DE I/VTILITÉ DE L'HISTOIRE
AVX GENS DE GOVR.
AV MESME
le pensois avoir finy, et j'allois fermer la Cassette où sont mes Papiers, quand celuy-cy s'est fortuitement trouvé entre mes mains. le ne l'y ay pas voulu remettre sans vqus le communiquer, m 'imaginant qu'il pourra estre de vostre goust. Ce que je vous envoyé est tiré d'vn plus grand Discours, qui fut fait il y a long-temps pour destourner vn Homme de qualité du mauvais chemin qu'il prenoit pour l'instruction de ses Enfans. 11 cherchoit vn Maistre pour leur enseigner les Règles de la Politique, et il l'avoit trouvé. Le Maistre et les Escholiers eussent passé toute leur vie à ne rien faire, si le Père n'eust esté desabusé par ce peu que vous allez voir :
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Et si ce peu vous fait désirer le reste, il faudra contenter vostre désir.
Dans les Livres que les Anciens ont escrits de la Prudence civile, il faut advoûer qu'il y a bien du galimatias de l'Eschole et de la chicane Philosophique. En ce Pays-là que de terres vagues et de déserts ! que de lieux incultes et sauvages esloignez de l'vsage et du commun des hommes! La Republique de Platon, les Politiques d'Àristote, tant qu'il vous plaira : mais surtout je recommande l'Histoire à vos jeunes gens.
Sans l'Histoire, la Politique n'est qu'vn Spectre creux et plein de vuide, qu'on remue par je ne sçay quelles petites distinctions et divisions de l'Eschole pour jouer et amuser les Enfans. Cette belle Politique estant séparée de l'Action et de l'Exemple, ne s'entend pas elle mesme. Il luy faut vn Guide dans le Monde ; elle a besoin d'interprètes dans les Assemblées des Hommes. Il n'y a donc que l'Histoire qui informe et organise la Politique, qui luy donne corps et subsistance; il n'y a qu'elle qui soit digne du loisir d'vn homme extrêmement occupé et de la spéculation d'vne ame agissante.
Par là, le bon Courtisan ne se contentant pas de sçavoir les pensées et les desseins des Rois d'aujourd'huy, il entrera dans le Conseil et dans la Confidence de tous les Princes qui furent jamais. Il pénétrera dans les premières causes de leur conduite; il fera, pour dire ainsi, la dissection de leur ame et de leur esprit, dont les plus secrètes parties luy seront descouvertes. S'estant enrichi de la succession de tous les Siècles, il adjoustera à son expérience celle de toute l'Antiquité. Ce n'est point un Paradoxe, ce que je dis. Par le moyen de l'Histoire, toute la sagesse d'autruy est nostre. Les Sages n'ont vescu que pour nous. Les Perses, les Grecs et les Romains n'ont fait de grandes actions que pour nous laisser de grands exemples.
Ainsi, quoy que le Courtisan soit jeune et qu'il n'ait pas esté de la vieille Cour, l'Histoire suppléera au défaut de ses
années et fera beaucoup plus que cela pour luy. Il se souviendra dvne Antiquité bien plus esloignée et verra bien davantage que ceux qui n'ont veû que les premiers troubles de la Ligue, que le Règne de Henry troisiesme, que les Tragédies des. Guises et des Colignis.
Il verra l'enfance, le%progrez et le déclin de plusieurs Estats : Il remarquera les causes, la conduite et le suceez de leurs guerres : Il prendra garde sur quels fondemens ils se sont eslevez, par quelle forme de Police ils se sont accrus, et par quel défaut ils sont tombez en ruine. Il sçaura les artifices de Philippe pour diviser les Gommunautez : les inventions de Demetrius pour prendre les Villes; lès ruses d'Annibal pour donner le change aux Ennemis; Tordre et la discipline des Romains pour emporter et pour garder la victoire.
Il n'ignorera pas les diverses transmigrations des Peuples, les changemens des Sectes et des Religions, les moyens qu'ont tenus les Gonquerans pour establir leur puissance, et ceux qu'il faloit tenir pour s'y opposer. Il apprendra de quelle façon l'Empire est passé d'vne Nation à l'autre; par quelle fortune les Maistres ont eu leurs Valets, et non pas leurs Enfans pour leurs Successeurs ; en quelle part on n'a pu supporter la Monarchie, et où l'on n'a pas sçeû vser de la Liberté. Enfin ne s' estant rien fait d'important, depuis le commencement du Monde jusques à cette heure qui luy soit inconnu; et voyant presque pourquoy et comment les choses ont esté entreprises et exécutées ; il ne sera pas estrange si par vne application judicieuse du temps passé au présent, et de la Spéculation à la Pratique, il s'acquitte trèsdignement, non seulement des actions civiles, mais aussi des actions militaires. Ses Essais seront des Chef-d'œuvres. Vn tel apprentif sera Maistre, dans vne profession à laquelle il viendra avec de si excellons préparatifs, avec vn si bon Guide et tant de science.
Gomme vous voyez, le Courtisan tire de grands avantages de la connaissance de l'Histoire : Mais il me semble qu'elle est encore plus vtile au Prince qu'au Courtisan, et nous le ferons voir vne autre fois, dans vn Chapitre particulier. Disons cependant que le Prince doit quelquefois consulter les Morts, qui sont de seûrs et de fidèles Conseillers.
Nous avons appris de nos Amis de Stokholm que la Keyne de Suéde, qui n'a gueres plus de dix-huict ans, lit Polybe et Thucydide en leur langue ; qu'elle les explique en la sienne et en la nostre admirablement : quelle fait d'excellens Commentaires de vive voix, sur ces excellens Historiens. le n'en demande pas tant de nos Princes, et sans rien entreprendre sur ces Messieurs qui font des Livres pour l'instruction de Monseigneur le Dauphin, qui traiteront cette matière à fonds, je diray seulement que les miracles ne doivent point estre tirez en exemple. Mais en vérité, dés leur enfance, on leur doit dire des nouvelles de leurs Prédécesseurs, et leur lire leur Philippe de Commines, qui n'est inconnu en lieu du monde, qui a esté traduit en toutes les Langues, etreceu en toutes les Cours de l'Europe.