‹ Œuvres de J. RacineChapitre 136 sur 222 · DE RACmE A LA MÈES AGVis · texte numérisé non relu

DE RACmE A LA MÈES AGVis

DE SAINTE-THiCLE EACnfE'.

A Paris, le 9* novembre [1698].

J^AmarvAi avant-hier de Melun fort fatigué, mais content au dernier point de ma chère enfant *. J'ai beaucoup d'impatience d'avoir l'honneur de vous voir, pour vous dire tout le bien que j'ai reconnu en elle. Je vous dirai cependant en peu de mots que je lui ai trouvé l'esprit et le jugement extrêmement formé, une piété trè»-8incère, et surtout une douceur et une tranquiUité d'esprit merveilleuse*. C'est une grande consolation pour moi, ma très-chère tante, qu'au moins quelqu'un de mes enfants vous ressemble ^ par quelque petit endroit. Je ne puis m'empécher de vous dire un trait qui vous mar-

8. Le jeune de Romanet. Voyez cî-dettiit, p. si 4- LciTmB 191. — I. Revue sur Tautographe, conserve k la Bibliothèque imp^iale. H y en a une copie k la Bibliothèque de Troyes, liasse 1337. On ne peut tenir compte, en présence de l'autographe, des très-lëgèret difTërences qui se trouvent dans la copie.

a. Anne Racine, qui venait de faire profession chez les Ursulines (voyez la lettre prëcëdente), le jeudi 6 novembre.

3. L*adjectif merpeiiietue^ et plus haut le participe /orme, sont ainsi au singulier dans Toriginal.

4. Ce mot est biffe dans Tautographe. La copie de Troyes constate la suppression, et l'explique par cette note : c LÏiumilité extrême de cette fille lui avoit fait effacer ce mot. »

%ge LETTRES.

^(5^3 quera tout ensemble et son courage et son bon naturel. EUe avoit fort évité de nous regarder, sa mère et moi, pendant la cérémonie, de peur d'être attendrie du trouble où nous étions. 0>mme ce vint le moment où il falloit qu'elle embrassât, selon la coutume, toutes les sœurs, après qu'eUe eut embrassé la Supérieure, une religieuse ancienne lui fit embrasser sa mère et sa sœur aînée, qui étoient là auprès fondant en larmes. Elle sentit tout son sang se troubler à cette vue. Elle ne laissa pas d'achever la cérémonie avec le même air modeste et tranquille qu'elle avoit eu depuis le commencement. Mais dès que tout fut fini, elle se retira, au sortir du chœur, dans une petite chambre, où elle laissa aUer le cours de ses larmes, dont elle versa un torrent, au souvenir de ceUes de sa mère. Comme elle étoit dans cet état, on lui vint dire que Monsieur l'archevêque de Sens l'attendoit au parloir avec mes amis et moi. « Allons, allons, dit-eUe, il n'est pas temps de pleurer. » Elle s'excita même à la gaieté , et se mit à rire de sa propre foiblesse, et arriva en effet en souriant au parloir, comme si rien ne lui fût arrivé. Je vous avoue, ma chère tante, que j'ai été touché de cette fermeté, qui me paroît assez au-dessus de son âge. M. Fontaine *, qui, comme vous savez, est retiré à Melun, assista à toutes les cérémonies, et me parut très-édifié de ma fille. Le sermon de M. l'abbé Boileau fut très-beau et très-plein de grandes vérités. Tout cela a fait un terrible effet sur l'esprit de ma fille ainée, et elle parott dans une fort grande agitation, jusqu'à dire qu'elle ne sera jamais du monde ; mais on n'ose guère compter sur ces sortes de mouvements,

5. Nicolas Fontaine, un des solitaires de Port-Royal, auteur des Mémoires pour servir à Chistoire de Port-Bajal. VL mourut à Melun le a8 janxier 1709, âge de quatre-Tingt-quatre ans.

qui peuvent passer comme bien d antres qu'eUe a plu- TgoT sieurs fois ressentis. Elle ira demain trouver M. le Noir', que j'ai été voir cette après-dînée. J y ai trouvé M. de Saint-Qaude ^, à qui j'ai rendu compte de tout ce que M. Tabbé Boileau m'a dit sur votre affaire de Montigny *. Ma femme envoyera demain chez Jeanne une boîte où eUe a mis les bardes les plus nécessaires pour Fanchon, dont nous vous supplions de nous mander des nouvelles. J'ai confié à Nanette que Fanchon étoit avec vous. Quoiqu'elle eût grande impatience de l'avoir avec elle, elle m'en a témoigné une extrême joie. Elle a relu plus de vingt fois la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui écrire, et met sa principale confiance en vos prières. J'oobliois de vous dire * qu'elle aime extrêmement la lecture, et surtout des bons livres, et qu'elle a une mém<Mre surprenante. Excusez un peu ma tendresse pour une enfant dont je n'ai jamais eu le moindre sujet de plainte, et qui s'est donnée à Dieu de si bon cœur, quoi-

6. Jaoqaet Lenoir, chanoine de Notre-Dame de Paris, mort le Il janTÎer 17 17. En prenant possession de son canonicat, en 1697, il aTaît signe le Formulaire. Il fut néanmoins toujours compté parmi les amis et bienfaiteurs de Port-Royal, suivant le témoignage qui lui est rendu dans le Néerologe, Voyez V Histoire générale de Port- Bojral^ tome X, p. 839, note 56. H était le confesseur de Boileau, qui mourut chez lui.

7. Lenoir de Saint-Claude, frère de Jacques Lenoir. H fut Ta- Tocat des religieuses de Port-Royal des Champs. Les démarches qu'il fit pour elles attirèrent sur lui la persécution. Le ao novembre 1707 il fut mis à la Bastille, où il resta jusqu'à la mort de Louis XIV. n mourut le 3o décembre 1743, âgé d'environ quatre-vingts ans. Voyez VHistoire générale Je Port-Bojral, tome X, p. 3a3-334*

8. Ce mot n*est pas très-nettement écrit dans l'autographe. On pourrait, ce nous semble, lire aussi bien Martïgues ou Martignjr. Mais Mtontignjr est dans la copie de Troyes, ainsi que dans les diverses éditions antérieures à la nôtre.

9. Dans la copie de Troyes on lit : c Poubliois à vous dire ; » mais Racine a bien écrit ^, et non à.

agi LETTRES.

j^ g qu^elle fût assurément la plus jolie de tous nos enfants, et ceUe que le monde auroît le plus attirée par ses dangereuses caresses. Ma femme et nos petits enfants vous assurent tous de leur respect, et font mOle compliments à Fanchon. Ma fille aînée s'est donné Thonneur de vous écrire.

Il m'est resté de ma maladie une dureté aa côté droit, dont j*avois témoigné un peu d'inquiétude à M. de Saint-Qaude ; mais M. Morin ^^, que je viens de voir, m'a assuré que ce ne seroit rien, et qu'il la feroit passer peu à peu par de petits remèdes qui ne me feroient aucun embarras. Du reste, je suis assez bien, Dieu merci.

Je SUIS bien plus en peine pour ma sœur Isabelle- Agnès^^, dont je suis bien fâché de n'apprendre aucune nouveUe certaine. Mme la comtesse de Gramont m'a dit que M. Dodart lui en avoit parlé à Fontainebleau avec de grandes inquiétudes. Ne doutez pas qu'il n'ait consulté M. Félix, et qu'il ne l'aille voir dès qu'il sera de retour. On m'a dit qu'il n'arriveroit ici que jeudi. Je n'ai point été surpris de la mort de M. du Fossé ^* ; mais j'en

Page 1