‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 24 sur 89 · QVATRE. PAROLES ESCR1TES · texte numérisé non relu

QVATRE. PAROLES ESCR1TES

A M0NSE1GNEVR LE HARQV1S DE MONTAVS1ER,

Gouverneur et Lieutenant General pour le Roy, en Angoumois , Saintoiige , et

Alsace.

le vous envoyé par escrit les Exemples que je vous alleguay de vive voix au dernier voyage que vous fistes en ces Provinces. Vous estes le seul, Monseigneur, qui pouviez m'obliger à entreprendre ce travail, quoy que médiocre, et à faire vn corps, quoy que petit, des différentes parties que je viens de joindre. Mais je vous estime et vous honore si fort, que sans attendre vos prières, votre seul désir est tousjours capable de me persuader.

. le n'ay point dessein de justifier les Impertinences ny par leur nombre ny par leur antiquité : Elles sont aussi vieilles que le Monde : Il y a des impertinens par tout où il y a des hommes : Par tout il se trouve des esprits à faire pitié : L'Itaii 17

lie et la Grèce, la sage Italie, la sçavante Grèce aussi bien que les Provinces Barbares*, ont esté fertiles en extravagans et en ridicules.

Nous pourrions mettre en ce rang-là des Sectes entières de Philosophes; Et en premier lieu que voulez-vous dire de ce Chef d'ordre qui fut pris par les Pirates, et à qui la servitude et les fers ne donnèrent point de modestie? Ayant esté mis en vente avec les autres Esclaves, quand on luy demanda ce qu'il sçavoit faire, il respondit qu'il sçavoit commander aux hommes, et cria en suite, a haute voix, afin d'estre ouy de tout le marché : « Qui veut achepter son Maistre? » Mais je suis las de maltraiter Diogene et de faire la guerre à Zenon. Accordons vne trêve aux Cyniques et aux Stoïciens que nous avons battus en tant de rencontres. Sans mesme rechercher trop curieusement les autres vices des autres Grecs, je suis d'advis de ne considérer aujourd'huy que leur vanhv.

Il faut commencer par ce galant homme de Psaphon, qui faisoit instruire des Perroquets et d'autres oyseaux capables de discipline; et après qu'ils avoient appris à dire : a Psaphon est vn Dieu, » il les mettoit en liberté, afin qu'ils allassent publier par le Monde sa divinité, et que les hommes l'adorassent sur le tesmoignage des oyseaux.

Le Médecin Menecrates pretendoit en divinité aussi bien que Psaphon : Il se faisoit appeller Menecrates lupiter. Il signoit ainsi toutes ses ordonnances, toutes ses attestations et toutes ses lettres. Quelquefois il escrivoit à Philippe. Père d'Alexandre, et vn jour qu'il estoit en plus belle humeur que les autres, il luy escrivit en ces beaux termes : « Philippe règne en Macédoine et Menecrates en Médecine. »

Vous avez leû, Monseigneur, les Dialogues de Platon, et par conséquent vous connoissez ce Sophiste qui parloit sur le champ de toutes les matières proposées. Il s'enrichit, comme vous sçavez, du revenu de sa langue. Mais sçavezvous qu'ayant acquis beaucoup de bien en l'exercice de la

tiNTRKÏIKNg. &H»

Rhétorique, il en employa la plus grande partie à la fonte d'vne Statue d'or massif, qu'il se consacra luy-mesme dans le Temple de Delphes pour marque éternelle de sa vanité4?

Vn autre Grec de la mesme profession fit mettre sur la porte de son logis vn escriteau où il y a voit en grosses lettres : « Céans il y a des remèdes pour toutes sortes d'af- « Dictions : On. y guérit de toutes les maladies de l'ame. »

le lisois dernièrement dans la Bibliothèque de Photius, Patriarche de^onstantinople, qu'vn autre Grec, après avoir composé neuf Lettres et trois Oraisons, crût estre accouché de douze Déesses, et nomma ses neuf Lettres les neuf Muses et ses trois Oraisons les trois Grâces. Dans la mesme Bibliothèque, encore vn autre Grec, dont les Livres se sont perdus par le degast de la Barbarie en Grèce et par le naufrage des belles Lettrés, escrivant la vie d'Alexandre le Grand, promet d'égaler la grandeur de ses actions par celle de ses paroles, et d'estre Alexandre sur le papier.

Idomenée estoit vn des principaux Ministres du Roy son Maistre, et des plus employez aux grandes affaires. Voiey neantmoins comme Epicure le traite dans vne lettre qu'il luy escrit : « Si vous cherchez de la gloire, toute la grandeur de « Perse, tout ce que vous suivez et tout ce qui vous fait su i- « vre ne vous en donnera point tant que les lettres que je « vous escris. » Seneque rapporte ces paroles d 'Epicure et y adjoûste celles-cy : « Ce que promettait Epicure à son amy , « je vous le promets, Lucile. I'ay du crédit avecla Postérité; « l'ay de quoy faire vivre ceux qu'il me plaira. » La Grèce nous fourniroit vne infinité d'exemples de cette nature; Mais il ne faut pas tout prendre en vn mesme lieu, et Seneque nous a desja ramenez en Italie.

l'y trouve d'abord l'Epitaphe du Poëte Nœvius, qui certainement est vn Chef-d'œuvre de vanité. 11 le composa en pleine santé et de sens rassis, et personne ne s'en offensa à Rome» bien qu'il fust injurieux à tous ceux qui estoient à

Rome en'ce temps-là. « S'il estoit bienséant aux Dieux de « pleurer la mort des Hommes, les Muses prendroient le « deuil de celle du Poëte Nœvius, depuis laquelle on a ou- « blié à Rome à parler Latin. »

le laisse vne infinité de Fanfarons et de Capitans en Prose et en Vers pour venir à Ciceron. Tout le Monde sçait que de quatre paroles qu'il disoit il y en avoit trois à son avantage. Il rompoit la teste au Peuple Romain de la conjuration de Catilina et du reste de l'Histoire de son Consulat. Mais pour respondre à ceux qui asseurent qu'il ne s'est jamais vanté de son Eloquence, parce que cette gloire est puérile et au dessous de l'ambition d'vn homme grave et d'vn vray Romain, je n'allegueray qu vne ligne d'vne lettre qu'il escrit à son Amy Pomponius Atticus. Dans cette lettre, après luy avoir rendu compte de ce qui s'estoit passé au Sénat quelques jours auparavant, il conclut qu'il s'estoit fait admirer à toute la Compagnie, et qu'il avoit traité divinement la matière dont il s'agissoit.

Virgile n'est pas plus modeste que Ciceron quand il dit qu'il apportera à Mantouë les Palmes de la Palestine, et quand il appelle les vers qu'il veut faire à la louange d'Auguste desThrosnes d'or et d'ivoire. Nostre Paul love ne mettoit pas l'or à si bon marché, et n'en avoit pas assez, à mon advis, pour faire des Throsnes et des Statues. Il se contenait de dire qu'il avoit vne plume d'or pour ceux qu'il aimoit et vne de fer pour ses ennemis.

De tout temps ces sortes de vanitez ont esté permises. Il n'y a point d'Historien, il n'y a point de Poëte qui ne promette la gloire et l'éternité à qui en veut. La présomption est aussi ancienne que le mérite, et ce n'est pas moins le vice de nos Pères que le nostre. C'est vne des proprietez de la Science d'enfler ceux qu'elle remplit. Et ne vous souvenezvous point d'avoir leû cette définition du Philosophe dans les Livres des Saincts Pères? « Le Philosophe est vn animal de

« gloire, le Philosophe est le plus fier et le plus superbe des « animaux. »

Pour ne point parler des autres Philosophes que nous avons veus, de nostre mémoire Iules César Scaliger a esté extrêmement Philosophe de ce costé-là. Quelle largesse, quelle profusion de louanges, ne se fait-il point en plusieurs endroits de ses Ouvrages? Que ne dit-il de la grandeur de sa naissance, qui estoit vue chose assez douteuse; du nombre de ses combats que personne n'avoit veûs, et dont il faloit le croire sur son simple tesmoignage; de l'infinité des livres qu'il «voit composez, et qui par malheur s' estaient perdus; des merveilles de son corps et de son esprit, des autres avantages qu'il avoit sur les autres hommes? « Qu'on mette, dit- « il, Xenophon et Masinisse ensemble, et que des deux on h n'en fasse qu'vn, ce qui se formera d'vn composé si ex- « cellent n'approchera point encore de moy. Vix met m idxam exprimet. »

Or vous sçavez, Monseigneur, que ce Xenophon possedoit en vn degré eminent trois qualitez également grandes, et qu'on ne sçavoit s'il estoit ou plus éloquent Orateur ou plus subtil Philosophe, ou plus sage Capitaine. Il n'est point de Conqueste dans la mémoire des Temps plus estimée que la Retraite qu'il fit, ayant toujours eu à dos vne armée de plus de cent raille combattans qui ne pût pas seulement luy enlever vn quartier. Son langage, au reste, avoit tant de charmes et tant de douceurs, qu'on l'appelloit la Serene de l'Attique. Et pour ce qui est de la connoissance de la vérité des choses, il avoit esté nourry dans le sein de Socrate; il avoit esté instruit de sa propre bouche avec Platon. C'estoient les deux fils de son esprit, et on ne sçait pas bien encore lequel des deux a esté l'aisné.

Massinissa est assez connu pour avoir esté le grand Amy du Peuple Romain, et pour avoir dressé à l'Armée Romaine la planche sur laquelle elle passa en Afrique. Nous avons

parlé en vn autre lieu de l'adresse et de la force de son corps. Tant y a que ces deux hommes extraordinaires ne font pas la moitié de Scaliger, au jugement de Scaliger.

Ce sont des vanitez, celles-là, qui ne se peuvent mesmo défendre par vn amy. Elles ont pourtant esté admirées par luste Lipse, qui a fait l'Eloge de ces Eloges. Biles sont souffertes de tout le monde, et il ne s'est point eslevé contre elles de Censeur public, point de Phyllarque, point de Docteur de Louvain ny de Bezançon; Il ne s'est point imprimé de Première ny de Seconde partie du Procès qu'on a fait à leur Autheur.

Ce seroit encore Maistre Charles Du Moulin, car ainsi l'allegue-t'on au Barreau, qu'il faudroit accuser de vanité. Et certes ce Maistre Charles fait bien le Maistre lors qu'il se nomme luy-mesme le Docteur de la France et de l'Allemagne, et qu'il met en teste de plusieurs Consultations imprimées : « Moi qui ne cède à personne et à qui personne ne t peut rien apprendre. Egoquinemini cedx), et qui anemine « doceripossum. »

N'est-il pas vray qu'il n'est rien de plus modeste que l'Homme que vous connoissez, si on la compare à ces insolens? Son orgueil est humble si on le considère auprès du leur. Vous sçavez, Monseigneur, qu'à son avènement dans le monde, il fut lotie par la voix publique, et qu'il reçeût des appl&udissemens dedans et dehors le Royaume. Il a esté aimé, il a esté caressé par d'aussi grands Seigneurs que le pouvoit estre Idomenée. Il a eu commerce avec des Princes et des Officiers de la Couronne. Il a eu plus d'vn Lucile et plus d'vn Attique à qui il a escrit des Lettres : Mais que n'eust-on dit s'il eust estimé ses Lettres comme Epicure et Seneque estimoient les leurs, s'il eust escrit aux Ducs et Pairs que ses Lettres leur faisoient plus d'honneur que leurs Couronnes Ducales et leurs Cordons bleus ; qu'elles valoient plus que les Brevets du Roy et que les Rescriptions do l'Es-

pargne? Et neantmoins s'il avoit ainsi parlé de ses Lettres, il en auroit parlé moins avantageusement qu'Epicure et Seneque n'ont fait des leurs.

Est-ce vn si grand crime (car voicy la ligne fatale qui a donné lieu à tant de Libelles et a mis en rumeur tant de beaux Esprits), est-ce vn si grand crime d'avoir escrit « qu'il a avoit trouvé ce que quelques- vns cherchoient, » c'est-à-dire qu'il sçavoit vn certain petit Art d'arranger des mots ensemble et de les mettre en leur juste place; qu'il sçavoit l'vsage des particules dont parle si souvent le cher Monsieur de Vaugelas; qu'il n'vsoit pas du prétérit quand il faloit se servir du participe, et ainsi du reste? 'Ce sont des bagatelles et des jeux que tout cela. Et vn homme ne peut-il pas dire sans orgueil : le sçay jouer au Piquet, au Trictrac; le donne de l'avantage aux Eschecs à celuy-là; l'ay gaigné celui-cy à la Paume. Il me semble que de parler de la sorte n'est pas vne grande vanité.

Bien davantage; 11 n'y a point de Médecin, point de Droguiste, point d'Apothicaire, qui ne se vante de quelque secret; Il n'y a point de Maistre d'escrime qui ne pense sçavoir quelque coup inconnu aux autres Maistres; point de Mathématicien qui ne die qu'il a trouvé quelque nouvelle figure. Neantmoins personne n'accuse ces gens-là : Au contraire ils sont recherchez de tout le Monde, et la hardiesse avec laquelle ils disent qu'ils sçavent, leur donne plus de réputation et plus de crédit que leur science. Depuis tant de siècles qu'on en vse ainsi et qu'on parle ce langage, vn seul homme sera-t'il criminel parce qu'vne semblable parole luy est eschappée? N'y aura-t'il que luy qui n'ait pu hasarder vn petit mot de confiance et de belle humeur, qui n'ait pu estre jeune impunément?

Lors qu'il ne parloit pas desavantageusement de sa personne, il n'avoit pas encore vingt-deux ans, et ce que Iules César Scaliger et Maistre Charles Du Moulin ont fait de sens

froid cinquante ans durant, il ne Ta fait que cinq ou six mois dans la liberté d'vne conversation enjouée, et badinant avec ses Amis. Il avoit l'esprit gay, les passions vives et le sang chaud. Et je vous prie, qui est-ce qui ne s'est pas trouvé honneste homme en cet âge-là? Qui est-ce qui n'a eu delà complaisance pour son mérite véritable ou faux? Qui est-ce qui n'a point esté malade de l'amour-propre? Que si otf ne peut pas nier que l'Homme que vous connoissez ne se soit aimé en cet àge-là, on ne peut pas asseurer aussi que son amour ait esté injuste et qu'il se soit aimé sans rival. S'il a eu bonne opinion de ses Ouvrages, il n'a pas esté tout seul de son 'opinion. Vous en avez esté, Monseigneur, et pour combien de gens pensez-vous que je vous compte?

Toutefois il y a longtemps qu'il n'est plus en ces termeslà; Il a apaisé le trouble par son repos : Il a fait cesser les murmures par son silence : Il a donné satisfaction à l'envie, et s'il ne l'a vaincue, il s'est accommodé avec elle. Mais présupposons qu'elle ne soit pas encore contente, il est tout prest à achever de la satisfaire. S'il fasche encore à quelques-vns qu'il ait dit <c qu'il a trouvé ce que quelques-vns « cherchoient, » il consent de bon cœur que ce malheureux mot soit effacé de son premier Livre, et qu'on mette en sa place « qu'il cherche ce qu'ils ont trouvé. »

DISSERTATION CR1TIQVE.

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