‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 75 sur 89 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sans sortir de la Cour d'Auguste, il me souvient d'vn autre Mot que je ne veux pas oublier. Il est connu de peu de personnes, et je l'ay trouvé dans vn lieu escarté.

Il y avoit en Asie vn Temple, célèbre par la dévotion des Peuples et par les richesses des offrandes. Entre autres choses, on y voyoit vne Image d'or massif de la Déesse qui estoit adorée en ce Pays-là. Mais c'estoit vne Image de belle taille, et qui valoit beaucoup. Lors que Marc-Antoine fit son voyage contre les Parthes, le Temple fut pillé par son Armée, et l'Image d'or fut prise, comme le reste des autres offrandes précieuses. Dix ou douze ans après, l'Empereur Auguste passant à Bologne, y fut traité magnifiquement par vn vieux Capitaine qui avoit esté avec Marc-Antoine dans cette Expédition contre les Parthes. Auguste sçachant cela, iuy de-

manda s'il estait vray que celuy qui avoit mis le premier la main sur l'Image d'oreust perdu subitement la veuë, et fust devenu paralytique de toutes les parties de son corps. Ce Capitaine luy respondit: « Celuy de qui vous parlez, c'est « moy, qui me suis tousjours bien porté depuis ce temps-là. a Ce Sacrilège que j'ay fait a fait ma fortune : sans luy je a n'aurois pas eu de quoy donner à manger à vostre Ma- <( jesté, et je la supplie de ne trouver pas mauvais que je « luy die qu'elle a soupe aujourd'huy d'vn morceau de la « cuisse de la Déesse. »

11 se peut faire qu'Auguste avoit appris de ce Capitaine à ne pas croire aisément jces Miracles. Avant ce temps-là, Denys de Syracuse s'estoit joué de ses Dieux de la mesme sorte ; Apres s'estre saisi du manteau d'or de Iupiter, qui estoit, disoit-il, trop pesant en Esté, et trop froid en Hyver; Apres avoir arraché à Esculape sa barbe d'or, qui n'en devoit pas avoir, puis que son Père Apollon n'en porta jamais; se retirant par mer en son Pays avec vn vent tres-favorable, il dit à ses compagnons : « Voyez, je vous prie, si les sacrilèges ne « naviguent pas aussi heureusement que les dévots. » Quels Dieux, bon Dieu, et quels Adorateurs en ce temps-là !

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