POUR « SITUER » ENCORE UN PEU MON AMI RAOUL DE VALLONGES
A M. Jacques Doucet.
[De récriture de mon ami Raoul de Vallonges.}
(d Car est-il que ce fut au temps... » a écrit Beroalde de Verville « ...et justement à l'instant que les estœufs décheurent de crédit et qu'au lieu d'eux furent avancées les molles balles, au préjudice de la noble antiquité qui se jouait si joliment »
Phrase classique et précieuse qui, depuis le Moyen de Parvenir, peut épigraphier heureusement les petites chroniques de littérature : il y a toujours quelque chose qui déchoit de crédit, et l'on avance toujours quelque chose à la place, et il y a aussi, toujours, des gens pour trouver que c'est au préjudice... et tout cela m'amuse beaucoup...)
Je suis sociable par tempérament.
J'aime, ayant fini de dormir, de donner des baisers, de travailler ou de hre, la compagnie des jeunes gens de mon âge (et des « aînés «).
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J'aime leurs opinions irréductibles et changeantes, et ce qu'ils sacrifient de ces opinions à la tentation d'énoncer ([uelque rosserie lapidaire.
J'aime l'énergie de leurs enthousiasmes, et le peu de fondement de ces enthousiasmes, et la bonhomie avec laquelle ils n'y insistent pas ou la mauvaise foi avec laquelle ils s'y ■entêtent.
Les injustices s'envolent en éclats de rires, et j'aime leur esprit, et leur gaîté qui les préserve d'être méchantes.
J'aime les indulgences des amitiés; j'aime les partialités des antipathies : j'aime les délicatesses et j'aime les mufleries; j'aime toutes les sincérités d'art, diverses et loyales (et les hypocrisies d'art aussi) qui s'avèrent au-dessus de ce bruit de ruche.
J'aime beaucoup tout cela, et j'y vis, et je voudrais être plein d'intelligence et d'indulgence (pour moi aussi), — et je m'amuse beaucoup.
A cin(i heures on va voir ceux « dont c'est le jour ».
Ce sont les divans littéraires, on les connaît, celui-ci oriental, un peu sec, cet autre tout Liberty et mou; ({uelques-uns hauts et graves, — on s'équilil)reau bord, quelques autres bas et doux, — on disparaît au fond; ailleurs d'admirables « Maple », si confortables, et des rockings que l'on s'arrache, et, dans les salles des rédactions, des chaises cannées ou des fauteuils de velours vert...
La « Jeune Littérature Française » est assise... et quelques-uns sont debout devant la cheminée, et quelques-uns s'adossent aux chambranles... On entre.
De cordiales poignées de mains, de petits saluts brefs, peu de « présentations » (sans doute pour ménager des gafîes réjouissantes), des tutoiements et des « cher monsieur », on tousse un peu de toute cette fumée de tabac, puis on y collabore de sa cigarette — ■ et l'on cause.
Lorsque les hôtes sont déjà des « cher-maîtres,» — la causerie se compose un peu; autour de leur parole flamboyante, insidieuse, ou rêvée, elle se condense, attentive, puis elle s'éparpille en apartés pour converger de nouveau vers des anecdotes; par intervalles, quelqu'un se lève prend congé et sort, tandis qu'il descend l'escalier on l'accompagne, selon son importance, d'ironies sans aménité, mais généralement gaies, lorsqu'on le suppose dans la rue, on le laisse, la conversation redevient plus générale — et cela continue. Les derniers s'en vont par petits groupes : c'est alors le cher maître que l'on quitte, qui fournit aux petites ironies sans aménité, on admire aussi — et l'on s'amuse.
(Cette parenthèse a pour but de constater que ceux de ces « divans littéraires » où l'on « passe au salon » adoucir la dignité intellectuelle des petites séances du charme plus frivole — une tasse de thé à la main — de jeunes femmes qui sourient me semblent infiniment « mieux compris »...)
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Chez ceux (dont c'est le jour) qui ne sont encore d'aucune académie, qui n'ont été laurés par aucun plébiscite, ou qui ne répètent pas qu'ils sont des maîtres depuis assez longtemps pour qu'on le croie, on est plus « entre amis ».
La causerie, plus affectueuse, est moins précise, plus folle ou plus petite chapelle; on y feuillette plus le récent 3,50 ou la dernière plaquette, et gare aux métaphores risquées ! Des substantifs que l'on croyait sexuels prennent des sens critiques tout à fait clairs, on ne pactise pas : « Un tel ! C'est un...» — et plus de cigarettes que jamais, — et l'on cause.
Aux Rédactions c'est analogue, avec plus de courtoisies que d'amitiés.
Quatre punaises, aux murs, fixent les « icônes » plutôt prétentieuses ou blagueuses de contemporains plus ou moins notoires; des éditions à chiffre double, ou des piles tristes d'« invendus » font souvenir les fiers jeunes hommes que l'Art et la Librairie se tiennent par la main; dans les inévitables apartés, il est question de justifications de tirages, de « prélèvements » et d'exemplaires de passe, on entend les mots respectables de « société en participation », à des crochets s])éciaux, les coupures que fournissent les Agences, coupons de gloire, s'imposent, et, dans le papotage généraK on s'occupe davantage des sommaires de Revues, et des Échos, et des votes de divers comités.
Un certain côté « métier » se cambre chez chacun avec
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une discrétion de bon goût... au milieu il y a une grande table chargée de brochages bariolés - — et l'on cause.
Puis, en sortant de chez le cher maître, de chez le cher ami ou de la Revue Amarante-et-bleu-ciel, ceux qui ne sont pas invités à se mettre en habit quelque part, ou ne traversent pas une période fâcheuse de travail, s'en vont dîner par petits groupes.
Alors, en général,
— « Des filets de harengs et une demi-blonde ! »
Entre amis on parle des choses que l'on prépare.
C'est un excellent exercice, les projets se précisent à s'expliquer, s'atténuent angles contre angles, et la composition des volumes en profite.
Ce sont des études, — si psychologiques; des poèmes, — si synthétiques, et dont le rythme...; des romans, — si puissamment humains; des comédies modernes, — si en quatre actes; des contes, — dont fidée est si suggestive; des essais critiques, — si fouillés...
Tout ne sera pas fait, évidemment; mais ce qui ne surnagera pas aura au moins vécu quelques instants, d'une vie paradoxale et violente, au-dessus d'une entrecôte aux pommes, et ce qui surnagera y gagnera, — et l'on cause.
>0n allume des cigares ( — au fait !)
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La soirée est venue, et, pour ceux qui n'ont été ni dans leurs familles, ni dîner chez M"^^ Une-telle, ni à la soirée de ]\jme Autre-telle, ni retrouver la petite Chose, ni travailler au Chapitre huit, — nobles occupations familiales, mondaines, tendres ou lucratives, — c'est la soirée à passer. Il y a tant de façons charmantes de passer la soirée.
Il y a-t-il quelque « représentation » curieuse? Une de nos « vaillantes petites scènes d'avant-garde »? Ou une belle M première »? Ce sera la mêlée des couloirs où l'on jette des phrases très d'esthétique, jalons de la belle discussion qui tout à l'heure, au PoiisseUm à la Place-Blanche éclaircira... et on lira l'article de Mendès demain...
Est-ce le soir de réception d'un « cher maître »?
Il faudrait bien se garder de confondre avec les réceptions de chers maîtres d'après cinq heures, — c'est plus intime, à cause des lampes et des liqueurs; c'est moins « visite », on reste tard quelquefois et il y a de jolis retours par bandes — et l'on cause.
Est-ce le soir de réception d'un cher ami? Oh ! alors, il faut se garder encore mieux de confondre avec le cher ami qui reçoit après cinq heures !
Beaucoup plus cVarl. (Toujours à cause des lampes.) Si un nom aimé ou grotesque est lancé, des bras se tendent vers.
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la bibliothèque, on lit des pages, on déclame des poèmes, je crois bien que l'on se donne la réplique le long de scènes entières, et l'on applaudit ou Ton rit. Les épithètes anatomiques sont plus impitoyables que jamais : « Un tel ! C'est un... ». Mais quelles jeunesses ! Et si quelqu'un lit des Ballades, comme l'on répète bien en chœur au refrain ! Ah mon vieux ! — Et l'on cause.
Et si la soirée est libre quand même, — -s'il n'y a ni famille, ni salon, ni maîtresse, ni travail, ni théâtre, ni cher maître, ni cher ami, ni rien... ce sera le bon noctambuhsme ; les bandes d'amis se di\'isent le long des trajets; à deux, en promenade, ce sont des conversations affectueuses; à quatre en fiacre, on se sent tous les coudes. On boit de la bière, des cocktails et des kummels, au hasard; on entre dans des endroits où l'on chante et dans des endroits où l'on ne chante pas; — à propos des aspects des brasseries, des éclairages des rues, ou des charrettes de choux-fleurs, ou d'une fille un peu jolie ou d'une autre particulièrement ignoble, les appréciations et les dépréciations s'enchevêtreront, se grefferont et se contrediront, et ce sera gai, toujours...
Il paraîtrait que « nos aînés d'il y a dix ans » furent surtout mélancoliques...
Je n'en sais rien. Mais tant pis pour eux si c'est exact. C'est notre gaîté qui unifie, de salons en rédactions, de
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rédactions en salons, de brasseries en promenades, les façons de voir et les façons de penser; elle les unifie parce qu'elle les rend toujours supportables, qu'elle nous permet de nous amuser de toutes — (Éclectisme? Oui. Oui. Oui.) — de les considérer toutes, et d'essayer, ayant aimé cet ensemble exubérant, de dégager un peu, pour s'exercer, les courants indécis, les indications de tendances qui s'y panachent... et qui y font panache...
Très bien !
...Et, vers deux heures du matin, quoi que l'on ait fait — famille, salons, travail, théâtre, visites ou rien, — sauf quelques soirs où... comment dirai-je?... « les amoureux ont déjà fini de s'aimer » — (et il arrive bien plus souvent qu'ils n'aient pas encore commencé, les amants qui ne s'aiment guère ayant pour principale préoccupation de rentrer le plus tard possible, — vers trois heures du matin on se retrouve, venant de partout, en habit, jaquette ou veston, à la table où l'on a (pour le moment) l'habitude de souper... on soupe... et l'on rentre... quelque part...
— Ceux qui vivent ainsi, ([u'ils s'y plaisent ou s'y habituent, ne se lèvent en général pas de très bonne heure, — ils sont aussi un peu fatigués...
— Pourtant ils « travaillent »?
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— On a remarqué qu'ils prenaient presque tous le parti raisonnable d'aller un mois de temps en temps, près de Fontainebleau ou près de Biskra, s'étirer à l'ombre bonne d'arbres bourgeonnant, fleuris, ou s'efTeuillant...
Ils reviennent reposés, avec, sous leur bras, un petit paquet de feuillets d'écriture...
— Et?
— Ils recommencent. — Cela dure plus ou moins longtemps...
— C'est une existence stupide !
J'ai pas dit le contraire.