DE M RELIGION CHRESTIENNE ET DE SES PREMIERS COMMENCEMENS
Les dernières paroles de Socrate l'avoient comme ravy en extase, mais estant revenu de son transport, il ne demeura pas long-temps dans le calme. La première émotion ne fut qu'vn passage à la seconde, et reprenant la matière qu'il avoit laissée, il nous parla à peu prés en cette sorte.
Il ne paroist rien icy de l'Homme; rien qui porte sa marque et qui soit de sa façon. le ne voy rien qui ne me semble plus que naturel dans la naissance et dans le progrez de cette Doctrine. Les ignorans l'ont persuadée aux Philosophes. De pauvres Pescheurs ont esté érigez, en Docteurs des Roys et des Nations, en Professeurs de la science du Ciel. Ils ont pris dans leurs filets les Orateurs et les Poètes, les Iurisconsultes et les Mathématiciens.
Cette Republique naissante s'est multipliée par la Chasteté et par la Mort, bien que ce soit deux choses stériles et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi s'est accru par les pertes et par les défaites : 11 a combattu, il a vaincu estant desarmé. Le monde en apparence avoit ruiné l'Eglise : Mais elle a accablé le Monde sous ses ruines. La
force des Tyrans s'est rendue au courage des condamnez. La patience de nos Pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la Cruauté.
Chose estrange et digne d'vne longue considération! Reprochons-la plus d'vne fois à la lascheté de nostre Foy et à la tiédeur de nostre zélé. En ce temps-là il y avoit de la presse à se faire déchirer, à se faire brusler pour Iesus-Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiroient les hommes au christianisme : C'estoient les appas et les promesses de cette nouvelle Secte. Ceux qui la suivoient et qui avoient faveur à la Cour, avoient peur d'estre oubliez dans la commune Persécution : Ils s'alloient accuser eux-mesmes, s'ils manquoient de Délateurs. Le lieu où les feux estoient allumez et les bestes déchaisnées s'appelloit, en la langue de la primitive Eglise, la place ov l'on donne les covronnes.
Voila le stile de ces grandes âmes qui mesprisoient la Mort, comme si elles eussent eu des corps de louage et vne vie empruntée. Bien davantage, et tousjours dans la rigueur de l'Histoire, sans rien donner à la licence de la Rhétorique; Si c'eust esté le sang d'autruy et non pas le leur, ils n'en eussent pas fait si bon marché, car la Charité les eust retenus, et î'Amour-propre les avoit abandonnez.
C'estoit donc dans les joyes et dans les plaisirs qu'ils disoient à Dieu c'est assez, et qu'ils luy demandoient des trêves et du relasche , et non pas dans les supplices et dans les tourmens. 0 mon ame, que d'honneur et de gloire! ,0 mon imagination, que de délices et de douceurs, s'escrioient-ils au milieu des flammes! En cet estat-là, pour parler encore le langage de la primitive Eglise, ils estoient pleins, ils estoient possédez de Iesus-Christ. Iesus-Christ avoit pris la place de leur esprit et de leur raison : Us n'estoient plus animez que de Iesus-Christ; Ils ne songeoient plus qu'à luy; Us ne se souvenoient plus que de luy ; Il leur tenoit lieu de toutes choses. Ce n'estoit plus amour ny constance, c'estoit
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vnealienationdesens, vue maladie surnaturel le, vnesainete, vne divine fureur.
Aussi les Payens s'en estonnoient-ils et en faisoient des Proverbes. Vous le pouvez voir dans les Propos d'Epictete, recueillis par Àrrien. Ils parloient des Chrestiens comme de personnes travaillées d'vne melancholie incurable; personnes tentées par le desespoir; ennemies du jour et de la lumière. A leur dire, c'estoient des gens qui voùloient périr; qui s'ennuyoîent en ce Monde (ce sont les diffërens termes don f ils se servoient), qui se devottôient, qui se précipitaient à la Mort. ■ .-,..'•
Noussomntes descendus de ces gens-lâ, quoy 'qu'apparemment ils né deussent point laisser dé postérité; quoy qu'ils fissent ttfut ce qu'il faut faire pour ne pas durer. De leurs Gendres et de leurs Ruines s'est eslevée la Grandeur et la Souveraineté de nostre Eglise. Le Corps s'est trouvé entier dans la dissipation de ses Membres.
le ne m'estonne point que les Césars ayent régné et que le Pàrty qui a esté le Victorieux ait esté le Maistre. Mais si e'eust esté le vaincu , à qui l'avantage fust demeuré ; si les déroutes eussent fortifié Pompée et restably sa fortune- si les Proscriptions eussent grossi le Party d'vn Mort et luy eussent fait naistre des Partisans ; si vn Mort luy-mesme, si vne Teste coupée eust donné des Loix à toute la Terre, véritablement il y auroit dequoy s'estonner drvn succez si éloigné du cours ordinaire des choses humaines. le trouverais estrange qu'après la bataille de Pharsale et plusieurs autres batailles décisives de l'Empire, les Amis de Pompée eussent esté Empereurs de Rome, à l'exclusion des Héritiers de César. Taurois de la peine à croire, quand le plus véritable et le plus religieux Historien de Rome me le diroit, que des gens eussent triomphé autant de fois qu'ils furent battus; qu'vne Cause si souvent perdue eust tousjours esté suivie. Au moins me semble-t'il que ce n'est pas bien le droit chemin pour
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arriver à l'Empire, et que d ordinaire on se sert de tout autre moyen pour obtenir le Triomphe. Ce n'est pas la coustume des choses du Monde, que les bons succez ne servent de rien, que la Vietoire soit décréditée, et que le Gain aille au malheureux.
Nous voyons pourtant icy cet événement irregulier et directement opposé à la coustume des choses du Monde. Le sang des Martyrs a esté fertile, et la Persécution a peuplé le Monde de Chrestiens. Les premiers Persécuteurs voulant esteindre la lumière qui naissoit, et estouffer l'Eglise au berceau, ont esté contrains d'advouer leur foiblesse, après avoir espuisé leurs forces. Les autres qui l'attaquèrent depuis, ne réussirent pas mieux en leur entreprise. Et bien qu'il y ait encore en la -nature des choses, des Inscriptions qu'ils ont laissées, Pqvr avoir pvrgé la terre de la nation des Chrestiens; POVR AVOIR ABOLI LE NOM CuRESTIEN EN TOVTES LES
parties de l'Empire, l'Expérience nous fait voir qu'ils ont triomphé à faux, et leurs Marbres ont esté menteurs. Ces superbes Inscriptions sont aujourd'huy les Monumeris de leur vanité et non pas de leur victoire. L'ouvrage de Dieu n'a pu estre défait par la main des Hommes. Et disons hardiment» à la gloire de nostre Iesus-Christ et à la honte de leur Dioctétien : Les Tyrans passent, mais la Vérité demevre.
(ËtJVRES DE BALZAC.
DISCOVRS QVATR1ESME.
SVITE DV MÉSME SVBJET.
Fay leû l'Original des Inscriptions dont je vous parle. Elles se conservent en vne ville d'Espagne, et sont gravées en gros characteres sur vne Colonne parfaitement belle. L'Allemand Gruterus ne les a pas oubliées dans son gros Volume. Hais sans vous donner la peine de visiter les Bibliothèques d'Angolesme, et d'aller lire les Inscriptions à vne lieuë et demie d'icy, puis que vous en voudriez sçavoir les paroles, et qu'il m'en souvient, il ne faut pas vous faire languir davantage : Tout présentement, vostre curiosité sera satisfaite.
DIOCLETIANVS IOVIVS. ET. MAXIMIANVS. HERCVLEVS. C£SARES. AVGVSTI. AMPLIFICATO. PER. ORIENTEM. ET. OCCIDENTEM. IMPERIO. ROMANO. ET. NOMINE. CHRISTIANORVM. DELETO. QV1. REMPVBLICAM. EVERTEBANT, CtC.
DIOCLETIANVS. CJESAR. AVGVSTVS. GALERIO. IN. ORIENTE. ADOP- TATO. SVPERSTITIONE. CHRISTIANORVM. VBIQVE. DELETA. ET. CVLTV. DEORVM. PROPAGATO, etC.
Vous voyez par là le mescompte des Persécuteurs ; Vous voyez l'imposture de Rome Payenne et la fausseté de ses victoires. Cette superstition abolie est maintenant la Religion dominante. Non-seulement elle a survescu à ses Bourreaux,
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mais elle règne sur le throsne de ses Enneinys, et la ville éternelle obéit aux Successeurs de Sainct Pierre et non pas à ceux de Iules Gesar. Dioctétien et Maximien ne sont plus de grands et de redoutables Princes : Ce sont de Fabuleux et de ridicules Historiens; ce sont des Fanfarons sur du marbre. Nos Pères ont mesprisé leurs Edits et leurs Àrrests; Mocquons-nous de leurs Bravades et de leurs Romans. Ainsi pouvons-nous appeller ces Inscriptions menteuses, consacrées à leur mémoire par leur propre vanité.
Hais il n'y aura point de mal d'adjouster encore vn mot à l'Histoire du Christianisme sous l'Empire de Diocletien. Cet ennemy du Peuple de Dieu , ce Pharaon de son Siècle n'employa pas tousjours le fer et 11 feu contre les Fidèles, non plus que le premier Pharaon. Il s'avisa de faire périr d'vne autre façon les Chrestiensde Rome : Il les traita comme des bestes de charge qu'on tue à force de les faire travailler; Il voulut qu'ils mourussent, mais de telle sorte qu'ils se sentissent mourir, et qu'il pust tirer du service de leur mort. Pour cet effet, vous sçavez qu'il en consuma vne multitude infinie à la structure de certaines Estuves, dont la place se nomme encore aujourd'huy les Thermes diocletiennes, et dont les ruines sont si grandes, qu'elles estonnent la veuë et font peur à l'imagination de ceux qui les considèrent.
Diocletien se fust-il jamais imaginé que ces ruines deussent estre vn jour sanctifiées par la Religion qu'il persecutoit; qu'elles deussent estre dédiées au culte du Dieu qu'il avoit proscrit; de ce Dieu dont il haïssoit si fort le Nom, la Doctrine et les Partisans? Eust-il crû que dans les Thermes Diocletiennes on eust chanté jour et nuit des Hymnes à Iesus-Christ; qu'on luy eust rendu des vœux, qu'on luy eust présenté des Sacrifices jusques à la fin du Monde? Il ne l'eust pas crû, non pas mesme sur la parole de tous ses Devins.
Quand il faisoit travailler les pauvres Chrestiens à ses Estuves, ce n'estoit pas son dessein de bastir des Eglises à leurs h *
à* ŒUVUfcS DE BALZAC.
Successeurs. 11 ne pensoit pas estre Fondateur, comme il a esté, <Tvn Monastère des Pères Chartreux et d'vn autre de Pères Feuillens. Car, à prendre la chose dans son principe, c'est luy qui a jette les fondemens de ces deux Maisons religieuses, et qui a fourny les matériaux dont on s'est servy pour leur fabrique ; C'est aux despens de Diocletien , de ses pierres et de son ciment qu'on a fait des Autels et des Chapelles à lesus-Christ, des Dortoirs et des Refectoirs à ses serviteurs. La Providence de Dieu se joue de cette sorte de pensées des Hommes, et les Evenemens sont bien es] oignez des Intentions , quand la Terre a vn dessein et le Ciel vn autre. ■
DISCOVRS CINQVIESME.