A MONSIEUR LE COMTE DE PALLVAV
Lieutenant General «le l'Armée du Roy en Guyenne.
MONSIEVf, ,
Si je n'estois que foible, j'aurois assez de courage pour soustenir ma foiblesse, et j'essayerois de vous aller faire ma cour. Mais en Testât où je suis, je suis toujours proche du péril, et vous estes trop bon pour rien exiger dVn homme qui ne peut rien donner qu'en hazardant tout ce qu'il a. C'est à mon advis ce qui excita vostre pitié, et qui fut cause de l'honneur que je receûs. Quand les Curieux arrivent en quelque lieu, ils courent après les choses rares pour contenter leur désir d'apprendre : Mais les gens de bon exemple visitent les prisons ou les hospitaux, pour exercer des actes
de charité; Le mal d'autruy leur est vne occasion de bien faire. Vous estes sans doute de ces gens-là, et cela estant, je ne dois point faire le vain de la faveur que vous m'avez faite. le veux croire que ce n'est, ny estime ny amour qui vous a donné envie de me voir» ipats que c'est pure compassion : Et comme cette tendresse m'oblige, elle ne me glorifie pas, puis que par les principes de la Morale Ghrestienne, si j'estois encore plus misérable, je serois encore plus favorisé. On ne sçauroit justifier que par là le dessein de vostre visite, et la peine que vous avez prise de venir icy : Car, à vous dire le vray, il y a grande apparence que vous n'y trouvas tes pas ce que vous cherchiez. Quelques-vns ont dit que j'ay valu quelque chose ; Mais il faut dire maintenant cela fvt iadis, et me mettre au nombre des choses passées. Il faut demander de mes nouvelles à Tannée mil six cens vingt-trois et mil six cens vingt-quatre. Si Monsieur le Mareschal de Grammont, à qui je n'ay pas desplû autrefois, ne fait vn effort de mémoire pour se souvenir de ce temps-là, et du premier goust de son enfance, je ne puis alléguer que des tesmoignages qui ne se peuvent vérifier : le ne sçaurois conserver ma réputation si je ne ressuscite les gens de la vieille Cour, qui seroient obligez de me défendre en défendant leur jugement. Voilà à quels termes la vieillesse me réduit; Et advouez-moy que vous auriez esté bien puni de vostre mauvaise curiosité si vous n'aviez esté plus charitable que curieux. Quelque intention que. vous ayez eue, sans l'expliquer plus particulièrement, je vous ay beaucoup d'obligation, et suis aussi avec beaucoup de reconnoissanee,
Monsikvr,
Vostre, Me.
OSjiriflrtlAfifl.
K\ MESME
Monsieur ,
le crov n'en avoir pas assez dit. Puis que vostre laqua\ est encore icy, il faut que je vous fasse vne autre lettre pour nchever de vous faire mon Eloge, et que je reprenne la matière où je la laissay hier au soir. Que les hommes perdent en acquérant de l'expérience! Le Temps est le larron de ses propres biens : Il oste tout ce qu'il a donné : Il gaste les choses après les avoir meuries. Ne vous imaginez pas qu'il n'y ait que vostre Mars et que vostre Guerre qui sçachent faire des dégâts et des ruines. Nos Muses et nos exercices paisibles en font bien autant. Cinquante ans de poltronnerie viennent à bout de l'homme du monde le moins hazardeux. Four moy, j'avois tousjours fuy le péril : Mais il m'est venu attaquer jusques dans Fasyle du repos et entre les bras de la Paresse : C'est vne Déesse, comme vous sçavez, à qui les Poètes Italiens composent des Hymnes. le suis aussi deschiré que si je m'estois trouvé en toutes les batailles que j'ay leuës. le ne suis plus quvne pièce de moy-mesme, plus que le quart ou le dem y-quart de ce que j'ay esté. Pour le moins, je ne puis plus estre que tesmoin des belles conversations. Vous l'avez veû à mon deshonneur. Quoy que je ne dorme presque jamais, je suis presque toujours assoupy. Les paroles me tombent mortes de la bouche : I'ay l'oreille dure et l'intelligence encore plus. Bien loin de dire de bons mots.
il y a de la peine à me faire comprendre ceux qu'on me dit : Il faut me les redire et me les interpréter plusieurs fois. Et pensez-vous qu'il soit si aisé de pénétrer trois grosses calottes l'vne sur l'autre, au travers desquelles il est nécessaire dépasser pour venir jusqu'à ma teste? Ce qui me reste de bon dans mes maux, c'est que je ne suis point malade de vanité, et que j'ay assez de jugement pour connoistre que * je n'ay plus d'esprit. 11 me sembla, Monsieur, que vous en aviez beaucoup, et je descouvris vn fonds très-Heureux, durant ce petit intervalle de lumière qui me vint de la reflexion de la vostre. Vous me dites je ne sçay quoy de si bien pensé, que mon assoupissement en fut esmeû jusqu'à m'escrier : 0 la jolie chose que vous dites! le vis qu'outre les vertus fortes vous aviez encore les délicates, et que vostre poudre à canon estoit parfumée de la plus fine galanterie du Cabinet, l'en ay parlé de l'abondance du cœur à Monsieur TEvesque d'Angoulesme : Il m'a montré des lettres que vous luy avez escrites, où vous me traitez si bien et si obligeamment. 11 est tesmoin du ressentiment que j'ay de tant de faveurs, et il me promet d'estre ma caution si vous en avez besoin pour estre asseuré que je suis,
Monsirvr,
Vostre, etc.
Ce 6 juillet 1650.
A Y MKSMK.
MONSIEVK ,
Sçavez-vous bien que ce Monsieur cTAngoulesme, en apparence si doux et si indulgent, fait trembler d'vn clin de ses yeux quarante-cinq Vierges tout à la fois : Il porte l'effroy dans le Monastère des Vrsulines quand il y entre. En vérité c'est vn terrible Législateur. Dracon et Lycurgue n'y entendoient rien au prix de luy. Il veut mesme reformer la Reformation. Il appelle vice tout ce qui n'est pas vertu héroïque. S'il y a lieu de mieux en quelque occasion, il pense que le bien soit vne espèce de mal. le vous envoyé vne lettre que je luy ay escrite sur ce subjet en faveur dVne trèsbelle et tres-vertueuse Personne, née en la mesme Province que vous, et peut-estre vostre parente ou vostre alliée. Cette lettre ne m'a pas desplû, et j'y ay mis les restes de mon esprit : Mais après cela mon Médecin m'a ordonné sur peine de la vie de n'escrire plus de lettres et de ne tourmenter plus mon esprit. le vous prie qu'il ne sçache pas Texcez que je fais aujourd'huy, de peur qu'il ne m'abandonne comme vn malade désespéré. le vous proteste pour la troisiesme fois en vingt-quatre heures, et dans le mesme paquet, que je suis,
Monsievr,
Vostre, etc.
lie 6 juillet 1650.
•2U4 ŒUVRKS I)K HAI//AC.
A M™ L'EVESQVE D'ANGOVLESME
MOMSEIGNKVH,
le ne vous demande point liberté pour la plus innocente Prisonnière qui soit au monde : le vous supplie seulement de vous contenter de sa prison et de n'en faire pas vn cachot. Il me semble que c'est assez que personne ne la voye; Mais d'empescher que le Soleil ne l'esclaire, et de vouloir qu'il soit nuict dans*sa chambre en plein midy, je ne sçaurois m'imaginer que c'ait esté l'intention de Sainct Augustin : Beaucoup moins que vous soyez résolu d'estre plus sévère qu'vn homme de la primitive Eglise, et d'enchérir sur la tristesse d'Afrique.Vous avez l'esprit trop doux, et qui sçait trop compatir aux peines d'autruy. A la guerre mesme vostre valeur ne tenoit rien de la cruauté : Et que seroit-ce si on mettoit dans vostre Histoire de paix que vous avez eu le cœur d'enterrer toute vive la plus belle de toutes vos ouailles? Redoublez ses jeusnes et ses autres austeritez tant qu'il vous plaira, mais laissez-la jouir de la plus chaste volupté qui se puisse recevoir sur la Terre : Trouvez bon, Monseigneur, qu'elle voye le Ciel avant qu'elle y aille. Cette veue a souvent esté l'objet de la méditation des Saincts : Et vous desajusteriez peut-estre les dévotions d'vne Saincte si vous luy changiez sa façon de méditer : 11 se pourroit que vous rompriez ses mesures dans la prière si vous faisiez murer ses fenestres. Vous sçavez que la transposition d'vne tapisserie a mis en desordre l'Eloquence d'vn Orateur qui se
KNTUtiïlti'NS. *J5
servoit de la mémoire locale. Peu de chose est capable d'arrester l'esprit et de le destourner de son chemin : Pour ne se pas esgarer, il a besoin de certaines adresses et de certaines routes, auxquelles les yeux sont accoustumez. Mais vostre prudenoe vous en dira beaucoup davantage. Pour moy, je n'ay recours qu'à vostre équité; et après vous avoir fait ressouvenir que le souverain droict est quelquefois vne souveraine injustice, et qu'il y a grande différence entre violer la loy ou y apporter du tempérament, je demeureray,
MoKSE IGNE Vit ,
Vostre, etc.
Que vous semble, Monsieur, des bons intervalles de ce malade? Trouvez-vous qu'il y ait du deschet en sa manière d'escrire, après tant d'esprits dissipez, tant de chaleur consumée, tant de feu esteint par la perte d'vne si grande quantité de sang?
Belliquias tenues siujulacraque iuce ea l'en t uni Sic volitarc t'crunl : Sed non vigor igneus oJJis. Mon animus, non vita redit prior. 0 bone nobis Vivere das iterum, atque novas in carmina vires Sufticiens, cineres accendis, Christe, sepultos, Glarius vnde oritur menti jubar.
La lettre pour la belle Religieuse ne choquera pas, je m'asseure, le Révérend Père du lieu où vous estes. Elle n'est point de mauvais exemple et n'offense point les bonnes mœurs. Il est vray qu'elle a esté escrite avec quelque sorte de gayeté : Mais elle peut estre leuë par les tristes mesmes, sans qu'ils puissent dire qu'elle favorise Pindevotion, ny qu'elle sente la bouffonnerie. L'Eglise resserre et relasche
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la discipline des Mœurs selon qu'elle le juge à propos. Elle a des foudres et des rosées. Elle mitigé, comme elle reforme, et j'ay appris d'elle l'vn et l'autre terme.
On m'est venu représenter de la part d'vne pauvre Fille la triste image du lieu où elle se trouvoit; vn trou, vne tanière, vn tombeau, qu'on appelle improprement vne chambre; vne nuict perpétuelle, des ténèbres effroyables; la juste crainte de l'apparition des mauvais Démons, qui sont attirez par l'obscurité et par la noirceur; la prochaine société des oiseaux funestes et des bestes venimeuses, qui cherchent d'ordinaire semblables retraites. le vous advouë que cette nouvelle Grotte de la Sibylle m'a fait horreur et que j'ay eu le cœur touché de pitié. C'est la seule passion qui m'a obligé d'escrire en faveur d'vne Personne que je n'avois jamais veuë. l'ay eu recours à la bonté de nostre commune Mère, parce que je ne doute point de sa puissance. Et puisque la grâce que j'ay demandée m'a esté accordée par vne authorité qui ne peut faillir, je crois, Monsieur, que je n'ay pas failly en la demandant.