‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 6 sur 89 · SV1TE DU MESME SVBIÉT · texte numérisé non relu

SV1TE DU MESME SVBIÉT

Apres vne petite pose Socrate continua ainsi son discours. Ces paroles de Tacite sont tragiques et pompeuses : Elles ne laissent pas pourtant d'estre historiques et véritables, et les mauvais Princes sont encore plus malheureux que l'Histoire

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ne le dit et que le Monde ne le croit. Mais voiey vne Proposition d'éternelle vérité, qui explique l'intention de r Histoire et celle du Monde, qui confirme nostre Discours et y adjouste vn article essentiel.

Que les Princes se glorifient tant qu'il leur plaira de ne voir rien que le Ciel qui soit pluS'eslevé que leur Throsne; Qu'ils parient tant qu'ils voudront de l'independence de leurs Couronnes ; il y a deux Tribunaux dont ils ne peuvent décliner la Iurisdiction, et "devant lesquels il faut tost ou tard qu'ils se représentent : C'est au dehors le Tribunal de la Renommée et celui de la Conscience au dedans. Quoy qu'ils fassent, quoy qu'ils disent, ils sont du ressort de ces deux luges : Ils ne sçauroient s'empescher de comparoistre devant l'vn et l'autre Tribunal, et d'y rendre compte de leurs actions.

Tibère a humilié toutes les âmes ; 11 a dompté tous les courages, il a mis sous ses pieds toutes les testes; il s'est eslevé au dessus de la Raison» de la lustice et des Loix. 11 pense avoir osté à Rome jusqu'à la liberté de la voix et de la respiration : Ou les pauvres Romains sont Muets, ou ils n'ouvrent la bouche que pour flatter le Tyran. Mais vn Homme possedera-t'il sans trouble la gloire d'estre plus craint que les Dieux (on parloit ainsi en ce temps-là)? Goustera-t'il sans contradiction le fruit de cette victoire inhumaine qu'il a remportée sur les esprits? Iouïra-t'il paisiblement des avantages de sa cruauté, de la peur et du silence de ses Subjets? de. la lascheté et des mensonges de ses Courtisans? La Vérité, qu'on retient captive, ne sortira-t'elle point par quelque endroit? Ne paroistra-t'elle point en quelque lieu, à la honte et à la confusion de Tïbere? Oui, certes, et d'vne «strange sorte.

Des extremitez de l'Orient il luy vient vne grande Lettre qui délivre la Vérité opprimée, qui la venge des Espions et des Délateurs, qui efface les Odes et les Panégyriques de la

Flatterie. Celte Lettre injurieuse est escrite de la main du Roy des Parthes, et il n'y a pas moyen de la supprimer. Ce n'est point vn Cartel d'Ennemy à Ennemy : C'est vne Satyre, c'est vn Pasquin, c'est' quelque chose de pis. Ou plustost ce sont les premières pièces d vn Procez criminel intenté par le Genre humain, que les vices de Tibère avoient offensé. Au nom de toute la Terre, vn Roy se déclare Partie et prend la parole contre vn Empereur.

Apres luy avoir reproché sa mauvaise haleine, sa teste pelée, son visage pestry de boue et de sang, les Monstres et les Prodiges de ses desbauches, en vn mot les plus visibles défauts de sa personne et les crimes les plus connus de sa vie ; cette grande Lettre, cette Lettre injurieuse, luy conseille pour conclusion de mettre fin par vne mort volontaire à tant de maux qu'il souffre et qu'il fait souffrir, V exhorte de donner far là, à toute la Terre, la seule satisfaction qu'ellepouvoit recevoir de luy.

Vous voyez comme la Renommée condamne Tibère par la bouche des Estrangers, mais la Conscience souscrit à cet Ar~ rest par le propre tesmoignage de Tibère : Car environ ce temps-là il escrit lui-niesme vne autre Lettre au Sénat, dans laquelle il maudit sa malheureuse Grandeur avec des paroles de desespoir. Il descouvre à nud les inquiétudes et les peines d'vne ame ennuyée de tout et mal satisfaite de soyînesme, abandonnée de Dieu et des Hommes, qui a perdu jusqu'à ses propres désirs, qui ne peut ny vivre ny mourir. II semble qu'il veuille faire pitié à ceux à qui il faisoit encore peur.

QY1D SCRIBAM VOBIS, PATRES CONSCR1PTI, AVT QVO- MODO SCRIBAM, AVT QVID OMNINO NON SCRIBAM HOC TEMPORE. DU ME DEjEQVE PEIVS PERDANT QVAM PER1RE QVOT1D1E SENTIO , SI SCIO. L'Histoire ajoute : ADEO FAC1NORA, ATQYE FLAG1TIA SVA 1PSI QVOQVE IN SYPLICIVM VERTERANT.

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Les Sainctes Escritures et les Saincts Pères qui les expliquent, sont par tout de l'opinion de l'Histoire, et ne trouvent point de pareil supplice à celuy de la Conscience. Si nous les en croyons, la mauvaise chose que c'est quand le Bourreau est la mesme personne que le Criminel. La Iustice divine paroist quelquefois avec esclat, et fait des Exemples qui sont veus de tout le Monde : Quelquefois aussi elle s'exerce secrettement , et abandonne les Meschansà leurs propres cœurs et à leurs propres pensées.

Cette impunité apparente n'est ny grâce, ny faveur. L'entrée du Palais ne montre rien de funeste, et tout rit par le dehors : Mais le lieu du supplice c'est le Cabinet, c'est l'intérieur de l'Homme, c'est le plus profond de l'Ame. Et là dedans il y a vue Solitude affreuse et terrible, qui est plus à craindre que les spectateurs et que l'Eschaffaut, parce qu'elle n'a ny qui la console ny qui la plaigne. Sans parler de ce qui se doit faire en l'autre Monde, Dieu a divers moyens de se venger de ses Ennemis en celuy-cy : Mais il ne sçauroit mieux les punir qu'en laissant leur peine à leur discrétion.

DISCOVRS DIXIESME.

REMARQUES SVR DES SERMONS ET SVR DES TRAITEZ DE CONTROVERSE IMPRIMEZ A LYON L'AN MDCXXIII.

Celuy qui avoit apporté à Socrate la Traduction des Annales de Tacite luy fit présent de trois ou quatre Serinons et de quelques Traitez de Controverse imprimez à Lyon Tannée mille six cens vingt-trois, et reliez ensemble en vn mesme Livre. Nous estant trouvez au Rendez-vous vne demie-heure après soupe, à cause des continuelles visites de l'apresdisnée, nous vismes ces Sermons et ces Traitez sur la Table du Cabinet. Us estoient marquez de la main de Socrate et de son crayon ; Mais il falloit deviner son chiffre, et nous creûmes avoir plustostfûit d'en demander et d'en recevoir l'esclaircissement que de le chercher et de le trouver.

En cecy il se fit vn peu plus prier qu'à l'accoustumée. La révérence qu'il portoit à la parole de Dieu, par quelque organe qu'elle sorlist, l'empeschoit de juger des Prédicateurs avec liberté : 11 supportoit beaucoup de choses qu'il n'approuvoit pas, et, comme il ne refusoit jamais ses louanges au mérite, il donnoit volontiers son silence à ce qui ne méritait pas d'estre loué. Il eust bien voulu demeurer dans les mesmes termes : Mais il fallut contenter la Compagnie, et les violentes Interrogations que nous lui fismes à diverses fois

tirèrent de sa bouche ees Responses que je mis par ordre le lendemain. Elles peuvent tenir lieu de Commentaire sur quelques endroits du Livre assez remarquables et assez beaux ; mais, outre cela, elles peuvent servir d'Adresse à quiconque veut aller droit dans la lecture des autres Livres, et apprendre à juger finement de la valeur des choses et des paroles.

le ne touche point à la Doctrine dû Prédicateur : Elle est saine et Catholique : Elle vient des anciennes sources, et n'a pas esté prise dans les nouvelles cisternes. Mais ce n'est pas tout que la Doetrine. Ce n'est pas assez de sçavoir la Théologie pour escrire de la Théologie ; il faut encore sçavoir escrire, qui est vne seconde science. 11 faut que l'art des paroles serve de guide et de truchement à la connoissance des choses : Cette connoissance descouvre les grandes veritez, et cet art les met à la portée des petits esprits.

L'Autheur des Traitez s'y est trompé : Il s'est arresté à la moitié de ce qu'il devoit : il s'est contenté d'avoir acquis et de jouir à sa mode, et n'a pas considéré que la possession n'estoit pas l'vsage. lia creû qu'entendre les Mystères et les faire entendre aux autres dépendoit d'vne mesme intelligence. Ainsi, faute d'art et de méthode, des veritez extrêmement hautes sont peu heureusement expliquées. Les Oracles deviennent Galimatias par la mauvaise disposition de l'organe qui les rend. Ils perdent {'opinion de leur première divinité, et n'acquièrent point les grâces de l'éloquence humaine. La Doctrine du Prédicateur paroist moins que quand elle n'estoit pas descouverte : Son silence la cachoit et ses paroles la gastent. Le défaut de la Grammaire deshonore toute sa Théologie.

Qu'il y a de différence entre ces sortes d'Escrits et ceux d'vn homme qui sçait escrire; entre ces Traitez de Controverse et les Actes de la Conférence de Fontainebleau, dont

vous avez leû les endroits que je vous ai marquez. Dans ces Actes, les Baisons sont en bataille et combattent l'Adversaire; Icy elles sont en foule et s'empeschent elles-mesmes. Voila ce que cause le défaut de la Discipline et le manquement de l'Art. Pour produire vn Ouvrage régulier, il falloit desbroûiller la masse et partager la matière, sçavoir soustraire et diminuer. Il falloit d'vne période en faire plusieurs, et songer plus à Tordre qu'à l'abondance. Nous aurions besoin de cette Hache fameuse dont parlent les Grecs, qui retranchent les superfluitez de leur stile. Nous escririons moins si nous méditions davantage. Si nous nous conseillions avec le Temps, il reduiroit nos excez à la médiocrité, outre les autres bons offices qu'il nous rendroit. Cet homme, disoiton à Paris lorsque j'y estois, a fait vu grand Livre parce

QV'lL «'A PAS EV LE LOISIR I>'eK FAIRE VN PETIT.

Dans les Traitez et dans les Sermons, il y a des termes qui me sont suspects, et sur lesquels je veux encore délibérer. Vn luge moins indulgent que moi les condamneroit absolument. Il y a d'autres termes qui sont tout-à-fait insoutenables, et la plus grande indulgence du monde les doit abandonner à la rigueur des Grammairiens ; L'Autheur ne feroit pas mal de s'en défaire : Mais je vois qu'il y a de l'attache, et que c'est par inclination et par choix que ces termes luy sont plus familiers que ceux dont il pourroit vser sans scrupule, le n'ay pas dessein d'esplucher tout le Livre par le menu : je veux seulement suivre mon Crayon, et vous deschiffrer les marques que Monsieur le Vicaire pourroit prendre pour des charactères de Magie.

Le mot de Religionnaire n'est pas François. Il vient du mesme pays que celuy de Doctrinaire, et ce fust sans doute vn Prédicateur Gascon qui le débita le premier dans les chaires de Paris. De dire aussi Calviniste, il me semble que

ce seroit faire trop d'honneur à Calvin. Ce seroit faire injure aux Rohans et aux Colignis, et à tant d'autres grands Seigneurs, de leur faire porter le nom d'vn petit Sophiste, qui ne pouvoit prétendre qu'à la qualité de leur Ausmonier, s'ils fussent demeurez fermes, comme ils le dévoient, dans la Religion de leurs Pères.

Mais d'ailleurs Hérétique, Schismatique, Ennemy de VEglise, Déserteur et Rebelle de l'Eglise sont des termes qui font peur : Us effarouchent ceux qu'on veut apprivoiser. La passion de la cause paroist à descouvert en semblables termes : Et cette passion, quoy que je la trouve bonne et légitime, ne seroit pas approuvée par le Critique Castelvetro. Il trouve mauvais que Tite-Live, parlant des Carthaginois, les appelle les Ennemis, à cause que l'Histoire, qui, à son advis, doit estre neutre, se déclare partiale en se servant de semblables termes.

U faut aussi advoiier qu'il seroit bien long et bien ennuyeux d'obeïr tousjours régulièrement aux Edicts du Roy, et de dire ceux de la Religion prétendue Reformée, ayant à les nommer souvent, soit dans vne Narration continue, soit dans vn Discours de Controverse, où la répétition de leur nom pourroit estre vne pièce essentielle de la matière. De l'autre costé d'accourcir ce nom composé de trois et de réduire ceux de la Religion prétendue Reformée à ceux de la Religion, je ne pense pas que cet Abbregé fust agréable à l'Eglise Catholique, particulièrement dans vn Acte public et hors de la Conversation privée.

Mais pourquoy, sans avoir recours à des termes odieux ou à des locutions figurées, ne dira-t'on pas les Huguenots aussi bien que les Guelfes et Us Gibelins? Pourquoy, parlant en public, nous abstiendrons-nous d'vn mot qui est dans la bouche de tout le monde, que les Estrangers ont emprunté des François, qui a cours deçà et delà les Monts? L'Histoire de Davila en est semée d'vn bout jusqu'à l'autre : il se lit en

grosses lettres à la teste d'vne des Relations du Cardinal Bentivoglio, Reutione, si je ne me trompe, de gm Vgonotti di Francia.

le ne voudrois dire ny les Gueux, comme on faisoit aux Pays-Bas au commencement dès troubles de la Religion, ny les ParpaiUaux, comme on fit en France dans nos dernières Guerres civiles et durant le Siège de Montauban. Ces deux mots ont esté de courte vie, et leur destin n'a pas voulu qu'ils durassent, outre qu'ils me semblent vn peu trop Comiques et trop populaires. Mais encore me desplaisent-ils moins que Religionnaire, qui n'est ny Latin ny François, ny plaisant ny sérieux, qui ne signifie point ce qu'ils veulent qu'il signifie. Le mot de Religieux vient de Religion, par la voye légitime et naturelle ; Celuy de Religionnaire en vient aussi, mais par vne licence vicieuse. Il est bastard et monstrueux. Pour le moins il n'est pas François, comme je l'ay dit d'abord , et n'a garde d'estre aussi bon que Sectaire, duquel néantmoins on ne se sert pas. La meilleure partie du Peuple ne l'entend point ; le bon Vsage ne Ta point receû ; Il a esté fabriqué dans vn coin du Quercy ou du Perigord, et par conséquent il doit estre condamné comme Barbare et renvoyé à Sarlat ou à Cadenac, d'où il est venu.

Si j'avois vne si violente aversion pour les mots vulgaires, et si j'estois absolument résolu de ne parler pas en France comme on parle en France, je voudrois suivre l'Exemple de l'Eglise Grecque, qui employoit en pareille? occasions vn terme extrêmement doux : Elle ne disoit point d'injures à ceux qui s'estoient séparez d'elle, et ne leur donnoit point de noms odieux ; elle se contentoit de les appeler les Gens de i/avtre opinion, sans dire de la mauvaise, comme si c'eust esté pour les distinguer plustost que pour les offenser, n'y ayant rien de formellement ennemy entre Orthodoxe et Hétérodoxe.

Cette façon m'a semblé digne de la civilité de la Grèce, et il me souvient d'avoir leû je ne sçay quoy de semblable dans

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les Dépesches de Monsieur de Foix, Ambassadeur pour le Roy prés du Pape Grégoire treiziesme. Sire (c'est dans vne Relation qu'il envoyé au Roy son Maistre), je fis entendre à nostre Sainct Père comment ceux de la nouvelle opinion demandaient à Vostre Majesté; etc.

Ainsi parloit-on à Rome, et devant le Pape, de la Cause de Calvin en vn temps où elle venoit d'estre condamnée, et ou sa première nouveauté la Tendoit encore plus odieuse qu'elle n'est aujourd'hui à vne Puissance dont elle avoit l'audace de disputer la Souveraineté après en avoir secoué le joug. Ce Monsieur de Foix estoit vn personnage de grande naissance, de rare vertu et d'eminente doctrine. Hors des fonctions de l'Ambassade, et aux heures de divertissement, il s'entretenoit avec les bons Livres, et nostre Muret estoit vn de ses Lecteurs. Ayant, comme il avoit, particulière connaissance des Lettres Grecques, son François pouvoit bien quelquefois viser au Grec.

Mais, je vous prie, quelle délicatesse de pieté ou quelle afféterie de langage dans les Sermons du Prédicateur et dans ceux des autres, d'opposer tousjours Démon à Dieu et de n'oser jamais dire ny le Diable ny Satan ? Ont-ils peur d'offenser le Diable, quand ils l'appellent par son nom propre? Au moins est-ce vn nom que luy a donné Nostre-Seigneur ; Et voudroient-îls reformer ces redoutables paroles, rapportées par Sainct Matthieu et sorties de la bouche qui ne peut faillir : ALLEZ, MAVDITS, AV FEV ETERNEL, QVI A ESTÉ PREPARE AV

diable et a ses anges î Voudroient-ils corriger Tesvs-Christ, et changer Diable en Démon dans ce passage de l'Evangile, et en tant d'autres passages, soit de l'Escriture Saincte, soit des Saincts Pères?

Ce seroit vne belle chose s'ils4 avoient dessein de flatter le Diable, en luy choisissant vn nom qu'ils estiment plus doux et plus agréable que le sien, quoy que je ne voye pas ce qu'ils trouvent de si rude et de si fascheux en ce nom, dans

lequel la plus délicate de toutes les langues modernes a trouvé quelque chose qui lui a plû. Car vous sçavez que souvent elle se sert délia CasadelDiavolo, et qu'elle ne prend pas en mauvaise part Vna cosa diavolica, Vnamemoria diavolica, etc. 11 me souvient qu'il y a vn Personnage dans les Comédies de Plaute, et vn personnage amoureux, si ma mémoire ne me trompe, qui se nomme Diabolus, comme Pampbilus ou Phedria. Comme si à la Comédie Italienne il y avoit vn Signai* Diavolo aussi bien qu'vn Signor Lelio ou vn Signor Tancredi.

La licence et l'audace sont à blasmer : Mais il y a des scrupules qui ne se peuvent souffrir, et je vous ad voue que j'ay leû avec despit dans les Lettres Latines du Ciceronien Longonius qve les Indiens avoient partagé le Govvernement bv monde entre la déesse et la fvrie, pour dire entre Dieu et le Diable, où vous voyez que contre la foy de l'Histoire, et par vne témérité encore plus grande que son scrupule, à cause que Furie est du genre féminin, il a mis Déesse au lieu de Dieu, afin que l'opposition fust plus juste.

Ce sont des superstitions ridicules, et vne affectation impertinente de laquelle les Ciceroniensneseroientpas ad vouez par leur Ciceron.

L'ancien Vsage reconnoist de bons et de mauvais Démons, de bons et de mauvais Anges, de bons et de mauvais Génies. Pourquoy desobeïra-t'on à l'authorité de cet vsage? Et si Démon se prend tousjours en mauvaise part, n'y a-l'il pas vn notable inconvénient à appréhender? Car, en effet, garde l'Equivoque pour les jeunes Allemands qui commencent à apprendre nostre Langue, et qui disent quelquefois des botes équitables pour des botes justes. Croyant sur la parole des esprits doux que Diable et Démon ne sont qu'vne mesme chose, et par exemple ayant oiïy dire que la Peine et la Recompense sont les deux Démons qui gouvernent les choses humaines, qu'Aristote est le Démon de la Nature, que le Favory est le Démon de l'Estat, etc., ils rediront innocem-

ment, et sans craindre de parler mal François, que la Peine et la Recompense sont les deux Diables qui gouvernent les choses humaines, qu'Aristote est le Diable de la Nature, que le Favory est le Diable de l'Estat, etc.

Le Dominus regnavit du Pseaume 95 ne me semble pas traduit comme il faut. Prendre possession de son Règne est Italien et non pas François. 11 faut dire prendre possession de son Royaume et c'est vne faute dans laquelle nostre défunt Maistre est tombé deux fois en moins de deux lignes :

Et yray Roy Tres-Chrestien son Règne aggrandira. Des Règnes et des Roys, au nom du Christ rebelles.

Royaume est le pays où règne le Prince, Règne est le temps que règne le Prince, et la locution ne seroit pas plus impropre de dire la première et la seconde année de son Royaume que la première et la seconde ville de son Règne. Autrefois, à là Cour, ceux qui Italianisoient en François appel loient les Coursiers de Naples les Chevaux du Règne, parce qu'en Italie le Règne est le Royaume de Naples. En ce pays-là, le Règne est encore pris pour vne autre chose, et on donne ce nom à la triple couronne du Pape. le vis mettre le Règne sur la teste de Paul cinquiesme quand je le vis couronner à Rome.

Les Eminences ont esté receuës en ce Royaume ; Mais les Eminentissimes, les excellentissimes, etc., n'ont point en lîore passé les Monts. Lorsque Monsieur le Cardinal du Perron revint de Rome, après la Négociation de Venise, il en apporta V Illustrissime Cardinal et la Seigneurie Illustrissime, mais personne n'en voulut. Il fut leur Introducteur à la Cour : 11 leur donna place à la teste de ses depesches et dans ses autres escrits : Il les imprima dans ses Livres. Tout

cela inutilement; Il n'eut pas assez de crédit pour faire naturaliser ces Nouveaux Venus, et les faveurs particulières qu'il leur faisoit ne peurent leur acquérir celle du Public. En cecy, comme au reste, Monsieur le Cardinal de Richelieu a esté plus heureux que ses Compagnons. Rien ne luy a esté impossible. Ayant entrepris avec succez des choses auxquelles tout le monde s'estoit manqué , la Grammaire ne pouvoit pas seule désobéir dans la générale sousmission. 11 falloit que nostre langue subist le joug, aussi bien que nos Esprits et que nos Courages. Sans se mettre en peine de la fortune des autres Superlatifs, qu'il n'a pas jugez dignes de luy, il a employé son authorité pour faire réussir le plus important de tous, celuy de Généralissime, l'indépendant et le tout-puissant Généralissime. Et, à dire vray, il a mis en vsage ce Superlatif d'vne admirable manière, depuis le grand et ample Pouvoir qu'il reçeût du Roy, allant commander les Armées de France en Italie. Vous sçavez que feu Monsieur le Duc d'Espernon disoitde ce grand pouvoir que le Roy no s'estoit rien réservé, que la vertu de guérir les Escrouëlles. Généralissime est donc nostre vnique Superlatif, et nous sommes obligez de l'honorer en la personne de Monsieur le Cardinal de Richelieu. La langue Françoise, qui a rejette tous les autres, n'a pas osé s'opposer à celui-cy pour le respect qu'elle porte à vn si puissant et si redoutable Instituteur. Hors de là elle ne conûoist point de Superlatifs, et c'est vn défaut que luy reprochent les Italiens. Ils croyent qu'elle manque de ce moyen pour porter les choses par la vertu d'vn seul mot jusques dans la dernière extrémité du blasme et de la louange. Ils croyent de plus que, pour reparer ce défaut en quelque façon, nous appelions à nostre ayde le Ter des Latins (car ainsi expliquent-ils nostre Très) qui signifie bien nombre et multitude, mais qui est estranger, auxiliaire et venu de loin, mais qui est plustost vne attache jointe h vn corps qu'vn membre qui luy soit naturel. Ainsi

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discourt l'Italie au désavantage de la France. Et, en effet, elle a raison de nous reprocher nostre pauvreté, elle qui est si heureuse et si riche, particulièrement en Superlatifs. Elle fait des excez les jours mesmes qui ne sont pas de desbauche. Elle est prodigue jusqu'à donner du vostrissimo et du svisgeratissimo sERViTORE dans ses complimens et dans ses civilitez ordinaires. La licence des Siècles Gothiques n'a pas esté si avant, et ceux qui ont dit pientissimvs, praigloriossimvs, mctoriossimvs, n'ont pas osé dire tvissimvs et vestrissimvs.

l'ay esté effrayé du Prodige de dévotion, et immédiatement après de la prodigieuse pieté. Sans quelque tempérament et quelque précaution de Grammaire, Prodigieux ne peut estre pris en bonne part. Merveilleux, Admirable, Extraordinaire, sont les termes receûs et approuvez. Ils contentent suffisamment la pensée de l'Escrivain et l'attente du Lecteur. Us ne laissent point de remords aux esprits qui se hazardent le moins et qui appréhendent le plus de faillir.

Pensez-vous qu'on puisse dire vn Orateur et vn Poëteprodigieux> vne Harangue et vne Elégie prodigieuse, quand on a dessein de loiier les Orateurs et les Poètes, les Harangues et les Elégies ? Pour moy je ne le pense pas, et il me semble que Prodige et Prodigieux ne sont gueres plus obligeans ny plus propres à loiier que Monstre et que Monstrueux. Les Statues qui sortaient de la main de Phidias estoient admirables, mais celles que Stesicrates concevoit en son esprit eussent esté prodigieuses. Les Héros sont de belle taille, mais la stature des Geans est prodigieuse. Moyse faisoit des Miracles et les Magiciens de Pharaon faisoient des Prodiges. Dans le langage figuré, on peut dire les Prodiges de la vie de Néron, mais il faut dire les merveilles de la vie d'Auguste.

Prodigiale rvbens se dit d'une Comète dont la chevelure menace la Terre, et ne se peut pas dire du Soleil, dont les rayons meurissent les Fruits : Quand mesme le Soleil seroit

plus rouge que la Comète, quand il seroit entré dans le signe de la Canicule et qu'il verseroit sur la Terre plus de feu que de lumière. Vne femme accouchée d'vn serpent, vn corps né avec deux testes, vne pluye de pierres ou de sang, sont des Prodiges qu'on expioit par des Actes de Religion, comme des marques de la cholere des Dieux. Et vous sçavez qu'il y avoit autrefois à Rome vn Ivpiter prodigiams, non pas qui fist des prodiges, mais à qui on faisoit des sacrifices, pour destourner le mauvais effet de ces mauvais signes.

Ciceron ayant dit en quelque lieu que les actions de Pompée estoient semblables à des prodiges, a tesmoigné par là qu'il n'osoit dire qu'elles fussent prodigieuses. Il a fait voir qu'en telle rencontre il redoutoit le mot de Prodige, puis qu'il s'est contenté de s'en approcher et n'a pas voulu aller jusqu'à luy. Par des actions semblables à des prodiges, il enlendoit qu'elles estoient d'aussi dure et d'aussi difficile créance que les choses qui arrivent contre le cours ordinaire de la Nature : mais par des actions prodigieuses on pouvoil entendre qu'elles estoient contraires aux Loix et à la Raison, et qu'elles porteroient malheur à la Republique. Lors que Claudian eleve Stilicon jusques au Ciel, il parle des Miracles de ses actions. Mais quand il fait descendre Eutropius plus bas, s'il se peut, que les Enfers, il dit que toutes ses actions estoient des Prodiges : prodigivm est qvodcvmqve

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