A M. J.K COMTE DE
Celuy que vous avez défendu à Rome, contre vne puissante Faction, et à qui vous aviez fait en France vne infinité de faveurs, n'est pas si mort au Monde qu'il le croyoit estre.
puis qu'il vit encore en vostre mémoire. Monsieur de For* gués luy a fait sçavoir cette agréable nouvelle, en luy envoyant la Relation de ce qui s'est passé en vos Entretiens. le vous puis asseurer, Monsieur, qu'il a admiré certaines choses, que vous avez dites en ces Entretiens, quoy qu'il ne soit pas si grand Admirateur qu'il estoit au siècle des Panégyriques. Ce charactere de Noblesse dont toutes vos paroles sont marquées luy a semblé digne du sang de tant de Héros vos Prédécesseurs, qui ne s'est point gasté par le Temps, et qui coule dans les veines de leurs Petits-Fils, aussi pur que dans sa première source.
fl avoit ouy parler (Yvn Stile cavalier, et A1 vne Eloquence cavalière. Mais c' estoit en vne Cour Gasconne, qui ne doit pas estre la règle du bon François. Il aime donc mieux dire vne Eloquence de Gentilhomme. L'Idée s'en estoit perdue avec les Escrits de Messala, estimez si fort par Quintilien ; e* il espère que vous la ferez revivre dans vos Discours, que Quintilien estimeroit plus que les Escrits de Messala, s'il revenoit au monde faire le Critique, et juger du mérite des paroles. Les vostres, Monsieur, ne semblent point mortes sur le papier, à celuy qui fait aujourd'huy le Quintilien. Elles l'ont touché à six-vingts lieues de la vive voix, et delà bonne mine qui les animoit. Il en a recueilly quelques- vues, dont il regale tous ceux qui le viennent voir. Il est résolu de les alléguer dans le premier Livre qu'il composera.
Cependant, puis que vous n'aimez pas les Panégyriques, non plus que luy, vous ne serez pas fasché qu'il se contente de dire aujourd'huy de vous, « Qu'il y a des Gens qui sont « tousjours de saison, et que vous estes de ces Gens-là. Que <( vous trouverez tousjours vostre place, soit que durant « la Paix il faille servir de l'esprit, soit que les occasions de « la Guerre donnent de l'employ à vostre courage. »
Mais, Monsieur, après avoir parlé de vous, il voudrait bien vous parler, si vous luy vouliez donner audience; et
ENTRETIENS. 54i>
peut-estre que les Aventures qu'il vous contera valent la peine tque vous les sçachiez. Outre ce qu'il a prié Monsieur de Forgyes de vous dire de sa part, j'ay charge de vous informer de sa condition présente, par la Petite Histoire que je vous envoyé. Il me Ta dictée en Latin, qui luy est comme vous sçavez, assez familier, et je la traduis en François, pour ceux qui ne sont pas si sçavans que vous.
Le solitaire que vous aimez a receû la nouvelle de l'honneur que vous luy faites, avec toute la gratitude dont est capable vn homme de bien. Il a esté ravy d'apprendre que ses derniers Ouvrages vous ayent plû, et que la seconde veuë ne vous ait point destrompé de l'opinion que la première vous en donna. Mais bon Dieu que ces Ouvrages luy coustent cher, quand il compterait mesme pour rien le travail de la composition ! Que ce bruit et cette réputation, qui les suit, sont incommodes à vn homme qui cherche le calme et le repos! Il est la butte (je le traduis très- fidèlement) de tous les mauvais complimens de la Ghrestienté : pour ne rien dire des bons, qui luy donnent encore plus de peine. Il est persécuté, il est assassiné de ctvilitez, qui lui viennent des quatre Parties du monde, et il y avoit hier au soir sur la table de sa chambre cinquante lettres qui lui demandoient des Responses; mais des Responses éloquentes, des Responses à estre montrées, à estre copiées, à estre imprimées. Car de penser agir avec les beaux Esprits, comme avecmoy, dans le sein duquel, à ce qu'il dit, il verse sans choix, toutes ses pensées, bonnes et mauvaises, et qui suis assez charitable pour luy pardonner ses incongruitez et ses barbarismes, c'est vne liberté qui n'est pas seulement accordée par les beaux Esprits.
Il faut bien se garder d'vne si dangereuse familiarité, traitant avec ces gens-là. Il faut qu'on s'ajuste, qu'on se pare, qu'on se farde mesme, pour plaire à des yeux si délicats: Et la condition de celuy qui a dessein de leur plaire est pour
le moins aussi malheureuse que celle d'vn homme qui seroit obligé, ou de ne parler jamais qu'en musique, ou jTestre sur vn Theastre depuis le matin jusques au soir, ou de passer toute sa vie en jours de Cérémonie, et avec vn autre habillement que le sien.
Ce n'est pas tout que cela. On lui envoyé du François de Castelnau-d'Àrry, des Vers de Basse-Bretagne, du Latin de Gothie et de Yandalie, de la raillerie de Bruscambille et de Turlupin, pour en avoir son Iugement, dans vne Dissertation régulière, car le nom de Lettre ne contente pas assez l'ambition des Faiseurs de questions. Sans estre Avocat Consultant, il a quantité de Sacs et de Pièces à examiner : Et le mal est que ceux qui semblent ne luy demander que deux mots d'advis, attendent de luy des louanges plus longues et plus estudiées que n'est le Panégyrique de Latinus Paeatus.
Pour l'achever, il vient icy des importuns en personne; quelquefois de plus de cent lieues, et tout exprès, si on les veut croire, qui luy donnent le dernier coup de la mort, luy disant pour leur premier compliment, que sa haute réputation, et la célébrité qu'il a donnée au lieu où il est, les ont obligez de venir voir cette Personne si connue, et ce Village si renommé; qu'il ne doit point trouver mauvaise vne si juste et si honneste curiosité que la leur. Vn de ces Curieux luy commença il y a quelques jours sa Harangue, par « le « respect et la vénération qu'il avoit tousjours eue pour luy, « et pour Messieurs ses Livres. » Il n'est rien de plus historique que cecy, et vous pouvez voir par là jusqu'où peut aller le stile des Complimens.
Imaginez-vous ensuite les contraintes et les gesnes, les accez de fièvre, et les sueurs froides, qu'il a souvent à souffrir, dans des Compagnies, qui d'ordinaire luy sont inconnues. Et si après tous ces maux, et beaucoup d'autres, que le Solitaire que vous aimez laisse à vostre imagination à se figurer, vous n'avez pitié de luy, il vous supplie de luy
donner la liberté de vous dire que vous estes le plus dur et le plus impitoyable de tous les Amis : quoy que luy ait dit au contraire Monsieur de Forgues.
Tandem aliqmndo serio agamus contra nostrum TertuU lianum, de fvga ik persecvtiome. le n'ay pas voulu traduire cette boutade. Separons-nouF. adjouste-t'il, de la société des hommes. Faisons place aux bonnestes gens: Esloignons-nous mesme quelquefois des véritables bonnestes gens. Ils ne sont pas tousjours ce que nous cherchons. Et quand on a dessein de resver, quand on a besoin du silence et du calme de la Solitude, pour se délasser du bruit et de l'agitation du Monde; en cetestat-là les plus belles paroles ennuyent, les meilleures compagnies deviennent mauvaises; A telle heure pourroit venir Ciceron, que je ne serois pas en humeur de luy donner audience.
Apres ces paroles qui sortirent de sa bouche avec plus de chaleur et d'émotion que jusques-là il n'en avoit eu, ayant fait vne petite pause, il reprit son discours à peu près en cette sorte.
Que j'envie la bonne fortune d'vn Homme que je vis en Lorraine, lors que j'y estois. Apres avoir purgé son esprit des opinions du Vulgaire, et s'estre guery de l'Avarice et de l'Ambition, il s'estoit retiré à deux lieues de Metz, où il avoit acheté vne Terre de quatre mille livres de rente. La Maison qu'on luy vendit avec la Terre est assise sur vae eminence. au dessous dVne colline plus eslevée, qui là couvre du Vent du Midy. Tout cela est cultivé depuis le haut jusqu'au bas, en jardinages et en vergers, au pied desquels coule la rivière de Moselle.
Mais quoy que le logement qu'y trouva cet Homme, ne fust ny incommode ny mal plaisant, il ne se contenta pas de n'avoir qu'vne Maison : 11 luy prit envie d'en bastir vne autre : Et ce fut cette autre qu'il aima depuis, non seulement comme le choix de ses yeux et de son esprit, mais aussi
comme l'asyle de sa liberté et de son repos. Il s'y retranchent tous les Estez, contre la persécution de certains Voisins, demi-sages et demùsçavans, ainsi avoit-il accoustumé de les appeller. Vous connoissez ces sortes de gens, qui ont leû Montaigne et Charron, et qui ont oiiy parler de Cardan et de Pomponace. Il n'y eut plus de Bateau pour eux, si tost qu'il eut descouvert leur importune Philosophie.
Ce lieu, embelli d'vne eau extrêmement claire, et fortifié de la mesme eau, raisonnablement profonde, me parut digne de l'eslection d'vn Homme, qui ne veut point de commerce avec le Peuple. le consideray vne Retraite si bien choisie, comme vn petit Monde à part, que la Nature a coupé du grand, afin d'y loger la bonne Raison, et la séparer de la mauvaise. Le loisir dont jouïssoit là dedans cet Heureux caché, n'estant rien moins que paresse et que langueur, il employoit ses heures si vtilement, que je ne croy pas que la plus active de toutes les Vies soit meilleure mesnagere du Temps, ny occupée après vn plus beau Travail. L'importance est qu'il travailloit à sa phantaisie et à sa mode. Il estoit dispensateur de sa propre peine. Il estoit luy-mesme celuy à qui il vouloit plaire, et à qui il devoit rendre raison. 0 Heureux caché, si tu es encore au Monde, que j'envie ton Isle et ton Loisir !
Cette exclamation fut haute, et il poussa ces derniers mots de toute la force de sa voix, qui s'enroue facilement, depuis sa dernière maladie. Il luy fut donc impossible de passer outre. Et puis que par là finit son Latin, mon François finira aussi par là, n'ayant pas résolu d'adjouster vne Suite à l'Histoire, ny vn Commentaire à vne Traduction.