‹ Œuvres de Jean de Tinan (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · SOIRÉE PERDUE ET N'UIT D'AMOUR A LA PASSANTE · texte numérisé non relu

SOIRÉE PERDUE ET N'UIT D'AMOUR A LA PASSANTE

ou l'on accompagne RAOUL DE VALLONGES l'uN DES SOIRS LES PLUS INDÉCIS DE SA SENSIBILITÉ

A Ernest La Jeunesse.

Raoul de Vallonges et son ami Gérard de Kerante avaient dîné ensemble à l'Américain; devant eux deux verres de kummel étaient encore à moitié pleins. Ils coupèrent deux cigares et les allumèrent à larges bouffées.

Il y a des soirs — comme ça — où l'on sent très nettement que Ton est incapable de faire quoi que ce soit; si l'on faisait quelque chose (que ce fût), ce serait à refaire, alors c'est pas la peine. Les idées sont légèrement pâteuses, il ne faut pas essayer d'idéologies inédites, mais on est très disposé pour jouir- de celles que l'on connaît bien, on est très disposé pour parler avec beaucoup de « citations », et un peu de pédantisme.

C'est la flemme. Ce n'est pas la paresse, c'est la douce flemme qui est quelque chose d'analogue à la courbature : il V a des déchets à éliminer.

Il ne faut pas réagir contre cet état; on se ferait inutilement mal à la tête; il faut s'y laisser aller, et le mieux est d'être deux à le subir de conserve. Si l'on se souvient alors que les lieux de plaisir sont admirablement organisés pour encadrer un ennui savant et curieux, on se fera une « soirée perdue » très supportable.

Vallonges et Kerante s'en furent rue Richer — « le musichall de la rue Richer « — avec l'intention de faire quelques kilomètres dans le promenoir. Leurs cigares tiraient l)icn; c'était l'essentiel.

Les sisters Barisson chantèrent : « Qui n'a pas un chat, un petit chat... » Quelques Scheiïers se disposèrent en échafaudage. On admira Liane de Pougy. Des fantoches nouèrent leurs jambes autour de leur cou et se cassèrent des guitares sur le crâne. Un équilibriste jongla avec un sopha. — Et tous ces exercices, par suite de leurs deux états d'âme, parurent à Vallonges résumer assez bien tout l'amour, et à Kerante résumer assez bien toute la littérature...

Puis ils furent au jardin. Une jeune personne gentille demanda à Kerante s'il la reconnaissait, il la reconnut et elle lui donna sa nouvelle adresse. Une autre personne de

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gentillesse plus mûre désira un bock — mais ils s'assirent seuls dans un coin pour jouir, devant deux verres d'ale, de leur flemme, de leur douce flemme, et chacun parlait un peu à son tour sans trop s'inquiéter de ce que disait l'autre.

Vallonges expliqua que les femmes un peu trop âgées sont... Citation : Demétrius Poliorcète aima avec violence Lamia déjà plus fanée, donc... — Et Vallonges pensait à Laura Louitzie.

— Oui, dit Kerante, c'est comme...

Et il exposa rapidement l'état de la question du rythme poétique. Citation : «... mêler des rythmes précis à des rythmes moins précis », donc...

■ — Oui, reprit Vallonges, c'est comme...

Et, passant du goût pour les femmes âgées à divers autres mysticismes, il aboutit à... — Anecdote : Véronica Juliani béatifiée par le pape Pie II — ou Pie III? Non : Pie II — faisait coucher, par vénération pour l'agneau céleste, un agneau véritable dans son lit; elle le couvrait de baisers, et lui laissait volontiers téter ses mamelles qui donnaient quelques gouttes de lait...

— Oui, reprit Kerante, c'est comme...

Et, élargissant ses vues vers l'hypothèse d'un bel avenir rythmique pour notre chère littérature française, il contesta que les rj'thmes seuls de la prose pussent...

— Oui, dit Vallonges.

Et il examina d'une façon générale l'influence du christianisme sur la femme. — (Joli sujet !) — Il cita Maudsley (Deutsche KUnik 1873. 2. 3.), plusieurs fois Tertullien et aussi saint Jérôme : « La femme est la porte de Satan, le chemin de r injustice, et V aiguillon du scorpion ! » D'ailleurs le concile de Mâcon a osé...

— Oui dit Kerante.

Ils sortiront. Kerante récita quelques vers de Ronsard et Vallonges se plut à déclarer que Ton était enfin au seuil d'une époque de culture nouvelle. Ils allèrent, rue Auber, boire quelque chose chez « Harry's ». Vallonges prit un ginfize et Kerante un manhattan.

Ah ! Ils se sentaient à la fois intelligents et vagues. Ils étaient heureux de savoir que dans la « Société contemporaine » ils possédaient tout ce qu'il y a de précieux : une certaine aptitude à sentir, cpielques connaissances, et la curiosité du reste. Ils se savaient capables de Ions les snobismes sans bêtise, et le souci de l'émotion méthodique leur permettait d'aimer leur vie comme un objet de leur art. Ils aimèrent leur indépendance.

Ils conclurent ensemble : « Le Bonheur est une habitude, celle d'être heureux », — et Vallonges fit observer que cela devait se trouver, ou à peu près, dans les lettres de Yorick.

Ils sortirent. Il était minuit moins un quart.

Vallonges proposa d'aller place Pigalle. Kerante dit :

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- — Encore ! Pourquoi faire !

Puis il se ravisa.

— Oui. Je prendrai mon omnibus là-bas.

Mais il le prit en route pour être plus sûr... Vallonges monta seul la rue Bréda.

Cette soirée était interminable.

Place Pigalle, il entra au café où il savait trouver des gens. Il alla vers les tables du fond. Cléante lui tendit la main par-dessus un dessin commencé. Fancy secoua ses boucles. Tancrède se raidit... Quelqu'un lui cria : « Que pensez-vous de Saint-Georges de Bouhélier? » Il ressortit un vieux mot de Renan : « Est-ce pour un mariage? » — Puis il €ueillit quelques autres poignées de main dans le sens du mouvement des aiguilles d'une montre, et alla s'asseoir près •de Lionel Silvande.

— Qu'est-ce que tu prends?

— Oh ! je m'en vais tout de suite. Un lait chaud.

Vallonges regarda la salle. C'était la salle de tous les soirs. La salle de café type, impersonnelle et silencieuse. Des correspondants blonds de gazettes allemandes, des joueurs d'échecs, des poètes lyriques, de bruns maîtres d'armes italiens... et des gens vieux, avec des plis gras aux vieilles nuques, des teints blêmis par la mauvaise lumière du gaz — certainement ils avaient vieilli là.

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— « Quoi milieu lamentable! pensa-l-il, moi, j'y reste cinq minutes, mais ils y usent, eux, toutes les soirées de leurs mois. »

— J'ai la flemme, dit Vallonges. Kerante a pris l'omnibus. Qu'tu fais d'beau?

— J'fais un sonnet sur la rime en omphe aux quatrains.

— J'crains qu'tu n'aies des tendances un peu parnassiennes...

— On l'dit.

Il y eut un temps.

— Silvande, reprit Vallonges, m'expliqueras-tu pourquoi moi, qui habite rue de Médicis, j'éprouve le besoin, lorsque je me trouve aux boulevards vers minuit, de passer par la place Pigalle pour rentrer? C'est un rite.

Il y eut un autre temps et Vallonges ajouta :

■ — Ce café est lamentable. Mais on peut aussi dire qu'il est d'une mélancolie adorable. Il est mélancolique depuis les boucles défrisées de Fancy jusqu'aux patcrcs — il est aux trois quarts plein et il a toujours l'air d'être solitaire... si j'écris jamais un Éloge iVOhermann, je le daterai de ce café.

— • Tu n'écriras jamais d'Éloge d'Obemiann, dit Silvande.

Il y eut un temps. Vallonges but son lait.

— J'ai vu Didier, dit Silvande.

— Ah!

— Il s'est remis avec Clotilde.

— Beuh !

— C'est ce que je lui ai dit. Il m'a répondu : « Je sais, elle est insupportable, elle est vraiment bien laide — c'est vrai; mais qu'est-ce que tu veux qu'elle devienne si je la lâche? Elle est si rosse et si rageuse que personne n'en voudrait. ))

— Tu blagues !

— Parole ! Je trouve cela très beau.

— C'est une opinion. Je file.

Il y eut un temps.

— Bonsoir.

- — Tu t'en vas. J'attends Mirving pour rentrer au Quartier...

— Oui — je rentre tout de suite.

- — A demain soir chez le cher maître? - — Rue d'Ofïémont. Oui.

— Bonsoir.

Vallonges cueillit les mêmes poignées de main dans le sens contraire au mouvement des aiguilles d'une montre. Tancrède lui dit : «Et votre article sur Ricard? » Montcrif lui dit : « Et votre Essai sur Andréa de Xercia? » Fancy lui dit : « Bonsoir, mon vieux ! » — Il répondit aux trois à la fois : « Merci, cela ne saurait tarder «, et il se retrouva devant le mélancolique jet d'eau dépaysé de la place Pigalle. « C'est de la mélancolie », acquicsça-t-il — et, comme cha-

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(jue fois ([u"il en sortait, le café « où l'on trouvait des gens » lui sembla s'efïondrer dans un passé poussiéreux et touchant.

Minuit dix seulement. Cette soirée était interminable.

Vallonges entra au Rai Mort. Pleine lumière. Peu de monde. Tziganes. Il serra quelques mains d'Américains du Sud bien mis et de Roumains corrects — des camarades de collège, on ne peut jamais se rappeler tout à fait leurs noms...

« Bonjour... sco ! »

Il fit le tour.

Il n'irait pas jusquà la Place Blanche. ]Montmartrc l'ennuyait.

Il entra à V Abbaye de Thélcme, un tas de femmes ce soir là. Georgette lui dit : « On n'te voit plus. » Alice lui dit : « Comment va les amours. » Dora lui dit : « Tu sais que j't'aime toujours ! ». Lucy cria : « Tiens v'ia Raoul. » Il leur répondit : « J'ai la flemme. » Odette lui prit le bouquet meurtri de sa boutonnière et lui expliqua : « Tu sais. Elle est pas saoule, la p'tite Odette, elle a des peines de cœur. » Il admira cette phrase.

Puis il se jugea assez éclaboussé de bruit et de clarté. « Si que je rentrerais », se dit-il, — il affectionnait cette forme de conditionnel. Il descendit par un autre escalier. Faisait beau. Il rentrerait à pied.

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« Ah ! toutes ces femmes ! » se dit-il. Et il pensa à la tendresse.

Souvenirs des « retours » de ^Montmartre à la Seine. Conversations tenues (ah mais !)

— « Je disais donc que... »... ou rêveries dispersées :

— « Ah la la la la la la ! »

Et les considérations « étlùques » de Welker; et les enthousiasmes inachevés comme des sonnets de Silvande; et le modernisme rageur de Kerante; et ses propres phrases à lui, Vallonges, ses manières d'ironie fléchissante... toute l'idéologie si gaie que l'on a jetée le long des trajets semble moisir dans les coins d'ombre. Et les « Ah la la la la la la ! » des soirs où l'on descend tout seul ont toujours été moisis.

Rue Bréda. Place Saint-Georges. Rue Notre-Dame-de- Lorette. Rue du Faubourg-Montmartre. Rue Drouot. Rue de Richeheu. Place du Carrousel. Les Quais. Le Pont-Neuf... Un itinéraire dans ce genre-là. Oh, l'éternel trajet ! Le sempiternel trajet ! Malheur ! Conspuez les déterminismes...

« Ah I toutes ces femmes ! « se dit Vallonges, et il descendit la rue Bréda.

Il se sentait si veule, i5i mou, si blet, si flasque et si vexé,

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que « l'état d'âme » valait la peine d'être exprimé, et il chercha :

— « Je voudrais être malade pour avoir le droit d'être convalescent «, se dit-il.

Et puis — puisqu'en somme il fallait bien qu'il pensât à quelque chose jusqu'à la place Saint-Michel, il mit sa canne sous son bras et commença une petite amplification :

— « Être convalescent.

Aux convalescences des maladies graves se blotissent plus de joies que l'on ne saurait dire. Les forces de la vie qui triomphent — Dieu ! que je suis fatigué ce soir — se pressent en floraisons éclatantes de désirs multiples et frais; même, des imaginations un peu enfantines et somptueuses tapissent de soie et d'or les pénombres des alcôves, les sirops ont des relents de nectar, les mélodies ressassées où les phrases trop ressouvenues font vibrer harmonicjuement en nous tout un art inexprimé et prochain — parbleu !

Les sensibilités des convalescents sont admirables ! »

Un couple passa-t-il, enlacé, assez loin du bec de gaz pour... Vallonges se laissa tout s'adoucir.

— « Les sensibilités des convalescents sont admirables 1 C'est alors que glissant le long des membres amaigris, les désirs nouveaux, gentille primeur, montent éveiller peu à peu la chère illusion d'amour — (déjà nommée) — dans la pensée encore engourdie. Jolie description à faire : les doigts

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d'abord, s'agitent aux draps fripés avec le geste de froisser des mousselines, puis la tête lassée s'étire contre l'oreiller mou, et les lèvres s'écartent qu'a gercées la fièvre; l'inquiétude de la volonté de revivre fort jette le corps entier en mouvements brusques contre l'épaule crispée, et peu à peu l'émotion du corps se répand, oppressant la poitrine, jusqu'à ce que l'on se croie tout plein d'âme... Heures exquises ! »

— « Et sans doute, à ces heures de crépuscule intérieur — ah ! que les comparaisons météorologiques sont précieuses ! — nous redevenons plus semblables à l'être simple que nous devrions être — peut-être — et, s'il se fait en nous comme une répétition rapide de notre puberté passée, elle est plus vraie que ne le fut notre puberté elle-même; elle est plus hbérée des influences ennuyeuses de vanité d'argent et d'occasion, et si, en ses premiers symptômes, elle signifie peut-être comment nous aurions aimé si l'amour était libre, comment nous aurions cherché le bonheur, elle reproduira ensuite, selon un processus simpUfié, les modifications successives qui ont étoufïé nos chers instincts d'influences...

Oui. Et ce serait -un joh sujet, en le documentant un peu scientifiquement, pour un volume vert à 2,50 chez Alcan. »

Vallonges, d'agacement, enfonça ses poings dans les poches de son pardessus.

— « A savoir cela — au fait, quoi? — nos pauvres bêtes

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effarements pourraient peut-être se guider un peu mieux, à travers le fracas des faits, vers... vers... vers — vers quoi? »

Vallonges se trouva puéril sans naïveté et n'en fut pas fier. Il n'y avait personne dans la rue, mais il chercha une attitude tout de même. Je crois bien qu'il regarda les étoiles, mais le temps était couvert — « observation impossible » — eh bien! il insisterait! na ! puisque c'était comme cela... Quelle fatigue !

— « Nous dirons que ceux qui, sans compromis, aiment incurablement sont rares, prédestinés, mais il y en a, et je ne les trouve peut-être pas si ridicules.

Ayant drapé autour d'une seule figure tous les buts de leur volonté — c'est comme ça qu'on dit — ils murmurent aux nuits de délire inlassablement un seul nom... et cela fait quelquefois rire les blanchisseuses.

Et les autres, égarés fièrement parmi des occupations factices, et de belles pensées dont les termes ne sont pas définis, les fiers autres, devenus — hélas, ou tant mieux ! — capables de rien moins que d'aimer, les plus fréquents d'entre nous... se tordent avec les blanchisseuses. Ils ont tort. Blaguer son amour à soi c'est fort bien, parce qu'il vous gêne, mais celui des autres ne vous gêne guère, et ce serait bien de s'en attendrir, parce que...

Parce que — oh étoiles ! — les plus forts et les plus secs, ceux qui sourient le mieux à des amours spirituelles ou passionnées d'attitudes mais toujours faciles — tous, si j'en crois ma chère jeune expérience, tous, s'ils n'en font

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pas une folie, conservent cependant une petite fleur séchée dans leur cœur : métaphore connue. Les convalescences ravivent la petite fleur, inspirent, au-delà du souvenir des amies d'une nuit, d'un mois ou d'un an, un infini sentiment de tendresse sérieuse et incontestable... Ah ! Y a pas d'erreur !... pas d'erreur ! »

Vallonges resserra un peu ses phrases :

— « Et j'analyse : les convalescences. Même si l'on n'est pas brutalement soumis à un abandon qu'affirme la discrétion des soins d'infirmiers maussades ou confidentiels, un intolérable isolement vous attriste. Les affections familiales, même sincères, qui peuvent entourer votre chevet ne vous en préservent pas; il vous vient seulement une vague honte de l'insurmontable sécheresse qui vous fait accueillir avec énervement des attentions qui vous satisfont trop mal pour que vous parveniez à en être reconnaissants. Ces tendresses, qui dans la \ie courante pouvaient sembler (pas souvent) si précieuses et parfaites, deviennent pour les sensibilités douloureuses tout à fait odieuses et grossières; les baisers d'êtres affectionnés, ou que l'on affectionnera sur nouveaux frais tout à l'heure, blessent comme des insultes bêtes — on sent si bien « qu'ils n'y comprennent rien «, « ces gens-là » — les phrases câlines apparaissent féroces, et puis : ils vous emm... Ah ! je n'exagère pas !

La pensée meurtrie, emmitouflée de bon égoïsme, ne se plaît qu'à se réfugier déhcieusement, comme le corps meur-

tri et ouaté sous les draps ramenés, dans cette tendresse nouvelle, imprécisable et puissante, émanée doucement de la chair qui renaît, et semblable — sans littérature, sans préoccupation du troisième mille ! — semblable vraiment à la claire promesse d'un bonheur instinctif et... épatant. Ah ! s'épater !

Dans le silence de la chambre à 20° centigrades, l'on s'épate et l'on a confiance. »

— Oui, se répondit Vallonges — par habitude.

— « Cette tendresse-là, physiologique et diffuse, est la même qui remplissait jadis nos âmes d'enfants. L'on ne se souvient plus d'elle parce que déjà, à l'âge où l'on ne faisait pas encore attention à soi-même — « beware séauton » — chaque jour une actualité sans politesse venait l'effacer davantage; mais on a cru lorsque l'on était enfant, on a cru sans lyrisme — ah ! entendez-vous ! sans lyrisme ! — à un amour calme, unique et indéfini ; on a joué, s'en souvient-on,, avec une petite amie aux longues tresses à un jeu de mariage si tranquille que l'on ne se souvient plus comment il ne vous ennuyait pas, et l'on ne pensait pas à l'amour ainsi pour en avoir entendu parler, ce n'était pas un mièvre « faux semblant » comme le Rêve bleu (déjà nommé) des quatorze ans — oh ! les piètres demi-poètes ! — Les « grandes personnes » au contraire, se moquaient bien de vous ; elles étaient fières de savoir, les « grandes personnes », les pauvres ! que le jeu était plutôt erroné, et se plaisaient même, peut-être

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jalouses, à nous faire « rager » — souffrir, plus que nous ne savions...

Cependant quelle intuition mers'eilleuse donne à tous, aux débuts de leurs pubertés d'enfants, une tendresse inconsciente et tranquille, manifestée en des jeux d'affection avec des fillettes de leur âge — et les enfants rosses des chroniqueurs, c'est surtout de la copie facile — quel instinct ! Et l'instinct ne trompe pas...

Ainsi les convalescents très faibles qui reposent dans les chambres à 20 degrés centigrades où la chaleur bourdonne éveillent en eux la tendresse ancienne et demeurent, sans un geste, tièdes, à se sentir pouvoir être heureux...

Oui.

C'est p't-être très bien tout ce que je siens de mal rêvasser là — on ne sait pas ! )>

Et Vallonges, qui était rue de Richelieu, sortit ses mains de ses poches et fit tourner sa canne...

Mais il butta presque dans des tuyaux traversant le trottoir. Il y avait des voitures à cyhndres, et une pompe à vapeur, et des hommes bottés. Cela avait l'air d'être mis là exprès...

— « C'est un effet facile s — se dit Vallonges.

Il posa le pied sur le tuyau et continua.

Et il entretint son inquiétude de tendresse jusqu'à la place du Carrousel... Puis il la lâcha — ça ne donnait plus rien...

— « Il vaut bien mieux remplacer les inquiétudes par des curiosités. »

Et il passa les ponts.

Tout de même, il était dans un mauvais soir — gare aux flemmes qui deviennent sentimentales — il ne dormirait pas.

Il n'y avait pas si longtemps que... — « Flossie... Oh ! Flossie ! »

Une nuit sur le gril et mal à l'estomac le lendemain — ne valait-il pas mieux se payer le cataplasme d'un louis de chair à aimer... (La grossièreté de cette formule l'agaça comme vous — mais qu'y faire.)

— « Ah ! secouons la flemme sentimentale ! — une ! deux ! »

Il chercha une anecdote.

— « Plutarque — qui nous a si religieusement conservé les petits cancans d'autrefois — nous rapporte qu'Aristippe, mon maître, à qui l'on faisait observer que la courtisane Laïs ne l'aimait pas, répondit en souriant : « Je ne pense pas non plus que le vin ou le poisson aient de l'amour pour moi, et cependant j'en use volontiers. »

Comment ne pas goiitcr une anecdote si précise. Aristippe était vraiment un sage : il jugeait que la femme n'est

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qu'un instrument, parfois merveilleux, un moyen d'émotion et non un but — comme l'Art, Messieurs et Dames, comme l'Art — et il avait compris toute la profondeur de cet aphorisme parfait : « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. »

A Lais il demandait le plaisir, elle pouvait le lui donner; s'il lui eût demandé le bonheur, il eût sans doute douloureusement constaté ce que M. Gide a nommé « la fâcheuse incompréhension de leurs âmes )).

C'est une opinion. Et elle me sera très commode pour ce soir — c'est dommage qu'elle s'assortisse assez mal à mes petites rêvasseries de l'aut'côté de l'eau... »

Ceci posé, Vallonges monta le Boul' ]Mich'. Il était une heure un quart au Café des Cadrans. Le train d'Arpajon passa.

Le cher Boulevard des nuits de printemps — où l'on se laisse vivre. Et le printemps.

(Vallonges aimait alors infiniment cela.) — « Si l'on peut Teprocher au printemps d'avoir inspiré avec assez peu de diversité, depuis les siècles littéraires, quelques milliers de poètes fameux ou incompris, il a au moins cet appréciable avantage d'apporter quelque provende nouvelle à nos sen-

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sibilités ennuyées d'hiver et désireuses de bourgeonner aussi leurs projets de petits bouquets futurs... »

Et Raoul de Vallonges montait le Boul' Mich' en se sentant redevenir bon enfant. Des couples passèrent en fredonnant.

- — « Je serais bien désolé que quelques sots pussent se scandaliser du peu de noblesse de mes filiations d'idées, mais il m'est impossible, et tant mieux, de séparer l'émotion venue de ce classique « retour du printemps » — (Jam ver egelidos refert iemjwres ! Oui. Catulle, vers phalécien 958/56) — de l'émotion... — (Avril sonne aux pipeaux la vieille rilournellel Oui. M. Vielé-GrifTin, vers alexandrin 1896) — de l'émotion dont mon cher boulevard Saint- Michel s'éga^'e lorsque toutes les petites fdles, ensemble printanières, s'attifent des roses et bleus et jaunes et blancs, clairs corsages dont les légers surahs vont, pour des mois maintenant, se friper amicalement contre les jaquettes de drap... Cela ne me plaira pas toujours — mais combien cela me plaît mainlenani... ce qui est bien l'essentiel...

Et M. Maurice Barrés, qui s'est très bien intéressé avant moi à la plupart des choses qui m'intéressent, a écrit : « ...déjà les adorables prosliluées s'enorgueillisseni de loilelles nouvelles ! «...

Il passait à Cluny — puis ce furent le Soufflet, le Balzar et le Vachette, la Source — il y avait encore des jeunes gens

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autour de planchettes tendues de drap vert. Vallonges éprouva le besoin de causer avec son enthousiasme... Il chroniqua...

— « Oh ! Je ne m'illusionne pas autrement sur la valeur de tout cela. Je sais que l'immense majorité des « étudiants » étudie peu; et puis il y a très peu d'étudiants, il y a des employés, de vagues littérateurs, de petits jeunes gens, des nègres, des Roumains, des « sans profession » — précieuse diversité! Je sais qu'ils s'occupent des journées entières à jouer au poker, sans trop blutîer, ou à la manille ou à discuter les performances des pouhches de trois ans. Ce sont en somme des occupations comme d'autres et si elles ne m'intéressent pas ce n'est pas de leur faute. Je sais que « la jeunesse intellectuelle » manque gaiement d'intellectualité — mais j'ai toujours préféré aux « intellectuels » qui n'étaient que cela les gentils garçons joyeux qui se passaient d'avoir lu Laforgue ou Rimbaud et ne citaient pas Hegel aux Halles — (d'après M Véra). Je sais que, tous comptes faits, on couche pas mal mais que l'on ne se plaît guère; je sais que le record de la « rosserie » est sans cesse reculé pour la forme comme pour le fond. Je sais qu'Ellcs sont rarement jolies, qu'Elles ont les mains grises, méprisent la benzine, par désœuvrement abusent des chartreuses, rient mal, et déposent souvent leurs purs bandeaux sur la commode lorsqu'Elles se couchent — trop tard.

Je sais qu'ils manquent de préoccupations {quQWcs qu'elles soient d'ailleurs), ne sont guère plus soignés qu'Elles, et

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sont bruyants ou généreux selon des glorioles très médiocres. Je sais que tout n'est pas pour le mieux dans la meilleure des brasseries,... je sais tout ce qu'on dit les plus autorisés vieux messieurs demi-chauves... »

Et Vallonges arriva au d'Harcourt, tourna lentement le coin de la place de la Sorbonne, jouissant, dans la lumière crue, des allées et venues, des toilettes claires, des figures jeunes, des boissons voyantes, de l'odeur de femme, de fumée et d'alcool, du perpétuel rire crié de cette foule...

— « Ah comment faire grouiller des choses comme cela dans un roman ! » se dit-il.

Il laissa tout ce bruit l'envelopper d'une ivresse indulgente : « C'est bien amusant cinq minutes de temps en temps » pensa-t-il. Puis il se plut à exagérer.

— « Tout de même — il persiste à travers tout cela un je ne sais quoi de jeune, de vivant et de spontané qui vous imprègne de la conviction vague et tenace que ce grouillement n'est que la gangue un peu poussiéreuse de quelque cristal possible — et l'on en vient à certains bons soirs, après la froideur de minuit à travers Montmartre, ou l'ennui des salons, ou l'inutilité des grands boulevards, à se passionner pour la vie particulière de ce coin de ville où les circonstances vous ont jeté jusqu'à se laisser aller soi-même, tout le long des terrasses, à ce grand mouvement de laisser

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vivre si réel qu'il influe sur l'aspect même des avenues, des places et des jardins, en agitant cette foule d'un rythme coordonné et précis dont l'harmonie ne peut être rencontrée nulle part ailleurs dans cette ville... trépidante où, figures de leurs intérêts, les chemins pressés se heurtent et se croisent. Ceci posé...

Je commence déjà à trouver cela plutôt monotone... d'ailleurs. »

Vallonges entra au d'Harcourt. Figures un peu connues. Poignées de mains.

- — Et vous?

Les Gérants. Le mouvement vers le fond. Les femmes pourvues, sérieuses devant un souper ou qui se préparent à partir. Femmes par deux, affairées. Femmes seules, inquiètes. Femmes par groupes, indignées. Des bicyclistes, des militaires...

— Vous étiez à Bullier ce soir?

— Non. Je viens de Montmartre.

— Raoul ! Donne-moi vingt sous pour aller aux Halles.

— Déjà?

— Tu m'aimes toujours !

— Figure-toi... quelle vache ! Hein ! Fm' dégoûte ! J' vais écrire à sa mère !

— Raoul ! Welker m'a dit de te dire qu'il serait là-bas au Bar jusqu'à deux heures...

— INIerci.

— Welker ! c'est la bath affaire !...

— Chez qui ! — Raquin ! — Non ! c'te prudence !...

— Ta gueule ! — Va-t-en chez Jeanne ! etc.. etc.. etc.,

Vallonges traversa la place, alla jusqu'à la Taverne, descendit au Bar.

Welker, juché sur un tabouret, corrigeait des épreuves de sa traduction de Nietzsche. Il posa la plume.

— D'où venez-vous?

— Des endroits.

— Vu des gens?

— Quelques-uns.

— V'ncz donc manger un sandwich au d'Harcourt. J'ai encore besoin d'un tas de sale bruit ce soir...

— Bien. C'est la flemme alors?

— A fond. Et sentimentale.

— Ne nous emballons pas.

Welker rangea ses papiers. Il tendit à Vallonges une revuette verdâtre.

— Alors lisez ceci. C'est pour vous.

Vallonges lut :

« Je cesserai de jouer du Schumann et je viendrai ni'asseoir près de toi. Pourrai-je jamais me lasser d'aimer ce reflet

de délicate émotion qui parfois vit encore sur tes lèvres lorsque les dernières sonorités se sont alenties jusqu'au silence — dans tes yeux clairs il passe alors comme un reflet merveilleux de la simplicité de tes rêves enfantins... tons effacés des soies brodées... sourire attristé... tes mains... lentement... la parure de toutes leurs bagues... aigues-marines... »

Il rejeta la brochure.

— Et la ligne... Tu parles...

]\Iais il reprit :

— Eh bien non ! C'est de la mauvaise littérature, c'est chiqué, c'est piteux, mais c'est touchant...

. Pourquoi trop renier tout un vieux côté de nous-mêmes? Mais il nous diminue? Sait-on ! Ah ! là ! Et vous avez raison Welker : au fond, c'est à des rêvasseries qui ne valaient guère mieux que celles-là que j'ai passé ma soirée. Et cela m'arrive tout le temps, Welker. ]\Iais après ! C'est moi ! Il faut bien que je m'aime comme cela. Que je m'aime beaucoup...

— Oui.

— Et ce soir j'ai éprouvé le besoin de me rappeler que j'avais joué enfant « au mariage » avec des fillettes. C'est une forme de l'éternelle nostalgie en somme...

— Moi aussi j'ai joué au mariage avec des fillettes, dit •Welker.

— Ah !

— Dame ! J'ai été le compagnon de jeu de petites filles laides et costumées sans grâce... à la campagne. Je leur bai-

sais les mains en m'indinant comme les Amadis des images. Puis j'ai voulu baiser leurs lèvres, et elles se débattaient. Je me souviens très bien du premier baiser long. La préposée avait couru et était trop baletante pour se défendre. Elle m'a (lit après d'une voix essoufïlée : « Nous nous épouserons ». J'ai répondu : « Ce n'est pas pr()])able parce que nos parents n'ont pas assez d'argent », et comme elle ouvrait la bouche pour pleurer : « Mais nous nous embrasserons quelcjuefois. » C'était vrai.

Vallonges se mit à rire.

— ■ Welker. Vous êtes en très ])on état, ce soir. Dois-jc craindre que vous n'ayez l'âme un peu sèche?

— Si l'on peut dire ! J'ai encore retrouvé l'autre semaine un souvenir de la femme que j'ai le plus aimée. Une voilette 1

— Ah ! « Les premiers baisers à Iravers... »

— Oui. Je ne trouvais pas d'autre mousseline chez moi. J'ai pris la moitié de ma relique pour faire un cataplasme...

— Oh! Welker!

— ... De graine de lin — sic.

— « A propos de catai)lasme... », se dit Vallonges.

Ils s'arrêtèrent à la porte du d'IIarcourt. Entrèrent, s'assirent. Il faisait tout de même trop chaud...

— Deux demis ])rune, et deux sandwichs rosbif pain noir.

PENSES-TU réussir! 129

Ils regardèrent le mouvement. Un gérant leur dit :

■ — C'est le commencement du mois.

Des femmes les embrassèrent. Des mains se tendirent, Yallonges s'énervait.

— • Ah ! s'écria-t-il — quelle nécessité y avait-il à ce que je couche avec douze ou quinze des femmes quelconques qui sont dans cette salle ! Je suis trop venu ici par paresse ^ — on se gâte les décors en en abusant ! — Et la plupart sont rentrées déjà, ça ferait quarante, cinquante... douze mille, •c'est beaucoup trop. Elles ne sont vraiment pas bien. Pourquoi diable ai-je couché avec ces femmes-là ! Non, mais ■enfin, comment ai-je pu coucher avec ces femmes-là ! ■Quelles... !

— Pour les mêmes raisons, interrompit Welker la bouche pleine, qui vous feront coucher ce soir avec une seizième — ou douze mille et unième, — et qui m'ont fait coucher avec à peu près autant — mangez donc votre sandwich — parce que votre énervement de ce soir ne vous laisserait pas dormir sans cela. Et nous venons ici parce que c'est près de chez nous. C'est une époque... On prend une femme... c'est commode...

— C'est vrai. Je ferai aussi bien. Ah quelle scie !...

— Tenez, v'ia la p'tite Berthe...

— Ah non ! Une que je ne connaisse pas au moins...

— Celle-là a de jolis yeux bleus...

— Nous sommes bien à faire un choix. Oui elle a de jolis yeux bleus. Va pour les jolis yeux bleus. Vous permettez...

130 PENSES-TU réussir!

— Faites donc...

Il fit signe à la petite fille, un peu minable, un peu « purée »...

— Qu'est-ce que tu prends?

— Un consommé froid.

Puis il lui parla bas. Elle se tint sage, l)uvanl par petites gorgées.

Vallonges songea vaguement à Flossie.

— « C'est de sa faute ! » /

— « Non », se répondil-il.

— Ah Welker ! Faire un livre où Ton parlerait de « femmes » tout le temps, où l'on s'en débarrasserait, et de la tendresse, et des alcôves et des... à fond. Et puis s'occuper d'autre chose ! d'autre chose ! de choses qui...

— Oui, dit Welker. La prochaine fois que vous passerez place du Carrousel, vous pourrez vous amuser à passer sous l'arc de triomphe...

— ■ Ah ! vous blaguez !

— Non, dit Welker. Mais vous, vous avez envie de « changer »...

• — P't-êtrc bien !

Le d'Harcourt ferma. La nuit très noire dehors. La brusque rentrée des chaises. Le premier bec de gaz éteint. Les groupes de femmes hésitantes. Les départs bruyants vers.

PEXSES-TU RÉUSSIR ! 131

les Halles. La sérénité des agents. La dernière cigarette et les phrases devant la terrasse vide...

Des femmes demandèrent :

— Tu me raccompagnes, dis — va des tas de « mœurs » ce soir.

— De quel côté dis? W'elker.

— Rue Racine...

— • Rue Crébillon...

— Rue Grégoire-de-Tours...

— Ça va. Faut se rendre utile. Dépêchons-nous, hein ! J'ai encore à faire ce soir. A demain Vallonges ! Mademoiselle !...

Welker descendit avec sa troupe vers les quais.

— Tu viens chez moi, dit la petite, rue des Carmes...

— Non, chez moi toujours, répondit machinalement Vallonges, et il s'aperçut que cette femme était là. « J'aurais aussi bien fait de m'en passer », se dit-il. Il la regarda de côté : " Elle est bien ordinaire. » Elle lui sourit. « C'est vrai — joli regard. » Il fut presque troublé et la serra contre lui :

— Allons xdens, c'est tout près.

Ils traversèrent le boulevard en biais vers la rue de Médicis.

— Tu es journaliste? demanda-t-elle.

— Voui...

— Connais-tu un type qui s'appelle... attends donc... un drôle de nom... un grand mince... il a une petite moustache...

— Sarcey?

— Non. C'est pas un nom comme cela.

Ils arrivèrent. Vallonges sonna. La porte claqua. Le bougeoir. Dans l'escalier, il l'embrassa : de bonnes lèvres fraîches et qui brûleraient. La clef dans la serrure.

— Laisse ton chapeau et ton collet dans l'antichambre pour que l'on fasse deux tasses de chocolat demain matin. Vite ! vite !

Ah ! enfin elle était finie, cette soirée. Pas trop tôt... 1

Il alluma les becs de gaz,

— C'est gentil chez toi !

Il jeta son macfarlane sur le divan. Elle avait retiré son chapeau.

— « Ah çà, mais à quoi pensait-il, Welker ! Elle est ignoble, cette fille. — De jolis yeux bleus ! Mais pourquoi diable !... »

Il s'étira, il s'assit sur le bout de la chaise longue. Une cigarette. Il feuilleta deux revues arrivées le matin.

— Tu peux te coucher, dit-il.

PENSES-TU réussir! 133

— « Voir une femme se déshabiller, pensa Vallonges, ce n'est pas un spectacle spécialement inédit. Je croyais que cela m'était nécessaire ce suir. Je me trompais.

Que le diable emporte Welker ! Cette jeune personne est ignoble : ignoble sans éclat, ignoble avec modestie, il n'y a pas moyen de lui en vouloir. Elle doit avoir une âme douce, mais je m'en fous. Qu'est-ce que je vais en faire ! »

En corset noir un peu éraillé, en jupon festonné de flanelle rouge ■ — tu parles de dessous luxueux ! — elle s'approcha de lui, lui tira un peu les cheveux, il resta morne. Elle rit de bon cœur tout de même et lui dénoua sa cravate.

— C'est gentil chez toi, répéta-t-elle.

— « Non mais qu'en faire ! Ce Welker est impossible. Tout de même, c'est vrai, elle a de jobs yeux... »

Il embrassa les yeux bleus, tièdes, ne Ndt qu'eux dans le \'isage; elle frissonna en chatte, se débattit, les seins gUssèrent du corset, tristes :

— « Oh la la ! — y a pas moyen ! »

Elle renversa la tête, un peu en arrière, sur l'épaule :

— Viens-tu? tu vas voir.

Les bras à son cou elle se laissait aller; mais il se dégagea :

— Ah je t'en prie ! Couche-toi ! Non, je te dis ! Là ! J'ai une lettre à écrire. Je reviens.

Il passa dans le petit salon, chercha des cigarettes. A travers la porte, il entendait un petit clapotis d'eau. Il eut un geste énervé, puis il sourit.

134 PENSES-TU réussir!

— « Et pourtant — quelle jolie émotion... celle enfant. En montant l'escalier près d'elle je la désirais autant que n'importe quelle, pour un souvenir d'yeux et une sensation de lèvres — et puis, maintenant, je la voudrais partie : son inutilité de petite laideur m'excède autant que si je la subissais depuis un mois. Ah ! Bon garçon — va ! — »

Il jeta la cigarette; marcha; régla le bec Auer qui gémissait lamentablement. Il décrocha au-dessus de sa cheminée un Pantin très doux et mit à la place un Laulrec violent qu'il prit sur un fauteuil; puis il mit la photo d'un Zorn à la place de la Mélancholia de Durer; sifflota un air de TŒ'// Crevé; jeta derrière le divan un Trésor des Humbles trop en vue sur la table; et s'enfonça dans son fauteuil de bureau avec une aulre cigarette.

Au fait — pas de lettres à écrire. Et puis, zut.

Il cherchait, mi-inconscient, un prétexte pour ne pas aller la retrouver tout de suite. Non ! Mais qu'est-ce qu'elle faisait là, cette fille !

— « Welker a raison : j'ai envie de « changer ».

Il s'accouda. Il y avait une belle feuille blanche devant lui. Il prit son porte-plume sans vouloir...

— « D'ailleurs, se dit-il — en exagérant un peu — je pourrais la prendre en noie, celte émotion. C.ela servirait quelque part... »

Il rapprocha le fauteuil pour écrire. Il écrivit lentement :

« Oui petite fille — oui petite fille. Tes yeux sont certainement des turquoises claires et jeunes, et, vois, doucement.

je les fais battre sous mes lèvres; ils sont de la beauté, — parbleu. — et je les aime. Mais n'insistons pas. N'as-tu donc pas compris à ma froideur — j'aurais éparpillé quelques baisers saïas cela, — que tes hanches ont des inflexions qui me déplaisent, et tes seins n'ont plus de jeunesse. Alors, pourquoi des phrases suppliantes, et m'étreindre en te penchant d'un geste sans grâce... je dénouerai tes bras excités et je te relèverai avec douceur — là! mes baisers insistent aux paupières mi-closes — mais je ne dormirai pas, lassé, contre ton épaule.

Ne répète pas que tu sauras... j'aime des sensations plus fragiles; tu m'avais plu par tes yeux — ils sont à mon baiser

— je ne t'ai plus regardée parce que l'on m'avait montré tes yeux, et j'ai pris ta main trop vite.

Ne crois pas que je méprise quelque chose de flétri. J'ai souvent aimé à laisser de tendres pitiés sensuelles aux chairs ternes, meurtries de trop d'étreintes maladroites et violentes

— seulement, à ton cher regard s'harmonise si mal cette gorge fatiguée et triste qu'une autre fois peut-être, j'aurais pu choisir aussi...

Je n'ai pas de leur perversité » en moi ce soir. Je ne voudrais, je ne saurais, parmi ta chair complaisante, extasier ce regard d'enfant chaste. Je sais que je souffrirais, et que je consolerais mal ta petite âme des pensées qui pourraient me venir. Tu ne comprends pas. Ah, ne regrette rien — et cependant tes regards sont plus beaux à travers quelques larmes — ne regrette rien. Il te vaut mieux prendre cette pièce d'or... ces deux pièces d'or, petite purée, et essayer, me quittant, de trouver un joli sourire dont je me souviendrai lorsque tu auras déjà oublié, sans doute, la peine d'avoir vu dédaigné le banal frisson que tu dispenses. Bien. Tu iras encore au Baratte... »

"136 PENSES-TU réussir!

— « Ah, s'écria Vallonges, quel excellent emploi j'ai fait de cela ! Dans la pratique elle restera dans la ruelle, mais que l'on ose encore dire que la littérature ne sert à rien !... »

Il mit la feuille dans une liasse, sans la relire ; s'étendit sur le divan; pensa vaguement :

— « C'est vrai — nous pensons souvent de semblables paroles. Si nous ne les prononçons pas, c'est moins pour ne pas faire de peine que parce que nos sensibilités ne sont pas assez scrupuleuses; parce que les paresses les envahissent chaque jour davantage. Et — lorsque nous sommes décidés à changer de partenaire comme — sauf vot'respcct — comme de chemise, nous avons peut-être fait une mauvaise spéculation. »

— « Le plus grave inconvénient de ces filles est (pie nous ne les aimons pas.

L'amour est semblable à ces cylindres de cristal (jui reflètent belles les lignes difformes du dessin auprès duquel on les a placés... — (Bonne comparaison. Je la replacerai. Cela s'appelle des anamorphoses.) - — Nous ne savons, auprès de ces filles, ni nous passionner pour elles-mêmes, ni limiter notre enthousiasme aux seules beautés qui ont déterminé notre choix — alors les médiocrités nous blessent, et cependant, nous contentant de mauvais prétextes, nous continuons par lassitude.

Par crainte du danger des collages, dont on parle tant, nous nous usons à refaire sans cesse, pour trois jours, le tra-

PENSES-TU RÉUSSIrI 137

vail de « passons là-dessus » qui se fait un mois pour tous dans les liaisons un peu appuyées. Et est-ce que vraiment nous aurions si à craindre de nous attacher... puisque moi d'abord, je ne souffrirais pas qu'une s'installât chez moi. A... voltiger ainsi de fleurs blanches en fleurs blanches, nous ne nous estimons pas davantage et nous avons tout de même moins de chances de bonheur... «

— « Oui. C'est une opinion.

Car nous nous attristons à constater qu'il suffirait de peu de chose pour que nous puissions recevoir du bonheur de celles-là mêmes dont nous ne savons obtenir que bien peu de plaisir. (Et me voici loin d'Aristippe !)

Si nous baisons leur nuques chaudes en fermant les yeux dans leurs cheveux, il n'y a guère de différence avec un amour au mieux, puisque nous les avons vaporisées partout de ce même parfum — et il y a d'autres tiédeurs pour nos lèvres ; mais il n'y a pas, pour occuper les intervalles de nos enthousiasmes motivés, l'exaltation continue de l'amour, et je me demande précisément s'il n'y aurait pas avantage à remplacer l'amour par l'habitude au heu de le remplacer par la diversité — pour que notre attention qui s'éparpille se heurte moins souvent à quelque nouveau détail sans délicatesse,... flétrissant la sincérité de notre volupté même...»

— « Oui. C'est une opinion.

Et sinon — parce que les sensations simples se brisent et

138 PENSES-TU KÉUSSIrI

nous blessent, nous rechercherons, chaque jour davantage, des choses très artificielles et qui ranciront; nous nous efïorcerons, cela est triste à dire, de nous dessécher l'âme au profit de sensibilités tout-à-fait immédiates — nous risquerons de devenir des ascètes navrés d'un ascétisme aussi ridicule que l'autre...

Cette jeune personne m'a entraîné bien loin. »

Vallonges se leva :

— « D'ailleurs — il faudrait aussi dire — en insistant — que les béguins de ces filles peuvent — ou ont pu — aussi bien, et même bien mieux que les plus vrais amours, satisfaire les petites vanités dont se mosaïque notre orgueil. Cela compte, et cela expliquerait beaucoup de choses. ^lais je n'en sortirai pas ce soir, et celles qui depuis un an ont souri, dans mes draps, et que je dédaigne aujourd'hui — ce sont elles, tout de même, qui m'ont servi à finir de cicatriser P'io.ssie... Si j'en ai assez maintenant...

Allons rejoindre cette jeune personne. »

L'enfant s'était endormie dans une pose brusque, et, sans la lumière de ses yeux, son visage n'exprimait plus qu'une animalité si banale... ah ! si banale !

Raoul sentit grossir en lui plus de rancœurs encore. Il leva la lampe pour la regarder :

— « Allons ! A qui le tour ! Ah ! cpiel malheur ! On a chaud, on s'ennuie, on cherche des attitudes avec des envies de bâiller — et on sait que l'on dormira mal après — et la

liste s'allonge des noms dont on ne se rappelle plus les figures — l'insupportable contact de la chair moite et quelconque; j'en ai mal à la nuque rien que d'y penser ! — Et nous recommençons ! — Ah quel sale métier ! »

Il sourit de son indignation; posa la lampe; retira son gilet; et s'assit pour déboutonner ses bottines.

— « Que de chemin je fais ce soir ! X'ai-je pas commencé par rêver aux tendresses d'enfants; n"ai-je pas commencé par faire des avances à l'idéal pour en venir, à trois heures du matin, à discuter à peu près l'opportunité du vague collage qui me ferait un peu moins paillasson... Tout cela à cause de ma flemme, d'un tuj^au de la compagnie Flicher, de Laïs, du Boul'Mich, de Welker, et des yeux bleus de la jeune enfant ci-jointe — chère petite vie variée va !... Allez donc en faire des romans autobiographiques ! C'que ça se suivrait ! »

Puis il pensa plus vite — comme pour conclure : ■ — « Tout de même j'en ai soupe de faire des « passes », moi aussi. — Je veux en prendre une au mois. Germaine, si elle veut. Elle se tient bien. On peut la sortir. J'annoncerai cette belle résolution à Welker dés demain. Il aura des arguments, mais je m'en fiche — je les connais. Silvando, qui ne peut pas arriver à plaquer Juju, daignera m'approuver et je les laisserai discuter ensemble. Moi... »

Vallonges se coucha. La petite ne gênait pas, toute blottie dans la ruelle. Il se trouva délicieusement bien au lit — tout un univers...

■ — « Moi j 'deviens monogame. »

Il soufïla la lampe. Et ils dormirent tous les deux bien profondément, parallèles. Très gentil.

Le lendemain, ils s'éveillèrent ensemble ! La petite se tourna vers lui avec un joli sourire dans le bleu de ses yeux, s'étira, dit, à peine éveillée :

— Ah, tu m'as éreintée !

Raoul fut si amusé — et puis : les réveils triomphants... — qu'il se rapprocha...

— Comment t'appelles-lu !

— Germaine.

Ses résolutions de la veille lui revinrent.

— Toi aussi !

— Qu'est-ce que tu dis?

— Rien.

Elle était bien mieux dans le demi-jour qu'à la lumière, cette enfant. Vallonges embrassa ses yeux.

— Non !

— Si!

— Mais non 1

— Viens !

— Attends !

— Là!

— Mon chéri !,.. chéri...

P E N s E s- T U R É C s SI R ! 141

Vallonges arriva un peu en retard à la Taverne. Il expliqua à Welker et à Silvande qui finissaient de déjeuner que les amours « multiples » n'étaient décidément pas son fait

— qu'il en avait plein le dos — que c'était stupide à la lin

— et qu'après avoir mûrement réfléchi il se décidait à...

— Crétin ! dit Welker.

— Ah que tu fais bien ! dit Silvande.

Puis, en discutant, ils fournirent à Vallonges quelques excellentes raisons de persister dans l'intention qu'une soirée d'interminable spleen lui avait instinctivement donnée...

,..I1 songea même à préparer un peu sa licence...

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