AVANT-PROPOS
Le changement de la face de la Cour ne m'a point changé la volonté. Quoy que les choses paroissent autres qu' elles n'estoient, vous estes à mes yeux le mesme que vous estiez. Ce n'estoit pas vostre fortune qui m'attiroit à vous, et par conséquent je cherche encore vostre personne; En quelque lieu qu'elle se soit retirée, elle y a porté l'objet de mon affection et de mon estime. La vertu et le bon esprit ne sont point des pièces de la Faveur : Ce ne sont point des biens qui se puissent perdre : On les conserve quand tout est perdu : Ils ont suivy en exil les Grands Personnages, et leur ont tenu compagnie dans la prison. Puis que ces fondemens de nostre société subsistent, il me semble, Monseigneur, que nostre commerce ne doit pas cesser; Il est vray que j'appréhende qu'il sera plus difficile qu'il n'eust esté en vne saison plus calme. Le Desordre commence de tous costez, et les Papiers que je croyois vous envoyer à Paris, par vne voye asseurée, je les recommande au Hazard, pour vous les rendre je ne sçay où.
Si j'eusse esté en estât de vous aller faire ma cour, quand vous estiez en Guyenne avec leurs Majestez, vous auriez esté Parrain de mon Livre , et il porteroit le nom que vous luy auriez donné. A dire le vray, j'ay peur que celuy de Socrate soit trop illustre pour luy. Ce que je respondray à ceux qui me chicaneront là-dessus, c'est que cette imposition de nom n'a pas esté de mon choix. Quelques-vus 1 ont h 1
voulu ainsi, et je n'ay pas pu les contredire. On vous a dit ma mauvaise honte et le peu de force que j'ay contre mes Amis : Ils m'ont remonstré qu'il y avoit eu plusieurs Socrates ; que le second n'offensa point le premier de prendre son nom ; que tous les Socrates n'avoient pas esté si honnestes gens que Socrate le Philosophe. Témoin Socrate l'Historien, qui fut suspect d'Heresie ; peu estimé d'ailleurs pour son stile, par Photius, Patriarche de Constantinople, et qui peut-estre ne parloit pas mieux Grec que mon Socrate parle François.
On m'a fait souvenir de plus qu'en Italie , lors que j'y estois, les beaux noms estoient à tres-bon marché. En ce pays-là, j'ay veu Hannibal et Scipion estaffiers d'vn mesme Maistre : Il y avoit des Pompées et des Césars qui servoient à l'Escurie et à la Cuisine. Mais pour m'approcher de plus prés de la profession des Lettres et de la matière présente, n'y a -fil pas eu, au Royaume de Naples, vn Grammairien Jurisconsulte qui s'est fait appeller Alexander ab Alexandro? Et se peut-il rien imaginer de plus magnifique et de plus superbe, que d'estre deux fois Alexandre; que d'avoir Alexandre pour son Nom et de l'avoir encore pour sa Seigneurie? La vanité estrangere me fourniroit nombre de pareilles pièces, si je m'en voulois servir. Mais j'ay dequoy défendre mon Tiltre par d'autres Tiltres , sans sortir de ce Royaume.
Monsieur du Fay-1'Hospital , qui fut Chancelier de Navarre, composa vn Livre sur Testât des affaires de France, et souffrit qu'il fust imprimé sous le Tiltre d'ExcELLENT discovrs. Monsieur du Vair, quel* que temps après, fit vn autre Livre où il introduisoit Orphée et Mu* sée, qui discouroient ensemble des mesmes affaires. Ce n'estoit pas mespriser son Livre que de luy donner de l'Excellence, ou de permettre qu*on luy en donnast. Ce n'estoit pas non plus avoir mauvaise opinion de ses paroles que de les juger dignes de deux per« sonnes divinement inspirées. Les Prophètes sont quelque chose de plus que les Philosophes : Et puis qu'Orphée et Musée ont desja parlé François, Socrate peut bien, à son tour, se faire entendre en la mesme Langue.
Qu'on donne donc à mon Livre le nom de Socrate, ou plustost.au Livre d'vn Homme duquel je ne suis que le Copiste dans la pluspart des choses que vous lirez. Il ne faut rien vous cacher : Il me fascheroit d'estre pris pour vn autre, quelque honneur que je receusse de.
SOCRATE CHltKSÎlEN. il
cette mesprise. N'aspirant point à la gloire de la Sagesse, je ne me veux point prévaloir d'vn Equivoque qui me ferait estimer plus présomptueux et non pas plus sage. Tout ce que je pense avoir de bon, c'est que j'estime en autruy la vertu que je n'ay pas. le suis du nombre des Meschans ; mais je suis du party des Gens de bien. Gela estant dit, mon Eloge est fait : Passons à celuy de l'Homme qui n'est pas moy, mais qui estant mon Docteur et mon Amy, a voulu que je justifiasse sa modestie et la mienne, en rendant raison du nom que mes autres Amis ont donné à nostre Livre.
Ce nouveau Socrate a des qualitez qui luy sont communes ,avec l'Ancien ; Il en a qui luy sont propres et particulières. Aussi bien que l'autre, il regarde le Monde de haut en bas et mesprise les choses humaines. Mais la teste ne luy tourne point pour s'éstre eslevé au*des~ sus du Monde, et il se compte le premier au nombre des .choses qu'il mesprise. Il ne parle pas tousjours tout de bon, et presque jamais en termes affirmatifs. Parce qu'il se défie de son propre sens , il n'as* seure rien de ce qu'il dit ; Mais parce qu'il a soumis son esprit à IV beïssance de la Foy, il ne doute de rien de ce que l'Eglise luy a dicté, Mesme en enseignant » il fait profession d'ignorance : Mais au le hb sçay hier. du Philosophe d'Athènes, il adjouste le Ie sçay Iesys*Christ crvcjfié de l'Apostre des Gentils, et il croit que sçavoir cela c'est sçavoir tout.
Que sert-il de le dissimuler? le suis bien aise qu'il ne vous ait pas desplù en ses premiers Entretiens» et que vous approuviez sa façon d'instruire sans dogmatiser. Cette bonne nouvelle, qu'on m'a mandée de Paris, remplit de gloire tout mon Désert, et me donne de la force en me donnant du courage. 11 faut que je vous le die encore vne fois : C'est mon estime, c'est mon inclination qui m'attache à vous. Et partant, comme je croirais m'estre esgaré du bon chemin, si je m'estois esloigné de vos sentimens, je vous advouë que je m'aime plus que je ne feisois, depuis que j'apprens que je fais des choses que vous aimez.
Cette adresse, avec laquelle on entre finement dans l'Ame, sans y donner l'alarme par des Argumens en forme, n'est pas, comme vous sçavez , vne invention de ce Siècle : Elle a esté pratiquée par nos chers Amis de l'antiquité. Ils n'espouvantoient pas ceux qu'ils Vouloient prendre. Ils sçavoient rire vtilement. Ils sçavoient apprivoiser la plus farouche Philosophie : Celle-là mesme qui outrage la Na-
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turc dans le Portique de Zenon, chatouille l'Esprit dans les Livres de Seneque. En semblables lieux, l'Esclatant et F Agréable ne sont pas incompatibles avec le Solide et le Salutaire. Dans vne raesme viande, le plaisir du goust se peut trouver avec la bonté de la nourriture. Mais souvenez-vous pourtant que je plaide la cause de Seneque , et non pas celle de Lucien. Il y a vne certaine gayeté de stile esloignée en égale distance de la bouffonnerie et de la tristesse. Tous les excez mésmes ne sont pas également dangereux. Les passions eschauffées ne produisent-elles pas des fautes heureuses, voire des actions héroïques, qui sont des courses que fait l'Ame bien loin au delà des Devoirs communs?
D'ailleurs, l'Abondance ne sçauroit estre pure ny choisie par tout : Les herbes naissent parmy les bleds, et les bouillons jettent de l'escume. la variété non plus n'a pas tant d'ordre que d'agrément. Et c'est peut-estre cette multitude de Vices aimables , que Quintilien reproche à Seneque. Mais il me semble que Quintilien est en cela trop severe, et qu'il prend les choses trop à la rigueur. Il fait trop le Maistre d'eschole et le reformateur de son Siècle. Quel mal y a voit- il, je vous prie, de vouloir guérir avec des remèdes délicieux? Estoit-ce vn vice de se servir de la volupté pour persuader la Vertu? Au pis aller c'estoit vser des charmes à bonne fin. C'estoit employer la débauche du stile à corriger. les défauts des mœurs.
Avant que Seneque et que Plutarqué fussent au Monde, cette façon estoit en usage dans la plus sage Republique qui fust jamais. Ainsi taschoient-ils de gagner des Ames, parce qu'ils sçavoient bien qu'elles ne veulent pas estre forcées ; parce qu'ils connoissoient la noblesse de leur naturel, qui est impatient du joug et de la contrainte, qui a horreur de la raison toute crue et du genre purement dogmatique. Quelques prudens et sages qu'ils fussent, ils prenoient des masques et des habillemens de Théâtre, et n'en estoient pas moins sages ny moins prudens. Ils se déguisoient en Poètes Comiques et Satyriques. Les Sénateurs Romains ont paru de cette sorte, quand ils ont voulu instruire le Monde. Ils se sont despoûillez de leur Robe longue , pour se vestir d'vne Gimarrc estrangere. Ils ont inventé vn certain Iargon (dont il nous reste quelques débris) demi-Grec et demi-Latin, moitié en prose et moitié en vers. Et avec ce Iargon, qui se mocque de l'vniformitc du stile et des préceptes de l'Art, ils ont débité toute la Sa-
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gesse divine et humaine : Ils ont composé des Ouvrages que les Maistrès de F Art ont admirez comme Merveilleux, bien qu'ils ne les ayent pas approuvez comme Réguliers.
0 beaux Esprits qui faites des Livres et qui jugez des Livres qu'on fait, que vous connoissez peu le mérite de cette façon d'escrire ! Qu'vne si noble et si délicate Manière me degouste de vostre vulgaire et de vostre insipide Sérieux ! Qu'elle me fait haïr cette immobile gravité dans laquelle vous vous roidisscz toujours, comme si vous aviez fait vœu de ne la quitter jamais ! Les mesmes Beautez et les mesmes Figures ennuyent. Les douceurs fades font mal au cœur; Et j'aime bien mieux vn grain de sel de nos amis de l'Antiquité, vn morceau de leurs ragousts, que vos rivières de lait et de miel, que vos montagnes de cassonnade et toutes vos citrouilles confites.
Pardonnez ce petit emportement à vn homme qui se venge, après avoir esté obligé par vne puissance supérieure à lire vn gros volume de Panégyriques Italiens. Le souvenir de cette violence qui me fut faite excite de temps en temps mon chagrin contre les Panégyriques : Et pour ne rien dire de pis de ceux-cy, il est certain qu'ils me donnèrent beaucoup* plus de peine que celuy de Pline ne m'avoit autrefois donné de plaisir.
Toutes les paroles neantmoins en estoient de soye, et telles que la Reyne Parisatis les demandoit pour les oreilles des Roys. Ce n'estoient que fleurs et que parfums, et encore des fleurs sans espines et des parfums épurez, tant le Panégyriste avoit eu soin de choisir ses flatteries et d'en oster la lie et le marc. Quoy davantage? l'Art observé jusqu'à la superstition, ne souffroit pas à l'Esprit le moindre mouvement de liberté. Vne clarté au reste, vne netteté incomparable, ou certes qui ne peut estre comparée qu'à la sérénité de ces beaux jours, quand il n'y a pas vn nuage dans le Ciel, ny vne haleine de vent sur la Terre.
* Le Calme pourtant qui languissoit dans tous les endroits du gros Volume me faisoit languir avec luy, et me tenoit en cet estât incommode où l'on ne peut veiller ny dormir, où l'on ne fait que s'estendre et que baailler. Quoy que les Panégyriques fussent eloquens, jamais Lecture ne me dura plus que celle-là : le ne me repentis jamais "davantage que de m'y estre embarqué par complaisance : Vne si continuelle Bonace me sembla plus importune que la Tempeste.
- Loue* tousjours, admirer tousjours , et employer à cela des périodes d'vne lieue de long et des exclamations qui vont jusqu'au Ciel, cela fait despit à ceux mesmes que Ton loue et que Ton admire. Les Victorieux s'en sont plains au milieu de leurs Triomphes. Et je sçay de bonne part que le feu Roy se regardant vn jour au miroir, es tonné du grand nombre de ses cheveux gris, en accusa les Complimenteurs de son Royaume et leurs longues Périodes. Il dit à celuy de qui je le sçay ces paroles remarquables : « l'ay opinion que ce sont les Hararr- « gués qu'on m'a faites depuis mon avènement à la Couronne, et par- « ticulierement celles de Monsieur le *** qui m'ont blanchy la teste >* de si bonne heure. »
Voik vn estrange effet des Harangues et vn Harangueur bien malheureux, après s'estre distillé Fèsprit et avoir épuisé le genre démonstratif à louer ta Roy ! Dieu nous garde d'estre cause de la mauvaise humeur des bons Princes, et beaucoup moins de leur vieillesse précipitée. Ce sèroit vn crime d'Estat, quelque innocente que fust l'intention du Criminel. Nostre fin- doit estre de profiter et d'instruire : Mais si par nostre défaut ou par le défaut d'autruy nous ne pouvons parvenir à nostre fin, encore vaut-il mieux amuser le Peuple que d'importuner les Roys. Et c'est mesme servir les Roys que d'amuser le Peuple agréablement, comme vous avez veù au cinquante quatriesme Livre des Histoires de Dion, sur le subjet de Pilades et de Ratillus. Pour- <rooy voulons-nous, desplaire avec pompe et apparat? Pourquoy las- 8ons»nous la patience de nos Maistres en offensant leur pudeur? Ne leur faisons point maudire nos bénédictions : Ayons soin de leur repos et du nostre : Ne prenons point de la peine à leur en donner. '
Que si nostre zèle ne peut s'arrester dans nostre coeur : Qu'il en .sorte à la bonne heure ! Mais qu'il se retranche dans le stile de Lacedemone : Pour le moins dans l'Atticisme9: Au pis aller, qu'il ne se desborde pas par ces Harangues Asiatiques, où il faut prendre trois fois haleine pour arriver à la fin d'vne période. La Iustice de Dieu demandera raison aux hommes de la moindre parole oisive, c'est vn Dogme de la Doctrine C h res tienne : Et s'il est ainsi, quel compte auront à rendre les Faiseurs de Livres que vous et moy connoissons, qui remplissent le Monde de leurs Synonymes, qui ne disent rien dans leurs Livres, et redisent sans cesse ce qu'ils ont dit?
Nos Amis de Grèce et d'Italie l'entendoieni bien mieux. Gomme la
SOCRATECiHRESTIE'N. 15
tgajibr^ejdfcdeur stile n'en dkimuoit point la dignité; Feslenduë de leurs diaeouvs n'énèrvoit point la vigueur de leurs pensées : Ces corps «'estoient pas lasches pour estre longs. Les Redites, s'il y en avoit en leurs discours, estoient concluantes et nécessaires, couronnoient la ieaute de la chose, adjoustoient la perfection à la fin. Leurs paroles estoient des actions, mais des actions animées de force et de courage, et ce courage se communiquoit à ceux qui lisoient leurs Livres, jusqu'à leur faire désirer et chercher la mort, après avoir leû ou vn •Traité des maux de la Vie ou vn Dialogue de l'Immortalité de l'Ame. " Les Romains, particulièrement, ont esté puissans en persuasion, comme/ en tout le reste. Leur Âme estoit éloquente avant que d'estre ihetoririenne, ; et ils estoient eloquens à cause qu'ils estoient sages. Quand ils eserivôient, ils trempoient kw plume dans Le sens, vous vous souvenez. de oét ancien mot : Quand ils avoient escrit, on ne comptoit pas leurs Volumes, on pesoit leurs Lignes. Et s'il m 'estoit permis de juger, du Livre que firutus composa de la Vertu, par deux ou tirois Lettres que j'ay veuës de lu y, je soustiendrois que ce Livre estoit tout esprit et nerfs, sans aucun meslange de matière ny aucune attpdrfiuité de chair. Ce Livre n'avoit point d'endroit foible, point de parte) inutile J point de répétition qui ne fist effet, qui n'appuyast la «hose estamie; qui neprouvast ou n'achevast de prouver. . De cette sertesont bonnes les Répétitions. Et peut-on trouver mauvaise vne Techargequi asseure la Victoire, et qui oste au vaincu tout mojen et toute espetance de se révolter? Gela s'appelle donner le dernier coup de la mort : C'est enfoncer son espée jusques aux gardes dans vn corps qui souffle encore pour résister. En pareils combats, Brutus et Ciceron ont esté de redoutables Gladiateurs. Leur force estoit égale ; mais leur vertu estoit différente. Il ne se pouvoit rien retrancher de l'Eloquence de Brutus, ny rien adjouster à celle de Ciceron ; Et je m'imagine souvent vn genres d'escrire formé sur l'Idée que j'ay conceuë de l'Eloquence de ces deux hommes.
Vn Grec qui vi voit sous les Empereurs Romains compare les Discours de Demosthene à plusieurs Esclairs qui surprennent et qui es- Mollissent, et ceux de Ciceron à vn grand feu qui s'espand de 'tous costes et fait vne lumière qui dure. Figurez-vous en l'vn la Tempeste qui est descrite au premier de l'Enéide, et en l'autre, l'embrasement de Troye, qui est représenté au second.
le n'examine point si la comparaison est bien juste, et ne veux rien dire pour cette fois de l'éloquence de Demosthene. le dis seulement que celle des Attiques de Rome, qui contrefaisoient Brutus et n'imitoient pas Giceron , tenoit bien plus de ces Esclairs continuels que de ce grand Feu. Cette sorte de lumière fait subitement ce qu'elle doit (aire : Vous diriez que, frappant les yeux, elle perce les hommes jusques au cœur. Mais semblables impressions ue sont pas tousjours bien profondes , et il est difficile que la chaleur se communique de cette façon. Il me semble, au contraire, pour enchérir sur la pensée du Critique Grec, que le Soleil n'a pas plus de force sur le Corps que Ciceron en a sur les Ames. 11 ne paroist pas couronné de plus de rayons : Il ne fait pas naistre plus de fleurs, plus d'or et plus de pierreries : Il n'esmeut et ne résout pas plus de vapeurs; Il n'eschauife, il n'amollit, il ne durcit pas davantage les matières sur lesquelles il exerce différemment sa vertu.
De souhaitter que nostre Socrate fist la mesme chose, ce seroit vn souhait trop ambitieux, et qui ne s'accompliroit pas aisément en ce temps-icy. le connois le monde présent; le sçay ses degousts et ses aversions pour nos Escritures. L'Eloquence n'a point tant de force que les hommes ont de dureté 4 Tous les Syllogismes, tous les Enthymeraes, toutes les Figures rebouchent aujourd'huy contre leur esprit; Ils ne sont presque plus capables de persuasion. Les petits enfans se mocquent de ce que leurs grands Pères admiroient. Les Discours Philosophiques estoient des Oracles sous le Règne de François premier ; Maintenant ce sont des Visions. Art, Science, Prose et Vers, sont différentes espèces d'vp, mesme genre, et ce Genre se nomme Bagatelles en la Langue de la Cour.
Mais ce n'est pas icy le lieu de se plaindre de la rudesse du Siècle de fer et du retour de la Barbarie, de parler aussi plus long-temps de Philosophie et d'Eloquence, de Brutus et de Ciceron ; je ne le puis pas de bonne grâce, après m'estre déclaré si hautement contre la Longueur : elle n'est pas meilleure dans les Préfaces que dans les Harangues ; Et d'adjouster à ce que je vous ay dit de mon Socrate, ce que j'aurois à vous dire de mes Nouvelles Remarques et de mes Vieilles Apologies, cette longueur ne seroit pas approuvée du Sage Hébreu,
qui conseille aux François aussi bien qu'aux Iuifs, de « reserver leur « esprit pour le lendemain. » le yeux suivre son advis et garder de l'estoffe et des ornemens à vne autre fois. Puis que mes presens tous sont agréables, il faut que je tascfae de vous en faire souvent, et que je ne fasse pas mentir l'excellent Monsieur Costar, qui vous a promis plus d'vne Préface et plus d'vn Livre de ma façon. Cependant, Monseigneur, si les Gens d'affaires vous accusent d'aimer trop les Livres, ce sera à vous à justifier vos innocentes amours, et à défendre nos Muses, en défendant vostre jugement.
DISCOVRS PREMIER.
DE IESVS-CHRIST ET DE. SA DQÇTItfNE. . ; y,
Dans le Cabinet, où nous ouïsHtes Socràte Ja première fois, il y avbit vn Tableau de la Nativité de Rostre Seigneur, qui luy donna lieu de nous faire ce Discours
Il seroit difficile de rëgâWer vnë si' saincte peinture sans estre surpris de qùehpie pensée dé pieté. Mais faisons davantage en cette surprise : feéndons-nous volontairement et de bonne foy àla jteri3ë# qui nous a surpris; Suivons-la, quand elle n0&s<*nëttèrôft'plus loin que nous n'avions résolu d'aller aujourd5huy.
Vne Estable, vne Crèche, vn Bœuf et vn Asne : Quel Palais, bon Dieu, et quel Equipage! Cela ne s'appelle pas naistre dflps Ja Pourpre, <ôt il p'y a rien ipy qui sep te la Grandeur de
l'Empire de Constantinople. Ces Princes qu'on nommoit Porphyrogenetes; Celuy qui fut Roy avant que d'estre homme, le ventre de la Royne sa Mère ayant esté couronné par les suffrages des Ordres de son Royaume; les Ptolomées, les Àlexandres et les Césars, faisoient bien plus de bruit en venant au Monde. De l'autre costé, il y a eu des Princes qui ont esté exposez ; 11 y a eu des Conquerans qui ont esté nourris et eslevez par des Restes. 11 y a vne Force retenue et dissimulée : la vertu est quelquefois en repos, la Grandeur est quelquefois à Festroit, la Pompe n'accompagne pas tousjours la puissance.
Ne soyons point honteux de l'objet de nostre adoration : Nous adorons vn Enfant; Mais cet Enfant est plus ancien que le temps. Il se trouva à la naissance des choses; il eut part à la structure de TVnivers ; Et rien ne fut fait sans luy, depuis le premier trait de l'ébauchement d'vn si grand Dessein, jusqu'à la dernière pièce de sa fabrique.
Cet Enfant fit taire les Oracles avant qu'il commençast à parler. Il ferma la bouche aux Démons, estant encore entre les bras de sa Mère. Son Rerceau a esté fatal aux Temples et aux Autels; a esbranlé les fondemens de l'Idolâtrie; a renversé le Throsne du Prince du Monde. Cet Homme promis à la Nature, demandé par les Prophètes, attendu des Nations; cet Homme enfin descendu du Ciel, a chassé, a exterminé les Dieux de la Terre.
Quelle entreprise à cet Homme enfant, à cet Homme nu, d'avoir attaqué vn Monde qui s'estoit fortifié de plus de trois mille ans contre la puissance de la Vérité! Il est pourtant venu à bout de son entreprise, sans armes, sans machines, sans violence. Et qu'est-ce, à vostre advis, que d'avoir amolli d'abord et par sa seule présence vn si long et si opiniastre endurcissement; d'avoir arraché des Erreurs confirmées par la vieillesse, qui avoient pris racine dans les Esprits; qui srtstoient naturalisées avec eux? Qu'est-ce que d'avoir deli-
SOCBATE GHRËSTlËN. 21
vré ces pauvres Esprits d'vne infinité de Monstres qui les ravagée» ient? Monstres de différentes espèces et sous différentes formes; Monstres agréables ou désagréables aux yeux, selon l'humeur de la superstition, qui les embellissoit ou les barbouilloit à sa fantaisie. Les vns se faisoient aimer, les autres se faisoient craindre : Les vns demandoient des Sacrifices cruels et estoient altérez ^de sang humain; les autres avoient des appétits moins sauvages et moins déréglez, et se contentaient du sang des bestes.
L'homme que nous adorons a nettoyé la Terre de cette multitude de Monstres que les Hommes adoroient; Mais il n'en est pas demeuré là.
Il ne s'est pas contenté de ruiner l'Idolâtrie et d'imposer silence aux Démons; 11 a, de plus, confondu la Sagesse humaine : Il a osté la parole aux Philosophes. Leurs Sectes ont fait place à son Eglise , et leurs Dogmes à ses commandemens : Toute la Raison , toute l'Eloquence d'Athènes luy a cédé. C'est luy qui a humilié l'orgueil du Portique; qui a décrédité le Lycée et les autres Escholes de Grèce. Il a fait voir qu'il y avoit de l'Imposture partout, qu'il y avoit des Fables dans la Philosophie, et que les Philosophes n'estoient pas moins extravagans que les Poètes, mais que leur extravagance estoit plus grave et plus composée. Il a fait advouër aux Spéculatifs qu'ils avoient resvé, lors qu'ils avoient voulu méditer. Il leur a monstre que de cent cinquante tant d'opinions, qui visoient au Souverain Bien, il n'y en avoit pas vne qui eust touché au but. Vous pouvez voir et compter ces opinions dans les livres de la Cité de Dieu de Sainct Augustin. lesus-Christ a ainsi traité les Sages du Monde : De cette sorte il a pacifié leurs Querelles et leurs Guerres. En les réfutant tous, il les a tous accordez.
Avant luy, on se doutoit bien de quelque chose. On donnoit de légères atteintes à la Vérité : On avoit quelques soupçons et quelques conjectures de ce qui est. Mais les plus in-
telligens- estaient les plus retenus et les plus timides à se faire entendre? ils n'osoient se déclarer sur quoy que ce soit; ils ne parloient qu'en tremblant et en hesitanfi des affaires de l'autre Vie : Ils consultaient et délibéraient tousjouf s sans jamais, se résoudre ny prendre party. î '
le ne m'en estonne pas neantmoins. Car comment eussentils pu trouver la Vérité qu'ils cherchoient, puis qu'èlle'n'estoit pas encore née? Il falloit que la Vérité se fist chair; afin de se rendre sensible et de devenir familière aux hommes, afin de se faire voir et toucher.
1 Cette Vérité n'est autre que Iesus-Christ, et c'est ceïesus- Christ qui a fait cesser les doutes et les irrésolutions de l'Académie, qui a mesme asseuré le Pyrrhonisme1. ïl est venu arrester les pensées vagues de l'esprit humain et fixer ses raisonnemens en l'air. Âpres plusieurs Siècles d'agitation et de trouble, il est venu faire prendre terre à la Philosophie et donner des ancres et des ports à vne Mer qtii n'avoit ny fond ny rçve.
Par son moyen, nous sçavons ce qu'ÀTÎ9tote, ce que le Maistre d'Aristote, ce que les Disciples d'Aristote ont ignoré. Ils avoient les yeux bons, mais ils chemirioient'dè nuit, et la subtilité de leur veuë n'estoit point comparable à la pureté de nbstre lumière. Assidus, mais ûialheureux courtisans de la Nature, ils ont vieilli dans la Basse-cour : Et nous, Favoris de Dieu, quoy qu'indignes Favoris, dés le premier jour, nous avons esté receûs dans le Cabinet.
Ov LE MONDE EST ETERNEL, OV- IL A EV VN COMMENCEMENT *. Ov L'AME DE L'HOMME MÉVRT AVEC LE CORPS, OV IL Y A VNE SE- CONDE vie povr elle après celle- cy. Voila toute la satisfaction que vous donneront les Sçavans de Grèce et les Habiles de Rome. Ne leur en demandez pas davantage. L'inconstance de leur esprit, l'incertitude de leurs opinions, est vne chose à faire pitié. Ils ne vous payeront que d'ambiguitez et que d'équivoques; ils ne vous eonsei lieront que $e ^uspepdfe
vostre jugement, que de retenir vostre détermination, que de balancer entre cela est et cela n'est pas.
Le seul lesus-Christ a pouvoir de conclure et de prononcer, et sa seule Doctrine nous peut mettre l'esprit en repos. Elle définit, elle décide, elle juge souverainement. Elle tranche les difficultez. Elle coupe les nœuds, et ne s'amuse pas à les desmesler. Elle nous asseure en termes formels, Qve
LES CHOSES VISIBLES ONT COMMENCÉ , ET QVE LES SVBSTANCES SPI- R1TVELLES NE FINIRONT POINT.
Depuis la publication de cette Doctrine, nous disons hautement et affirmativement que le Monde ne s'est pas basty soy-mesme, mais qu'il y a je ne sçay quoy de plus vieux et de plus ancien, qui a travaillé à vne si admirable Architecture. Nous disons que le Soleil n'est pas la source, mais le Réservoir de la lumière; qu'il a esté allumé avant que de luire; que les Astres ont esté faits par vne Main qui en pourroit faire de plijs beaux.
Nous disons que l'Ame de l'homme est vn feu inextinguible et perpétuel; qu'elle est originaire du Ciel; que c'est vne partie de Dieu mesme, et par conséquent qu'il y a bien plus d'apparence qu'elle se ressente de la noblesse de sa race, que de la contagion de sa demeure ; qu'il est bien plus à croire qu'elle dure pour se reunir. à son principe, pour acquérir 4a perfection de son Estre, pour, devenir Raison toute pure, qu'il n'est à croire qu'elle finisse, pour tenir compagnie à la Matière, pour s'esloigner de sa véritable fin, pour courir la fortune de ce qui est son Contraire plustost que son Associé.
La mesme Doctrine nous descouvre les autres Secrets du Ciel avec la mesme certitude :, Mais, ce sont les Secretsjmportans et qui contribuent à npstre Salyt, et non pas les secrets inutiles et qui ne font que donner de l'exercice à nostre Curiosité. Cett,e Doctrine nous enseigne tout ce qu'il est nécessaire, que nous apprenions,
DISCOVRS DEVXIESME.
DE L EGO SVM DE IESVS-CHBIST
Mais vostre Voisin le Délicat voudroit que cette Doctrine eust esté débitée avec plus de grâce, et que l'Evangile fust plus fleury et plus attrayant. Nous luy ferons raison là-dessus vne autre fois, et peut-estre contenterons-nous sa délicatesse. Cependant, me dit-il, je m'adresse à vous, qui ne manquez pas de fleurs et d'attraits, de couleurs et d'ornemens, et qui neantmoins n'estimez pas ces bagatelles plus qu'elles ne valent. Vous plaidastes, il y a quelques années, pour TAythorité contre I'Eloqvence; et si ma mémoire ne me trompe, il me semble que vous gaignastes la cause de l'Avthorité. Fay veû vn grand commentaire sur le Qvirites de Iules César; ne verray-je point vne petite reflexion sur I'Ego svm de Iesus-Christ?
Cet admirable Ego svm , que nous ouïsmes chanter à la Passion il y a quinze jours, est rapporté dans l'Evangile de Sainct-Iean, et commence le premier Acte de la Tragédie de Nostre Seigneur. Ces trois Syllabes, sorties de sa bouche, espouvanterent ses Ennemys , mirent en desordre des Auditeurs qui estoient en armes, firent tomber à la renverse vne Compagnie de gens de pie : Et je ne doute point que cette
cheute n eust esté mortelle à ceux qui tombèrent, si la mesme force qui les abbattit ne les eust aidez à se relever.
On parle des Esclairs et des Tonnerres d'vn homme d'Athènes, qui mesloit le Ciel avec la Terre sur la Tribune aux Harangues. Mais outre que c'estoient des Orages en peinture, et qui ne faisoient tomber personne, considérez, s'il vous plaist, de quelle sorte il les excitoit. C'estoit en criant à pleine teste, en se tourmentant et en s'agitant comme vne personne possédée, en faisant mille grimaces de son visage et mille tours de souplesse de son corps. 11 employoit pour cela les frequenies Exclamations, les Enthymemes en foule, les Paroles qui faisoient le plus de bruit, les plus vives et les plus violentes Figures. Et tout cela neantmoins n'estoit cause d'aucun mouvement forcé en la posture des Assistans, d'vn seul faux pas au plus foible de la Compagnie. Toute cette violence n'eust pas esté capable de remuer vne paille ny de • donner le branle aux feuilles d'vn arbre.
Comment est-ce donc que I'Ego svm de lesus-Christ, sorti de sa bouche sans effort, sans qu'il esleve seulement le ton de sa voix, porte par terre des hommes fermes et vigoureux, met à ses pieds vne troupe de Soldats qui estoient venus se saisir de luy? 11 n'est rien en apparence de si doux et de si tranquille que cet Ego svm. Deux paroles le composent : paroles courtes, simples et vulgaires, qui n'ont rien d'éclatant et de figuré; rien qui estonne et qui menace les gens; rien qui présage et qui signifie le coup qu'elles vont frapper.
C'est-à-dire qu'il faut que ces deux paroles ne soient que la couverture et que l'enveloppe de quelque chose d'extraordinaire, qui est caché dessous. Il faut sans doute que ce soit vne estincelle qui soit tombée du plus haut des Cieux, vn rayon de véritable divinité, qui se mesle dans ces deux paroles, qui leur communique vne vertu estrangere et qu'elles n'avoient pas naturellement. Ces paroles ne sont point foudroyantes de leur propre feu ; Il faut nécessairement que
celuyqtii les profère soit le Maistre des Poudres et de la Tempeste. •'
Il y a des âmes dont la dureté' est ihWitèïblè''ët coiitrtrïesquelles tfebouôheroient les plu» pathétiques1 périodes de" nos Orateurs : Mais il- n'y a point d'ameâ, ffassent-ëlles de fer ou de broitae, qui soient à Fépteuve'dès paroles de no'sfre Le- > gislateur, qui croissent tenir bon contre Tèfc fridiiidrës syllabes de Iesûs-Christ. Que vostre voisin le Délicat alfegue tant qu'il voudra son Nestor, son Menelas,;son YÎisse, et lés propose èomme les; trofc Fondàtëtir^' deô trois' àtilës ïifterens. Qu'il compte merveilles à ceux qui Téc'ôiïtëàt, de l'Eloquence Attique, de l'Asiatique, de la Rhôdiene. Sur ma parole, mesprisëz en cecy tout ce qu'il admiré, et reservez toute vostre admiration pour le Laconisme délesus-Christ. I/Ovt et le Non de lesus-Christ peuvent faire et' défaire, peuvent bastir et destruire avec vne égale facilité. Son silence mesme et son repos , ses foiblèsses et ses infirmitez, sont choses fortes, agissantes, efficace^; sent capables d'opérer des Miracles ; parce qu'elles ue sont jamais abandonnées de la puissance nécessaire à l'opération* des Miracles; parce que la grandeur de ses actions ne dépend point dé la grandeur de ses in&trumens et de ses moyens. Son Ego svm, animé de cette secrète et souveraine puissance, eust pu mettre en fuite vne Légion aussi aisément qu'vne Escouade. "■
Fay fait à peu prés le Discours que je' vous avois convié de faire. Mais après tant de paroles, oublierons-nous la Conséquence qui en resuite, Conséquence qui se tire sans art et sans peine, qui sort d'elle-mesme de I'Ego svm de Iesus- Christ? Dites-moi, je vous prie, si son Abbaissement sur la Terre est si redoutable, combien sera terrible son Eslevation dans les Nuées? Si son humilité captive accable les hommes, qui pourra soutenir sa Majesté triomphante? Si ayant à estre jugé, sa première response fait tant d'éclat, de quel ton pro-
SOCtUTE CHRETIEN. «7
noncera-t-il le dernier Arrest, quand il viendra luy-mesme pour estre le luge?
I'ay assez de cette Response, pour respondreà toutes les demandes de vostre Voisin; pour réfuter toutes les objections de mes sens et de ma raison. Sans Rhétorique, saqs Dialectique, ces trois Syllabes me suffisent pour me persuader la Divinité de cet Homme que j'adore. Et après l'effet estrange de ces trois Syllabes et tant d'autres estranges effets, si bien et si nettement vérifiez, quand il s'eslevera en mon ame quelque petit mouvement de Rébellion contre la Foy, à l'heure mesme je m'adresseray au Dieu de la Foy, et prendray la liberté de luy tenir le langage que luy tenoient les anciens Fidèles.
Si novs novs sommes esgarez, mon Diev, c'a esté en vovs svmas. Si nçvs n avons pas escovté nostre. aaisonv vos miracles en sont pavse. Si novs avons adoré vn homme, vovs vovs estes entbndv avec cet homme povr novs faire croire qv'il estoit Diev. Vovs lvyjavez preste vostre pvissance povr novs obliger a lvy rendre^ nostre cvlte. Novs sommes exhvsables, mon Diev, d'avoir reconnv gelvy qvi ne sçavroit estre qve
VOVS, SI VOVS NE VENEi VOVS MESME NDVS DECLARER QV IL EST VN AVTRE qve VOVS.
DISCOVRS TROISIESME.