EX FAÇON D'ÉPITHALAME POUR UN MARIAGE MANQUÉ
ou RAOUL DE VALLONGES RACONTE UN DE SES AMOURS
A Ferdinand Herold.
ENVOI
Madame. — J'ai soufïert encore en écrivant, après quatre ans, ceci (les vieux soldats sentent les brûler parfois leurs blessures guéries); mais je ne prévois pas que vous vous émouviez à lire le récit aussi nu de circonstances qui, sans doute, vous échappèrent pour la plupart...
Je crois que nous serons d'accord pour nous féliciter que cette aventure se soit terminée, en somme, sans accidents irréparables — ce fut un malentendu trop prolongé...
Je pense aujourd'hui que, pour moi, « le besoin se faisait sentir », à cette époque de ma vie, d'une crise — c'est vous qui vous êtes trouvée là... et je n'avais pas du tout d" > expérience »...
Tant mieux, ou tant pis, ou lanl mieux... (c'est un vers de Verlaine).
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Si vous lisez ceci, il ne faudra pas m'en vouloir de n'avoir pas soufïert « éternellement » comme je vous l'avais plusieurs fois promis — c'était très fatigant... je vous assure...
Et puis... comme cela... c'était déjà pas mal...
{Je sens que je n'aurai pas le courage — c'est fâcheux — de faire tout à fait de la « Littérature » avec cet « amour ». Je me troublerais trop souvent... je voudrais me ressaisir — tout cela sonnerait faux, parmi des jeux d'esprit ou de mauvaises épithètes... et je respecte assez — je crois ■ — cette naïve et profonde émotion de ma jeunesse pour désirer la railler moins que les autres.
Voici, sur ma table, les « pièces » que j'avais réunies pour écrire cette histoire. Il y a deux gros cahiers écrits au soir le soir, des paquets de lettres... Je « dépouillerai » simplement ces documents devant vous. Je copierai des phrases — (toujours la même!), et je raconterai à mesure : cela se passait ici... cela se passait là... '^:.^
Je ne connais pas de « procédé » plus paresseux, et qu'il faille
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condamner davantage, mais cette fois vous m'excuserez parce que cela ne sera pas un « procédé ». — Je parle de cela comme je peux, parce quil me semble quil faut que cela y soit.
Je suis lâche à l'idée de réveiller mon ancienne douleur pour rhabiller d'une robe neuve... La voici dans son essoufflement prévu, à petites touches, ne cachant rien de sa piètre insignifiance... soyez-lui indulgents.)
Lorsque j'arrivai cette année-là à Valescure chez M^^ Stolon, j'étais un « jeune homme très bien »; très convaincu que jamais je ne « couperais dans ces ponts-là » — « ponts » étant une expression parfaitement élastique; analyste — parbleu ! sachant jouer assez bien d'une sentimentalité artificielle fort soignée; sensuel un peu et très « tenu » par une famille maladroite, par suite enragé de « flirt «... voici un échantillon caractéristique de mes tirades de ce temps-là :
« Flirt ! Efïleurcment ! Seul baume d'éncrvcment à nos neurasthénies attristantes, il faut t'aimer malgré tes imperfections, peut-cire à cause d'elles, parce que tu es une tentative...
Il faut t'aimer pour tous les sourires qui sont toi, pour tous les alanguissements qui sont toi, c'est toi qu'il faut aimer dans
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les chers souvenirs des mains lentement caressées qui conservent encore, aux jointures délicates, Todeur rauque des gants quittés pour le baiser — dans les souvenirs des paroles étudiées, murmurées très bas près des nuques frissonnantes où passent les teintes avivées des pudeurs troublées.
Nous avons reposé nos fronts lourds sur des gorges de soie chaude : — seins adorés, caresses à nos paumes fiévreuses, vous tendiez vers les baisers la fragilité de vos teintes nacrées ; et vous, lèvres, liqueur, seuil !
Flirt ! — jeune dieu souriant, ceux-là seuls médiront de toi qui ont mal connu ces joies factices et véritables; — tu marches indulgent, chatouillant tes belles mains contre les lèvres qui les implorent — ; et tu sais que dans nos cœurs nous t'avons élevé des autels. — Ce soir il te plaira que nous allions en longues théories lentes sous les péristyles fleuris de tes temples en faisant semblant de nous aimer... »
N'insistons pas. Ajoutons deux phrases :
« Petites amies, je ne blâme rien, car des minutes furent exquises; vos mains douces, vos mains de frêles vierges folles ont été la joie de mes crépuscules; — j'ai tant aimé, sous vos paupières baissées, la petite perversité devinée de vos regards... »
Et ceci encore :
« Il est très décourageant de trouver chez tant d'entre elles une fleur à la place du cœur, et je crois que Nietzsche a superbement exprimé l'hésitation mélancolique dont nous souffrons lorsqu'il a écrit : Nie noch fond ich das Weib von dem ich Kinder mochte. — - Je n'ai pas encore rencontré celle dont je voudrais avoir des enfants. »
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État d'âme un peu bien artificiel, blasé sans l'être, et mécontent de l'être — énervé surtout. Je sentais en moimême, quelque part, une sincérité d'amour sans savoir l'accueillir. J'étais très seul et je me croyais très fort. Je tenais au service de sécheresses d'hier dont j'étais vaniteux tout l'arsenal mal classé de mes rêvasseries d'avant-hier.
On disait : « Il serait gentil, ce petit Vallonges, s'il n'était pas si poseur. » Et l'on avait sans doute bien raison.
Parlons un peu du « petit Vallonges ».
(J'allais avoir vingt ans. Je pouvais sembler plus jeune malgré les plis du sourire. J'étais mince et je m'habillais de jaquettes longues, sombres et semblables... cela sullit bien.)
Jusqu'à douze ans j'avais été élevé à la campagne, par des femmes, dans le grand parc de Rainville, où des ruines d'abbaye se dressaient au l)out des allées couvertes. Je ne sais pas si j'eusse pu devenir pieux, et je ne le crois pas — je sais que je ne le devins pas parce que l'église de Rainville était froide et laidement barbouillée d'ocre jaune. Cependant les livres d'images avaient empli mon âme d'allégories et de rêves ornés.
Je fus un enfant triste. Je me souviens même que je feignis souvent des tristesses — parce (jue les caresses de ma mère et de ma marraine me semblaient alors plus proches.
Ma marraine mourut lorscjue j'avais douze ans — c'est
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elle surtout dont l'image se mêle aux souvenirs de toutes ces années — souvenirs flous parmi les ombres chères des grandes allées et les vestiges de quelques contes chevaleresques que je distinguais mal des réalités.
A dix ans l'enfant sait peu de choses, et cependant presque toute sa destinée est faite, parce que notre destinée dépend surtout de la façon dont nous rechercherons le bonheur, et que ces habitudes sont déjà prises... ]\Ia marraine disait que j'étais « câlin », et ma mère disait que j'étais « ergoteur » — je n'ai guère changé.
Lorsque, à douze ans, je commençai la vie de collège, je fus d'abord effaré de tant de bruit. Je me souviens avoir surtout souffert de l'inévitable poussière — poussière d'ennui qui alourdit l'air des salles d'études. Pendant trois ans, arrivé chaque matin à huit heures, j'attendis, chaque jour, que la cloche de la sortie de quatre heures sonnât. Je fis régulièrement mes devoirs, j'appris très souvent mes leçons, — il y eut aussi des parties de « barres ))...
J'aimais le Télémaque et les « Histoires » de Salluste. Je m'engourdissais parfois en des paresses distraites...
— Vallonges ! continuez l'explication du « Jacob's ». J'ânonnais tandis qu'on me « soufflait ».
— Sophrosuné... la tempérance...
Et l'excellent homme qui nous faisait décliner le verbe luô ajoutait régulièrement :
— Vous êtes donc toujours à chercher des « rimes »?
Je ne cherchais pas de « rimes » — je ne cherchais rien du tout.
Mes « camarades » m'avaient d'abord bousculé, riant de mes gestes d'enfant choyé, et j'étais aussi un dos ])his jeunes de la classe, mais l)ientôt je m'habituai à eux. A ([uinzc ans, en rhétorique, les bruyants camarades se policérent aux brasseries closes et aux bals blancs et « causèrent », mais je ne m'intéressais guère à eux... de tous mes voisins d'étude de ces premières années je n'ai pas gardé un ami... je ne regrette, de tout ce temps-là, que mes paresses.
Pendant les deux années de rhélon([ue et de philosophie, je lus — je fus cependant reçu à mes trois baccalauréats — (ancien système)...
Voici une phrase de I\I. Maurice Barrés que je trouve trop parfaite pour ne pas m'en expliquer : «...// était gorgé des plus audacieux paradoxes de la pensée humaine, il en eût mal développé Varmature, c'est possible, mais il s'en faisait de la substance sentimentale... »
Les livres mêmes de M. Barrés me furent alors d'autant plus chers que j'en eus mal développé l'armature — ils m'imprégnèrent d'une fièvre intense... désir de sincérité, d'habileté et d'élégance... c'est à eux que je dois le souci que j'eus dès lors de régler un peu l'ordre des lectures que je faisais jusqu'alors au hasard... ils me firent souhaiter d'être « intelligent... » Je n'exagère pas leur importance.
PENSES-TU réussir!
(Les jeunes gens sur lesquels M. Barrés a agi n'ont pas parlé de lui encore. Il a été mieux que le lettré, l'idéologue, récrivain que l'on a discuté il y a une demi-douzaine d'années ■ — il a été notre éducateur. Il a été notre professeur d' énergie... ensuite nous avons fait de cette énergie ce que nous avons pu — ou nous en ferons ce que nous pourrons...
Mais il a su être notre maître sans rien nous prendre de notre initiative... et nous ne lui en aurons jamais assez de reconnaissance.)
Mois admirables pendant lesquels ■ — soutenu sans trop le savoir par la gymnastique des « programmes « à accomplir — j'appris à aimer en moi ma sensibilité découverte! Époque où m'enthousiasmaient les aphorismes, où Stendhal écrivant : « La seule chose qui e.vcuse Dieu c'est qu'il rC existe pas )', me semblait un soir effacer les mysticismes, tandis que je frissonnais le lendemain à 1' « Illusion pour Illusion... » de Villiers... Époque heureuse où les doutes s'atténuaient les uns les autres pour ébaucher des indulgences autour des convictions... Mon âme savait se répandre à travers l'inquiétude humaine... et se sourire...
Époque aussi où m'envahit, de toute sa maladresse dangereuse, l'espoir timide de la première nuit d'amour...
Je ne veux pas m'attarder à considérer combien l'action
des sens qui s'éveillent peut égarer sur ces sujets, jusqu'aux pires oulrccuidances, de jeunes esprits qui sur d'autres points ne sont déjà pas tout à fait dépourvus de logique; je crois que l'on m'accordera facilement cela. Voici des lignes que j'écrivais alors :
« Je pense qu'il faut que la première nuit d'amour soit lourde d'une infinie volupté — et j'espère un réveil lassé où l'âme s'écouterait vibrer à des splendeurs que je ne sais pas prévoir. C'est ainsi seulement, il me semble, que la chair peut se faire aimer par des esprits délicats que les essoufllemcnls rapides écœureraient bientôt.
Je crois aussi — si j'en juge d'après ceux qui m'entourent, ou d'après les livres romanesques que j'ai lus — que beaucoup ne connaissent pas cette première nuit, et, pour d'autres, sa possibilité vient trop tard, après trop d'aventures médiocres, — lorsqu'ils ont déjà des habitudes. Je ne puis alors m'empêcher de m'étonner de la persévérance avec laquelle tant d'hommes recherchent de préférence à d'autres ces sensations avariées et coûteuses — ils semblent vraiment bien obéir à la volonté d'un spermatozoïde vers un ovule « ces stylonichies des animaux supérieurs », comme écrit si bien M. Delbcuf... ça n'est pas tentant... »
J'hésitais ainsi, et j'écrivais encore :
« Je le dis avec une naïveté de seize ans dont je sourirai peut-être — mais sans méchanceté — plus tard : je voudrais sentir l'amour prendre lentement naissance, puis s'affirmer en désirs que la possession viendrait satisfaire. Je me trompe peut-être... mais, tout de même, les conversations sexuelles de mes camarades sont bien médiocres. Les livres m'appren-
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nent cependant, si j'y pense, qu'il est dangereux d'enguirlander l'idée d'amour de tous les lyrismes épars — mais je n'y résiste pas... »
Et ce sont tous les développements du Rêve bleu...
« Je rêve l'amour « bêtement », — mais tant pis. Je ne pourrais écrire ces rêves-là avec des mots, il faudrait d'extraordinaires musiques et quelques arpèges lents... Murmurer un nom — écarter doucement des mains blanches pour adorer un regard — ...etc. »
Cependant je trouve encore cette phrase :
« Daphnis apprit de Lycénion les choses qu'il se désolait d'ignorer — et Longus ne dit pas que Chloé s'en soit plainte...»
(J'ai dit, dans mon premier chapitre, ce qu'il en fut, et comment, de tout cela — premières désillusions si brusques ! — « le petit Vallonges » souffrit bien moins directement que l'on eût pu croire...
Je me suis vu, devant la mer d'Arromanches, un soir, atteignant déjà à la formule élémentaire de mon hédonisme personnel,... et le Rêve bleu semblait à 400/1 — mais le Rêve bleu est un impito3'able outsider... Vous le verrez bien, aux fois où j'aimerai sans réfléchir, ou malgré que je réfléchisse, ou seulement aux soirs de flemme, tout renverser de sa prétentieuse aile diaprée. C'est l'histoire de cela que je vous raconte. Faiblesses... ! Et puis il faut réagir. Vous com-
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prenez bien pourquoi « le petit Vallonges » est si « poseur ». Il commence à avoir un peu l'habitude...)
Ma mère, très respectueuse de la mémoire et des volontés de mon père, avec lequel pendant dix ans elle avait d'ailleurs assez mal vécu, voulut me voir « passer en Spéciales ». J'y fus. Ce fut la transition entre le collège et l'existence — sans plus guère de soucis d'examens, je travailla's seulement au gré de mes curiosités, et je trouvai des camarades qui me pluren,t.
Silvande et Welker par exemple, se souciaient aussi peu que moi d'Écoles lointaines où se fût prolongé» l'emploi du temps »; enveloppés de longues blouses, et tacliant de craie nos mains fripées par les éponges humides, nous bavardions de longues heures devant les planches noires des éludes, sous prétexte d'une « Discussion du problème » toujours inachevée, ou des intersections « vues ou cachées » de quelques hyperboloïdes. Chères flâneries !
J'y pris quelque assurance — et le goût d'exagérer un peu les scepticismes près des enthousiasmes...
Welker disait :
— Ne nous emballons pas !...
Silvande disait :
— Ce sont des sensations élégantes...
Je disais :
— C'est une ojjinion...
PENSES-TU REUSSIRI
Et nous causions de toutes choses. Kerante venait souvent nous voir... Il nous semblait un peu injuste que ses « sciences politiques » lui laissassent beaucoup plus de loisirs qu'à nous...
En octobre, nous trouvâmes des prétextes... c'en fut fini de la vie de collège... nous allâmes beaucoup « dans le monde « cet hiver-là... J'ai déjà dit que j'étais en train de « découvrir » le charme de la jeune fille moderne.
Vers la fin de l'hiver, je fus un p^u lassé des « visites », et des petits sourires qu'ont les demi-vierges pour les quarts d'agents de change — Fernande me conseilla d'accepter l'invitation de sa tante...
Chaque année, pendant quelques mois, !\I"^^ Stolon recevait ses amis aux Aiguës.
(Décor d'un « antique » imprévu : le palais blanc dressait ses colonnades enveloppées de roses au sommet d'une colline boisée de pins parasols et d'eucalyptus; autour de la sombre verdure des arbres en dôme, l'aqueduc ruiné étendait la ligne interrompue de ses arceaux dorés — puis, jusqu'à la mer foncée, la plaine d'argent des oliviers...)
Les chambres, confortables, excessivement tendues de
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cretonnes à fleurs, pouvaient recevoir de nombreux hôtes. Les arrivants s'extasiaient classiquement sur la vue de la mer — là-bas : sur la vue des Alpes — à gauche; sur ces couchers de soleil — à droite; puis ils abandonnaient, quelques jours ou quelques semaines, à la bonne vie de paresse et d'air léger qui les reposait vraiment de Paris...
Sur un divan, Simonne d'Omeure, lissant d'un doigt lent ses plats bandeaux bruns, écoutait sérieusement Gérard de Kerante raconter d'invraisemblables histoires de sport. Son mari, là-bas, — ce bon Gustave — faisait avec Jacques Rolfe le quotidien beziguc d'après le dîner... la lumière se rellétait sur le crâne admiralilomont chauve...
Hélène Stolon regardait doucement llirler sa fille...
Ma mère tricotait des petits chaussons roses...
Je causais sur la terrasse avec Fernande :
— Et alors?
— Et alors ma tante Hélène veut me faire épouser ce lieutenant...
— Épousez-le.
— INIerci !
■ — Pas de quoi. Il deviendra peut-être capitaine. Vous lui mettrez « au net » ses cours pour l'École de Guerre...
— Tenez, je vous déteste ! Je rentre.
Je rentrai derrière elle.
PENSES-T U RÉUSSIR ! Gf
— Mon petit Raoul, me dit ma mère, à sortir ainsi le soir sans paletot, tu t'enrhumeras...
La soirée continua, ennuyeuse. Je m'engourdis dans un coin. L'ennui le soir, l'ennui sans arrière-pensée, c'est ce qu'il y a de meilleur en villégiature... Simonne chanta un peu de Schumann : « Ich kanns' nicht glauben, nichl fassen... » Les ([uintes de la fin m'éveillèrent.
^la mère appela :
— Fernande !
— Madame !
— Vous seriez bien gentille de m'expliquer un peu pour mes petits chaussons. Tenez, voici la recette : « ...take iwo stiches togelher twice in the middle of the sock — then knit Iwo more rows... » Je ne vois pas très bien...
Fernande se pencha, tricota les points litigieux, puis vint se rasseoir près de moi.
— Vous venez demain de bonne heure faire un tour en bicyclette avec moi?...
Kerante s'était approché :
— A bicyclette !
— Zut !
— Eh bien, et notre tennis ! cria Simonne.
• — Il m'ennuie, ton tennis, tu joueras avec M. de Kerante. C'est entendu Raoul...
— Veux bien.
Hélène Stolon nous rejoignit.
PENSE s- TU REUSSIR
— Mes enfants, pas de projets. ]\I. Mauberets arrive demain matin pour trois jours avec deux, de ses filles, Florence et Marie-Louise. Il faut que quelqu'un aille au-devant de lui — vous Raoul...?
— • Très volontiers, Madame.
Fernande me laboura de coups de coudes.
Les joueurs de bezigue se levèrent.
— Je gagne cinquante quatre mille, déclara Gustave d'Omeure.
Simonne haussa les épaules.
— Mais vous êtes bons amis avec Morence, n'est-ce pas Raoul, me dit INI'ne Stolon.
— C'est-à-dire... Nous avons fait joujou ensemble autrefois, je me rappelle. Il n'y a rien à quoi un garçon de seize ans fasse moins attention qu'une fillette de treize...
On servit le thé. Rentré dans ma chambre, je lus lard, puis j'écrivis à Silvande :
« Ah — mon vieux — ce (ju'on s'rase ici... etc. »
Le lendemain matin, je fus en retard, — naturellement. Lorsque je descendis, je rencontrai M. Mauberets dans l'escaUer.
— Vous êtes arrivé !
P E X s E s- T U REUSSIR!
— Vous voyez. Florence est furieuse après vous — que vous ne soyez pas venu nous chercher...
— Je suis désolé !
J'entrai dans la bibliothèque...
Comment pourrai-je dire ce qui s'est passé !
Florence était debout devant la fenêtre — tous ses cheveux dans le soleil. Mince, trop mince dans cette robe unie de drap foncé... sa petite tête volontaire sous le casque de cheveux d"or... ses mains blanches et longues... je ne sais pas comment je vis tout cela... mais toute ma poitrine se serra... et puis... et puis voilà...
Et puis voilà...
C'est extrêmement simple.
- — Eh bien, vous êtes gentil, Raoul !
— [Mademoiselle !...
— • Vous pouvez m'appeler Flossie, nous avons assez joué à cache-cache ensemble...
■ — Mademoi...
— Oh!
Et tous mes jolis travaux de « psychologie » aboutirent à cette conclusion élémentaire;
— « Mais on aime donc comme ça tout d'un coup !... » Voici des fragments du « Journal ».
Qu'est-ce qui me prend. Je n'ose plus commencer une phrase ou un geste... J'ai beau me répéter: « C'est artificiel,
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— ça n'a pas d'importance... ça ne durera pas ». Je suis obligé de m'asseoir sur tous les divans, si fatigue que j'ai envie de m'étirer et de ni'étendre.
Tout à l'heure, elle s'est penchée pour cueillir une petite rose jaune. J'ai senti que j'étais incapable d'oublier jamais son geste...
C'est le coup « de foudre »... le fâcheux « coup de foudre »...
— Mais je n'ai pas du tout envie de rire.
Je deviens idiot. La petite Marie-Louise est venue à moi en secouant ses cheveux — elle m'a pris en affection. Je lui ai dit :
— Vous travaillez beaucoup. Vous apprenez l'histoire sainte?
Elle m'a regardé avec de grands yeux.
— Pouvez-vous me dire cjuel était le père de Joseph?
— Pour sûr — que vous ne faites pas de questions indiscrètes !
Elle a raison, cette petite ! — Je l'ai embrassée en renversant ses éclats de rire parmi les coussins bleus et l'ébourifïemenl des boucles brunes, guettant les petites mains qui voulaient dénouer ma cravate...
Florence m'a tendu un verre de sherry en souriant.
Mais enfin 1 C'est stupide, tout cela !
Monsieur Mauberets m'a vu regarder sa fille. Il m'a dit : — Elle est mince, hein ! Florence. Toutes mes filles ont de jolies tailles... elles sont sveltes... on dirait des «syphilis»!... Crétin I
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Il me semble un peu qu'EUe éveille en moi un tas de souvenirs— et, lorsque je veux retrouver ces souvenirs., impossible...
Enfin, qu'est-ce que cela veut dire tout cela...
Je crois qu'elle m'aime ! ! — Je ne sais plus du tout ce que 3e fais.
Nous sommes restés au coucher du soleil sur la terrasse derrière une colonne... je tremblais.
Voici des phrases qu'elle m'a dites :
— Ah mais, l'année dernière j'ai eu de la volonté — j'ai refusé d'aller à Arromanches pendant que vous y étiez...
— Parce que j'étais trop bête...
— Oh vous comprenez très bien — pour que vous soyez encore désagréable avec moi...
— Mais !
— Et tout à l'heure encore.
— Flossie !
— Ah ! Vous vous décidez à ne plus m' appeler « mademoiselle ».
Il y eut un long silence.
Je suis sûr de n'avoir pas fait un seul raisonnement. J'éprouvais vaguement que je voulais rester avec elle toujours... toujours...
J'ai dit :
— Vous savez bien que je vous aime beaucoup.
Et j'ai remarqué en prononçant cette phrase qu'auprès du mot '( aimer » le mot « beaucoup » était un diminutif... Elle a répondu :
— Vous y avez mis le temps.
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Et puis... et puis elle m'a tendu le front d'un geste si simple... si « nécessaire »...
Je ne sais pas... moi... il m'a semblé que tout était convenu... J'ai dit :
— Vous voulez bien de moi... vous voulez... Elle a dit, si bas que j'ai deviné :
— Oui...
J'ai serré sa main, j'ai dit très bas aussi :
— Nos fiançailles...
Elle m'a serré la main très fort.
Il me semble que tout cela s'est fait bien vite. Elle part demain.
Avant de partir elle m'a tendu les deux mains. Nous nous sommes regardés. Elle a dit :
— Je suis heureuse.
Alors quoi? Est-ce que... ça y est?
J'ai pris un livre pour vaincre mon énervemcnt, au hasard — Saint-Martin, Œuvres posthumes, Tome I" — et j'ai lu cette phrase :
« // faut bien être hardi pour épouser la femme que l'on aime... » — Les hasards sont ridicules... !
Et puis, après tout... c'est vrai... j'aime, comme cela... mais enfin Qui est-ce que j'aime 1 Et peut-être que ses baisers n'y feraient rien...
La nuit fut longue. Ah les nerfs!
]\Ia volonté glissait. J'ouvris la fenêtre pour voir le clair de lune et les étoiles. Je me souviens que j'essayais de rccon-
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naître les essences des arbres. Je m'aperçus du silence et cela me sembla terrible. ]Mais la fraîcheur m'apaisa. J'allumai un cigare...
Je répétais : « Je l'aime, je veux l'aimer — c'est cela qu'il faut... « et, je sentais en moi-même que je ne savais pas du tout ce que cela voulait dire... « Tant pis^ — -allonsy !... » tout autre raisonnement me fut impossible.
Je pris du chloral pour dormir.
Le lendemain soir, Gérard de Kerante devint le « confident » indispensable.
Nous étions sortis pour fumer. Au-dessous des balustrades où nous nous accoudions, la plaine s'étendait, très calme, jusqu'à la mer. Le crépuscule adoucissait les lignes simples : les sombres cimes des pins parasols, les masses grises des oliviers, avec parfois la terre rouge entrevue, ou la tache plus claire des bandes de blé vert.
— « Flossie ! » Je me souviens de toutes les teintes.
Nous descendîmes lentement jusqu'au banc près du bassin des iris. L'eau immobile reflétait les taches sanglantes du ciel et les blanches colonnades du péristyle entre le feuillage frêle des lauriers-roses; — on songeait à l'image de quelque maison de Hellas dans ce miroir bordé d'iris mauves...
— Gérard. Je suis mélancolique ce soir. - — Ah ! Très mauvais.
68 PENSES-TU réussir!
— Oui.
— Vcux-tu que je te récite des vers?
— Ne blague pas. Je suis navré...
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Tout. Regarde donc... des crépuscules aussi beaux que celui-là... et nous devant ! Ma vie est pleine de poussière..
— Faut épousseter.
— Gérard 1
— Alors c'est sérieux — mon vieux?
Il y eut un silence. Puis je dis d'une pauvre voix hésitante et sotte que j'entends encore :
— Est-ce que tu crois, Gérard, que l'on peut aimer, comme cela... tu comprends ce que je veux dire... pour être heureux...
Il me prit les mains; sa voix fut tendre :
— C'est cela !
Nous marchâmes un peu sans parler.
— Dis-moi...
— Tu aimes Florence...?
— Oui.
La voix de Gérard reprit son timbre de sécheresse :
— Eh bien... qu'est-ce que tu veux que je te dise... tu as tort... vous êtes si loin, si loin... Quelle rage vous avez donc tous : ...aimer ! Vous feriez un gentil ménage au bout de six mois... Tu es donc bien pressé... et puis tu sais... Florence...
— Oh je t'assure...
— Oui. Oui. Ah, mon pauvre vieux ! Sois tranquille, je
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ne donnerai pas de conseils, c'est inutile d'abord — et puis ça m'embêterait... Tu aimes... vas-y ! Tu orneras l'objet d'un certain nombre de qualités... et puis tu les lui enlèveras — c'est simple. Douloureux et simple. Qu'est-ce que je peux faire pour toi... t'écouter. Je t'écoute. Ne te gêne pas. Sois lyrique : ça me renseignera...
— Gérard !...
Je lui parlai d'Elle... à plein cœur, à plein rêve... etc.. Lorsque je m'arrêtai, je lui dis :
— Est-ce que tu crois?..
Il me serra les mains.
■ — ■ Non, Raoul. Je ne crois pas. Laisse-toi aller le moins possible... c'est tout ce que j'ai à te dire. Quelques millions de jeunes gens se sont déjà trouvés dans ton cas...
— Ah, tu es très spirituel ! Vraiment !
— Allons ! Ne te fâche pas...
Nous rentrâmes au salon.
— Mon petit Raoul, me dit ma mère, à sortir ainsi le soir sans paletot, tu t'enrhumeras...
Il ne va plus rien « se passer » — c'est vraiment difficile de faire une histoire avec cela. Je revins à Paris, et à mon
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retour commença la période lamentable de cet amour. Hésitations... Attendrissements... tout ce que je ne saurais dire : Les cahiers que je noircissais alors (traces de larmes parfois !) sont désolants d'insignifiance et sanglotent à travers leur sécheresse, voilà tout.
— ■ ...Et voici tout ce que je trouve à transcrire de ces trois mois de bel espoir — (s'il fallait rapporter, comme j'ai commencé — tous ces petits détails - — ça n'en finirait jamais)...
Mon exaltation : — c'est bien simple : il faut que cela se dégonfle.
Quelle place elle tient dans ma vie... J'ai mis ces sensationslà dans un casier à part, — je les adore, — je les ressens, — je n' « analyse » pas, — je me laisse aller... je l'aime...
Simonne d'Omeure m'a parlé de Flossie aujourd'hui. Je pourrai rencontrer Mossie chez elle. Je suis las. J'avais envie de dire à Simonne : « Nous nous aimons — je veux épouser Florence. Aidez-nous. » Mais à cause d'elle...
Simonne m'a dit : « Oh I Florence se croit assez malheureuse dans sa famille pour faire un coup de tête et partir avec un jeune homme. » — C'est une métaphore qu'affectionnent les jeunes fennnes; j'ai appris à savoir ce qu'elle signifiait...
— « Oh ! Il faudrait la mener en lui réservant toujours des surprises — le tout serait d'étudier assez son caractère pour... ainsi moi je l'épouserais très bien. » C'était Simonne d'Omeure qui disait cela. J'ai répondu en souriant : « Moi aussi ».
J'ai bien du mal à aimer. Je me fais l'effet d'un bout de bouchon brûlé... j'ai si mal vécu, avant. J'hésite — mais il faudra bien que mon amour triomphe.
Presque des hallucinations — cela me fatigue.
Hier soir je lisais, puis tout à coup j'ai dit à voix haute une phrase pour elle, oui, pour elle, et je me suis retourné vers elle, oui, vers elle, et alors seulement j'ai songé qu'elle n'était pas là, et que je ne savais même pas où elle était... quelque part dans l'est...
Je me suis plu à penser en souriant que j'avais évoqué une soirée qui sera... Puis j'ai voulu me souvenir de ce que je lisais, et, la phrase, je ne l'ai pas retrouvée... est-ce que la phrase sera aussi !...
C'est bête... mais c'est continuel — avec plus ou moins d'exagération.
Je suis sûr d'aimer. Mais j'ai bien du mal à avoir confiance. J'ai peur, lorsque je la reverrai, qu'elle ne soit plus ressemblante. Je sais bien ce qui va arriver. Je vais en fabriquer une autre que j'aimerai... Et puis je voudrai les confondre — et je ne pourrai pas.... et alors !...
Elle est revenue. Je veux la voir. Je trouve en moi ce cynisme qui me désole : « Tu ne l'aimeras pas longtemps sans
doute, profltes-en. » Je veux la voir. Si je ne la trouve pas, si je ne la rencontre pas... j'irai à la messe où elle va.
J'ai été à la messe à Saint-Philippe. Je pourrais dire « aux messes»; — j'en ai subi au moins trois. Mais je l'ai vue. J'ai tenu sa main dans la mienne, j'ai eu son sourire dans mes yeux. Je l'adore... ! Et elle m'aime — n'est-ce pas — elle m'aime ! Pourvu quelle ne me fasse pas trop souffrir ! Ah cette phrase banale : « Mon cœur m'étouffait... » — quelle autre? Mais qu'y a-t-il donc en elle pour...
...En aimer une plutôt qu'une autre ! Question qui a torturé « des millions d'hommes », comme dit Gérard — pour être toujours neuve...
...Je vais être un paroissien fidèle de Saint-Philippe...
J'ai été chez elle. Prétexte : des photographies. Elle n'y était pas. Une carte. Il me semblait entreprendre une démarche d'une audace inouïe.
// fallail que je me passionne. Je me suis peut-être trop passionné. J'examine des cas : (a. Elle m'aime, (b. Elle ne m'aime pas. (c. Elle ne m'aime plus. (d. Elle m'aime encore, (e. Elle m'aime...
J'effeuille tout l'alphabet : un peu, beaucoup, passionnément... C'est très intéressant d'aimer — et puis c'est comme
une caresse, je ne sais pas où... au fond de mes yeux... tout au fond de moi...
J'ai rêvé qu'elle « en épousait un autre », Demi-sommeil — composition de lieu ! Elle me hante !
Elle entrait à l'église... et je la tuais — tout simplement. Voyez donc ce poignard ! C'est bien exagéré !... peut-être pas.
A Saint-Philippe. Je l'ai regardée — de trois quarts — ça n'est pas long, une messe. A la sortie j'ai tenu sa main. L'institutrice doit commencer à trouver que l'on me rencontre bien souvent, — mais je ne manquerai certainement pas une occasion d'éprouver cette chère tiède merveilleuse émotion cjue j'ai à la voir..
J'ai été chez elle.
Pourquoi détailler, h' impression seule a de l'importance je crois qu'elle m'aime. Maintenant — comment... !
Elle part pour un mois avec Simonne. Je la verrai encore à la messe dimanche. Il faudra y aller au moins une fois pendant son absence à cette messe...
...Ça me fait du" bien d'embrasser ses jolies petites sœurs devant elle... Marie-Louise m'a dit : " A quelle église allaistu avant? »
Il me semble ce matin que tout est fini. Cependant... elle
74 PENSES-TU réussir!
doit être, on dit qu'elle est, très flirt avec « les autres », et elle ne l'est pas du tout avec moi... Est-ce que j'en suis à me raccrocher à des détails de cet ordre?
J'ai rêvassé cette nuit que je i.\ sauvais dans un incendie; — c'est stupide, mais c'est comme cela...
Elle est partie tout à l'heure... Si je résumais un peu :
A un moment de ma vie où je ne croyais guère penser à aimer, je l'ai rencontrée. Je ne me suis pas méfié. Résultat : Coup de foudre, elle seule existe... etc. Dans cinquante ans, on considérera cela comme palhologique... on en soignera peutêtre comme dit Kérante... mais enfin — ça y est !
Nous sommes très séparés... âge, fortune, relations... je ne puis la voir qu'une fois par hasard. Gomment triompher de tout cela?..
...M'aime-t-elle assez pour rester la Fiancée — de confiance — dans cette vie agitée qu'elle aura, entourée, sans doute, de nombreuses « demandes », d'imbéciles — parbleu ! — mais d'imbéciles somptueux, tandis que moi... Et puis pourquoi m'aimerait-elle? Oui. Mais pourquoi est-ce que je l'aime?..
Elle est si jolie ma petite Flossie !
Ceci admis (mais pourquoi l'admettre !) — si vraiment je l'aime, et si je continue à l'aimer (triste à dire), je l'épouserai dans quatre ou cinq ans, et qu'en scra-t-il?
Sinon... quoi?
La tuer? (J'y pense souvent — allez !) — c'est bien passionnel, bien voyant et bien salissant...
L'oublier? — bien douloureux mais...
La marier et devenir son amant? — bien littérature, et puis... non... Je voudrais aussi qu'elle ne souffrît pas...
D'autres flirts?.. Ça m'embête — même Fernande... Des brasseries, au Quartier ou ailleurs, avec les chers camarades — pas moyen. On demande une diversion; sans cela je vais devenir enragé...
Ah ! ne pas pouvoir l'avoir, à moi, demain, ce soir, tout de suite! Tout se crispe en moi! Ses yeux... ses mains... ses dents !
Ah ! que cela se précise en désir, cet amour, cela simplifiera bien ma soufîrance... c'est ma sécheresse qui m'éreinte...
Acheté : La Thérapeutique obstétricale d'Auvard. D'où :. '< Ah... lorsqu'Elle souffrira ! » J'anticipe peut-être un peu. Je ramène ainsi tout à Elle.
Ah ! l'Espérance !... quel sale défaut !
Elle revient demain.
Elle est si jolie... j'ai envie de m'évanouir en la regardant — je ne m'évanouis pas, d'ailleurs — (mais ce n'est pas là ce que je voudrais sentir...)
Est-il possible qu'elle soit un jour à moi !... etc.
Ce qu'il y a de fâcheux c'est que... ma chair me gêne — c'est même la sienne qui me gêne. Mais je ne veux pas — je l'aime trop en ce moment.
Si... si... mais...
Je me fais pitié vraiment. Derrière ces arguties, je vois si bien ma vraie pensée, mon angoisse : « J'aime — je voudrais savoir si Ton m'aime comme j'aime — et je n'ose pas le demander francliement — parce que j'ai peur de la réponse... »
J'ai envie de tout lâcher. C'était pas la peine de lire et de tant sourire pour en venir à pleurer en pensant à une enfant blonde qui m'a dit un jour qu'elle m'aimait en descendant à travers un parc. Tant pis. Je veux savoir. Je vais écrire.
" J'ai joué comme un enfant autour d'une chose que je ne connaissais pas. »
Elle ne me répond pas.
Je me demande si tous souffrent comme moi lorsqu'ils aiment. IVIais alors, pourquoi ne se tuent-ils pas? D'ailleurs, ]nol, je ne me tue pas, — mais...
Ah mon pauvre Raoul d'il y a quatre ans ! Je t'aime bien tout de même ! — Mais que tout cela est piteux !
Que s'est-il passé pendant ces trois mois — pas grand'chose... je me suis exalté à vide.
Ah ! Au moment où nous sommes — la première lettre que je lui écrivis (voici le brouillon) : elle est inepte cette
PE^SES-TUnÉUSSIR! 77
lettre ■ — quelle jolie production de souffrance j'ai fait pour rien... !
J'aime. Ah certes oui, j'aime; avec tout ce que l'on a de neuf dans le cœur (même lorsque l'on a trop lu M. Maurice Barrés), avec tout ce qui déborde à vingt ans... Tendresses précieuses ! Rêves naïfs de bien drôles de luxures ! Désir d'éternel ! Songeries de gloire aussi... J'aime à gros bouillons... C'est édifiant ce que j'ai de bonnes intentions... et comme j'y reviens toujours, malgré mes pauvres essais •d'ironie, à Elle...
« Mon adorée — mon adorée ! »
Je tourne les pages de ces cahiers de « Journal » et peu à peu je ne souris plus. Comme j'aime ! Comme je me désespère ! Et tout simplement — sans songer à en tirer parti — allez ! A la suite... toujours à la suite...
...Ah mon rêve est bien mort !...
...Comme je suis triste...
...Non ! Je l'aime ! Je l'aime !...
...Je me suis donc trompé !...
...Alors — jamais !...
Et cela continue comme cela — indéfiniment. Et cela
recommence :
...Je suis las 1...
...Ma petite Flossie...
...C'est donc fini !...
J'aime ! (Est-ce que je vais m'attendrir de nouveau?)...
Mais ce qu'il y a de plus lamentable, c'est que je n'aime personne. Je ne m'en aperçois pas, je vais toujours. Tout ce que je croyais d'Elle, les petits détails sont venus le détruire peu à peu... Je l'ai vue à ce bal... J'ai été la voir... Je l'ai rencontrée en visite... Chaque fois d'une phrase ou d'une attitude, elle s'est diminuée un peu, elle a étalé sa petite âme fade, bien assortie à sa petite beauté de poupée — et je m'en rends compte :
...Tout fout le camp...
Elle ne veut décidément pas être pareille au mannequin adoré, pas pareille du tout — il n'y a plus que ses mains... aussi j'en parle tout le temps... ses mains... ses mains... mais cela n'est tout de même pas suffisant. —
J'aime toujours — et je n'aime plus rien. Comme j'ai dû souffrir !
Je lui écris encore — une fois — deux fois — (et que ces lellres sont absurdes!). Elle ne répond pas. Parbleu! la pauvre petite • — elle a peur. Ce n'était pas cela du tout qu'elle voulait... Elle a voulu faire joujou, gentiment, elle croyait que cela se passait comme cela — et voilà que je divague, que je deviens à moitié fou... elle n'y est plus du tout...
Et je continue à la rencontrer au concert — au théâtre — en soirée...
Elle m'envoie une mèche de ses cheveux...
...« Qu'est-ce qu'elle veut que j'en fasse — de ses cheveux ! »
Elle avait probablement trouvé cela très gentil !
]\Ioi - — je suis en train de « rne détruire ». Tout le long des pages griffonnées ce sont les mêmes désespoirs qui reviennent, et les mêmes espoirs. - — Je me secoue pour « lâcher tout cela », et je ne peux pas, je ne peux pas ; — je sanglote toutes les nuits dans mon oreiller chifïonné...
« C'est fini — c'est fini ! » .
Et le lendemain :
« Je l'adore je l'adore ! »...
Ah ! cela n'est pas varié !
Je relis toutes ces pages. Vraiment — ce n'est pas parce qu'il s'agit de moi — mais c'est à dégoûter à jamais de la sentimentalité...
Qu'est-ce que je veux? — Je ne sais pas.
Où est-ce que je vais? — Je ne sais pas.
Je sais que je me suis trompé — qu'elle n'est pas « celle que je croyais» — j'ai même à son service, les jours de réaction, toute une collection d'épithètes méchantes... et injustes...
^ Mais le lendemain, cela me reprend :
...Je ne peux pas. Je ne peux pas...
80 PENSES-TU réussir!
Je suis une pauvre locjuc l^alloUée...
Il y a des phrases d'un égoïsme touchant :
« Ah ! si elle était morte avant que je la revoie ! »
Je songeais aussi au suicide, périodiquement : « Mourir ! Ah mourir ! »
Mais je ne mourais pas. Cela dura... ! Il y a pourtant une bien jolie phrase de Dowson : « // is so much easier to die
for thc woumn ijoii loue lluin lo livc ivilh hcr. »
(Jeune homme qui me liras peut-être — j'étale devant toi mon ridicule d'alors, ma faiblesse, ma sottise... Il faut m'en savoir gré...
Je me montre à toi comme j'étais, sans style — je touche du doigt la disproportion grotesque entre mon rêve gonflé, mon rêve vide, mon rêve faux — et la réalité où je me désespère de ne pas pouvoir le faire entrer... Ce n'est pas la réalité qui a tort — c'est mon Rêve, c'est mon imprudence — toi» ne sois pas imprudent...
Cette petite Florence, un peu jolie, un peu gaie, un peu sensuelle, et qui voulait bien être gentille pour moi, je l'ai « collée » sur un piédestal de mauvais goût ■ — elle « nij fait pas bien » — alors je sanglote, je m'indigne, j'ironise et je menace les cieux... je suis un pauvre imbécile.
Ne fais pas comme moi.
PENSES-TU réussir! 81
Ce n'est pas ma faute — on ne m'avait pas prévenu. J'ai cru que c'était cela l'amour. J'ai même été très fier de me faire si mal aux nerfs... et, parce que « la Réalité n'était pas la sœur du Rêve », j'ai pris des airs de génie méconnu... devant les glaces.
Il m'a fallu quatre mois de tortures pour découvrir que l'on s'était fichu de moi — et que je m'étais fichu de moi — et que pour fabriquer de l'Amour, il ne suffisait pas, comme cela, de deux jeunes échantillons de sexe difféient et de beaucoup d'imagination...
Pouraimer, il faut être un peu plus prf/ que cela... Sinon, on risquedene plus pouvoir aimer jamais — je l'ai échappé belle !
C'est pour cela que je laisse dans mon livre ce chapitre ennuyeux et terne : si un seul enfant, frère de celui que je fus, peut être préservé par ces lignes de la maladie qui a f ailh me tuer le cœur, je n'aurai pas été inutile.
Encore ceci : Si tu ne peux pas — si malgré toi, faible de ton immense désir de tendresse que la « famille » n'aura pas satisfait, ni rien, tu es pris dans le tourbillon d'un faux amour sans cause; pour te ressaisir, pour te dépêtrer, fais ce que je n'ai pas fait :
Va voir des filles.
Ta mère trouvera que j'ai tort — mais ça ne fait rien.
Va voir des filles.
Sans cela tu n'échapperas pas à ce que je raconte dans ces pages : ta puberté deviendra de la sentimentalité — ta chair te chatouillera et tu croiras que c'est ton âme — tout cela
82 PENSES-TU réussir!
« se portera au cerveau », tu ne sauras plus... alors... alors I
Va voir des filles.
Tu es très jeune, cela ne te dégoûtera pas trop. Aie pour elles, si tu peux, de la tendresse. Souiïre déjà pour elles, si tu peux, de ton mieux, cela vaut mieux... et prends seulement quelques soins d'« hygiène »...
Tout ceci n'est pas poétique 1 Je n'y peux rien — je ne connais pas d'autre remède...
Je n'en ai pas voulu pour moi. Avant Florence, j'avais connu des jeunes personnes... — Oh ! de « basse catégorie » je sais bien, et avec « des corsets élimés »... qu'elles enlevaient — je t'ai déjà parlé de la petite Blanche-Marcelle...
Je n'ai plus voulu alors... je l'aimais trop (ah malheur!) j'ai voulu rester « digne d'elle » — cela ne m'a pas réussi... et n'importe quelle fillette fiévreuse me l'eût fait oublier bien vite...
J'ai cru, malgré que je me débattis, au Rêve... à l'amour à vingt ans...
N'y crois pas — c'est de la blague.
Et si, à vingt ans, tout de même, on a pu rencontrer de l'amour vrai, sérieux, tendre, pur, passionné, vermeil... c'est parce que « l'exception confirme la règle ».)
Cela dura.
J'atteignis à des paroxysmes... j'eus des crises... j'ache-
PENSES-TU réussir! 83
tai un revolver dernier modèle. Pas moyen de la voir seule, de lui parler, et nous ne « marchions » pas ensemble, naturellement. — Il y avait seulement des bouts de dialogue entre deux portes :
— Je vous écrirai demain !
— Oh non !
— Ah tant pis — j'en ai assez — il faut que cela finisse I
— Mais...
Quelques baisers entre deux portes aussi. Ah ! Elle n'était pas « au courant » du tout, cette pauvre Flossie — elle devait lire mes lettres en ouvrant de grands yeux; elle répondait de temps en temps :
« Vous êtes fou, Raoul... vous m'effrayez... vous êtes fou... »
J'essaimais de me ressaisir un peu. Kerante revint à Paris — je fus moins seul. Le quatrième jour il me dit :
— Voyons, Raoul ! Florence Mauberets?... Tu n'es donc pas guéri?
— Mais si, mais si ! C'est un vague flirt... !
— Bien vrai !
— Eh bien oui,, là — je l'adore... je... je... je... je... (Non ! ce que ça me lit de bien !)
— Tu es fou? — dit Kerante.
— Oui.
— Faut te soigner.
Je haussai les épaules.
— Tu te détériores...
— Écoutes ! Tiens !... Non ! J'aime mieux parler d'autre chose...
— Raoul !
Il y eut un silence.
— Et... — reprit Gérard de Kerante — ...tu te fais encore des illusions?
- — Plus... ces bonnes habitudes d'analyse... Hah !
— Alors?
— Ah, est-ce que je sais ! Est-ce que je sais !
— Ah, parfaitement !
Cette conversation se renouvela vingt fois. Je ne souffris jamais plus qu'à cette époque. Je passais brusquement d'une folie de passion à des brutalités de sécheresses...
« Et puis je m'en fous après tout ! Quoi ! Elle se mariera et puis je couclierai avec — je n'ai jamais voulu autre chose, seulement j'ai fait des frais d'imagination. De l'Amour 1 pour cette jeune... Allons donc ! »
Et le lendemain :
« Si elle m'aimait pourtant I Si c'était elle qui... »
Joli jeu de balançoire.
— Comment ça va? — me demandait Kerante avec un sourire triste.
Je répondais :
— INIieux. Bien mieux. Que veux-tu 1...
PENSES-TU réussir! 85
Je parlerai un peu de ces crises — au hasard...
Le Parc Monceau des soirs de Mai. Parfum d'humidité câline — les allées sinueuses — ■ Les « points de vue » prévus — une sensation de nature diluée... diluée — une « nature » à laquelle la cigarette s'harmonise... Je marchais lentement.
J'étais las et sans colère. Je ne l'avais pas vue, Elle, mais, chez ]\I°i6 Stolon, j'avais vu, gaies et jolies, ses trois petites sœurs qui m'avaient fait fête : Marie-Louise m'avait défait mon nœud de cravate... — et Fernande qui m'avait dit : « Vous me lâchez ! » - — et cette jolie Odette Laurent, si douce, qui m'avait dit : « Vous avez l'air triste ! » Tout était hienveillant pour moi — sauf moi. Tout semblait me promettre du bonheur pour demain, pour demain... et moi, je m'usais à en vouloir tout de suite...
- — « Ses petites sœurs ! »
Je sentis sourdre en moi un tas de lyrismes — j'eus peur...
— « Ah non — encore — qu'est-ce que je vais encore inventer pour me faire souffrir ! »
Des petites filles rentraient sagement, en jacassant, avec leurs bonnes...
Et, ce soir-là, ce fut de la sagesse qui vint — je copie
86 PENSES-TU réussir!
dans le gros cahier où cette page s'essoufïle parmi cent semblables :
Rien ne peut — sentimentalement — nous émouvoir plus doucement, aux heures singulières de vague espoir d'amour récemment laissé, que la présence de celles qui sont de quelques années moins âgées que nous : et je crois que souvent alors nous conflons à l'enfance de leurs sourires ce qui demeure en nous d'irréfutables illusions et de sincères désirs...
Ils sont nombreux, ceux qui, aux lendemains de passions de quelque façon fatigantes, comme ils allaient aventurer leur ennui en de mauvaises simili-débauches, ou se réfugier en d'excessives solitudes, ont été sauvés par la méditation qu'inspira le geste souple et prudent de la fdlette qui enleva pour eux le cowsey de la théière et leur tendit quelque tasse de thé!.. »
J'étais bien sage ce soir-là... !
« ...Petites filles ! Quelles de vous se nomment Amour et Joie et Désir et Douleur et Tristesse? Quelle jouera demain avec mon cœur, des petites joueuses de tennis d'hier? Quelle rayera le fameux cristal de mon orgueil, des fdlettes mignonnes dont le patin rayait la glace, lorsque cet hiver nous passions les mains jointes? Car nous savons, malgré que nous y pensions trop peu, que le bonheur ne nous viendra pas des fdles qui nous occupent ni des jeunes fdles dont nous nous occupons, ni des jeunes femmes qui acceptent nos caresses... )>
C'était très sage... — pas très exact, mais très sage. Et cela continuait un peu mélancoliquement :
« ...Il y a une douceur angoissée à songer que celle qui don-
nera son âme — si elle doit venir — existe et rêve, sourit et pleure, et que nous ne pouvons pas encore regarder ses sourires et bercer ses chagrins...
...Petites filles délicates et gentilles, qui laissez encore flotter la parure de vos cheveux autour des moues mélancoliques ou rieuses, et dont les robes mi-longues découvrent les chevilles minces...
Petites filles aux gestes frêles, charmantes de grâce un peu factice et si exquisement maniérée — petites filles — je vous aime qui symbolisez pour moi la promesse... »
C'était très sage ■ — c"est pour cela que j'en recopie aussi long... Je n'étais pas affolé tout le temps... j'eusse moins soulïert. Je m apercevais...
Mais si je tourne quelques feuillets — c'est encore des divagations douloureuses :
« Ah, ce baiser de l'autre fois : le geste naïf de sa joue tendue... ! Est-ce que je puis penser parfois qu'il peut y en avoir une autre qu'Elle I N'y a-t-il pas que l'Amour qui puisse dans si peu de chose mettre de telles émotions... il faut qu'elle m'aime! ô ma bien-aimée ! ma bien-aimée ! Si je pense seulement à ses lèvres, cela me fait si délicieusement mal ! Oh ! Elle m'aimera ! ne sommes-nous pas destinés l'un à l'autre I »
On parle décidément fort médiocrement de l'amour lorsqu'on aime. Et cependant le temps passait.
Je faisais des visites, je montais à cheval, je lisais, j'écrivais mes premiers contes, et j'avais fort bon appétit...
S8 PENSES-TU RÉUSSIrI
L'amour? — ça me ])ronait par crises... ie souffrais, et je sanglotais, parce que je l'avais vue et qu'elle avait été quelconque, gentiment, — ou parce que je ne l'avais pas vue.
Mon amour — mon désespoir... cela devenait une habitude. Le soir, je m'asseyais devant les pages blanches de ce gros cahier plein de folies et de tristesses — et j'écrivais... — mais mes raisonnements, lorsqu'ils valaient quelque chose, ne tenaient pas devant mes désespoirs... tout s'émiettait... je me souvenais, ou j'espérais encore, ou je me désolais — et cela continuait — ...quelle médiocrité 1
En voici encore :
« Oui — je sais — il semble qu'il y ait une solution : l'exaltation en soi-même; réfugier son âme en soi-même; adorer les images puisqu'elles semblent plus belles que la vie... Mais ce serait seulement de la mauvaise foi... »
« .Je me souviens — un jour, lorsque nous étions enfants, j'avais lancé dans ses cheveux des têtes de chardons — elle portait les cheveux en natte alors. Et puis je ne pouvais plus les retirer. Nous sommes restés longtemps, tout près — je suis sûr (fue je l'aimais déjà, seulement je ne savais pas... «
« Je voudrais mourir — mais pas avant qu'elle ne m'ait dit qu'elle m'aime... Je répète son nom des heures pour me faire du mal... comme on effleure une plaie... Je récite des litanies d'Elle. »
Est-ce que je ne suis pas absurde — est-ce que je ne me suis pas trompé, est-ce que je ne suis pas seulement en train de
PENSES-TU réussir! 89
prendre un fiirt au sérieux parce qu'il a été un peu différent des autres? Elle est destinée à être ma maîtresse plus tard — et voilà tout... si je ne trouve pas que j'ai trop rêvé sur elle pour chercher une désillusion de plus...
J'en ai assez — je le lui dirai, brutalement, et puis voilà... Si elle pleurait pourtant... !
Je l'aime ! Je l'aime ! J'ai beau faire ! J'ai mal partout ! J'ai dîné avec Kerante et sa « Mimi » — oh comme je voudrais pouvoir l'envier ! Je ne puis pourtant pas souffrir comme cela indéfiniment. J'ai, sérieusement, de temps en temps l'idée de la tuer pour simplifier — et tout cela est faux, archi-faux, et je m'en rends compte, et je ne peux pas en sortir.
Je ne suis pas encore assez fou pour ne pas comprendre que ce mariage serait mon malheur... se fît-il !
Si j'avais 25 ans et une « situation » — je l'épouserais sans doute, et ce serait du propre...
Alors qu'est-ce que je veux?
Ah !...
Et ainsi de suite. Vraiment je ne continue pas ces transcriptions... Ceux qui voudront pourront en imaginer autant qu'ils voudront — et ce n'est pas brillant comme littérature.
Lentement, au fur des pages tournées que je lis, je me reconquérais pourtant déjà un peu semble-t-il — très lentement. L'immense amour insensé restait toujours aussi douloureux en moi — mais de moins en moins je le rapportais à elle.
Flossie me souriait toujours. Nos « fiançailles » dans ce
90 PENSES-TU réussir!
parc... je pense qu'elle avait tout à fait oublié cela — elle riait, jolie petite créature, modifiait un peu sa coiffure, dansait... Elle me dit un jour :
— « Est-ce que vous devenez plus raisonnable? » J'eus envie de mourir — tout de suite • — mais ça ne vint
pas. J'essayais d'un autre flirt... cela m'ennuya.
Je passai quelques nuits rue d'Edimbourg... j'étais prisde crises de sanglots. — La petite Lucette me dit :
— « Ah ! Tu sais, tu m'embêtes... je n'aime pas être prise pour une autre ! «
Pourtant, malgré tout, malgré même que j'eusse la naïveté de m'en indigner, je m'accoutumais peu à peu à la pensée que « c'était manqué »... Je sentais bien que, peu à peu, je ne m'emballais plus que sur le souvenir de mes emballements...
Ah ! si je me rappelais les jours merveilleux de Valescure, tout mon premier espoir, ma folie de bonheur, de grands sanglots nerveux venaient encore briser tout mon courage ; mais lorsqu'elle était là, elle-même, avec sa beauté vibrante, tentante et si loin... je n'éprouvais plus l'émotion brûlante et délicieuse qui m'étouffait lors de nos premières rencontres à Paris — il y avait là une jolie fille à propos de laquelle je souffrais, et c'était tout...
J'avais écrit une dizaine de lettres plus ou moins affolées,.
PENSES-TU RÉUSSIrI 91
la moitié pour déclarer que « je ne pouvais pas vivre sans elle », l'autre moitié pour déclarer « qu'il valait mieux que ce fût fini »... elle n'avait guère répondu ni aux unes ni aux autres — surtout, je crois, parce qu'elle était incapable d'écrire quatre pages...
Que pouvait-elle penser de moi ! Cette passion ! Cela la flattait un peu — cela lui faisait un peu peur — et puis elle devait surtout trouver que cela traînait en longueur...
Elle n'avait donc pas été sincère, le fameux soir, dans le parc?
Si, seulement cela s'était passé très vite... voilà tout. Elle n'avait aucune vocation pour les émotions profondes..
— Comment ça va? — me demandait Kerante.
- — Mieux. ]\Ion vieux. Un peu mieux. Ça tient... ! ■ — Tu devrais t'en aller à la campagne...
— Peuh ! A quoi bon !
■ — Si ! Si ! Ça tournerait peut-être à la poésie... L'élégie... c'est un remède...
— Ne ris pas. Et puis je n'ai jamais fait un quatrain...
— Tant pis ! Fais-en un roman alors... remue-toi !... Des proses libres... Remue-toi!
— Pas encore...
— Cherche une petite amie un peu mélanco; la petite Daisy ne t'irait pas?
— Pas encore...
92 PENSES-TU réussir!
— Ah zut ! Trempe dans tes larmes, mon vieux, trempe I Seulement, je te préviens, tu finiras par t'y ramollir...
Je pensai un jour :
— Si j'allais à la campagne tout de même — si j'essayais de travailler... il faut pourtant bien que cela finisse !... Bah !
J'allai prendre congé d'elle, elle me dit :
— Ne m'oubliez pas !
Décidément elle n'avait rien compris. Même, vis-à-vis d'elle, c'était moi qui avais eu tort — mais qu'y faire !
Ce fut une pauvre purée de moi qui s'échoua dans ce petit village de Bretagne — en plein printemps fleuri.
Quelle première soirée j'eus là-bas — devant cette mer qui me semblait trop grande. ..q uclle lassitude ! Et les autres soirs ! Et je repensais toujours la même chose — cela n'étonnera que ceux qui n'ont pas passé par là.
Je reconstruisais tout le rêve de bonheur par Elle.
Et puis je me démontrais qu'elle était incapable de le réaliser.
Donc...
Mais pourtant si elle en avait été capable...
Et cela recommençait... selon des intensités décroissantes.
PENSES-TU réussir! 93^
— « C'est trop simple vraiment — et trop désolant. Depuis cinq interminables mois, je vis « à faux » — (et ce n'est pas fmi) — par ma faute.
Elle me devient « bien égale » — la délicate jeune fille blonde (avec cœur, ou sans cœur, ou avec si peu de cœur... qu'importe) que je me suis donnée pour prétexte à tout cela. Ce que je xiens considérer ici, tout seul, c'est moi-même, la faiblesse de moi-même... Joli spectacle. Je n'ai pas eu confiance en l'instinct de la vie — j'ai voulu mieux... rêve connu : union des âmes... amante, compagne et amie... Et puis j'ai « bâti sur le sable » — et ça s'est écroulé, naturellement, et il a fallu démolir les ruines — et je n'en reviens pas. Pour que je réussisse, il aurait fallu un de ces hasards... Il n'y a pas eu le hasard... »
Cette grande mer forte avait vraiment l'air de se fich'de moi. — Ironie de la nature (état d'âme breveté). — Et je pensais avec plus de fermeté peu à peu :
— « Ah ! mon pauvre Raoul ! Tu as cru que l'on pouvait lâcher comme cela le petit traintrain de la vie. Tu avais pourtant été raisonnable jusque-là... Tu t'acheminais posément vers le bonheur, tout le long des sensations que tu accueillais, que tu analysais, dont tu t'enrichissais... — Très bien. — Et tu serais arrivé. ]\Iais tu as trouvé que cela n'allait pas assez vite... Tu as voulu de vastes coups d'ailes — parbleu ! — et ]M"e Florence n'a pas suivi... C'est tout simple.
PENSES-TU réussir!
Tu as crié tous ces soirs-ci : « Il n'y a donc pas de bonheur ! »
Si. IVIais si.
Mais ce n'est pas là. Ce serait trop facile. Le Bonheur est dans la vie, mon gaçon — vis.
On te permettra d'être « revenu de loiil » plus tard, si tu y tiens encore, mais, auparavant, il jaiil (jiie tu y sois allé :
Vas-y.
Vis — comme les autres.
Sois plus intelligent, plus sensible, plus curieux d'idées et de voluptés — si tu veux. (Je ne saurai même trop t'y engager.) Mais ne brûle pas d'étapes... il faudrait revenir.
Songe un peu — si Florence, par un invraisemblable hasard, avait été aussi folle que toi, si « vos deux âmes s'étaient confondues » dans cet amour peu défini que tu réclamais à larmes et à cris... ■ — et après?
Mais tu aurais été un fort mauvais amant, et un fort mauvais mari... ça n'aurait pas marché du tout...
Apprends à vivre.
Tu veux être heureux. Tu as bien raison. Fais ce qu'il faut pour cela. Fais d'abord « ce qu'il faut ne pas faire», pour n'avoir pas envie d'y retourner ensuite... Tu avais bien commencé, continue.
Reprends la vie où tu en étais.
Voici des genres d'amour, voici des genres de littérature, voici des genres d'opinions sociales... goûte à tout.
N'aie qu'une préoccupation : faire attention à ce que tu fais.
Et fais tout...
L'Amour. C'est cela qui t'inquiète le plus en ce moment, n'est-ce pas? Eh bien, rends-toi d'abord capable d'aimer et d'être aimé... Tu ne l'es pas.
Tu n'es pas encore assez précis.
Qu'es-tu? Un jeune homme de la fm du dix-neuvième siècle faisant partie du plus fragile et du plus inutile et du plus séduisant fragment de la société...
Eh bien ! propose-toi d'être « cela » à fond.
Tu n'es pas né serrurier. Ne le regrette pas. D'abord ça serait inutile. Et puis cela te fatiguerait. Sois ce que tu es. Ça peut servir...
Voici des femmes — voici des livres et des idées — voici des estampes — voici des camarades — voici des cocktails — voici des cigares...
Marche !
(Je te donne des conseils inavouables, mais au moins je l'avoue.)
Jouis — pour trouver dans la sensation ta personnalité.
Après — tu verras ce que tu veux en faire. Tu seras libre de choisir pour but de ta vie — ou l'amour, dont tu seras alors capable, — ou l'art, pour lequel tu seras alors docu-
mente — ou le perfeclioimeineiit du Cnpilal de M. Marx — ou la science des laboratoires — ou le poker —
Ça te regarde.
Mais ne crois pas qu'à vingt ans on puisse faire aboutir sa vie à un rêve.
Tu as essayé — ça ne t'a pas réussi — tu serais même grotesque, si tu ne souiïrais pas encore tant...
Que cela te serve au moins de vaccin.
Ne rêves plus, — tu rêverais encore à creux... tu as 999 chances sur 1000...
Agis.
— Veux-tu que je te donne un conseil?
— Fais ce que tu voudras...
Si tu es vraiment bon à quelque chose, tout s'arrangera — et au bon moment tu te trouveras entraîné...
Si tu n'es bon à rien... tu auras au moins remué dans le décor; mais ton rôle est de te croire bon à quelque chose...
Tu viens de souffrir. .Je ne me mociue pas de toi. Je crois bien que les i)lus atroces douleurs ])hysiques sont celles dont les causes sont morales, l^epose-loi un i)eu.
Tes crises s'espaceront...
Tu crieras encore longtemps, aux nuits d'insomnie :
— « Flossie ! Flossie ! »
Mais cela ne correspondra plus à rien... ce sera le reste de la vieille faiblesse qui s'en ira...
Avant tout — ne sois pas faible...
Vis...
€tC... »
Je me donnais ainsi de bons conseils, d'excellents conseils. (Je retrouve tout cela, à peu près, dans les lettres que j'écrivais à Kerante). Ces conseils... Je les suivais peu à peu.
J'établissais ma petite « méthode » personnelle, imparfaite, brutale et touchante — et qui devait s'adapter peu à peu...
Je vivais dans un paysage de calme - — des arbres fleuris, des prairies tendres et la grande mer. — Les « crises » devenaient plus rares ; elles suivaient en général les lettres de ce bon Kerante, qui me donnait aussi d'excellents conseils... en retard sur les miens...
Je lisais — j'avais l'intention de travailler et je ne travaillais pas — je m'égayais un peu. Je voulais vivre comme les autres...
— « C'est bien cela : j'ai voulu échapper à la vie — la recréer selon un rêve imprudent... cela n'a pas pris... »
Je me cicatrisais peu à peu ]Ma vie aussi « faisait longueur». Je reviendrais à Paris en septembre... tout se serait défait peu à peu... Et cela finirait de se défaire...
Je n'ai plus rien à dire.
Je sens bien que je finis trop brusquement — mais ce fut cela.
98 PENSES-TU réussir!
Je m'étais exalté au delà de mes forces — et tout cela retombait lentement. Je retrouvais en moi-même le Vallonges d'avant, avec ses défauts qui me semblaient si précieux maintenant, avec sa sécheresse, sa blague... et ce fâcheux « manque de sens moral ».
Je recommençais à m'aimer.
Flossie devenait une métaphore...
Quand je murmurais : « Flossie ! « cela voulait dire :
« — La vie est lente, ce serait doux d'arriver tout de suite à quelque repos de claire tendresse... etc..
Penses-tu réussir!... »
La vraie Florence — la jolie enfant adorée me semblait si loin — si loin... il fallait que je pense à ses mains — « ses mains! » — pour entendre en moi encore l'écho de l'ancien désespoir. Décidément j'avais traversé une crise. Une crise que je n'oublierais pas... qui me préserverait sans doute...
J'écrivis tout cela à Kerante.
Il me répondit :
— « Tu guéris vite. »
Oui. Je guérissais vite — je guérissais avec le printemps et l'été, l'air était trop pur pour mes mièvreries sentimentales... et la mer.
Il n'y avait qu'une chose à dire :
— « Tu as un idéal. Florence peut-elle être cet idéal? Non. Alors passe à une autre. »
— Et chercher cette autre.
PENSES-TU réussir! 99
C'était bien simple... mais il avait fallu la force d'y penser fortement.
Ce fut alors que l'on m'écrivit qu'elle se mariait. Cela m'émut... tout de même !
— « Cela devait arriver ! »
J'eus un peu honte de ne pas sangloter largement... de résister à cela... de n'être plus fou... On s'en veut toujours d'être redevenu « normal ».
— « Elle se marie ! Elle se marie ! Un autre aura... ! »
— « Eh bien — et puis après ! »
C'était donc pour cela que j'avais tant souffert — pour quelque chose qui pouvait me devenir si égall...
Je constatai seulement que je n'avais plus envie de devenir « son amant » — ce rêve faux, inutile, douloureux, je le respectais trop pour vouloir y toucher jamais...
— « Flossie ! »
Cela signifierait pour moi quelque chose d'impossible et d'enfantin un peu... très loin.
— « Flossie ! »
J'écrivis à Kerante que je revenais à Paris. Je revins. Puis je vécus avec mes camarades et je m'aperçus que j'étais gai.
100 PENSES-.TU réussir!
C'est tout.
Je ne croyais tout de même pas que ce fût si peu de chose... La plus grande douleur de ma jeunesse! C'est que je n'ai pas voulu exagérer. J'aurais pu refaire des lyrismes — (aujourd'hui j'ai plus l'habitude...) — j'ai préféré transcrire quelques-unes des pauvres phrases grelottantes ou boursoufflées que pendant des mois j'écrivis chaque soir^ avec de la fièvre... il m'a semblé qu'elles seraient plus éloquentes que moi.
J'ai revu Florence — une seule fois.
Mariée, elle était partie avec son mari pour l'Angleterre — elle y habite encore.
Lorsque je l'ai revue, elle était enceinte. Je l'ai regardée : je ne Vai plus trouvée jolie... je n'ai jamais été si triste.
Elle était là, en face de moi, elle me demandait : « Qu'estce que vous êtes devenu? » — Je répondais : « Pas grand chose !» — et je sentais qu'il tombait en moi des monceaux de cendres.
— « C'était donc elle ! Elle qui avait eu toute ma vie l trois années s'étaient passées, trois années seulement, et il n'y avait plus rien... rien... sa fraîcheur était fanée... ses.
PENSE s- TU réussir! 101
yeux ne brillaient plus comme jadis... ses mains me semblèrent quelconques... J'avais voulu qu'elle fût ma femme... « pour toujours et pour tous les jours... » — Ah ! depuis j'avais mieux su ce que c'était que l'amour... « sous toutes ses formes et leurs conséquences »... avais-je pu être assez enfant... assez gosse... ! »
Et la conversation continua.
— Vous allez bientôt retourner là-bas — Madame?
— Plusieurs années encore.
— Cela ne vous coûte pas trop?
— Mais non...
Et nous effleurâmes même des souvenirs sans nous émouvoir.
Lorsqu'elle se leva pour partir, je m'aperçus seulement que... sa taille déformée... le soleil... cela faisait par terre une grande ombre ridicule...
Alors — j'eus tout de même les larmes aux yeux.
C'était un « mariage manqué » — oh ! tout à fait manqué...