DE BAGUTB A JEAN-BAFOSTE RAQJf S
A Paris, le a4« octobre [1698].
EicTnf, mon cher fils, je suis. Dieu merci, absolument sans fièvre depuis cinq ou six jours. On m'a déjà purgé une fois , et je m'en suis bien trouvé, et j'espère
». Cette fin de la lettre est ëcrite par Racine. Lbxibs 189. » I. Reme sur Tautographe, conserrë à la Bibliothèque imp^iale.
J. RacnnL. yii 19
ago LETTRES.
j^ g~ que je n'ai plus qu'une médecine à essuyer. Taî pourtant la tête encore bien foible : la saison n'est pas fort propre pour les convalescents, et ils ont d'ordinaire beaucoup de peine en ces temps-ci à se rétablir. Ma maladie a été considérable; mais vous pouvez compter néanmoins que je ne vous ai point trompé , et que lorsque je vous ai mandé qu'eUe étoit sans péril, c'est que, dans ces temps-là, on m'assuroit qu^eUe l'étoit en effet. Je suis fort aise que vous n'ayez point fait de voyage en ce pays-ci : il auroit été fort inutile, vous auroit coûté beaucoup, et vous auroit détourné du train où vous êtes de vous occuper sous les yeux de Monsieur FAmbassadeur. Je souhaiterois de bon cœur que sa santé fût aussitôt rétablie que la mienne. Tespère toujours que nous pourrons nous trouver lui et moi à Saint-Amand le printemps prochain; car on a en tête que ces eaux-là me seront très-bonnes, aussi bien qu'à lui. M. de Cavoye s'en est trouvé à merveilles, et on me mande qu'il ne s'est jamais porté si bien qu'il fait, et qu'il a repris, non-seulement toute sa santé, mais même toute sa gaieté. Il se conduit pourtant avec une fort grande sagesse, fait sa cour fort sobrement, et ne mange presque jamais hors de chez lui. La profession de votre sœur Nanette a été retardée : de quoi elle a été fort affligée. Elle a mieux aimé pourtant retarder, et que je iusse en état d'y assister. Je lui ai mandé que ce seroit pour la première semaine du mois de novembre, c'est-à-dire immédiatement après la Toussaints*. Je serai si près de Fontainebleau que d'autres que moi seroient peut-être tentés d'y aller; mais j'assisterai simplement à la profession de votre sœur, et reviendrai dès le lendemain coucher à Paris. Votre
a. Racine écrit ainsi ToussoîntSy avec une « à la lin.
mère est en bonne santé, Dieu merci, quoiqu'elle ait ^^ g pris bien de la peine après moi pen4ant ma maladie. Il n y eut jamais de garde si vigilante ni si adroite, avec cette différence que tout ce qu'elle faisoit partoit du fond da cœur, et faisoit toute ma consolation. Cen est une fort grande pour moi que vous connoissiez tout le mérite d'une si bonne mère , et je suis persuadé que quand je n'y serai plus, elle retrouvera en vous toute Famitié et toute la reconnoissance qu'elle trouve maintenant en moi. M. de Valincour et M. Fabbé Renaudot m'ont tenu la meilleure compagnie du monde : je vous les nomme entre autres, parce qu'ils n'ont presque bougé de ma chambre. M. Despréaux ne m'a point abandonné dans les grands périls; mais quand, l'occasion a été moins vive, il a été bien vite retrouver son cher Auteuil, et j'ai trouvé cela très-raisonnable, n'étant pas juste qu'il perdit la belle saison autour d'un convalescent, qui n'avoit [pas] même la voix assez forte pour l'entretenir longtemps. Du reste, il n'y a pas un meilleur ami ni un meilleur homme au monde. Faites mille compliments pour moi à Monsieur l'Ambassadeur et à M. de Bonac. Je leur suis bien obligé de l'intérêt qu'ils ont pris à ma maladie. Je suis aussi fort touché de toutes les inquiétudes qu'elle vous a causées, et cela ne contribue pas peu à augmenter la tendresse que j'ai eue pour vous toute ma vie. Je vous manderai une autre fois des nouvelles.
Suscription : A Monsieur Monsieur Racine, gentilhomme ordinaire du Roi, chez Monsieur l'ambassadeur de France, à la Haye. (Cachet rouge, au cygne.)
,5^ g 190. — DE RilCINE A. JEiLlf-BAPTISTB EACUfE '•
A Paris, le dernier octobre [i698].
Vous pouvez vous assurer, mon cher fils, que ma santé est , Dieu merci, en train de se rétablir entièrement. Pai été purgé avant-hier pour la dernière fois, et mes médecins ont pris congé de moi , en me recommandant néanmoins une très -grande diète pendant quelque temps , et beaucoup de règle dans mes repas pour toute ma vie : ce qui ne me sera pas fort difficfle à observer. Je ne crains seulement que les tables de la cour; mais je suis trop heureux d'avoir un prétexte d'éviter les grands repas, auxquels aussi bien je ne prends pas un fort grand plaisir depuis quelque temps. Tai résolu même d'être à Paris le plus souvent que je pourrai, non-seulement pour y avoii* soin de ma santé, mais pour n'être point dans cette horrible dissipation où l'on ne peut éviter d'être à la cour. Nous partirons mardi qui vient* pour Melun, votre mère, votre sœur
Letihb 190. — I. Revue sur Paatographe, conterrë à la BîUiothèque impériale.
a. Le 4 novembre, Racine partit en effet ce jonr-là. Dans une lettre de M. Willard, datëe du 5 novembre 1698, et adressée à M. de Préfontaine, frère de l'abbé le Roi, et qui avait été secrétaire des commandements de Mademoiselle de Montpensier, on trouve ce passage : « Mon ami M. Racine a été longtemps malade. U me coûtoit, de deux jours l'un, et quelquefois tous les jours, presque une matinée ou une après-dinée; car il le souhaitoit; et son épouse, comme lui, m*assuroit que cela lui faisoit plaisir. Il est guéri, et il est à Melun pour la profession de sa seconde fille, s Vojrei Port'Royml^ par M. Sainte-Beuve, tome VI, Appendte»^ p. aSo et a5i. •— Nous ferons d'autres emprunts à cet jtppemdlct^ où M. Sainte-Beuve a publié pour la première fois des fragments intéressants des lettres de Germain Willard sur la maladie et sur U mort de Racine. Ceux de ces fragments qui ont assez d*étendiie pour n'être pas cités seulement en note se trouvent ci-après, parmi les Lettres de divers à divers^ écrites au sujet de Racine.
ahiée et moi, pour la profession de ma chère fille Nanette, que je ne veux pas faire languir davantage. Nous ne menons ni les deux petites, ni lionval. Les chemins sont horribles à cause des pluies continueUes. Je prendrai même des cheyaux de louage, qui me mèneront josqu^à Essone , où je trouverai mes chevaux, qui me mèneront de là jusqu'à Melun. Monsieur Tarchevéque de Sens veut absolument faire la cérémonie. Taurois bien autant aimé qu il eût donné cette commission au bon M. Chapelier' : cela nous auroit épargné bien de rembarras et de la dépense. M. Tabbé Boileau-Bontemps ^ a voulu aussi, malgré toutes mes instances, y venir prédier, et cela avec toute Famitié et Thonnéteté possible. Nous ne serons que trois jours à Melun. La cérémonie se fera apparemment le jeudi, et nous en repartirons le vendredi.
Nous aUàmes Tautre jour prendre Tair à Auteuil, et nous j dînâmes avec toute la petite famille, que M. Despréaux régala le mieux du monde; ensuite il mena Lionval et Madelon dans le bois de Boulogne, badinant avec eux, et disant qu'il les vouloit mener perdre. Il n'entendoit pas un mot de tout ce que ces pauvres enfants lui disoient. Enfin la compagnie Falla rejoindre; et cette compagnie, c'étoit ma femme avec
3. M. Chapelier, dont noot avont parl^ {pojres la moiê % de la kttrm 97, p, 39),... ^tait alors nn des grands ricaires de l*arche- Téqœ de Sens, et a ^të chanoine honoraire de l'Église de Paris. {ï9oi9 de Pédiiion de 1807.)
4. Charles Boilean, abbë de Beanlien (royez ci-destos, p. 119, la note 11 de la lettre 118). Dans un passage des Mémoires de Saùtt" Simom (tome H, p. ^49), où l'on avertit de ne le pas confondre aTee le chanoine de Saint-Honorë, Jean-Jacques Boileau, il est dit qu'il ëtait l'ami de Bontemps, premier ralet de chambre du Roi. De là sans doute le surnom que Racine lui donne de Boileau- Bontempa.
XS9S
a94 LETTRES.
sa fille, M. et Mlle de Fraischeville*, qui avoient aussi dîné avec nous. La mère se trouvoit fort incommodée ; ce sont les meilleures gens du monde. Pavois été à Auteuil par ordonnance des médecins ; j'y serois retourné plus d'une fois si le temps eût été plus supportable. M. Hessein* vouloit aussi y venir. Il prétend que toutes ses vapeurs lui sont revenues plus fortes que jamais, et qu'elles n avoient été que suspendues par les eaux de Saint-Amand. L'air de Paris surtout lui est mortel, à ce qu'il dit : en quoi il est bien différent de moi, et il ne respire que quand il en est dehors. Il a un procès assez bizarre contre un conseiller de la cour des aides, dont les chevaux, ayant pris le frein aux dents, vinrent donner tête baissée dans le carrosse de Mme Hessein, qui marchoit fort paisiblement sans s'attendre à un tel accident. Ce choc fut si violent, que le timon du conseiller entra dans le poitrail d'un des chevaux de M. Hessein, et le perça de part en part, en telle sorte que tous ses boyaux sortirent sur-le-champ, et que le pauvre cheval mourut au bout d'une heure. M. Hessein a fait assigner le conseiller, et ne doute pas qu'il ne le fasse condamner à payer son cheval. Faites part de cette aventure à Monsieur l'Ambassadeur, et dites-lui qu'il se garde bien d'en plaisanter avec M. Hessein, car il prend la chose fort tragiquement.
Tai été fort touché de la mort du pauvre M. Bort '' ; je connoissois son mérite de réputation : il suffit de dire qu'il avoit été dressé par Monsieur l'Ambassadeur.
Votre mère et toute la famille vous saluent. M. de
5. Yojez ci-desftus, p. 164 , la note 4 <le I<l lettre i45. A cette même page 164 et à la page a8o, Racine ëcrit ce nom aTec un e: FreschevilU,