‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 68 sur 89 · A MONSEIGNEVR · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEVR

LE MARQVIS DE MONTAVZIER

GOVVERNEVR ET LIEVTENANT GENERAL POVR LE ROY, d'aNGOVMOIS, SAIRTOKGE ET ALSACE.

En vostre absence je pris la liberté, il y a peu de jours, de dire mon Advis sur vne difficulté que Monsieur Conrart m'avoit proposée et dont j'avois ordre de vous mettre les Pièces entre les mains. le voulois suivre mon ordre et vous attendre, Monseigneur, afin de parler avec certitude; Mais les affaires publiques vous ayant tenu en campagne plus de temps que nous n'espérions, je fus obligé d'envoyer mon Àdvis en ayant esté pressé. Apres vostre retour, dés la première station que vous listes aux Capucins, où ma Retraite vous appelle quelquefois extraordinairement, vous m'en demandastes des nouvelles, et la lecture ne vous en fut pas désagréable. De la Période qui a donné matière de contestation à deux Personnes de mérite (qui ne m'ont point esté nommées, mais que je juge telles par leurs Escritures), nous vinsmes à celle de Servius Sulpitius. Vous distes beau-

eoup de choses en sa faveur qui sembloient me reprocher le mauvais traitement que je luy avois fait. le vous suppliay neantmoins de croire que si je n'avois pas esté pour luy en cette dernière occasion, ce n'estoit pas à dire que je voulusse estre contre luy en toutes les autres. Dans la Lettre mesme de la Période contestée, je soustins qu'il y avoit vn Article qui vaut vn Livre, que j'ay aimé dés ma jeunesse et que je ne puis encore assez estimer; Que quand Servius Sulpitius n'auroit jamais dit que ce qu'il a dit des carcasses de ces grandes Villes, s'il m'est permis d'vser de ce terme : « A mon « retour d'Asie, comme je passois d'Egine à Hegare, » etc., il faut advoiier que Sulpitius estoit vn honneste homme et qui sçavoit bien faire son profit des choses qu'il voyoit en ses Voyages.Vous m'ordonnastes en suite, pour réparation d'honneur à ce grand Personnage, de mettre mon dire par escrit. le le fais. Monseigneur, fort volontiers, et plus que cela, car je ne veux rien espargner pour le satisfaire. Tous les beaux endroits de nos Livres vous estant connus, il n'y aura rien icy qui vous soit nouveau; Mais vous ne laisserez pas de les revoir avec quelque plaisir, puisqu'ils y sont par vostre commandement.

1/ Article de la Lettre est si beau et la pensée est si noble, qu'elle a plû généralement à tout le monde. La langue des Dieux mesme en a eu envie; la Poësie Ta empruntée de la Prose et s'en est parée plus d'vne fois. On lit au quinziesme chant de la divine lerusalem :

Giace l'nlta Gartago; à pena i segni De l'aile sue ruine il lido serba :

Muoiono le citta; muoiono i regni, Cuopre i l'asti, e le pompe arena ed herba; E rhuom d'esser mortal par che si sdegni : 0 nostra mente cupida e superbn !

Vn Poëte du mesme pays que Torquato Tasso a eu la mesme

pensée, ou pour mieux dire a imité la mesme pensée et Ta mise ainsi en vers Latins :

quà devictae Carthaginis arces

Procubuere, jacentque infausto in litlore turres tëvers» : quantum illa metus, quantum illa la boni m Vrbs dédit insultans Latio, et Laurentibus a iris? Nunc passim vix reliquias, vix nomina serrans Obruïtur, propriis non agnoscenda ruïnis. Et querimur genus infeliz humana labare Membra aevo, cùm régna palam moriantnr et vrbes.

En voiey d'autres sur d'autres ruines, sur les plus belles ruines du Monde, et bien justement les peut-on nommer ainsi, puis que le plus bel Ouvrage du Monde en a esté basty, c'est-à-dire l'Enéide de Virgile.

Circuit exusta* nomen memorabile Trojae, Magnaque Phœbei quserit vestigia mûri, lam sylvœ stériles, et putres robore trunci Assaraci pressere domos; jam tota teguntur Pergama dumetis; etiam periere ruinée .

Mais passant plus avant dans la pensée de Sulpitius, le Monde a bien veû depuis ce temps-là d'autres ruines. Et sans parler des dix- sept Villes abismées tout à la fois, sous l'Empire de Tibère; sans aller considérer les pointes des tours et des clochers au fond de la Mer; sans nous esloigner beaucoup de nostre. Province, dans nostre voisinage, n'y a-t'il pas eu de grandes Villes qui ne sont plus, et desquelles, aussi bien que de Troye, les ruines mesmes se sont perdues? Les habitans de Medoc en cherchent vne dans vn Lac, et vne autre sous des montagnes. Où est en ce pays-là la Ville nommée Noviomagum que nous ne connoissons plus et dont a parlé Ptolomée? Où est au mesme pays l'isle qui s'appelloit Antros, dont parle Pomponius Mêla? Où est cette merveilleuse Fontaine qui estoit outrefois à Bordeaux,

qu'Àusone a chantée de toute la force Je sa voix? Il en parle en effet aussi haut et en termes aussi magnifiques que si c'estoit d'Arethuse qu'il parlast :

Salve fons ignote or tu, sacer, aime, perennis,

Vitrée, glauce, profonde, sonore, illimis, opace. «

Salve, vrbis genius medico potabilis haustu

Divona, Celtarum lingua, fons addite divis.

Non Àponas potu, vitrea non luce Nemausus

Purior : aequoreo non plenior amne Timavus.

Et vn peu auparavant :

Quid memorem Pario conlectum marmore fontem Euripi fervere ireto? quanta vnda profundi? Quantus in amne tumor? quanto mit agmine prseceps, Margine conlenti bissena per oslia cursus, Innumeros populi non vnquam exbaustus ad vsus.

Tout cela disparoisl maintenant, la Fontaine, l'Isle et les Villes ne sont plus. Nous n'avons que faire d'aller en Asie et d'en revenir avec Servius Sulpitius, pour voir les cadavres, les ossemens, les cendres et les sepulchres des Villes. Mais nous ne laissons pas de luy estre obligez de l'admirable reflexion qu'il y a faite le premier et qui est si capable de nous consoler dans nos pertes.

Sed nec perpetuae sedes sunt fontibus vllœ, iEterni aut manant cursus : mutantur in aevum Singula, et inceptum alternat natura tenorem; Quodque dies antiqua tulit, post auferet ipsa. Hoc mare, quod nuncf ipgenti duo lîttora trac tu, Europam, Lybiamque secat (non fabula) quondam Tellus vna fuit; medio stetit aequore Taurus Insudans sulco, atque attrito vomere fessus; Nunc mersa lellure natat vento acta carina. Insula Gyclopum montanis cognita flnmmis Nulla olim : nunc nulla Hélice; violentior illam Indignansque voraci ahsorbuit œquoro Noreus, etc.

Si quœras Helicen; et Buran Achaïdas vrbes Invenies sub aquis, et adhuc osiendere nautœ Inclinata soient cum mœnibus oppida mersis.

le ne suis pas d'advis d'oublier, sur le subjet des belles ruines, les belles Stances de nostre Cygne :

L'Herbe est plus hante que les tours Où Paris cacha ses amours, Et d'où ce fainéant vit tant de funérailles :

Rome n'a rien de son antique orgueil, Et le vuide enfermé de ses vieilles murailles N'est qu'vn objet affreux et qu'vn vaste cercueil.

Bien à propos de dire de Troye ce qu'il en dit, mais luy

souffrirez-vous de parler, comme il fait, de Rome, qui est

encore aujourd'huy si pompeuse et si superbe, qui est toute

de marbre et toute d'or, soit en ses Palais, soit en ses Eglises.

1 11 semble qu'il ne faudroit point parler de cercueil après vne

\ si glorieuse Résurrection. Neantmoins si le François a failly,

; il n'a failly qu'après le Latin, qui se trouve dans vn Recueil

(Jait par Monsieur Pithou.

Si vous avez trouvé beau ce que les Poëtes disent des ruines de Garthage, vous voulez bien, Monseigneur, que je vous fasse souvenir d'vne autre chose, qui n'est pas moins belle, sur les mesmes ruines. Mais je pense qu'il n'y aura point de mal que ma Glose précède mon Texte, et je suis d'advis d'essayer d'abord si cette belle chose pourra conserver sa beauté en nostre langue.

« Quel spectacle de voir Caiug Marius, après tant de Con- « sulats et tant de Triomphes, estre poursuivi par les Ar- « chers du Prévost et contraint de se cacher dans les ruines « de Carthage! Il y a de l'apparence que ce grand Homme « malheureux et cette grande Ville destruite se regardoient a l'vn l'autre en cet estat-là : que Marius consoloit Carthage, « que Carthage consoloit Marius, et que la comparaison de

« leur misère les obligea tous deux ensemble à pardonner « aux Dieux et à la Fortune. Carthage ne put trouver estrange « Sa cheute après l'exemple de Marius, et Harius n'osa sup- « porter impatiemment son adversité en présence de Car- « thage. »

C'est vn Historien qui a dit cela, et vn Poëte Ta dit aussi. \

Mais n'est-il pas vray que le Poëte a eu plus de droict de le |

dire que l'Historien ? Toutes sortes d'ornemens ne sont pas j

propres à toutes sortes de personnes : et si cette pensée se fust présentée à Tite-Live, ellelùy eust plu sans doute, parce qu'elle est belle ; je croy toutefois qu'il s'en fust abstenu j comme d'vne beauté défendue, comme de la femme et du bien d'autruy ; Quoy qu'il en soit profitons de cette belle pensée, Historique ou Poétique, il importe peu.

Il n'y a point aujourd'huy de malheureux qui ne se puisse consoler avec Carthage. En quelque part que nous soyons, nous sommes dans des ruines : Nous voyons de tous costez des Villes destruites, des Pays perdus, des Royaumes désolez; et si la considération des maux publics adoucit et soulage les maux particuliers, il n'y eut jamais tant de soulagement, tant de consolations, tant de remèdes de cette nature.^ Quelle apparence de se plaindre des bresches d'vne maison et d'vne muraille tombée par terre dans le renversement de toute l'Europe? Apres avoir veù en Allemagne des cinquante lieiies de pays bruslé, oserions-nous dire que le feu s'est mis dans le coin de nostre grange?

Cursum in Africain direxit, inopemque vitam in Twjurio ruïnarum Carthaginensiutn toleravit : chm Marins aspiciens Carthaginem, Ma tums Marium, alter aUeri posset esse solatio.

.... solatia fati 4 Carthago Mariusque tulit, pariterque jacentcs ii Igiwvere Deïs.

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