‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 70 sur 89 · TROIS SONNETS DE M. CHAPELAIN · texte numérisé non relu

TROIS SONNETS DE M. CHAPELAIN

À M. LE BRETON, Vicaire Mènerai de M. l'Evesque d'Angouleeme.

lay veû d'excellentes Elégies et qui m'ont plû d'vn bout à l'autre ; Mais je n'ay gueres veû de Sonnets qui m'ayent entièrement satisfait. Exceptons-en ces trois que vous allez voir, où il n'y a pas vn seul mot qui ne soit justement en sa place. Il sont de la façon du grand Chapelain, et je n'ay gueres rien veû plus digne de luy et de nostre admiration. Vous me demandez maintenant s'il est donc moins difficile d'imiter Ovide que Martial? le ne prétends point dire cela, mais je dis que la pluspartdes Poètes s'estendent plus heureusement qu'ils ne se resserrent. Le Sonnet est vn chefd'œuvre en petit aussi bien que l'Epigramme, de laquelle vn galant homme a fait autrefois cette espèce d'Epigramme qu il faut que je vous recite, e& recensione\xBal%aciam.

Malim Ëlegùs, matin» lotogas compotiere Silyas i 0 quam difficilis res, Êpigramtna, mihi est!

Nempe illic possum spatioso escurrere catapo; Hic anguato agilem flectere cogor equum.

Sat fuerit scripsisse alibi caste atque Latine,

Hic lepor, et brevitas mixta lepore decet. Ni lectum legisse juvet, ni pruriat auris,

ludice me Versus, non Epigramma voces.

Vn de mes Amis a imité ainsi cette conclusion : Ce n'est pas vn Sonnet, ce sont quatorze Vers.

Entre tous les Sonnets de Malherbe voicy celuy qui luy plaisoit davantage.

Beaux et grands bastimens d'éternelle structure, Superbes de matière, et d'ouvrage divers, Où le plus digne Roy qui soit en l'Vnivers Aux miracles de l'Art fait céder la Nature;

Beau Parc et beaux Iardins, qui dans cette closture Avez tousjours des fleurs et des ombrages, verds; Non sans quelque Démon qui défend aux Hyvers D*en effacer jamais l'agréable peinture;

Lieux qui donnez aux cœurs tant d'aimables désirs, Bois, Fontaines, Canaux, si parmi vos plaisirs, Mon humeur est chagrine, et mon visage triste;

Ce n'est pas qu'en effet vous n'ayez des appas; Mais quoy que vous ayez, vous n'avez point Calistc* ÈH moy je ne voy^ien, quand je ne la voy pas.

Il ne se peut rien voir de plus pur, de plus harmonieux, ny \ de plus PVançoisque ce Sonnet. Tay connu pourtant vn Doc^' 1 teur en Langue vulgaire qui ne pôuvoit souffrir Non sans quelque Démon, et qui soustenoit que c'estoit vne liaison contrainte et peu naturelle, pour ne dire pas vne cheville. Outre que le Démon estant le Diable en la Langue de Vous autres Messieurs les Prédicateurs, on pourroit conclure que ce seroit quelque Diable qui auroit soin des Iardins de Fontainebleau. Pour parler le Langage des Poètes, il faloit par-

1er de quelque Dieu ou de quelque Divinité qui ne leur manquent jamais au besoin, et qu'ils employent on d'autres occasions avec moins de nécessité qu'en celle-cy. 11 y a aux premières Editions du Sonnet :

Ou mon Roy, le plus grand qui soit en Wnivers.

Et en effet, je ne sçay s'il ne seroii point mieux que leplus digne Roy qui soit en VVnivers. Car on ne dit pas, ce me semble, le plus digne Comte, le plus digne Marquis qui soit au Monde, mais on peut bien dire le Prince du Monde, ou le Roy du Monde le plus digne de V Empire, le plus digne d%estre loué, iïestre célébré. Le Peuple dit neantmoins c'est vn digne homme. Mais Monsieur de Vaugelas ne reçoit pas ce digne homme dans le bel vsage; et Malherbe mesme ie mettoit entre les Locutions plebées.

, le desfie toute la Critique, et Colotes mesme, qui ne pardonna jamais à personne, de trouver quelque chose à redire en ce que je vous envoyé. Il y travaillera inutilement toute sa vie, tandis que nous donnerons nostre admiration aux trois sonnets. '

Page 1