à se faire aimer, qu'il s'empesche seulement de se faire haïr; Que la Probité solide et perpétuelle est trop pesante et trop difficile, mais que son Image, qui ne change point, a le mesme esclat que l'Original et produit le mesme effet; que, de temps en temps, vn acte vertueux qui necouste gueres, fait bien à propos, peut entretenir la réputation. De là ils vont plus avant, et ne le laissent pas en si beau chemin : Apres luy avoir fait passer le Bien pour indiffèrent, ils luy font trouver le Mal raisonnable : Ils donnent au Vice la couleur de la Vertu.
S'il luy prend envie de se défaire dVn de ses Parens, contre la défense expresse de la Religion de l'Kstat, qui ne veut pas qu'on verse le sang de V Empire, ils luy conseillent de le faire estrangler avec la corde d'vn arc, afin qu'il ne s'en perde pas vne goutte et que la Religion soit satisfaite. - S'il a vn Inceste en teste, et que cet Inceste soit combattu de quelques remords, ils viennent incontinent au secours de ion esprit travaillé. Ils soulagent ses peines par vne subtilité merveilleuse, luy représentant que véritablement il n'y a point de Loy qui permette au Frère de coucher avec sa Sœur, inais qu'il y a vne Loy fondamentale de la Monarchie, et Maistresse de toutes les Loix, qui permet au Prince de faire ce qu'il luy plaist.
Pour authoriser les grandes fautes ils ne manquent pas de grands Exemples. « Ce n'est pas en Turquie, luy disent-ils, « et chez les Barbares, qu'il faut chercher des exemples. Le tt Peuple de Dieu, la Nation Saincte, vous en fournira plus « qu'il n'en faut. Le Roy qui a basti le Temple a esté aussi « le Fondateur du Sérail, et on ne voit aujourd'huy à Con-
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a stantinople que la copie de ce qu'on a veû autrefois en « Ierusalem. Vous .vous contentez d'vne seule femme, et le « Sage par excellence, le Sage Salomon, en a eu six cens, « que l'Escriture Saincte nomme légitimes, sans compter « celles qui ne Festoient pas. Mais vous avez bien ouï parler « de la dernière volonté de David, son Père, et des belles « choses qu'il ordonna par son Testament. le ne veux point < vous exagérer ces choses : Considérez seulement par com- <i bien de Morts il conseilla à son Fils d'asseurer sa Vie.
« Dans la Loy de Grâce vous ne trouverez pas plus de dou- « ceur. Vous hésitez, vous appréhendez de chasser vn Frère, « de mettre en prison vn Cousin germain. Le Grand Con- « stantin, ce tres-sainct, tres-religieux et tres-divin Empe- « reur, comme il a esté appelle par la bouche des Conciles, « a bien fait plus sans délibérer. Ne sçavez-vous pas qu'il fit « mourir son propre Fils au premier soupçon qu'on luy en « donna? Il est vray qu'il eut regret de sa mort* et qu'il re- « connut son innocence : Mais cette reconnoissance vint vn « peu tard et son regret ne dura que vingt-quatre heures* « II crût en estre quitte pour faire ériger au Défunt Vne « Statue avec cette Inscription : A mon fils CrisPvs, qve i'a*
« FAIT MOVRIR IH1USTEMEHT.
a Faites difficulté, après cela, de vous descharger d'Vfl « fardeau qui vous incommode, d'oster de vostfe chemin a vn homme qui vous presse dftns le Monde et qui vous « marche sur les talons; vn Clousiû au troisiesme ou au quft- « triesme degré, qui a dessein de sauter tous ces degtez <r pour se mettre en votre place !
<r Vous avefc quelque considération pour le charactere et « pour la personne des Ecclésiastiques qui ne veulent pas « vous rendre vne obéissance aveugle. Charlesmagne, qui « est vn des Saincts de nostre Eglise et vn des Prédécesseurs « des Rois de France» n'eut pas le mesme respect que vous. « Il tua de sa propre main vn Àbbé revestu à l'Autel, et
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« prest de dire la Messe, qui luy avoit refusé je ne sçay quoy .
« Vous espargnez l'Authorité absolue; Vous n'osez vser « de force quand le bien de vos affaires vous le demande ; « L'exemple du mesme Gharlesmagne vous oste tout le scrua pule que vostre conscience vous pourroit donner. Quoy « qu'on vous die de ses Gapitulaires, il ne connoissoit point a de meilleur ny de plus grand droictque celuy des Armes: « le pommeau de son espée luy servoit de sceau et de ca- « chet. Ne pensez pas que j'en veuille faire accroire. Cecy « est historique et doit estre pris à la lettre : On trouve en- « core aujourd'huy des Privilèges accordez et des Donations « de Terres faites par ce bon et orthodoxe Empereur, pre- « sens Roland et Olivier, qui sont scellées du pommeau de « son espée, et qu'il promet de garantir par le tranchant de « la mesme espée. »
H y a eu des Favoris, je ne dis pas où, mais il y en a eu, qui ont fait au Prince ces dangereuses Leçons; et je le sçay des Docteurs mesmes qui leur avoient recueilli ces belles histoires.
S'ennuyant enfin de défendre des Crimes qui n'ont point de luge, et d'excuser vne cruauté toute-puissante, ils ont dit franchement au Prince que lors qu'il n'y avoit point d'exemple de quelque chose, il en faloit faire ; que ce qui estoit inouï ne le serait plus quand il seroit fait, qu'il estoit honteux à l'Authorité souveraine de rendre raison de quoy que ce suit, et messéant à qui a des Flottes et des Armées, pour maintenir ses actions, de chercher des paroles et des prétextes pour les desguiser.
11 n'y a point d'homme (c'est le langage des Sejans et des* Plautians) qui soit innocent en toutes les parties de sa vie, et qui en son ame ne haïsse ses Supérieurs. Par conséquent, le Prince ne sçauroit condamner que des Coupables ny frapper que sur des Ennemis : Par conséquent, il gratifie celuy à qui il oste le bien de ce qu'il ne luy oste pas l'honneur,
•et.de ce ..qu'il .luy; laisse la vie.. Selon leurs Principes, la Loyauté est yne vertu de Marchand et non pas de Souverain Ils allèguent, de je ne sçay quel jPûëte a que, dans le Ciel, « on met en inesme balance ; les sermens des Princes et des « Amans; Que Jes. Dieux se riçnt» également des vns et des « autres, que lu pi ter. commande, qu'on les jette au vent, « comme choses viles et de nulle conséquence. »
Ainsi, en bouffonnant et en alléguant les Fables, ils persuadent tout de bon au Prince qu'il n'est point obligé à sa parole, après luy avoir persuadé qu'il n'est pas subjet non plus aux phantaisies et aux visions des Législateurs; Ils soustiennent que c'est à luy à définir de nouveau aux Hommes ce qui est bon et mauvais, à déclarer au Monde ce qu'il veut qui soit juste et injuste à Tadvenir, à mettre le prix et l'estimation à chaque chose, aussi bien dans la Morale que dans la Police.
Voilà comme se font les Tyrans. De ce germe s'engen- \ drent les Monstres. De ces commencemens, on vient à mettre | le feu à Rome, à faire vne boucherie du Sénat, à deshonorer la Nature par ses desbauches, et à lui desclarer la guerre par ses parricides. Les Complaisans sont les premières causes ] de tant de malheurs; et si ces Vents nesouffloient, point nous / ne verrions point de ces tempestes. Ce n'est donc pas sans subjet que nous en parlons avec quelque émotion, et qu'estant en bon estât de ce costé-là par la bonne conduite de vostre Altesse, l'Humanité nous convie à compatir aux peines des Estats malades et des Peuples affligez. Mais ne nous contentons pas de les plaindre; Revenons de la pitié à l'indignation.
Puis que, dans le Monde, il n'est point de bien de si
grand vsage et qui se communique si vniversellement qu'vn
bon Prince, ny de mal qui s'espande plus au long et qui
nuise davantage qu'vn mauvais Prince, il n'y a point assez
de supplices en toute l'estenduë de la Iustiee humaine pour ceux qui changent ce Bien en Mal et qui corrompent vne chose si salutaire et si excellente. Il vaudroit beaucoup mieux qu'ils empoisonnassent tous les Puits et toutes les Fontaines de leur Pays. Quand ils infecteroient mesme les Rivières, on pourroit faire venir de Peau d'ailleurs, et le Ciel en fourniroit tousjours quelques gouttes : Mais il faut , boire icy, de nécessité, soit de l'eau, soit du venin. Contre ces maux domestiques il n'est pas permis de se servir de remèdes estrangers. Nous sommes obligez de demeurer misérables par les Loix de nostre Religion, et d'obeïr aux Furieux et aux Enragez, non seulement par la crainte, mais aussi par ' la conscience.
j C'est pourquoy, puisque les personnes des Princes, quels qu'ils soient, nous doivent estre inviolables et sainctes, et que les characteres du doigt de Dieu sont vne impression ; qu'il faut révérer, sur quelque matière qu'elle soit gravée ; K tournons nostre baine contre leurs Flateurs, qui nous jeti tent dans ces misères sans ressource : Prenons-nous-en aux mauvais Conseillers, qui nous donnent les mauvais Princes, • et qui excitent les lnnocens à tuer et les Meurtriers à brusler ' les Temples. Car, en effet, leurs advis pernicieux encherisi sent tousjours sur les Résolutions qui ont esté prises. Leurs Maximes de feu et de sang asseufent et fortifient la Malice quand elle est encore craintive et douteuse. Ils aiguisent ce qui coupe, ils précipitent ce qui panche; Ils encouragent les Violens quand ils courent à la pi*oye; Ils eschauffent les Avares apfes nostte bien et les Impudiques après nos femmes,
Que s'ils rencontrent des naturels peu susceptibles de ces fortes passions, et esloignez en pareil degré du Vice et de la Vertu; S'il leur tombe entre les mains de ces Princes doux, qui n'ont ni pointe ni aiguillon, et qui ne sçauroient se porter au mal parce qu'ils ne sçauroient remuer de sa place
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leur inclination paresseuse; Alors encore pis pour les Peuples qui ont à vivre sous eux : Car abusant de la simplicité d'vn Maistre facile, et de l'avantage que leur esprit a sur le sien, ils régnent eux-mesmesa descouvert; Et ne le gardant que comme le Droict et le Tiltre de leur inj ustef domination, ils adjoustent à la pesanteur de la Tyrannie la honte qu'il y a de la souffrir d'vn Particulier.
Vous ne sçauriez vous imaginer les ruses et les artifices dont ils s'advisent pour en venir là et pour s'assujettir tout à fait le Prince. Premièrement la méthode est de le piquer de gloire en l'establissement de leur fortune. Ils luy font entendre par diverses Sarbatanes que ses prédécesseurs, qui n'estoient pas plus puissans que luy, ont bien fait de plus grandes Créatures: Qu'il vaut beaucoup mieux eslever des Gens nouveaux, qui n'ont point de dépendance et qui ne tiendront qu'à sa Majesté, que de se servir de Personnes de bonne naissance et de probité connue, qui ont desja leurs affections et leur Parti; Qu'il y va de son honneur de ne laisser pas ses Ouvrages imparfaits, de travailler à leur embellissement après avoir establi leur solidité; Qu'il doit les mettre en estât de ne pouvoir estre défaits que par luy. Que s'il cède aux désirs des Grands, qui ne veulent point de Compagnons; et s'il contente les plaintes du peuple, qui est ennemy de toutes les grandeurs naissantes, il n'aura pas à Tad venir la liberté de faire du bien; il sera contraint d'assembler les Estats généraux pour disposer de la moindre Charge de son Royaume. Qu'après tout il ne peut abandonner vne Personne qui luy a esté chère sans condamner la conduite de plusieurs années, et rendre vn tesmoignage public ou de son aveuglement passé ou de sa légèreté présente.
11 est certain qu'ayant commencé d'aimer quelque chose pour l'amour d'elle-mesme, le Temps adjouste incontinent notre propre interest au mérite de la chose. Le désir que nous avons que le Monde croye que toutes nos eslections sont
bonnes, apporte de la nécessité à vne action qui estoit volontaire auparavant. De sorte que ce qui s'est fait contre la raison ne pouvant estre justifié que par la constance, nous ne pensons jamais en faire assez : Et sur cette créance que nous avons, quand nous serions résolus de ne continuer pas nostre affection, il semble que nous sommes obligez de défendre nostre jugement.
Or si ces considérations peuvent esbranler les Esprits fermes, et font quelquefois faillir les Sages, il n'y a pas de quoy festonner si elles renversent aisément vn Prince foible, qui n'use que de. raison empruntée, et qui se laissera tousjours persuader à vne fort médiocre éloquence, pourvefi qu'elle favorise son inclination.
Le voilà donc engagé dans l'agrandissement du Subjet qu'il aime : Il n'en parle plus que comme de son Entreprise, et de sa Fin. Le voilà idolâtre, sans y penser : il adore ce qu'il a fait, et fait comme les Statuaires d'Athènes qui faisoient leurs Dieux de leurs Ouvrages. Ses pensées, qui ne devroient s'occuper qu'à la Gloire, et n'avoir pour objet que le salut. du Public, aboutissent toutes à ce beau Dessein. Il luy ouvre ses coffres et luy verse ses thresors, autant pour faire dépit aux autres que pour luy faire du bien. Il luy a desja donné toutes les charges de son Royaume et tous les ornemens de sa Couronne : Il ne luy reste plus que sa propre personne à luy donner. Ce qu'il fait finalement avec vne si absolue et si entière résignation, qu'il n'est point d'exemple dans les Monastères* d'vne volonté plus soumise et d'vn plus parfait renoncement de soy-mesme.
On ne le monstre que quand on a besoin de sa présence pour authoriser lès conseils ausquels il n'a point eu de part, et il est content de ne paroistre que pour cela. On l'amuse à de petits diveriissemens indignes de sa condition et de son âge : Mais si on luy bailloit des poupées pour se joiier il ne s'en offenseroit pas. On luy change tous les jours ses do-
mestiques, et il le trouve bon; On oste d'auprès de luy tout ce qui parle, et il ne songe pointa quel dessein. On luy fait vne Cour toute neuve, et il ,1a reçoit : On ruine sous divers prétextes ce qu'il y a d'Eminent et de Vertueux en son Estât, et il y preste son consentement.
Contre les moins endurans et les plus difficiles au joug on employé les armes et la force ouverte : On attaque les Riches et les Paisibles par' des Accusateurs et des Calomnies. A ceux que les services maintiennent, et dont la fidélité est sans reproche; on donne des Commissions ruineuses ou de meschantes Armées pour aller attaquer de bonnes Places, afin qu'ils perdent leur réputation ou qu'ils se perdent euxmesmes. On chasse les vns par vn commandement absolu de se retirer; On bannit les autres par vne ambassade; Et en la place de tous tant qu'il sont, le Courtisan ambitieux met des personnes à sa dévotion, qui ne regardent jamais au delà de leur Bienfaicteur, et s'arrestent à la plus proche cause de leur fortune.
Ainsi le pauvre Prince demeure à la merci et à la discrétion de son Favory, ne jette pas vn soupir dont vn Espion ne luy rende compte, ne profère pas vne parole qui ne luy soit rapportée, si bien qu'au milieu de la Cour il est dans les ennuis de la Solitude. Il ne voit plus rien à l'entour de sa Personne qui soit de sa connoissance, et n'a pas vne oreille fidèle à qui il puisse dire : le souffre. Hais aussi il est engagé si avant, qu'il n'y a point de moyen de s'en desdire. L'autre luy a rendu tout le Monde ou ennemy ou suspect, afin qu'il ne se puisse fier qu'en luy. Par vne longue possession des affaires, dont il n'a fait part à personne, n'y ayant plus que luy seul qui les entende et qui connoiisse l'Estat, il devient enfin vn Mal nécessaire, et dont le Prince ne se peut guérir que par vn remède dangereux.
De cette façon, en pleine paix, estant bien avec tous ses Voisins, ne paroissant aucun Ennemy estranger sur la Fron-
tiere, sans avoir donné vn coup d'espée ny s'estre hazardé plus loin que du Palais à la Rue, il se voit misérablement tombé en la puissance d'autruy, qui est le pis qui luy pourroit arriver après la perte d'vne Bataille. Le moment malheureux auquel il a commencé d'aimer et de croire plus qu'il ne faloit, Ta réduit à cette déplorable extrémité. Et à parler sainement, la journée de Pavie ne fut pas si funeste à François premier ny la prise de Rome à Clément sep* tiesme. Car si leur disgrâce fut grande, pour le moins elle ne fut pas volontaire : S'ils perdirent leur liberté, ils conservèrent dans leur affliction la grandeur de leur courage; et s'ils furent faits prisonniers, ce fut d'vn grand Empereur leur Ennemy, et non pas d'vn de leurs petits Subjets. H n'est point de si misérable, de si sale, de si infâme captivité que celle du Prince, qui se laisse prendre dans son Cabinet et par vn des Siens : 11 ne sçauroit exercer vue plus lasche patience ny estre malheureux plus honteusement.
le dis bien davantage. Lors qu'vn Roy mange son Peuple jusques aux os, et qu'il vit en son Estât comme en Terre d'Ennemy, il ne s'esloigne point tant du devoir de sa Charge que quand il obéît à vn autre. La Tyrannie est bien différente de la Royauté ; Toutefois elle luy ressemble beaucoup plus que ne fait la Servitude. C'est au moins quelque forme de Gouvernement et vne façon de commander aux hommes, encore qu'elle ne soit pas la plus parfaite de toutes. Mais si vn Souverain se donne en proye à trois ou quatre petites gens, et ne se reserve ny la disposition de sa volonté pour suivre ses inclinations, ny l'vsago de son esprit pour connoistre ses affaires; En ce cas-là, je ne sçay pas quel nom luy bailler, et il n'y a point de plus misérable Interrègne que sa Vie, durant laquelle il ne fait rien, et fait tous les maux qui arrivent à son Peuple.
En cet Estat-là, il est mort civilement et s'est comme deposé soy-mesme. Ce n'est plus que son Effigie que Ton sert
en public, à qui on rend quelques devoirs de parade et de coustume, à qui on fait force révérences inutiles. On ne s'attache plus à la Puissance légitime et naturelle : On en suit vne autre qui est estrangere et vsurpatrice, qui est née de la première par vne voye violente et comme par adultère. On quitte la Royauté pour courir après la Faveur, de laquelle les Arabes disent que a c'est vne Fille qui tuë bien a souvent sa propre Mère. »
La belle chose que c'estoit, de voir autrefois vn Roy de Castille qui n'osoit aller à la promenade ny prendre vn habillement neuf sans la permission d'Alvare de Lune. Il faloit qu'il obtinst de luy toutes les grâces que luy demandoient les autres : Le plus qu'il pouvoit, c'estoit de recommander ses Serviteurs à son Favory et de faire office pour ceux qu'il aimoit. La belle chose que ce seroit, de voir vn Courtisan comme celuy-là qui revoquast les Eslections du Prince et redonnast les Charges que son Maistre auroit desja données! La belle chose s'il trouvoit mauvais que son Maistre voulust lire vne fois en sa vie vn papier qu'il luy auroit présenté à signer, s'il se plaignoit que c'est offenser sa fidélité et oublier ses services !
Mais ce seroit bien vne plus belle et plus excellente chose si cet Homme qui règne dans l'esprit du Prince, et qui commande souverainement à ses Subjets, obeïssoit luy-mesme à vne Maistresse. Que seroit-ce si l'Amour gouvernoit la Politique, et si la fortune de tout vn Royaume estoit le jolict d'vne Femme desbauchée? Car il est vray que telles personnes se sont mocquées estrangement de l'authorité des Loix et de la majesté des Empires. Plus d'vne fois elles ont mis sous leurs pieds les Couronnes et les Sceptres; Elles ont pris leur plaisir et leur passe-temps du violement de la lustice, de l'exercice de la Cruauté, des misères et des afflictions du Genre humain.
Laissons pour ce coup les Histoires qui font horreur et qui
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blessent l'imagination par la mémoire : Ne parlons point du sang que ces Femmes ont fait verser : Supprimons le Terrible et l'Espouvantable de leurs Tragédies, et ne disotis que ce petit mot de leur belle humeur. Il s'en est veû vne il n'y a pas long-temps montée à vn si haut degré d'insolence, qu'ayant esté sollicitée pour quelque affaire, qu'on luy representoit juste et facile, afin qu'elle s'y employast plus volontiers, elle respondit avec vne fierté digne de sa Nation et du pays d'où nous sont venues les Rodomontades, a qu'elle n'vsoit point si faiblement de son crédit; qu'vn « autre pourroit servir en cette occasion et faire les choses « justes et possibles; que pour elle, elle n'avoit accoustumé « d'entreprendre que les injustes et les impossibles. »
Combien de malheurs, à vostre opinion, en suite de celuy-là? Combien se commettent de violences à l'ombre de cette injuste Fortune? Et le Courtisan a-t'il vn Valet qui ne croye avoir droit de mal-traiter les personnes libres, et d'estre impunément outrageux en alléguant le nom de son Maistre? Y a-t'il des gens auprès de luy qui pour le moins ne pillent s'ils s'abstiennent de tuer, qui ne vendent sa vetie et ses audiences, qui ne s'enrichissent que du rebut de son avarice et des superfluitez de sa Maison?
Cependant le Prince ne pèche point et ne laisse pas d'estre le Coupable : Son ignorance ne luy peut point estre pardonnée : Sa patience n'est point vne vertu, et le desordre ou qu'il ne sçait pas ou qu'il endure luy est imputé devant Dieu tout de mesme que s'il le faisoit. Et partant, avec beaucoup de raison, le Prince, qui a esté selon le cœur de Dieu, luy demande en termes exprès, et dans la ferveur de ses plus ardentes prières, qv'il le nettoyé des choses cachées, qv'il le délivre des péchez d'avtrvy. Ce dernier mot ne veut-il pas dire que les Rois ne se doivent pas contenter d'vne innocence personnelle et particulière, qu'il ne leur sert de rien d'estre justes s'ils se perdent par l'injustice de leurs Ministres?
Et à ce propos je ne veux pas oublier vne saillie assez bonne que fit du temps de nos Pères vn Religieux Italien prescbant devant vn Prince du mesme pays. Estant au milieu de son Sermon, où il avoit traité du devoir des Souverains, et s'ennuyant de demeurer trop Itfng-temps dans la Thèse générale, il en sortit tout d'vn coup par ces paroles, qu'il adressa à celuy qui Tescoutoit :
« I'ay eu, lui dit-il, Monseigneur, vne estrange vision la « nuict passée. Il m'a semblé que la Terre s'est ouverte de- *• vant moy. et que je voyois distinctement jusque dans son « centre. I'ay considéré les peines de l'autre Vie et tout ce «i terrible attirail de la lustice de Dieu dont mon imagina- « tion n'est pas encore bien rasseurée. Parmy les Meschans « des Siècles passez j'en ai reconnu quantité de celuy-cy. a LesCalomniateurs, les Meurtriers, les Impies, les Hypocri- « tes, y accouroient à grosses troupes et se pressoient au '.< bord de l'Abisme. Mais ayant observé en leur vie de visi- « blés marques de leur réprobation, je n'ay point trouvé « estrange de les voir arrivez où je les avois veûs s'achemi- « ner. Ce qui me donna vn estonnement extrême, ce fut. « Monseigneur, que je vous aperceus dans cette malheureuse « foule qui se perdoit; Et comme tout saisi et tout interdit « que j'estois par la nouveauté d'vne rencontre si peu al- « tendue, je m'escriay à vostre Altesse : Est-il possible qu'on « se damne en priant Dieu, et que vous alliez en Enfer, vous, « Monseigneur, qui estes le meilleur et le plus religieux « Prince du Monde? Vostre Altesse me respondit là-dessus «r en soupirant : 1e n'y vafs pas, mon pebf, mais on m'y