DE LA TROP GRANDE SVBTILITE DANS LES CHOSES DE LA REL1G10A
Ces quatre Discours, recueillis de la bouche de Socrate, donnèrent réputation au séjour qu'il faisoit en nôstre Province, et cette réputation attiroit tous les jours chez son hoste quantité d'honnestes curieux : Entre autres ,t il y vint de bons Pères de l'Ordre de Saint ***, nouvellement arrives d'Espagne , et chargez d'vne Somme de Théologie qui eûst esté capable d'assommer, je n'oserois dire le reste. Apres vnhmg entretien que Socrate eust avec eux, nous entrasmes dans le Cabinet où il les avoit menez, et le trouvasses sur
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la; fin de la conférence qu'il avoit eue. Mais, pour >tvatftour de nous et à la prière mesme des bons Pères, il nous Kit Vn abbregé des choses «qu'il venoit de leur dire. Il fit encore plus que cela : Il nous annonça la venue d'vn Homme qui nous en devoit dire plus que luy, et avec cette belle manière qui. 09toit tout air de Pédanterie à l'authorité de Maistre qu'il s'estoit acquise de longue main : ..... r
Est-il bien vray , dit-il aux bons Pères, que vostre Docteur Espagnol soit desja.au vingt-cinquiesmp de ses Volumes, et qu'il en promette encore autant? Ce ne sont pas des promesses, ce sont des menaces qu'il nous fait. Hais l'Eglise est trop bonne pour nous obliger à lire tout ce que les Docteurs escriront. Si elle imposoit ce joug aux Fidèles, eHe donneroit matière de Schisme, et il seroit à craindre que le nombre des Fidèles se diminuasL Dieu nous garde d'vn si grand malheur, et ; tout ensemble d'vne si pesante obligation. Ces Montagnes d'&critures accablent les testes et n'édifierit point les esprits. Ce6 Volumes se forment d'vn débordement d'humeurs corrompues, se grossissent des superfluïtez et des excremensde l'esprit humain. Les Monosyllabes des Sages valent bien mieux que tant de Chapitres et de Paragraphes, que tant de Distinction, tant de Divisions et de Subdivisions.
Personne ne doute que les plus courtes folies ne soient les meilleures. Et s'il est de nostre prudence de choisir entre les maux ceux qui sont les plus petits, j'aime encore mieux les Libelles qui courent en France, et qui se mettent dans la pochette, que les Tomes qui viennent d'Espagne par charroy , qui sont les fardeaux et les empeschemens des Bibliothèques. Parlons-en neantmôins sans passion, et que nos lugemens particuliers ne se sentent point de i'animosité de la Guerre générale. • • *
Vous ne me démentirez pas, vous qui avez voyagé du costé du Nort (vn des Pères à qui Socrate parloit, avoit esté en Pologne), il y a de grands Pays dans le monde, qui sont
de grandes Solitudes. Pour y voir vne Maison, il y faut faire plusieurs journées. On pourroit dire le semblable de vos gros Volumes. Que de sables, que de landes, que de terres vagues, dans cette vaste estenduë, dans ces espaces immenses! A la . bonne heure, pourtant, si ce n'estoient que simples Déserts, s'il n'y avoit qu'vne longue et ennuyeuse stérilité à y remarquer. Le mal est que ces Déserts sont souvent fertiles en mauvaises choses. Ils produisent des bestes sauvages; On y rencontre quelquefois de farouches et de monstrueuses opinions.
Mais quand les opinions de vos Docteurs se contiendroient dans vne innocente extravagance, et qu'elles ne feroient ny bien ny mal; Quand mesme elles partiroient d'vne bonne et pieuse intention, il y auroit tousjours de la témérité en ces extravagances bien intentionnées.
Les Âutheurs Grecs ont fait des fautes grossières, parlant des affaires des Romains. Les Historiens Latins se sont rendus ridicules sur le subjet de l'Histoire des Hébreux. Ceux qui ont traduit d'vne langue en vne autre avec le plus de réputation. ont pris des rivières pour des montagnes et des hommes pour des villes. Les mesprises de vos Docteurs ne doivent rien à celles-là. La Raison humaine fait, s?il se peut, #de plus estranges équivoques, quand elle traite des choses divines. Estant foible et courte comme elle est, elle devroit s'espargner et se mesurer ; elle devroit estre plus discrète et plus retenue.
Il peut y avoir de l'intempérance au désir d'apprendre et de s'enquérir. C'est vn Vice que de scavoir trop de Nouvelles. L'ancienne Morale Ta condamné : Les Characteres de Theophraste ne l'oublient pas. Et s'il est vray, ce qu'on a dit autrefois, Qv'il ne favt pas estre cvrievx dans la repvbliqve d'avtrvt; quelle audace est-ce, je vous prie, quel attentat à vn Citoyen du bas Monde, à vn Habitant de la Terre, de se mesler si avant des choses supérieures et des affaires
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du Ciel? En quel Pays est-il plus estranger qu'en celuy-là? Y a-t-il de Republique qui luy soit plus inconnue! Ya-t-il vu Autruy, dont il soit plus esloigné, avec lequel il ayt moins de société et moins de commerce?
Nous devons ce respect à cette Majesté qui se cache, de ne vouloir pas la découvrir, de ne la chercher pas avec tant de diligence et d'empressement. Arrestons-nous à ses Dehors et à ses Rempars, sans la poursuivre jusques dans son Fort et dans ses retrancbemens. Adorons les voiles et les nuages qui sont entre nous et elle. Puis qu'elle habite vne lumière inaccessible, ne faisons point de dessein sur le lieu de sa demeure; N'essayons. point de le surprendre par la Subtilité de nos Questions, de le forcer par la violence de nos Argumens. Si nous avons soin de la conservation de nos yeux; Si nostre vie nous est chère, fuyons cette Présence redoutable, cette fatale lumière; cette lumière qui esblouït les Anges et qui tuë les hommes.
Vous avez oûy parler d'un Royaume où c'est crime de leze-Majesté de regarder le Roy au visage. Il n'est permis aux Peintres que de peindre ses espaules : Mille barrières, mille grilles et mille rideaux le séparent de ceux mesmes qui viennent traiter avec luy. Il me semble que Dieu meriteroit/ bien autant de cérémonie. Des devoirs aussi scrupuleux et aussi craintifs ne le seroient pas trop en cette occasion. Estil plus petit Monarque que celuy-là? Au contraire, à propre* ment parler, il n'est point de pure Monarchie que la sienne, ny de véritable Monarque que luy. 11 gouverne tout seul toutes choses. Dans la direction de l'Advenir, dans la jouissance de ses Pensées, dans la possession de soy-mesme, il ne souffre ny compagnons, ny arbitres, ny tesmoins.
Et neantmoins, esloignez que nous sommes de luy d'vne distance qui ne se peut mesurer, et confinez au plus bas estage du Monde qu'il a basty, nous voulons monter sur son Throsne et toucher à sa Couronne; Nous aspirons à sa plus
• estroite confidence et à sa dernière familiarité. Au moins pretendons-nous de le voir avec des yeux dé chair, de le comprendre avec vn esprit noyé dans le sang et enseveli dans la matière. Nous entreprenons de discourir de sa Nature et de son Essence, de faire des Relations de sa Conduite et de ses Desseins, avec le jargon de la Philosophie d'Aristotè. Pour ne rien dire de plus rude, nos prétentions sont trop hautes, nos entreprises sont trop disproportionnées à nostte force.
I'advouë pourtant que ce Dieu caché, ce Diefu incompréhensible, est bon jusques à l'excez. Il aime quelquefois les hommes jusqu'à leur apprester des délices et à leur fournir des passe-temps, et suivant eette inclination bienfaisante, il les a voulu favoriser encore en cecy et donner quelque chose à leur naturelle subtilité. 11 nous a permis de nous divertir et de nous esbattre dans les Escholes, je ne le nie pas ; Mais je «oùstiens que c'est sous certaines régies et sous certaines conditions, qui sont prescrites à nos divertissement et à nos esbats. Nous pouvons nous joiier tant qu'il flous plaira, Dieu nous en donne la permission . pourveû que nos jeux soient înnocens et modestes ; pourveû qu'il y ait des bonnes mar-
. quées au delà desquelles nous ne portions point la liberté
. que son indulgence nous accorde.
' Hors mesme de son Paradis terrestre, il y a des Fruits ausquels il nous défend de toucher; Et sa défense n'est pas vn effet de sa jalousie : c'est vne marque de son amour, parce que ces fruits ne se peuvent cueillir sans hazard, parce qu'ils sont meslez parmy les poisons, parce qu'ils croissent dans les précipices. Dieu ne trouve pas bon que nous fassions voir nostre adresse en des lieux si dangereux; que nous capriolions où il est. difficile de cheminer; que nous moyens ingénieux et hardis où nous devons estre simples et limiflVr Ce sont des endroits <Je la Science fameux
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par les cheatee des sçavans, et dont les Habiles ne s'approchent que de loin. Hais il s'en trouve de si malheureusement habiles, qu'ils se «reusent des abysmes et se font des précipices partout : Ils tombent avec art et avec dessein, et dans lès chemins les plus beaux et les plus vnis.
L'ignorance toute pure est beaucoup meilleure que cette science de faillir, que la science de ce téméraire Grec, qui voulut faire vn Christianisme' de sa façon et coudredes Fables à la Vérité, en médian t ses pensées dans celles de Dieu. Il ne se contenta pas des anciennes richesses de la Théologie, il en chercha de nouvelles par des distillations curieuses; Il souffla aussi malheureusement que ces pauvres Alchimistes qui courent après des trésors et n'attrapent que de la fumée. L'esprit qui le devoit vivifier fut celuy qui le tua, et il fut fou par trop de raison. •
Que luy servit la lumière qu'à le rendre avëuglfe? Que gaigna-t-il de sortir de la région des Ténèbres et de quitter les erreurs dti Paganisme? C'estoit quitter vne Idolâtrie pour vne autre; c'estoit renoncer au culte des Dieux pour se faire des Dieux de ses inventions, pour adorer son propre sens et ses propres fantaisies. Il faut que la Philosophie serve et obéisse dans l'Eglise, et non pas qu'elle y règne et qu'elle y commande. Aristbte, Platon et les autres Philosophes sont des Captifs et des Prisonniers de Iesus-Christ. Ils doivent recevoir la Loy de luy, et non pas la luy donner. Us ne sont pas dans le siège du Victorieux; ils suivent le chariot de son Triomphe ; Ils sont de son train et de son bagage.
Les premiers Fidèles n'ont point donné d'autre rang aux Philosophes. Ils ont vsé de la Philosophie de cette façon, et les premiers Docteurs mesmes n'en ont pas abusé, comme quelques-vns ont fait depuis. Aussi bien que nous, ils ont advoué qu'il y avoit des Connoissances Réservées pour la vie future; qu'il y avoit des Veritez closes et scellées, c(ui ne se décachetèrent, qui ne s'expliqueront que dans le Ciel; que
Dieu luy-mesme en garde le Chiffre; qu'elles feront partie de la recompense de ses Esleus.
A tout le moins qu'on se tienne dans les termes de ces premiers, et que la modestie des Anciens soit vne leçon pour les Modernes. Qu'à leur exemple, on se guérisse du désir de la Nouveauté, Nouveauté presque tousjours ou mauvaise, ou périlleuse, ou suspecte. Qu'on se défasse de l'ambition de pénétrer plus avant qu'eux dans vn Pays qu'ils ont connu et qu'ils ont appréhendé. Ils ont fait toutes les Descouvertes; Ils ont achevé toutes les Conquestes : il ne faut plus songer à descouvrir ny à conquérir.
11 vaut bien mieux vivre de ses rentes et jouir à son aise de leur peine, en leur rendant l'honneur -qu'ils ont mérité et la reconnoissance qui leur est deuë. Car il se peut faire que ces Docteurs subtils estoient nécessaires au Monde; le dis au Monde curieux, au Monde disputeur, au Monde contredisant. Peut-estre qu'ils sont entrez dans le dessein de la providence de Dieu pour l'accomplissement du Royaume de son Fils, pour la dernière perfection de Tœconomie de son Eglise.
Vous sçavez que le Fils de Dieu a envoyé divers Apostres à divers Peuples. Vous sçavez que toutes les Missions qu'il a ordonnées n'ont pas esté faites en mesme temps et par les douze premiers Envoyez. 11 n'a jamais manqué et ne manquera jamais de pareils Ambassadeurs : Il en a tousjours de tous prests à recevoir ses ordres, à exécuter ses commandemens, à partir pour les occasions de son service. H a plus d'vn Sainct Pierre et plus d'vn Sainçt Paul, nous n'en devons pas douter; Il a aussi plus d'vn Sainct Thomas. Et, à vostre advis, n'auroit-il point envoyé le Sainct Thomas des derniers temps aux successeurs d'Aristote, afin de les traiter selon leur humeur, et de les convertir à leur mode, afin de les gaigner par leurs Syllogismes et par leur Dialectique? Ce Sainct Thomas de PEschole n'auroit-il point esté choisi pour
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estre l'Apostre de la Nation desPeripateticiens, qui n'estoit pas encore bien assujettie et bien domptée? Nation présomptueuse et mutine, qui défère si peu à l'authorité, qui se fonde tousjours en raison, qui demande toujours pour quoy cela est, qui est si impatiente de repos, si ennemie de la paix, si disposée aux choses nouvelles.
11 me semble que cette dernière Mission n'a pas esté inutile, et il y a quelque apparence à ce que je dis. Hais il en faudra dire davantage quand l'excellent Homme, dont je vous ay tant parlé, nous aura communiqué les belles choses qu'il a nouvellement méditées. Il m'a promis de les apporter icy. Et je ne doute point que ces belles choses ne pèsent pour le moins autant qu'elles brillent, ne soient aussi fortes et solides qu'elles sont subtiles et desliées. le l'ay oûy prèscher; le l'ay veû en conversation, et mon tesmoignage ne vous doit pas estre suspect.
C'est vn homme qui n'a point de visions et qui ne croit point avoir de lumières. Sa Spéculation s'accommode le plus qu'il peut avec le sens commun. Il suit Aristote, sans estre son Esclave, et le quitte sans devenir son Ennemy. Ce n'est point vn Factieux dans la Théologie. Il ne se veut point faire remarquer par la singularité de ses opinions. Il défère beaucoup à la pieté et à la doctrine des Pères ; mais il advouë aussi qu'il doit beaucoup à Tordre et à la méthode des Scholastiques. Son équité et sa modération se conservent parmy les aigreurs et les animositez des Partys. 11 s'éloigne en égale distance de l'vne et de l'autre extrémité. le vous le redis, et vous le vérifierez quand vous l'aurez veû. Son esprit ne tient rien de la lie et de l'impureté de la Terre; Hais ce n'est pas pourtant de l'Air que débite son esprit. Ses subtilitez ont racine et fondement : Celles de- la pluspart de vos Docteurs Espagnols n'ont que des feuilles et de la montre, ne sont que des apparences et des couleurs qui amusent et qui trompent, comme celles des Nuées et- de l'Arc-en-Ciel.
Us croyent pourtant, vos Docteucs, que leurs stiltittte?. sont aussi solides et aussi fermes qfb les gokw str lesqvees
ROVLENT LES GLOBES DES ClEVX, QVE LES PiLOfIS SVR LESQYÊLS
Diev à basty le Monde : Ce son Mes termes magnifiques dorft vn d'eux se servit vne fois me pariant de luy et de sa raison. Et le bon est qu'en vertu, de cette souveraine raison, ainsi leur plaist-il de l'appeller, ils prétendent de régner partout, de juger, de tout, d'estre les Arbitres deT toutes choses : Us veulent conserve^ dans la Conversation et dans les affaires d'Estat, l'authorité qu'ils ont véwpéeà l'Eschole et aux Actes de Philosophie. Il faut que je.vous le fessé voir avant que nous nous séparions et que je prenne congé de la Compagnie. Ce sera par vn exeiriple de feaische «mémoire et qui ne vient pas de loin d'icy, quoy qu'il ifteritastde vèriir de Cordouëou de Salamanque, Cet exemple vous montrera jusqu'où peut aller la confiance et de la présomption d'vn Docteur.
Festois il y a quelque temps à la Rochelle, au logis de Monsieur le Grand Prieur de France, où arriva vn Gentilhomme de Saintonge, qui luy dit pour nouvelles, que Monsieur le Duc d'Espernon estoit de retour d'Angleterre depuis deux jours. Le Père ***, fameux et redoutable Dialecticien, qui se trouva là, ne donna pas le loisir à Monsieur le Grand Prieur de parler et de dire ce qui luy sembloit de cette nouvelle. Mais se levant de sa chaire avec sa mine et sa démarche de Philosophe gladiateur : Cela ne sçaùroit estre, s'escria-t-il, s'adressant au Gentilhomme Saintongeoiss par quatre raisons indisptttables, et je. m'en vay vous prouver qu'il faut de nécessité que Monsieur d'Espernon soit encore à Londres, le l'ay pourtant veû à Plassac, respondit le Gentilhomme. N'importe, répliqua le Père, il est plus à croire que les Yeux se trompent que la Raison : C'est vn Fantosme que vous aurez veû, et c'est la Vérité que je sçay. le pense que vous estes homme d'honneur et que vous ne voudriez
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pas en faire accroire à personne : Mais je soustiens que les Sens sont des imposteurs; que l'Homme extérieur est subjet aux illusions; que la Nouvelle dont il s'agit implique contradiction morale, et peut-estre contradiction physique, etc. Apres cet exemple, fions-nous à la souveraine Raison; Faisons conscience de douter de l'infaillibilité d'vn Maistre es Arts; Ne faisons point de différence entre les visions de nos Docteurs et les oracles de nostre Doctrine; Recevons les Nouvelles du Monde à venir sur la parole de ces gens-là qui jugent si bien des Nouvelles du Monde présent. Bon Dieu, qu'Aristote et que sa Dialectique ont gasté de testes! Qu'il y a dans le Monde de Fous sérieux ; de Fous qui se fondent en raison; de Fous qui sont desguisez en Sages! 0 mon Dieu, que le silence du Sanctuaire est bien meilleur que le babil des Académies, et qu'il vaut bien mieux marcher dans la simplicité de vos voyes que de s'esgarer dans les labyrinthes d'Aristote.
D1SCOVRS SIX1ESME.
i>E LA LANGVE DE L' EGLISE ET DV LATIN DE LA MESSE.
Ainsi se passa la Conférence, où Socrate traita vn peu mal la trop fine et trop curieuse subtilité. Quelques jours après , il nous vint voir vn Homme du pays Latin , homme plein de grands desseins, et qui meditoit plusieurs ouvrages
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dont les moindres estaient des Poëmes Epiques et des Histoires. Il travailloit alors à la continuation de celle de Monsieur de Thou, et avoit pour cela, à ce qu'il disoit, des Magasins de choses et de paroles. Nous sçeusmes de luy qu'il avoit fait ses Estudes en Italie. Mais ayant harangué deux ou trois fois dans l'Académie des Humoristes, il pensoit que la Renommée nous le devoit avoir appris, et que les acclamations qu'il avoit reçues aux rives du Tibre eussent esté ouïes jusque sur les bords de la Charente.
Cet homme ne parloit que de la pureté de la diction et de la noblesse du stile. Il ne connoissoit de véritable Rome que celle de l'ancienne Republique, et n'advotioit pour légitimes Romains que Terence, Ciceron et deux ou trois autres. Tout le reste luy sembloit Barbare, et, à son advis, la Barbarie avoit commencé dés les premières années de l'Empire des premiers Césars. Seneque estoit vne de ses grandes aversions : Le Latin de Pline luy faisoit mal au cœur; celuy de Tacite luy donnoit la migraine. Il n'avoit donc garde de gouster celuy du Missel et du Bréviaire! S'estant eschappé là-dessus avec peu de révérence pour les choses Sainctes, Socrate l'arresta sans le quereller, et l'interrompant doucement, l'empescha d'achever de perdre le respect qu'vn Chrestien doit à sa Religion.
Ce n'est pas d'aujourd'huy, luy dit-il, qu'an attaque le Christianisme par cet endroit, qui vous semble foible. La simplicité, la rudesse, l'impureté mesme du langage, a esté reprochée aux premiers Fidèles. Ils ont esté renvoyez à l'Eschole aussi bien que nous; et ce nous est de l'honneur qu'on nous menace des mesmes verges dont on a battu la Saincteté de nos Pères.
le demeure d'accord avec vous que , si Ciceron revenoit au Monde et qu'il entrast dans vne de nos Eglises, il auroit bien de la peine à entendre ce qu'on y recite et ce qu'on y chante. Il seroit surpris d'vne estrange sorte des mesures de
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nos vers, de nos rimes en prose, de nostre Alléluia, de nostre Amen, de nostre Deus Sabaoth, de nostre Osanna in excelsis. Peu s'en faudroit que le Latin de la Messe ne luy fust vne langue inconnue, et qu'il n'eust besoin de guide et de truchement en vn Pays où il a régné par la puissance de la parole. Mais neantmoins, ayant tousjours esté extrêmement raisonnable, je m'asseure que nous le rendrions capable de nos raisons, et qu'après nous avoir ouïs il ne s'estonneroit pas si fort que ce petit changement fust arrivé dans la grande et vniverselle révolution des choses du Monde.
Pour vous, qui n'estes pas Giceron, pardonnez-nioy si je vous dis qu'estant des nostres vous avez tort de faire Tes* tranger parmy nous. 11 me semble qu'en matière de Latin vous ne devriez pas estre plus délicat que le Cardinal Sadolet et que le Iesuite Maphée. Ils ont esté tous deux de l'vne et de l'autre Rome. Comme ils ont escrit des Histoires et des Traitez de Morale, ils ont dit aussi la Messe et le Bréviaire. Mais l'importance est qu'ils ont dit la Messe et le Bréviaire sérieusement et tout de bon : Us estoient persuadez de ce qu'ils disoient. Leur singulière pieté, qui fut en si bonne odeur à l'Eglise de leur temps nous oblige de le croire ; Et nous sçavons qu'il y a encore aujourd'huy à Rome de ces sortes de Romains. 11 y a de nos Prestres et de nos Prélats qui trouveroient leur place dans l'ancienne Republique, qui auroient rang parmy les Chevaliers et les Sénateurs, qui seroient du nombre des Pères Conscripts. Mais ces vrays et légitimes Romains sçavent distinguer les Temps et les choses ; Us font leur devoir à l'Autel, et suivent leur fantaisie dans le Cabinet : Quand ils prient et quand ils sacrifient, leur Eloquence ne vient point t roubler leur Dévotion. Us ne sont point destournez de l'attention des sacrez Mystères par la rencontre du mauvais Latin.
le l'appelle ainsi pour m'accommodera vostre mode. Mais présupposez que le Latin qui vous choque ne soit pas Latin. h 3
Si vous en avez tant de desgoust, prenez -le comme une médecine, et avalez-le sans le goûter. Prenez-le pour vne langue nouvelle que la Religion a consacrée, et dont l'vsage a esté receû dans le Royaume de Iesus-Christ. Vous n'ignorez pas que parmy les Profanes mesmes, il y a tousjours vne Langue Saincte, et que les vers des Saliens n'estoient pas du stile de Virgile, ny la prose des Pontifes de celuy de Ciceron.
Mais si vous ne trouvez pas belle la nouvelle langue dont il s'agit, parce que le son vous en desplaist, pénétrez plus avant dans Sa signification, et ne la condamnez pas sur le simple tesmoignage de vos oreilles. Nos Thresors ne laissent pas d'estre Thresors pour estre dans des vaisseaux de terre. Dieu, qui s'est desguisé à l'Autel, qui s'y est comme desgradé soy-mesme sous de viles et chetives apparences, justifie et approuve par ce choix toute autre sorte d'abbaissement et de pauvreté du costé de l'homme.
Ce dehors qui vous offense, cette escorce qui vous paroist si vilaine et si raboteuse, enferment des biens et des richesses sans nombre. L'accomplissement des plus hautes resolutions qui ont esté prises dans le Ciel, le chef-d'œuvre de celuy qui a fait le Ciel et la Terre, la magnificence de sa Grâce, la profusion de son Amour, les excez d'vne Puissance qui n'a point de bornes et qui ne connoist point de mesure, tout cela est caché sous le fer de ces paroles, tout cela est couvert de cette poussière, de cette rouille du mauvais temps. Ne vous mettez point en peine pour l'interest de la Religion : N'ayez point de peur que la dignité des Mystères soit violée. La rudesse des termes ne gaste rien dans la Religion. L'ignorance des Ministres n'est point contagieuse aux Mystères : En certains cas mesme elle a du mérite et fait partie de la pieté.
le veux vous communiquer vne histoire que j'ay trouvée en bon lieu, et qui a esté oubliée par Dion et par Suétone. Il y eut autrefois vn homme d'vne petite ville d'Italie, qui, en pleine assemblée du peuple Romain, remercia l'Empe*
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reur Auguste de ce qu'il luy avoit fait vne injustice, ayant dessein de le remercier d'vne grâce qu'il lui avoit faite. Le Peuple qui estoit assemblé voulut mettre en pièces ce pauvre homme, se figurant qu'il avoit offensé l'Empereur. Mais ce sage Prince arresta la fougue du Peuple irrité, et blasma le zélé indiscret de ceux qui Taimoient sans jugement. Il dit que cette sorte de remerciment ne lui estoit pas désagréable, parce qu'il ne regardoit pas tant à la parole qua l'intention. Pensez-vous que Dieu soit de plus fascheuse humeur que les hommes et plus difficile à contenter que cet Empereur? Vous imaginez-vous que sa justice vindicative s'estende jusques sur cette espèce de coupables, et que les fautes contre la Grammaire soient crimes de leze-Majesté divine, soient péchez contre le Sainct-Esprit? le vois bien que vous n'estes pas assez informé des choses de l'autre Monde.
le vous déclare de la part de Dieu qu'il ne demande point de Harangues estudiées, qu'il se contente de l'Eloquence de nos cœurs et de nos souspirs, que les Barbarismes des gens de bien le persuadent mieux que les Figures des Hypocrites. Il est de ces Pères qui prennent plaisir au jargon et au begayement de leurs Enfans, qui se délectent de leurs équivoques et de leurs mesprises. Il entend le silence de ceux qui l'adorent, et pal1 conséquent il exauce leurs signes et leurs pensées. Devant luy les Muets mesmes sont Orateurs. A plus forte raison ceux qui n'ont que la langue empeschée, et qui sont de Bal but en Balbutie, comme disoit de soy-mesme le bon-homme Monsieur de Malherbe : A plus forte raison ceux qui manquent seulement d'Eloquence, et qui n'ont point appris des Institutions de Quintilien à parler régulièrement et avec art. N'en desplaise à l'Art et aux Artisans, Dieu escoute plus volontiers ces gens-là que les beaux parleurs, que les faiseurs de Suasoires et de Controverses ; Il ne les exclut point de sa Communication, quoy qu'ils soient excommuniez de vos Académies d'Italie.
Mais pour vous montrer par vn exemple authentique que Dieu reçoit en bonne part les incongruitez qui partent d'vne bonne ame, je vous feray voir, quand il vous plaira, dans vne Relation approuvée, qu'il a fait faire de grands Miracles avec trois mots de mauvais Latin. Celuy qui les prononçoit ne les entendoit pas , il les disoit mesme à contresens ; il prenoit la négative pour l'affirmative ; Il maudissoit au lieu de bénir. Mais ces malédictions estoient rectifiées par son innocence et par sa bonté ; Et Dieu respondoit au cœur de Thomme de bien et non pas aux paroles de l'ignorant.
Apres cela, scandalisez-vous de l'ignorance des Prestres qui ne sçavent pas lire et sçavent encore moins parler. le l'ay desja dit vne fois; L'ignorance du Ministre ne gaste point le Mystère. La pureté de la chose se conserve parmy les mots impropres et les locutions vicieuses. La Religion demeure saine et entière dans tout ce desordre de Grammaire, dans tout ce renversement de règles et de préceptes. Tous ces défauts sont soustenus par l'excellence de la Pieté : Toutes ces bassesses sont relevées par la hauteur du Christianisme. Vne vertu supérieure se mesle dans tout cela, qui le change, qui le reforme, qui le perfectionne. Vne force invisible anime ces foiblesses apparentes. Cette Ignorance, en humiliant l'homme, donne gloire à Dieu, et fait voir qu'il n'y a point de petits instruments entre ses mains.
Ou disons plustost que Dieu choisit tout exprés les petits et les foibles instruments, pour confondre la Grandeur humaine, pour mespriser les forces de la Nature, pour se mocquerde nostre industrie, de nos travaux et de nos machines. Il veut souvent que dans les plus sublimes et les plus parfaites actions qu'il fait faire à l'homme, l'homme n'y contribue de sa part que de la misère et de la bassesse, que de l'infirmité et de l'imperfection.
Ce discours estonna l'homme du pays Latin jusqu'à luy
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donner de l'effroy : Il fut contraincl de le confesser. Il advoûa que nos Mystères avoient non seulement en soy je ne sçay quoy de terrible et de redoutable, mais aussi dans la bouche de ceux qui n'en parloient pas indignement. Il reconnut que la Barbarie du Christianisme ne diminuoitrien de sa Dignité et de sa Grandeur. Mais la conclusion du Discours ne lui sembla pas moins estrange et moins estonnante qu'a voit fait le reste. Il sentit des aiguillons dans son ame qui ne laissoient point ses opinions en repos. Il s'escria ; il lit des exclamations, malgré qu'il en eust. Il ne pût s'empescher d'admirer les choses qui le faschoient.
le conclus (adjouta Socrate après avoir allégué vn passage de Theodoret, qui faisoit à son propos, et où il est fait mention de la langue des Romains), je conclus que les Hymnes et les Offrandes ne desplaisent point à Dieu, mais qu'il n'a pas pourtant besoin de nos Hymnes ny de nos Offrandes; car que luy pouvons-nous présenter qui ne soit à luy? que lui pouvons-nous dire qui luy soit nouveau et qu'il ne sçache mieux que nous? Il n'a que faire de nostre rapport pour estre instruit de Testât des choses inférieures. Il se peut passer fort aisément de nostre Rhétorique et de nostre Genre Démonstratif, de la force et de la subtilité de nostre Esprit, des ornemens et de la pompe de nos paroles. Bien davantage il désire quelquefois la défaillance et la privation de tout cela, afin que, par ce volontaire anéantissement, nous rendions hommage à la Souveraineté de son Estre ; afin que, ne paroissant en sa présence que cendre et poussière, sa Gloire soit establie sur les ruines de nostre Mérite.
Ce ne sont pas les dorures de l'Offrande, ce ne sont pas ses guirlandes et ses fleurs qui sont de l'essence du sacrifice ; C'est la mort et la destruction de la victime. Mais, je vous prie, quelle plus noble victime qu'vn Esprit dompté et assujetty? Quel plus agréable sacrifice à Dieu que celuy que l'homme luy fait de sa Raison, de cette partie altiere et pre-
somptueuse, de cet Animal fier et superbe, né au commandement et à la supériorité, qui veut tousjours monter et jamais descendre, qui ne songe qu'à la Victoire, au Triomphe, à la Couronne, bien loin de se résoudre au Ioug, à la Captivité, à la Mort?
Sacrifier ainsi sa Raison est quelque chose de plus que de sacrifier son Fils vnique, et Isaac n'estoit point si cher à Abraham que nous sont chères nos opinions. Il n'y a point d'Enfants que nous aimions davantage que ceux qui naissent de nostre Esprit, et desquels nous sommes Père et Mère tout ensemble. Ce sont pourtant ces chers et ces bien-aimez qu'il faut immoler : Il y a de l'innocence, il y a de la vertu en ce parricide. La violence est bonne, qui arrache tout ce qui empesche, tout ce qui embarrasse dans le chemin du salut. Estouffer la Nature quand elle s'oppose à la Grâce, chasser de l'Ame le Bien naturel pour faire place à vn meilleur Bien, c'est vne Cruauté Héroïque qui vaut mieux que la Iustice Morale.
Plus nous sommes vuides de nous-mesmes, plus nous avons de disposition à estre remplis de Dieu. D'ordinaire il observe ce silence de nostre Raison, pour s'entretenir avec nous sans estre interrompu par le babil et par les questions de cette Importune. Quand l'Ame se trouve dans ces pesanteurs et dans ces assoupissemens, il prend plaisir à la reveiller et à s'apparoistre à elle. Il luy envoyé en cet estat-là des Songes qui sont des Leçons, des Songes qui l'avertissent et qui l'instruisent, des Songes sages et mystérieux. Il choisit l'heure de nos Esclipses pour nous communiquer ses lumières.
Et partant s'il estoit permis d'opter, j'aimerois bien mieux cette Raison prisonnière de la Foy et sacrifiée par l'Humilité, cette raison abbattuë et endormie, voire mesme morte et enterrée au pied des Autels, que cette autre Raison juge de la Foy, animée d'orgueil et de vanité, si vive et si re-
SOCKATE CHRESTIEN. M
muante dans les Escholes, qui fait tant la Maistresse et la Souveraine, qui ne parle que de régner et de vaincre par tout où elle est. On trouve Dieu bien plus aisément dans le calme et dans la douceur de la Pieté que dans le bruit et dans les contentions de la Théologie. Le travail des Sçavans n'a garde d aller ny si viste ny si loin que l'oisiveté des Humbles.
C'est donc le Monde visible que Dieu a abandonné aux argumens'et aux disputes des Philosophes et non pas le Monde caché : C'est la face extérieure de la Nature et non pas les Secrets de la Religion. La connoissance de ses Secrets n'a point esté exposée à la curiosité des beaux Esprits. Il en est comme de cette rivière merveilleuse de laquelle quelques Anciens ont parle : Elle est basse aux petits et aux Modestes, et profonde aux Grands et aux Superbes : Les Brebis y passent à gué et les Elephans s'y noyent.
DISGOVRS SEPTIESME.
DE QVELQVES PARAPHRASES KOVVRIXES.
Socrate se connoissoit en vers comme en tout le reste des choses honnestes. Mais il n'avoit plus de passion que pour les Muses Chastes et Chrestiennes. Encore vouloit-il qu'elles fussent tristes et sévères, qu'elles armassent là chasteté de
rigueur (d'ordinaire il se servoit de ces termes) , que leur simplicité et leur modestie les distinguassent de leurs autres Sœurs, qui sont plus mondaines et plus enjouées. Il vouloit que les Vers conceus et nés dans l'Eglise se sentissent du lieu de leur extraction et de l'avantage de leur naissance, que les Ouvrages Ghrestiens portassent la marque du Christianisme, qu'ils fussent Ghrestiens tant en la forme qu'en la matière. Vous le verrez par le jugement qu'il fit de la Paraphrase d'vn Pseaume qui m'avoit esté envoyée de Languedoc : Elle estoit de la façon d'vn des beaux Esprits de ce pays-là, et on me mandoit que ce bel Esprit y avoit travaillé de toute sa force, que douze Stances estoient le travail de douze mois , et qu'encore ne croyoit-il pas en estre accouché à terme, tant il avoit de peine à se contenter. Socrate garda quelques jours cette Paraphrase sur la table de sa chambre, et, ayant esté pressé de nous en dire ce qu'il en pensoit, son advis fut celuy-cy qui fut la règle du nostre.
Il falloit suivre Monsieur l'Evesque de Grasse, et ne pas faire effort pour passer devant. En matière de Paraphrases, il a porté les choses où elles doivent s'arrester. L'Eloquence qui entreprend d'aller plus loin est à mon advis trop ambitieuse. La Poësie qui cherche vn autre chemin court fortune de trouver vn précipice. Vouloir enchérir sur vn si grand Maistre ne me semble pas estre de la modestie d'vn Àpprenty . Celuy-cy ose tout et hazarde tout : Vn Poëte si prodigue d'abord n'est pas asseuré de pouvoir continuer ; il doit devenir pauvre phr sa première débauche.
Mais d'ailleurs subtiliser davantage et quintessencier les Textes sacrez n'est pas vne entreprise bien judicieuse, ny qui puisse mieux réussir à nostre langue qu'à son Àisnée la langue Latine. C'est faire le contraire de ce qu'ils prétendent. Ce n'est ny faciliter ni esclaircir la Saincte Escriture, c'est l'embarrasser et la barbouiller. Au lieu de raffiner l'or de
ses paroles et de faire hausser les choses de prix, ils en altèrent la substance, ils en corrompent la pureté.
Le Prophète qu'on m'a fait voir dans la Paraphrase qu'on m'a montrée m'a fait compassion dans Testât où je l'ay veû. I'ay eu pitié de l'extravagance de son équipage, de sa ridicule galanterie, de son air de Cour, et, tout ensemble, de ses marques de Collège. Les fleurs de Rhétorique, la broderie du stile figuré, l'ostentation et la pompe de l'Eschole, pourroient estre bien en vn autre lieu, mais icy elles ne sont pas en leur place. Celuy que j'ay veû est vn chercheur de pointes et vn faiseur d'antithèses. C'est vn Sophiste, c'est vn Declamateur, c'est tout autre chose qu'vn Prophète.
Puis que vous voudriez sçavoir là-dessus les sentiments des Sages que j'ay pratiquez, cela s'appelle en la langue de la Raison friser et parfumer les Prophètes. Quelle hardiesse et quelle licence, ou plustost quelle effronterie et quelle profanation, de se joiier tantost d'vn Prophète, tantost d'vn Apostre, en les travestissant de la sorte ! de donner des habillemens de Théâtre à des personnes si graves et si sérieuses, de les énerver, de les effeminer, et, si j'ose le dire, de les faire changer de sexe ! Car que prétend autre chose la foiblesse estudiée de ce langage forcé, cette violente expression, qui met les Autheurs à la torture pour ne produire que de la mollesse et de l'afféterie, pour donner vn Spectacle de nos Mystères et de nos Saincts à des Cavaliers et à des Dames, pour leur faire voir vne beauté artificielle, appliquée par le dehors, contraire à la véritable forme, soit du Prophète, soit del'Apostre?
Le travail et la sueur du Paraphraste se lisent avec ses pointes et ses antithèses. L'inquiétude et le tourment qu'il se donne me font de la peine, quoy que je n'en veuille point prendre. Les ciseaux, les marteaux et les tenailles, les dislocations et les ruptures, se voyent et se sentent dans cha-
que vers. 11 n'y en a pas vn qui ne gémisse et ne semble crier miséricorde pour les divers coups qu'il a reçeus. Le Prophète persuadoit sans Rhétorique. Le Paraphraste est Rhetoricien sans persuader, tant a d'avantage la liberté de l'Eloquence en sa source, sur la contrainte de l'Art de parler ; le Bien tout pur et tout simple sur le Bien meslé et falsifié, la perfection de l'Idée sur les défauts du Maistre, de la Leçon et de l'Escholier, tant il est vray que Dieu est inimitable à l'Homme et la Majesté à l'Industrie! Mais il faut le prendre d'vn ton plus bas.
le vous parlay dernièrement de ce beau Portrait de Thésée qu'avoit fait le Peintre Parrhasius. Il estoit beau, mais il ne ressembloit pas à Thésée. Il fut dit par quelqu'vn de ce temps-là que le véritable Thésée avoit esté nourry de chair de bœuf, et que celuy de Parrhasius n'avoit mangé que des roses. On pourroit se servir du mesme mot sur le subjet des Paraphrases, si peintes et si fleuries. Ce sont de belles images, mais elles n'ont pas esté tirées après le naturel, mais elles n'ont pas esté faites pour ressembler, mais ce qu'elles représentent n'y est pas reconnoissable. Pareilles pièces sentent Paris, la Cour et l'Académie ; Mais elles n'ont rien de Hierusalem et de Sion, rien du Tabernacle et du Sanctuaire.
N'est-ce pas se mocquer de I'Ancien des iovrs de le vouloir faire parler à la mode, de lui apprendre le jargon des Cercles et des Cabinets, de luy faire dire quand il nous plaist nostre ajuster, nostre esplucher, nostre se piquer de parfait et se piquer de perfection, nostre de belle hauteur et de haut en bas? Nous voudrions qu'il se servist aussi souvent que nous de nos lumières et de nos veuës, que nous employons à toutes occasions et à tous vsages. Nous voudrions que le terrible, le tres-havt et le très-fort, que le Diev des armées et le sovverain des sowerains s'accommodast, comme nous, à la coustume du lieu et au goust du Temps, qu'il se rendist complaisant à toutes les fantaisies des Cavaliers et des Da-
mes, qu'il prist aussitost que nous les Nouveautez qu'on nous apporte de la Cour, et qui distinguent dans les Provinces les honnestes gens d'avec le Peuple.
Pour ne rien dire de pis, ce seroit traiter bien familièrement dans le commerce du langage celuy qui, d'vne parole, a fait le Ciel et la Terre, celuy qui de tout temps a instruit et a depesché les Anges comme ses Courriers et ses Messagers, pour faire sçavoir au monde sa volonté. Mais quand il ne seroit que celuy qui a enseigné les Patriarches et qui a parlé par les Prophètes, il me semble qu'il n'y a point d'apparence de ramener à TEschole de la Grammaire le plus vieux de tous les Docteurs, de vouloir polir et civiliser le Sainct Esprit, d'entreprendre de reformer son stile et sa manière d'escrire. Quand on n'aurait point de considération pour vne telle Grandeur que celle de Dieu, il en faudroit avoir pour vne telle Vieillesse que celle de sa parole, et reconnoistre le mérite des choses Anciennes, quand on ne pourroit pas comprendre la dignité des choses Divines.
On doit certes plus de respect à cette saincte Antiquité que de la desguiser, que de la masquer ainsi tous les jours, que de luy faire porter toutes les marques de l'inconstance et de la légèreté de la France. Les rides et la terre de son visage plaisent davantage aux yeux des Sages que nostre fard et que nos couleurs. La bassesse de son expression vaut mieux que la magnificence de nos figures.
ORhetoricien,ô Dialecticien, qui faites des Paraphrases, si c'est votre humeur que de changer à toute heure, qui vous a dit que les Prophètes et les Apostres soient de vostre humeur? Us sont ennemis des Nouveautez et des Modes dont vous estes amateurs. Et ne pensez pas leur faire plaisir, de leur prester si libéralement, et sans qu'ils en ayent besoin, vos Epithetes et vos Métaphores, de les charger de vostre Alchimie et de vos Diamans de verre, ou, si vous voulez que j'en parle plus noblement, de vostre bon or et de vos perles
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Orientales : Ces ornemens les deshonorent, ces faveurs les desobligent. Vous pensez les parer pour la Cour et pour les jours de Cérémonie, et vous les cachez comme des Mariées de Village sous vos affiquets et sous vos bijoux : Vous les accablez de la multitude de vos richesses ou fausses ou véritables. Vous voulez leur rendre le visage plus agréable et vous leur ostez le cœur. Par l'addition de FEstranger et du Superflu, vous effacez souvent le propre et l'Essentiel.
Escoutez vn Oracle , sorty de la bouche du Cardinal du Perron, que nous allions consulter à Bagnolet les dernières années de sa vie. Deux choses, disoit-il, qui sont séparées par tout ailleurs, se rencontrent et s1 vnissent dans la Saincte Escriture, la simplicité et la majesté. Il n'y a qu'elle seule qui sçache accorder deux characteres si differens. Mais ces characteres si differens, cette Simplicité et cette Majesté, se conservent dans les Originaux et non pas dans les Copies. On ne les trouve que dans la Langue maternelle de l'Escriture, ou pour le moins dans les Traductions si fidèles (la politesse de ce Siècle aura de la peine à souffrir cecy ), dans des Traductions, dis-je, si fidèles, si littérales, et qui approchent de si près du Texte Hébreu, que ce soit encore de l'Hébreu en Latin ou en François. Les Huiles vierges sont les véritables Huiles. Le Baume n'est Baume que tel qu'il coule de l'Arbre qui le produit : Ce qui passe par les mains des Distillateurs, par l'alambic des Apothicaires, est quelque autre chose. Ce n'est plus cette première et précieuse liqueur; Ce sont des drogues sophistiquées : Ce n'est plus l'ouvrage de la Nature, ce sont les inventions et les changemens de l'Art.
Mais si faut-il adoucir ce qui est rude, esclaircir ce qui est obscur, démesler ce qui est entortillé, donner quelque liaison aux paroles pour faciliter le sens. Voila les prétextes de Messieurs les Paraphrastes, qui feroient bien mieux d'employer sur vn autre fonds les soins et la culture qui ne reiïs-
SOCRATE GHRESTIEN. 57
sissent pas en celuy-cy. L'Escriture saincte se contente de sa solidité et de sa force : Qu'ils aillent porter ailleurs leur délicatesse et leur douceur, leur proportion et leur régularité. Il n'y a rien de commun entre la musique et le Tonnerre. Ce n'est pas dans ce bruit épouvantable qu'on remarque des accords et des mesures : Ce n'est pas aussi dans les mouvemens d'vne ame agitée de Dieu qu'il faut chercher de l'art et de la méthode. Cet ordre et cette suite si scrupuleuse sont peu dignes de la liberté de l'esprit de Dieu, sont des marques de contrainte et de servitude, sont des chaisnes et des fers que brise et met en pièces du premier coup cet Esprit dominant et Souverain. Il ne s'enferme pas dans des bornes si estroites que sont celles de nostre manière de concevoir et de dire : Il n'est pas captif des règles et des préceptes. La Poésie des Pseaumes et des Cantiques n'est pas vn cours paisible, doux et naturel ; il est rapide et impétueux. Ce sont des débordemens et des excez. L'effort et la violence, le desordre mesme et le tumulte, appartiennent à cette Voix qui arrache les Cèdres et qui esbranle les fondemens des montagnes.
Hais ne pensez pas que je sois tout seul de cet advis, et que , je veuille faire passer mon chagrin dans la Republique des lettres pour vne loy fondamentale de la mesme République. Ne vous imaginez pas que j'aye dessein de donner cours à vne nouvelle opinion, au desavantage de la Nouveauté et au préjudice des Paraphrases. Mon opinion a esté publiée cinquante ans avant que je fusse né, et je vous la veux montrer dans ce livre. C'estoit vn livre escrit à la main d'vn des grands hommes du dernier Siècle, et peut-estre son propre Original, qu'on a voit apporté sur la table du Cabinet pour le conférer avec les Editions imprimées. Il y chercha ce passage qu'il nous leut.
Piget illorum oper& qui David Psalmos mis calamistris
inustos, sperarunt effvcere plausibiliores. Mihi Spvritus ÏHvvnus ejusmodi placet qtto se ipsum ingessit a Pâtre, non quemadmodum ab hominibus distortus est. Neque David illa Cantica admirabilia stmt mihi, nisi quibus legibus ab illo dicta sint, hauriantur.
Hors mesme de l'enceinte des choses sainctes et dans l'estendue des lettres profanes, ce mesme grand homme, que nos Amis de Hollande traitent quelquefois de Prince et quelquefois de Héros, a esté peu favorable aux Traductions si éloquentes. Etquoy que Muret l'appellast son Père, quoy qu'il eust défendu l'éloquence de Ciceron contre la malignité d'Erasme, il n'estoit pas neantmoins d'avis qu'on traduisist les livres d'Aristote du stile de Ciceron. Yoici à peu prés ce qu'il en a escrit dans vne Préface qui a esté sauvée du naufrage de ses autres œuvres par vn homme de ma connoissance. le pense que je me pourray souvenir des termes.
Nolim ego Àristotelem Ciceronianuin. Naturx enim imi* tator Philosophus nihilo superfluo fœdare débet Orationem ; rerum quippe imago est Oratio. Catoni statusediadema imponas aut crepidas subdas, Grxcam aut Persicam putes. Probi ergo Interprètes castigent superbum et exultans illnd atque adeo confidens genus Orationis. Représentent Auetorem. non ipsi coudant. Interpres ille est qui interprxdes duos sequester intervenit, cujus fides si ftuxca sit, nomen amittit suum. Nam et mentitursciens. et plerumque Auctorem mendacem facit.
SOCRATE CHREST1EN.
DISCOVRS HVICTIESME.