DE RONSARD ET DE MALHERBE
A MONSEIGNEVR DE PERICARD, Evesque d'Angoulesme.
Vous parlez de Théologie et d'affaires graves dans vos Assemblées : vous enseignez vosjre Peuple par la solidité de vostre doctrine et par le bon exemple que vous luy donnez, car vostre vie ne prescbe pas moins que vos paroles. Mais après cela, vous venez quelquefois vous délasser en ma Retraite et vous y accommodez à mon genre cTestude, que vous ne tenez pas indigne de vos divertissemens. Ayant travaillé à vostre Version de la Bible, dont les commencemens me paroissent si fidèles et si beaux en nostre Langue, tant s'en faut que vous mesprisiez mes bagatelles, qu'au contraire vous les mettez en honneur par l'estime et par le bon vsage que vous en faites. Vous aimez la Poésie, mais vous l'aimez i comme vn jeu innocent et permis, plus honneste que le Hoc , et que le Trictrac. Vous en connaissez le fin et le délicat, et / la connoissance que vous avez des Anciens Poètes vous fait 1 juger seûrement des Modernes.
Dans nostre dernière Conférence, il fut parlé de celuy que Monsieur le Président de Thou et Scevole de Saincte Marthe
ont mis à costé d'Homère, vis-à-vis de Virgile, et je ne sçay combien de toises au-dessus de tous les autres Poëtes Grecs, Latins et Italiens. Encore aujourd'huy il est admiré par les trois quarts du Parlement de Paris et généralement par les autres Parlemens de France. L'Vniversité et les lesuites tiennent encore son Party contre la Cour et contre l'Académie. Pourquoy voulez-vous donc que je me déclare contre vn homme si bien appuyé, et que ce que nous en avons dit en nostre particulier devienne public? Il le faut pourtant, Monseigneur, puisque vous m'en priez, et que les prières des Supérieure sont des commandemens. Mais je me garderay bien de le nommer, de peur de me faire lapider par les Communes mesmes de nostre Province, le me brouillerois avec mes Parens et avec mes Amis, si je leur disois qu'ils sont en erreur de ce costé-là et que le Dieu qu'ils adorent est vn faux Dieu. Abstenons-nous donc, pour la seûreté de nostre personne, de ce nom si cher au Peuple et qui revolteroit tout le Monde contre jous.
Ce Poëte, si célèbre et si admiré, a ses défauts et ceux de son Temps, comme j'ay dit autrefois d'vn grand Personnage. Ce n'est pas vn Poëte bien entier, c'est le commencement et la matière d'vn Poëte. On voit dans ses Œuvres des parties naissantes et à demy animées d'vn corps qui se forme et qui se fait, mais qui n'a garde d'estre achevé. C'est vne grande source, il le faut advoùer, mais c'est vne source trouble et boueuse ; vne source où non seulement il y a moins d'eau que de limon, mais où l'ordure empesche de couler l'eau.
Du naturel, de l'imagination, de la facilité tant qu'on veut, mais peu d'ordre, peu d'économie, point de choix, soit pour les paroles, soit pour les choses; vne audace insupportable à changer et à innover; vne licence prodigieuse à former do mauvais mots et de mauvaises locutions, à employer indifféremment tout ce qui se presentoit à luy, fust-
il condamné par l'vsage, traisnast-il par les rues, fust-îl plus obscur que la plus noire nuiet de l'hyver, fust-ce de la rouille et du fer gasté. La licence des Poètes Dithyrambiques, la licence mesme du menu Peuple, à la feste des Bacchanales et aux autres jours de desbauche, estoit Imoindre que celle de ce Poëte licentieux, et si on ne dit upas absolument que le IugemenrTuy manque, c'est luy /faire grâce de se contenter de dire que dans la pluspart de ses Poëmes le lugement n'est pas la partie dominante et qui gouverne le reste.
Pour la doctrine dont on parle et la connoissance des bons Livres, ceux qui en parlent se mocquent des gens d'en parler ainsi et des autres Poètes de la vieille Cour. Appellent-ils doctrine vne lecture crue et indigeste, de la Philosophie hors de sa place, des Mathématiques à contre-temps, du Grec efrdu Latin grossièrement et ridiculement travestis? / A proprement parler, ces bonnes gens estoient des Frippiers [ et des Ravaudeurs. Ils traduiraient mal aujieii' de bien imiter^J'oserois dire davantage, ils barbouilloient, ils desfiguroient, ils deschiroient, dans leurs Poëmes, les Anciens Poètes qu'ils avoient leûs; et n'y voit-on pas encore maintenant Pindare et Anacreon escorchez tout vife, qui crient miséricorde aux charitables Lecteurs, qui font jfltié à ceux \ qui les reconnoissent en cet estat-là?
Les imitations de l'homme que j'ay connu et qui fut la cause de nostre Entretien, comme il Test aujourd'huy de cet Escrit, sont bien moins violentes, sont bien plus fines et plus adroites. Il ne gaste point les'inventions d'autruy en se les appropriant. Au contraire, ce qui n'estoit que bon au lieu de son origine, il sçait le rendre meilleur par le transport qu'il en fait. Il va presque tousjours au delà de son exemple et* dans vne Langue inférieure à la Latine, son François égale ou surpasse le Latin. Qu'ainsi n« soit :
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Estsubjet àsesloix; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos Rois.
vaut bien, ce me semble :
Pallida mors aequo puisât pede pauperum tabemas Regumque turres, ô béate Sexti !
Nostre Monsieur Le Breton demeura d'accord avec moy de l'avantage de Malherbe en cet endroit, quoy qu'au jourd'huy Horace soit sa passion, et que depuis peu il se soit proposé de faire vn Commentaire sur les Odes de ce Poète. Il les a. leûes sans doute avec ses yeux de Grammairien Philosophe, et ainsi je m'attends à quelque chose d'excellent.
Ailleurs :
Ou Malherbe se trompe, ou desja la victoire, Qui son plus grand honneur de tes palmes attend, Est aux bords de Charente, en son habit de gloire, Pour te rendre content.
le la voy qui t'appelle, et qui semble te dire, etc.
Cette Nymphe, qui appelle Louis sur le bord de la Rivière de Charente, n'est-elle pas aussi belle, pour le moins, que cellecy,qui appelle Iason sur le bord delà Rivière de Phasis:
Tu sola animos mentesque permis,
Gloria, te viridem videt, immunemque senecta) Phasidis in ripa stantem, juvenesque vocantem, etc.
11 y auroit à remarquer plusieurs autres louables imitations, mais il ne me souvient maintenant que de quelquesvnes que voicy.
4fiQ ŒUVRES DE BALZAC.
Catulle avoit dit :
IHius egregias virtutes, claraque facta,
Sœpe fatebuntur, gnatorum in funere, maires.
Et Malherbe a dit depuis :
Que le Bosphore, eu ses deux rives.
Aura de Sultanes captives, Et que les Mères à Memphis, En pleurant, diront la vaillance De son courage et de sa lance., Aux funérailles de leurs Fils i
Toutcela seroit le mieux du monde, si la vaillance de son emirage n'y estoit point : la vaillance de sa lance encore pis, quoy que le Peuple die, vaillant comme son espée et vaillant comme Pespée. Mais Malherbe a condamné luy-mesme les locutions plebées. le ne me sers de ce terme qu'après luy. 0 malheureuse rime! de combien de malheurs es-tu cause dans les Vers mesmes des meilleurs Poètes? Mais passons outre, puisque nostredessein n'est pas de regratter vn Homme si estimable d'ailleurs.
Quos inter Augustus recumbens Purpureo bibit ore nectar.
Il advoûoit qu'il avoit visé à ces deux Vers, eu faisant ces quatre :
Quand son Henry, de qui la Gloire Fut vne merveille à nos yeux Loin des hommes, s'en alla boire Le Nectar avecque les Dieux.
Oseray-je vous faire ressouvenir de la fin d'vne Epigramme de Martial, où il y a :
Qui fles talia, nil fleas Viator.
La mesme pensée est incomparablement plus belle dans la fin d'vn Sonnet de Malherbe :
Toi, dont la pieté vient sa tombe honorer, Pleure mon infortune, et pour ta récompense, Iamais autre douleur ne te fasse pleurer.
Il y a dans les Comédies de Piaule: Celuy-là est plus lupiter que lupiter. Et dans les Vers de Malherbe Hercule estoit moins Hercule que le Roy.
Victimaa, lanios, vt ego buic sacrificem suinmo lovi : Nam hic mihi nunc est potior lupiter quain lupiter.
Qui sera si ridicule,
Qui ne confesse qu'Hercule
Est moins Hercule que toi?
Et en vn autre lieu :
Plus Mars que Mars de la Thrace.
le ne propose pas ces dernières imitations, comme d'vnè fort bonne chose; mais seulement comme de bonnes Imita* lions. le pourrois pourtant les authoriser, par l'exemple du grand Poëte de Hollande (car nostre demeslc n'enipesche pas que je ne l'estime tousjours infiniment), qui a dit de l'Empereur Charles cinquiesme,
Plus quovis Csesare, César.
Le Soldat François, qu'on devroit nommer le Soldat Gascon, a dit au mesme temps du Roy Henry quatriesme : Alexandre en effet, si jamais il en fut de nom. Je ne condamne pas ces belles figures ; je dis seulement qu'elles ne seront jamais à mon vsage.
4t# ŒUVRES DE BALZAC.