DE RAGIIfE A JEAK-BAPTISTK BAGIHE
A Paris, le a5. avril [1698].
Tai été fort incommodé depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, ayant eu plusieurs petits maux dont il n'y en avoit pas un seul dangereux, mais qui étoient tous assez douloureux pour m' empêcher de dormir la nuit et de m' appliquer durant le jour. Ces maux étoient premièrement un fort grand rhume dans le cerveau, un rhumatisme dans le dos, et une petite érysipèle ou érésipèle sur le ventre, que j'ai encore, et qui m'inquiète beaucoup de temps en temps par les cuissons qu'elle me cause. Cela a donné occasion à votre mère et à mes meilleurs amis de m'insulter sur la paresse que j'avoîs depuis si longtemps à me faire des remèdes. Ten ai déjà commencé quelques-uns, et je crois qu'il faudra me purger au moins deux fois dans la semaine qui vient. Vos deux petites sœurs prenoient hier médecine pendant
LsTTBB 17a. — I. Rerue sur l'autographe, contenrë à la Biblio-
LETTRES. îi37
qo*(m étoit après à me saigner, et il (allât que votre " ^' mère me quittât pour aller forcer Fanchon à avaler sa médedne. Elle a toujours été un peu incommodée depuis le catarHie que je vous ai mandé qu'elle avoit eu. Je lui lus votre lettre, et elle fut même fort touchée de rintérét que vous preniez à sa maladie, et du soin qae vous preniez de lui donner des conseils de si loin. Elle ne fait plus autre chose depuis ce temps-là que de se moucher, et fait un bruit comme si elle vouloit que vous Tentendissiez, et que vous vissiez combien elle fait cas de vos conseils. Votre sœur atnée a été fort incommodée aussi de sa migraine ; à cela près, elle est d'une humeur fort douce, et j'ai tout sujet d'être édifié de sa conduite et de sa grande piété ; mais elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier rompre en visière à un neveu de Mme le Œalleux, qui lui faisoit entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvoit bien faite, et je fus obligé même, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite réprimande. Elle voudroit ne bouger de sa chambre et ne voir personne. Du reste, elle est assez* gaie avec nous, et prend grand soin de ses petites sœurs et de son petit frère. Mais voilà assez vous parler de notre ménage. Je crois que vous n'aurez pas été fort affligé d'apprendre que Rousseau *, l'huissier de la chambre, a été mis à la Bastille, et qu'on lui a ordonné de se défaire de sa charge. Je crois même que tous ses confrères seront assez aises d'être délivrés de lui. Pour moi, fl ne me saluoit plus, et avoit toujours envie de me fermer la porte au nez lorsque je venois chez le Roi. Avec tout cela, je le plaindrois, si un honmie si insolent, et qui cherchoit si volontiers la haine de tous les hon-
3. n fînt arrêta, ainsi que qiuuktit^ d*autrei péfAoïmes, pour l'affaire du qniétitme. {Note de NJUion de 1807.)
a3ft LETTRES.
j^ g néies gens, pouvoit mériter quelque pi'tîé. H y a en une autre catastrophe qui a bien iait plus de bruit que celle-là, et c'est celle de M. Tabbé de G)adlec'^ un Breton qui n*étoit pour ainsi dire connu de persontae, et que le Roi avoit nommé évéque de Poitiers. Je ne doute pas que vous n'ayez fort entendu parler de cette affaire , qui a été très-fàcheuse, non-seulement pour cet évéque de deux jours, mais bien plus pour le P. de la Œaize, son protecteur, qui a eu le déplaisir de voir défiiire son ouvrage d'une manière qui a tant fait de scandale. Mais, comme on aura mandé tout ce détail à Monsieur FAm-
3. Dangeau le nomme de Cotuielei^ et Saint-Simon de Caude/ei; son Tëritable nom était de Koatlez, On lit dans le Journal de Dangeauy à la date du i8 arril 1698 : c Le P. de la Chaise apporta an Roi à signer la feuille des bénéfices que Sa Majesté donna à PlUjnes.... Le Roi raya Tabbé de Coadelet, qu'il aToit nommé pour l'évéché de Poitiers, et choisit en sa place l'abbé Girard, qui étoit nommé à Tévôché de Boulogne.... On ne sait point ce qui a attiré le malheur de l'abbé de Coadelet ; mais il est sur que le Roi a eu de bonnes raisons, et jamais pareille chose n'étoit arrivée de son règne. » Saint-Simon, dans une addition à ce passage, explique que la nomination de cet abbé, gentilhomme de Bretagne, inspira un tel sentiment d'envie à Tabbé de la Châtre, aumônier du Roi, « qu'il fit passer avec adresse entre les mains du P. de la Chaise les avis les plus noirs et les plus atroces contre la vie et les mœurs de l'abbé de Caudelet, qui avoit toujours passé pour fort sage et réglé, et fort honnête homme; » que plus tard le P. de la Chaise, ayant appris qu'on Favait trompé, fit tous se» efforts pour procurer une réparation a la victime d'odieuses calomnies, mais ne put rien obtenir du Roi, qui, une fois prévenu contre quelqu'un, ne revenait presque jamais. Le pauvre abbé se cacha longtemps en divers lieux, puis à la Chartreuse de Rouen. Au bout de quelques années, il se retira en Breugne , où il passa le reste de sa vie dans la solitude et dans une grande piété. Sain^Simon a fiût le même récit dans ses Mémoiresy tome II, p. ioi-io3. La nomination de l'abbé de Koatlez à l'évéché de Poitiers est dans la Gazette du 5 avril 1698, p« 167, sous la rubrique de FersaiUes^ U 4 avr'U; et dans la Gazette du a6 arril suivant, p. ao4, on lit : « Le Roi a nommé à l'évéché de Poitiers l'abbé Girard. »
LETTRES. ft39
btnadeiir, je ne tous en dirai pas davantage. Dès qne 7«fF j^apprendrai qne M. Tabbé de Polignac ^ est à Paris; au cas qo'îl y vienne, je ne manqnerai pas de Taller chercher. fen*ai pa encore rencontrer M. Tabbé de ŒasteanneuP, que j*ai pourtant grande envie de voir. Assurez bien M. le comte d* Auvergne * de mes respects et de ma reeofmoisaance infinie pour toutes les bontés dont il vous honore et moi aussi. On nous faisoit espérer que nous le rrrerrioDS bientôt. Votre mère vous embrasse. Faites toujours mille compliments pour moi à M. de Bonac, qui est, de toutes les compagnies que vous voyez, celle que je vous envie le plus.
Suscription : A Monsieur Monsieur Racine , gentilhomme ordinaire du Roi, à la Haye. (Gichet rouge, au cygne.)
4. Yojez ci-detfus, p. soS, la note 3 de la lettre 164. L'abbé de Polignac rerenait alors de Hollande. Le Roi, tout en lui envoyant deux mille écu» à Amsterdam , pour qu'il pût acheTer son voyage, ki fit signifier l'ordre de s'en aller à son abbaye de Bonport, lorsqn'D rentrerait en France, et la défense de s'approcber de la cour et de Pkris (royex le Journal de Dangeau^ au 3o mars 1698). Cet ordre d'exil ne fut levé qu'en 1701.
5. Sur l'abbé de Chateauneuf, rojez aussi la note 9 de la lettre 164, citée à la note précédente.
6. Fréd^o-Maurice de la Tour, comte d'Auvergne, neveu de Torenne et frère du cardinal de Bouillon. U avait épousé en 166 a U fille unique de Frédéric de Hobenzollem et d'EIizabeth, bérîtîère de Berg-op-Zoom. En 1699, il épousa en secondes noces, à la Htye, Elisabeth Wassenaer. Il mourut à Paris le sS novembre 1707. Voyez les Mémoires de SmiU-Simon^ tome VI, p. i3o, et tome XVn, p. 399.
a4o LETTRES.
Tê^ 173* DE RACIHB A JBAN-fiAPTI8TB R▲Cm^
A Paris, le a* mai [1698].
VoTRS mère et moi nous approuvons entièrement toat ce que vous avez pensé sur votre habit, et nous souhaitons même qu*on ait déjà commencé à y travailler, afin que vous Payez pour l'entrée de Monsieur FÂmbassadeur T Vous n'avez qu'à le prier de vous foire donner l'argent dont vous croirez avoir besoin, tant pour Thabit que pour les autres choses que vous jugerez nécessaires. Tai fort approuvé votre conduite sur les ecclésiastiques dont je vous avois parlé, et tout cet endnMt de votre lettre m'a foit beaucoup de plaisir. Vous m'en ferez beaucoup aussi de répondre de votre mieux à leurs honnêtetés, et de leur rendre tous les petits services qui dépendront de vous. Il peut même arriver des occasions où vous ne serez pas fâché de vous adresser à eux pour les choses qui regardent votre salut, quand vous serez assez heureux pour y songer sérieusement. U ne se peut rien de plus sage que la conduite de Monsieur l'Ambassadeur à leur égard. Il a un frère dont on me disoit des merveilles, il y a fort peu de temps ; on ne l'appelle que le saint soUtaire' : il a même des relations avec un trèssaint et très-savant ecclésiastique, qui n'est pas loin do pays où vous êtes^. Je suis sûr que Monsieur l'Ambassadeur, avec tous les honneurs qui l'environnent, envie
Lbrbb 173. — I. Revne sur l'aotogniphe, caoêcrré k la Btbliothèqae impériale.
9. Cette entr^ eut Heu le 19 août siÛTant. Voyez ci -après, p. 375, la lettre i83.
3. Tristan Duason, ancien lieutenant de galères, et capitaine du port de Marseille. Depuis dix ans il avait obtenu sa retraite, et Avait entièrement renonce au monde. Il était en relation avec le P. Qnesnel. (Noie de Céd'uion de 1807.)