‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 5 sur 89 · CONSIDERATIONS SVR QVELQVES PAROLES DES ANNALES »E TACITE · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS SVR QVELQVES PAROLES DES ANNALES »E TACITE

Le lendemain de la journée des Paraphrases, ainsi fustelle appellée par vn galand homme qui s'y trouva, Socrate receut de Paris vne nouvelle Traduction des Annales de Tacite; elle lui plust extrêmement : il en parla comme d'vn chef-d'œuvre en nostre langue : Il nous en leut à diverses fois des feuilles entières, et vn jour, s'estant arresté à l'ouverture du livre, sur vn endroit qui lui sembla digne de considération, voici à peu près le Discours qu'il fit en présence du Provincial, gasté de la Cour, Idolastre de la Faveur et des Favoris, grand faiseur de Panégyriques et d'Eloges.

C'est le moyen de faire souvent injustice, que de juger tonsjours du mérite des Conseils par la bonne fortune des Evenemëns.Croyez-moy, et ne vous laissez pas esblouir à l'esclat des choses qui réussissent. Ce que les Grecs, ce que les Romains, ce que nous avons appelle une Prudence admirable, c'estoit vne heureuse témérité. Il y a eu des hommes dont la vie a esté pleine de Miracles, quoy qu'ils ne fussent pas Saincts et qu'ils n'eussent point dessein de l'estre : Le Ciel benissoit toutes leurs fautes; le Ciel couronnoit toutes leurs folies.

Il devoit périr, cet Somme fatal (nous le considerasmes il y a quelques jours dans l'Histoire de l'Empire d'Orient), il

devoit périr, dés le premier jour de sa conduite, par vne telle ou vne telle entreprise ; Mais Dieu se vouloit servir de lui pour punir le Genre humain et pour tourmenter le Monde : La lustice de Dieu se vouloit venger, et avoit choisi cet Homme pour estre le Ministre de ses vengeances. Il falloit donc qu'il îist, quelque malade, quelque moribond qu'il fust, ce que Dieu avoit résolu qu'il feroit avant sa mort. La Raison concluoit qu'il tombast d'abord par les Maximes qu'elle a tenues ; mais il est demeuré long-temps debout, par une Raison plus haute qui Ta soustenu : Il a esté affermy dans son pouvoir par vne Force estrangere et qui n'estoit pas de luy, vne Force qui appuyé la faiblesse, qui anime la lascheté, qui arreste les cheutes de ceux qui se précipitent, qui n'a que faire des bonnes Maximes pour produire les bons Succez. Cet Homme a duré pour travailler au dessein de la Providence : Il pensoit exercer ses passions et il executoit les Arrests du Ciel. Avant que de se perdre, il a eu loisir de perdre les Peuples et les Estats, de mettre le feu aux quatre coins de la Terre, de gaster le Présent et l'Advenir par les Maux qu'il a faits et par les Exemples qu'il a laissez.

Ces Exemples sont contagieux, et leur venin passe jusqu'à la Postérité. Nostre amy de Hollande l'a remarqué devant nous. Le Dictateur a esté le Pédagogue des Triumvirs, bien qu'il y ait eu quarante-six ans entre luy et eux. La première Proscription a esté la Tablature de la seconde. Syua l'a bien

PV, POVRQVOY NE LE POVRRAY-IE PAS ?

Voila la Politique des mauvais Princes qui réussit admirablement, pourveu qu'elle ne trouve point d'opposition et que l'audace du Palais agisse sur la timidité du Peuple. Vn pev d'esprit et beavcovp d'avthorïté , c'est ce qui a presque tousjours gouverné le Monde, quelquefois avec succez, et quelquefois non, selon l'humeur du Siècle, plus ou moins porté à endurer, selon la disposition, des Esprits plus farouches ou plus apprivoisez.

Mais il faut tousjours en Tenir là : Il est très-vray qu'il y a quelque chose de divin, disons davantage, il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les Estats. Ces dispositions et ces humeurs dont nous venons de parler, cette Fièvre chaude de rébellion, cette Léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'iiçagine. Dieu est le Poëte, et les Hommes ne sont que les Acteurs : Ces grandes Pièces qui se jouent sur la Terre ont esté composées dans le Ciel, et c'est souvent vn Faquin qui en doit estre l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne luy importe gueres de quels instrumens et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est Foudre, tout est Tempeste, tout est Déluge, tout est Alexandre, tout est César : Elle peut faire pai>vn Enfant, par vn Nain, par vn Eunuque, ce qu'elle a fait par les Geans et par les Héros, par les Hommes extraordinaires.

Dieu dit luy-mesme de ces gens-là qv'il les envoyé en sa cholere et qv'ils sont les verges de sa fvrevr. Mais ne prenez pas icy Uvn pour l'autre. Les verges ne piquent ny ne mordent d'elles-mesmes, ne frappent ny ne blessent toutes seules. C'est l'Envie, c'est la Cholere, c'est la Fureur, qui rendent les Verges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce Bras qui ne paroist pas, donnent les coups que le Monde sent. Il y a bien je ne sçay quelle hardiesse qui menace de la part de l'Homme, mais la Force qui accable est toute de Dieu.

Le Provincial, faiseur de Panégyriques, fust surpris d'oùir parler de la sorte ce vieux Docteur, qui expliquoit l'Histoire Romaine d'vne si nouvelle façon, qui s'esloignoit si fort du stile ordinaire de la Cour, qui non seulement rendoit si ridicule le sérieux des Panégyriques, mais qui faisait voir si petite la Grandeur des Roys.

Il est certain que jamais homme ne vit les choses du Monde

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avec de meilleurs yeux, ne fust mieux guery des opinions populaires, ne fust moins Flatteur ny moins Admirateur que Socrate. Gomme il mesprisoit extrêmement les bassesses de l'ame des Courtisans, il n'estimoit gueres les eslevations des fortunes de la Cour : Cette hauteur luy sembloit estre vne proche disposition à la çheute. Bien loin de porter envie à la condition des Favoris, il avoit pitié de celle des Princes.

Regardez-nous, disait-il testant arrestë sur vn autre Passage des Annales de Tacite, regardez au delà de cesBalustres d'argent ces grands Licts de drap d'or en broderies de perles. Il vous semble qu'on n'y sçauroit estre malade : Vous vous imaginez qu'on n'y devroit faire que de beaux songes. Neantmoins c'est là dedans où les plus vilaines des Maladies et les plus sales Animaux ont attaqué les Roys et les Dictateurs, ont triomphé de l'orgueil des Sceptres et de la vanité des Couronnes. C'est là dedans où les Nuits sont pleines de Spectres et de Fantômes* où vn pauvre prince s'esveille en sursaut et crie qu'on le tuë, où les remords du Passé viennent agiter vne conscience effrayée, et faire des plaintes et des reproches à celuy qui n'a ouy tout le jour que des acclamations et des louanges.

Les jeux, les divertissemens, les plaisirs, ne guérissent point les âmes qui souffrent. Ce ne sont point de véritables remèdes; ee sont de simples amusemens de la douleur : Ils ne chassent point, ils n'emportent point le Mal : Ils trompent, ils endorment le. Malade : Ils ne produisent que des intervalles de relasche, que des momens de tranquillité. Les joyes qui sont artificielles durent peu ; Pour estre longues et asseurées, il faut qu'elles viennent de source et que la Nature soit contente. Il faut que le contentement ait sa racine dans le cœur, autrement ce n'est que du fard sur le visage ; le moindre accident l'efface, et l'Apparence tombe au premier rayon de la Vérité. Aussi vostre Virgile a mis en Enfer ces sortes de joyes, et les appelle de mawaïses toyes. Pen-

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sez-vous que celles de la Cour soient beaucoup meilleures?

Représentez-vous, je vous prie, le cruel Theodoric après la Mort du sage Symmaque. Il est assis à vne table d'or et d'ivoire, chargée des tributs de plusieurs Provinces, des despouilles de la Terre et de la Mer. Ce n'est pas tout que cela. Outre les moissons de fleurs, et ce fust peut-estre en Hiver que cette feste fust célébrée, outre les fruits estrangers et ceux du pays, outre la rareté et l'abondance en vn mesme lieu, il y a quelque chose de plus délicat et de moins matériel qui entfe dans le festin, et qui va chatouiller l'esprit par le passage des sens. Les douces fumées des Parfums, les charmes ravissans de la Musique, la compagnie des Femmes libres et désireuses de plaire, les Bouffons et les Flatteurs, ne manquent point à Theodoric pour la perfection de la bonne chère. Il croit se pouvoir resjoiiir avec ce grand appareil de joye. Mais tout d'vn coup on sert devant lui la teste d'vn gros poisson, et il s'imagine d'abord, et il s'escrie immédiatement après que c'est la teste de Symmaque qu'on luy apporte de l'autre Monde ; que c'est Symmaque qui sort du tombeau et qui s'apparoistà luy avec sa teste sanglante.

Cette Teste, que Theodoric a fait couper, ne liiy donne ny paix ny trêve : Ce sang innocent, qui a esté versé par ses Ordres et par l'Arrest de ses Commissaires, le poursuit jusques dans les lieux privilégiez, jusques dans l'Azile de la Volupté et du Secret, jusques dans le sein de ses Maistrésses et entre les bras de ses Favoris. Il a tousjours en présence vn objet qu'il veut tousjours fuïr. Il se souvient sans cesse de ce qu'il veut sans cesse oublier. Il trouve par tout des images de son crime ; Et les plus mal peintes, comme cellecy, ne laissent pas de blesser son imagination, de faire douleur à sa mémoire, de corrompre les plaisirs qui lui ont esté préparez, d'empoisonner les viandes qu'on lui a servies.

Mais; puisque vous le trouvez bon, esloignons-nous encore davantage du Temps présent, et montons plus haut

dans l'Antiquité. Ne sortons point de nostre nouvelle Traduction. Entrons dans la vieille Rome, où ceux qui croyent que tous les Sermons parlent contre eux et contre leur race, ne trouveront ny parents ny amis, ne trouveront pas mesme vn seul homme qui soit de leur connoissance. Ne nous amusons point aux petits, aux médiocres Tyrans. Quittons Theodoric pour considérer Tibère.

Cette longue suite de Condamnez, de laquelle il fust dit qv'il avoit fait vn PEUPLE de morts, se présente à ses yeux le jour et la nuit. Il voudrait bien les pouvoir tuer encore vne fois, mais ils ne sont plus en sa puissance. Us ont esté les Martyrs de sa cruauté ; ils sont maintenant les Bourreaux de son esprit. Ce sont les Fantosmes dont jeparlois. Ce sont ces Spectres hideux qui forcent les avenues de son Isle, qui assiègent son Palais, qui volent autour de son Lict et de sa Chaire, qui luy montrent leur sang et leurs playes, qui luy reprochent ses crimes et sa Tyrannie.

Ainsi les Hommes et les Eléments obéissent, mais les Ombres et l'Enfer le viennent persécuter de leurs visions. 11 a donné la Paix à toute la Terre et n'a pu se la donner à soymesme. Il a besoin de consolation dans les Festes et dans les Triomphes : Ou, si vous aimez mieux que ce soit vn Poëte qui vous le die, il a beau estre Grand et Victorieux,

L'Idole de son crime, amenant la Terreur,

De Feux et de Serpens épouvante son cœur,

Et le triste remords, mesme après la Victoire,

Est vn autre Enoemy logé dans sa mémoire;

Ses plus beaux jours sont teints d'vne noire vapeur :

11 a tout offensé, tout aussi luy fait peur,

Et son Throsne devient, ô misère du vice !

Le public eschaflaut de son secret supplice.

Ces vers plurent à la Compagnie ; et à la reserve du dernier ils furent généralement approuvez. Yn certain homme de bas Poitou, qui avoit otiy parler de l'Académie de. Paris,

s'imagina qu'il y avoit quelque dureté au public eschaffaut de son secret supplice, à cause que tous les mots du vers ne finissent pas par des voyelles, qui, à son advis, sont plus douces que les consonantes. Socrate reconnut le degoust de cet homme à la mine qu'il faisoit, et crut estre obligé de luy dire : le voy bien que vostre politesse ne peut rien souffrir de raboteux; la veuë mesme des cailloux vous fait de la peine : Non seulement la rudesse et la dureté, mais l'ombre de la rudesse et le soupçon de la dureté vous choque. Si cela est, je ne vous conseille pas d'aller voir Monsieur le * * *, de peur qu'il ne vous assomme des vers qu'il fait à coups de marteau, et du plus vilain fer qui se tire de nos Mines. Mais comment vous pouvez-vous accommoder avec les Muses du Cardinal du Perron, qui sont si ennemies de la mollesse des sons et de la musique efféminée, qui sont si austères et si difficiles? 11 y a de l'apparence que vous avez bien fait des grimaces quand vous avez leû dans ses Poëmes

Des Règnes et des Roys au nom du Christ rebelles,

Et

Des Mores d'Occident détestable Spectacle.

Mais nous parlerons vne autre fois de l'harmonie et de la justesse des mesures. le veux croire cependant, pour l'honneur de l'excellent Poëtedont j'ay allégué les vers, que leur substance et leur sen3 vous ont contenté l'esprit, quand leur escorce et leur son vous auroient esgratigné les oreilles. Au moins m'advouërez-vous que tous vers qu'ils sont ils ne sont point fabuleux, et qu'ils se contiennent dans la fidélité de la Prose.

Il est certain que les Historiens ne desmentent point en cecy les Poëtes : Aussi bien qu'eux ils nous font voirie Tyran qui tremble au milieu de je ne sçay combien de Légions,

qui a des Armées et des Citadelles et n'a point d'asseurance ny de seureté, qui n'est pas moins timide que redoutable. Ils parlent aussi tragiquement qu'eux des frayeurs et des mauvaises nuits de Tibère, de ses misères secrettes, de ses supplices intérieurs, des Serpens et des Tigres de sa conscience. Que ne disent-ils point de cette troupe de Bestes farouches? Car, à leur dire, ce ne sont point de simples Passions et de simples Vices : Ce sont des animaux sauvages et furieux, à qui l'ame des Tyrans est donnée en proye ; ce sont des Dents et des Griffes qui deschirent, qui mettent en pièces Tarne de Tibère.

TlBERIYH NON FORTYNA, NON SOLITVDINES PROTEGEBANT, QVIN TORMENTA PECTORIS SVÀSQVE ÏPSB PŒNAS FATERETVR. QviPPE SI RECLVDANTVRTYRANNORVM MENTES, POSSE ASPICI LANIATVS ET ICTVS,

et ce qui s'ensuit. Il faudra voir vne autre fois si la Traduction a bien réussi en cet endroit.

D1SCOVRS NEVVIESME.

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