LA PETITE JEANNE PALE
ou RAOUL DE VALLONGES RACONTE UN AUTRE DE SES AMOURS
A Fernand Vanderem.
ENVOI
Petite Jeanne pâle et blonde — ton cher visage sous ton grand chapeau en jardin d'iris, parmi les dentelles affolées de ton collet de jais et de velours — ton mince visage parmi l'ébouriffement des cheveux de soie frisée — ton doux visage taché de carmin aux lèvres, taché, au haut des joues, de ces deux taches roses qui me désolent — ton pur visage de putain, petite malade pâle, éclairé du regard frais et bleu de tes yeux trop cernés — ton cher visage, si j'y pense, m'émeut encore d'une angoisse calme et profonde.
Et voici comment je t'ai aimée — je l'écrirai en me souciant assez peu d'être jugé touchant ou ridicule, avec les mots qui me viendront au souvenir de mes chagrins et de tes caresses...
Je suis bien sûr que je l'avais vue une fois déjà, l'autre été, passant boulevard Saint-Germain, si jolie et toute blonde, avec une toilette bleu-bleuet et un grand chapeau à bleuets, si jolie et toute blonde — à fondre dans la bouche.
Mais cette fois-là ne compte pas; elle ne sert qu'à adoucir heureusement la netteté avec laquelle je me souviens de la seconde fois où je l'ai rencontrée — pour de bon.
(Et cependant je m'étais retourné — sûr.)
Passons à la seconde fois.
Ce soir-là nous soupions tard à la Place Blanche — qui est bien un des plus précieux restaurants de nuit qui soient. Il y a foule et l'on voit très clair; les gens ne sont pas trop ahgnés, ça peut avoir l'air d'une fête; le vestiaire est com-
156 PENSES-TU RÉUSSIRI
mode; les femmes y sont, tout de même, moins avariées qu'à V Américain et mieux en valeur qu'au Quartier... il y a des jeunes gens en habit très gentils, avec du linge soigné; les tziganes ont des vestes brodées; les serviettes sont damassées blanches et rouges; on rit bien; il fait très chaud. C'est un endroit charmant.
Nous soupions. Lionel Silvande et Welker avaient ramené des enfants brunes du Casino. Kerante était arrivé parfaitement saoul de kummel — une ivresse correcte et triste — et continuait. J'étais fatigué d'avoir trop fumé. Je me souviens qu'à côté de moi un petit jeune homme blond répétait à une fillette gaie qui piaillait :
— J'vais l'expliquer la polarisation rotatoire...
— Tu m'embêtes à la fm !
— Alors... J'vais t'expliquer... Le point matériel est... plutôt un mode du Devenir qu'une forme de l'Être...
Et je crois bien qu'il lui exphqua.
— Moi — s'écria la très aimée de Lionel — je vais me faire un costume de bicyclette en mohair...
— Jolie rime à Bauër, dit Welker.
— Mais non ! dit Silvande.
■ — Si qu'on parlerait un peu de la question des guidons hauts et bas...
— Zut!
Gérard de Kerante méprisa une conversation si frivole; il m'entreprit sérieusement sur le rôle prépondérant des
concepts négatifs dans la recherche de... je lui fis servir un nouveau kummel — autant le finir...
On cria. Un air de marche fut accompagné en chœur. Un Bon\ien se fit engueuler. La très aimée de Welker s'étrangla avec une aile de poulet. La quête des musiciens passa... Et moi j "aperçus, à deux tables en face, la plus jolie créature blonde et blanche soupant auprès d'un monsieur un peu bouffi, très bien...
Adorable...
— Qu'est-ce que tu regardes ! dit Silvande. Ils se penchèrent.
— Elle est bien blonde, dit Welker — j'aime plus que les brunes...
— Quelle erreur !
— En tout cas c'qu'elle fait sa poire ! — dit l'une des petites brunes.
— C'qu'elle est déteinte ! dit l'autre.
— Enfin ! si c'est l'idéal de Vallonges !...
— L'Idéal! s'écria Kerante d'un air morne, l'Idéal! le malheur c'est qu'on n'rencontre son idéal que lorsqu'on est saoul, et lorsqu'on est dessaoulé on n's'en souvient plus !
— Bravo ! — Bien... très bien !... très !
La phrase eut un vrai succès. Welkcr demanda la permission de la noter. Les petites brunes tapèrent dans le
158 PENSES-TU RÉUSSIrI
dos de Kerante qui eut la sérénité de leur réciter du Vigny.
Et moi je ne pouvais détacher mes yeux de la petite blonde mince et pâle, là, qui s'occupait d'une tranche de rosbif froid...
Qu'elle me fut jolie cette heure-là ! Frêle dans de la soie noire, à avoir envie de soufïler dessus tout doucement, avec un sourire tiré dont on aurait voulu toutes les dents, et les gestes fiévreux de ses petites mains longues... J'accueillais sans aucun sens critique les comparaisons les plus shakespeariennes, je me grisais d'adjectifs, mes lèvres étaient glacées, et il y avait longtemps que j'avais laissé éteindre mon cigare...
— « Elle est adorable, adorable — je n'ai jamais pu rêver d'yeux bleus d'un bleu aussi bleu — je n'ai jamais pu rêver de mains où mes baisers se plairaient mieux — je ne veux pas trop regarder ses lèvres et... »
— Tu t'rinces l'œil, Vallonges?
— Ah, je t'en prie Lionel, ne sois pas spirituel ce soir, je ne suis pas en train...
Tout le monde se mit à rire.
■ — « Imbéciles 1 Ils ne voient donc pas à quel point elle est ravissante, de combien de coudées elle dépasse toutes ces volailles... »
PENSES-TU réussir! 159
— Eh bien mais, faut coucher avec, mon cher... Je trouvai ce Welker d'une grossièreté déplorable.
— C'est le fâcheux béguin...
Les petites brunes trouvèrent cela très drôle.
— Ah mais fichez-moi la paix ! Je ne peux pas me lever et aller demander l'adresse au miche — c'est pas l'envie qui m'en manque...
— Je bois aux amours de Raoul !
Qu'elle était jolie ! un peu renversée elle riait de je ne sais quoi, et il me semblait qu'elle aussi riait un peu de moi, devinait, et cela me faisait un étrange plaisir...
— « Ah, certainement je l'aurai, son adresse, comment je ne sais pas, mais... »
Je préparai une carte de visite à tout hasard. Les chers camarades se tordirent.
— Bien Marie — bien. Va la lui donner !
J'étais exaspéré. Il ne serait pas dit que... mais... Qu'elle était jolie... !
Une grosse femme en blanc lui dit quelques mots en passant.
Je me levai et j'allai vers la table.
— Il y va !
— Chiche !
La grosse femme revenait. Je l'arrêtai. Elle sourit.
- — Vous connaissez la jeune persontic blonde à qui vous venez de...
— Tiens ! nous halnluns la même maison...
— Voulez-vous lui donner ma carte et lui demander de laisser le monsieur avec qui elle est ce soir...
— Ah, ça y a pas moyen, mon petit — c'est un type qu'est très chic pour elle, un type marié, elle peut pas lui poser un lapin comme ça...
— C'est que...
La grosse femme devint maternelle :
— 7 'es si pressé que cela ! Écris-lui, je lui donnerai ta carte, 37, rue de Vintimille, Jeanne Lancy, on l'appelle Jeanne-la-Pâle...
— Que je vous remercie...
— Y a pas d'quoi mon petit. Bonsoir...
Je revins triomphant; des éclats de rires m'accueillirent.
— Ah non ! tu sais. Elle est pas bien la dame blanche, la petite blonde est mieux...
— Vous aimez les femmes fortes Vallonges? Je fus plein de dignité.
(Qu'elle était jolie, là, en face, picorant une grappe de raisin...)
— Garçon ! de quoi écrire et un timl)re de quinze. • — Il a l'adresse !
— 11 a l'adresse 1
— Ah, Vallonges, la Carrière a bien perdu en ne vous ayant pas...
(Qu'elle était jolie, adossée, avec sa grappe de raisin !)
J'écrivis :
« Voulez-vous me faire le plaisir de venir dîner avec moi ce soir — (il est deux heures du matin) — ou demain. J'essayerai de me faire excuser de m'ètre si brusquement présenté. Je vous baise les mains. »
J'écrivis l'adresse.
— Yallonges — elle file...
Elle se leva, mit sa jaquette. Le monsieur bouffi lui rentra les manches. La grosse femme en blanc s'approcha, parla à... à Jeanne, tandis que le monsieur relevait son collet. Elle regarda de mon côté.
— Hah ! firent les bons camarades.
A l'entrée de l'escalier, elle s'arrêta, regarda encore, je levai l'enveloppe, elle sourit gentiment, puis elle des- <.cendit.
— Ce Yallonges, dit Welker. quel séducteur !
— Raoul, dit Silvande, tu penseras à moi au septième... Kerante se réveilla un peu :
— Voyez-les ! écoutez-les ! Ils ne pensent qu'à ça ! Ils ne -connaissent rien de mieux que ça !...
— « Und seht niir doch dièse Maenner an : ihr Auge sagt es — sie wissen nichts Besseres aiif Erden nls bei einem Weibe zu liegen ! »
— Tu sais l'anglais dit une des petites brunes.
— Ah, Welker ! fichez-nous la paix avec Xielzsche !
— Je bois aux pâles et blondes amours de Vallonges !
162 PENSES-TU réussir!
Ah ! moi, j'étais délicieusement content. Chère joUe petite Jeanne ! J'étais très pressé, comme avait dit ma grosse providence en blanc. L'avoir dans mes bras, la... etc., etc..
Nous fûmes très gais; on prit trois fiacres; je couchai Kerante avec dévouement :
— Ce qu'il faut, me dit-il, c'est nous créer des âmes sans faiblesses !
Il s'endormit tout de suite.
...Et j'eus, en regardant mon lit, vraiment un peu de joie chaude au cœur.
— « Ce sera bon !
Jeanne, petite Jeanne ! Jeannc-la-pâle ! — Ça vous a un petit air balzacien... Que je fasse attention de ne pas me laisser pincer par exemple... »
— « Et Germaine? « pcnsai-je en m'endormant.
— « Ah bah ! — ce... se... ra... bon... ! »
Ce fut bon — en effet.
( — « Charmante soirée — Madame ! »)
Dîner en tête à tête dans le petit cabinet vert-anglais de
PENSES-TU réussir! 163
la Taverne : je pus la regarder pour moi tout seul. Bien. Son sourire doux et fripé; les gestes compliqués de ses petites mains — et cette façon de s'appuyer au divan pour se rasseoir.
Elle fut gentille tout de suite — et elle le dit gentiment :
— Puisque tu me plais — embrassons-nous avant le dessert !
— Comment donc, mais avant les huîtres !...
— Je ne serais pas venue comme cela si tu ne m'avais pas plu ! Je ne marche pas comme cela...
— Moi non plus !...
■ — Grand fou ! Va !
etc..
— Ce n'est pas pour dire, me souffla le Gérant en m'aidant à passer mon paletot, mais M. Raoul a la main heureuse... il lui en faut de soignées...
Cela me flatta.
— Et maintenant où veux-tu aller?
— Quelle heure- est-il?
— Dix heures et demie...
— Écoute !...
— Sans frapper.
— Si tu voulais mon chéri...
— Si je voulais ma chérie...
164 PENSES-TU réussir!
— Eh bien nous rentrerions tout de suite — tout simplement...
— Tu...
— J'ai envie de faire dodo. Là !
Quelle veine ! Moi qui étais résigné à traîner jusqu à trois heures ! P'tite blonde adorable va ! « Les coifïeurs divins sont tes orfèvres ! » (ceci est pour quelques personnes.) Si je veux ! Tu t'informes !
— Ma .Jeannette — c'est toi que j'épouserai... pas une autre... !
— J'y compte bien...
— Et tout de suite !
— Faut laisser se faire la digestion !
— C'est gentil chez toi !
(Là donc !)
— Donne moi ton collet et ôte ton chapeau.
— Tu sais je fouille partout... moi.
— Moi aussi...
— Non ! Finis ! — Tu es bien pressé ! Tiens !
— « Eli bien - mais... elle est charmante cette petite... »
( — « Voici des sténographies bien générales... c'est bien mesquin... »
PENSES-TU réussir! 165
— Je ne suis pas de votre avis.
De semblables situations ont ému, lorsqu'elles se sont bien présentées, des sensibilités qui valaient bien la mienne, et les vôtres.
Et moi, ce soir-là, je vous assure que je fus heureux... c'est-à-dire satisfait...
— « Vous n'êtes pas difficile à satisfaire... »
— Si.
Il faut seulement se sentir la vocation de prendre les choses comme elles sont. — Je m'explique :
Voici, depuis hier, une enfant blonde et jolie dont je ne sais rien du tout — cela la simplifie pour moi jusqu'à être très exactement un symbole. — Ne souriez pas, je vous en prie. — Elle est là, semble-t-il, pour m'analyser l'Amour plus imperturbablement que Claude Larcher lui-même; elle en représente, et fort bien, toute la partie Sport, la volupté que nous allons créer ensemble; elle est, r« instrument sous mon archet vainqueur »; elle est, si fragile, la déUcate verrerie où je boirai une chère liqueur...
L'Amour... pourquoi confondre, si c'est difTérent, ceci, tout de même, est exquis; il s'y attache même un énervement spécial... — c'est une bien jolie occupation... elle n'est contestable qu'en raison de l'imperfection des partenaires, mais cette petite Jeanne est une délicieuse créature, et semble très disposée à être « une bonne affaire »...
— « Et puis vous lui donnerez cinq louis demain malin !
— Pas tant que cela — cher monsieur...
166 PENSES-TU RÉUSSIRI
Mais il ne faut pas trop s'épater de la nécessité de donner « des ors » à ces amies. Certains messieurs, trop évidemment « poires », compensent par les petits ronds jaunes le dégoût ou l'ennui qu'ils inspirent, — c'est toujours vexant. Mais nous... Ne pouvons-nous pas considérer — et sans trop d'inexactitude — que nos modestes subventions sont destinées, non pas à payer nos gentilles elles-mêmes qui y vont de bon cœur, mais seulement à contribuer au luxe un peu voyant que nous exigeons d'elles... C'est ainsi que nous préférons apporter tels cadeaux que déposer sur le coin de la cheminée les estampes de M. Paul Baudry qui les représentent...
Mon ami Gérard de Kerante constatait un soir, aux temps où nous nous plaisions ensemble parmi les jeunes personnes fraîches et peu parées que nous « levions » à Bullier, que l'on donnait aux femmes d'autant moins d'argent qu'elles semblaient en avoir davantage besoin — cela est fort bien, et très logique...
Et puis enfin ■ — Monsieur — si tous ces raisonnements vous échappent... Avez-vous jamais trouvé moins bon un dîner parce qu'il fallait en régler l'addition?
— (( Vous revenez aux opinions d'Aristippe... » ■ — Je vois que vous me lisez avec soin...
— « Enfin si cela vous plaît ! »
— Ah ! — cher Monsieur — quelle excellente parole ! Si cela me plaît... en effet, quelle meilleure raison, et comprenez-la bien !
PENSES-TU réussir! 167
Cela m'a plu, au temps de mon premier Chapitre, de m'exalter pour une petite vadrouille aux mains sales, — cela m'a plu, au chapitre second, de mourir de faux-lyrismes pour une mignonne enfant genre jeune-fdle douée de la plus déplorable âme de modiste, ensuite vous m'avez vu ramasser au d'Harcourt la plus quelconque des Germaines, en ce moment j'essaye de vous établir qu'il faut se plaire, certainement, près des femmes mieux entretenues (et en participation). — Je me plairai aussi, avant la fin de ce volume, à ne plus guère admettre que la maîtresse bien unique et très tendre, et tous les développements des plus classiques adultères, mais cela ne sera pas définitif... et dans d'autres livres je me plairai à d'autres choses...
C'est précisément cela.
Je ne me soucie pas du tout d'être « conséquent « — puisqu'aussi bien je ne l'ai pas été. Je suis un être jeune et sensible qui garde une mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes (et cette phrase est transcrite d'une page de M. Maurice Barrés). Je conduis beaucoup plus souvent mes opinions d'après mes actes que mes actes d'après mes opinions — cher instinct! — ...et j'agis selon des équations simples où mon « bon plaisir » ne se laisse embêter que par les « facteurs » les plus implacables; besoin d'argent, rhume de cerveau, bottines neuves... etc.
...Ce soir je me plais infiniment près de Jeanne...)
Nous nous assîmes sur tous les sièges; elle voulut regar-
168 PENSES-TU réussir!
der toutes les gravures aux murs, et n'apprécia pas mes Odilon Redon; elle tripota toutes les photographies, et, arrivée à celle de Jacques Rolfe, me confia qu'elle croyait bien « avoir couché avec ce type-là », — ça fait toujours plaisir; — elle voulut boire de toutes les liqueurs, et que je la chatouille de baisers soignés dans le cou : ça sentait bon le Chypre et la violette; elle écrivit son nom sur mon buvard, usa deux bâtons de cire à cacheter, et désira que je lui fasse successivement cadeau d'un petit poignard japonais, d'une boîte de papier à lettres « vert empire » et d'un moulage de Tanagra...
Nous riions tous deux comme deux gosses en vacances.
Elle me jeta ses bras autour du cou.
— Raoul ! Tu sais ! ! Je crois que je vais avoir un sale béguin pour toi...
— Bien vrai !
— Oui. Emlirasse-moi ! — embrasse-moi donc !
— Jeannot ! JMon...
— Écoute — viens près de moi... J'ai quelque chose à te dire...
— Viens... dis...
Je la portai dans la pièce à côté.
...J'étais très en train ce soir-là... Ah ! à peau fraîche que veux-lu... Détails...
Elle était bien jolie, ma petite Jeanne... Voici une « des-
cription « que j'extrais d'un « conte néo-grec )> que j'écrivis dans ce temps-là...
« ...Sa chair nacrée était si frêle que les places douces étaient presque bleues : les yeux tièdes, le pli caressant des aisselles et des aines soyeuses, l'intervalle tendre des seins écartés, — ses bras étaient minces près des coudes, et ses cuisses étaient minces au-dessus des genoux, à ses chevilles étroites cliquetaient des cercles de corail rose — {détail inventéy — et ses poignets plus minces que ses chevilles se paraient de l'agilité de ses mains sans bagues — lorsqu'elle touchait ses hanches de ses coudes les aréoles mauves de sa gorge se dressaient, et ses reins fléchis frémissaient jusqu'à la nuque creuse où se séparaient les cheveux tressés et souples, — ses dents pâles luisaient...
Ses deux mains rapprochées me serraient le poignet, et elle renversait la tête en mordant sa lèvre sans fermer les yeux; j'appuyais ma joue contre l'épaule ronde dont je respirais l'odeur un peu fauve, je tenais un de ses genoux dans ma main, et par instant je sentais l'autre petit talon lisse frapper légèrement ma hanche...
Des esclaves lybiennes flûtaient doucement dans leurs plagiaules obliques... »
Il n'y avait pas « d'esclaves lybiennes », — mais ce fut une nuit parfaite. Je me pâmais bien à fond contre ce petit corps mince et blanc, et le petit corps mince et blanc y metlait toute sa bonne volonté... Jeanne éprouva même deux ou trois fois le besoin de le constater :
— Tu sais, c'est pas du chiqué. Ce que j'aurai une gueule vannée demain matin !
170 PENSES-TU réussir!
Il y eut de quoi. S'être couché si tôt et s'endormir si tard ! Pas raisonnable ! Oh les reins ! — Nous faisons vraiment connaissance ! me dit Jeanne.
(Bien que je sache que cela est d'un peu mauvais goût, je ne puis m'empêcher de répéter combien je me plais à tout cela ! Corps mouillés de sueur ! Petites crampes ! Rythmes des paresses fatiguées et fureurs des essoufflements ! Efforts des baisers pénétrants ! Frissons d'arrêts 1 Parfums des femmes !
Comme nous nous y mettons bien à deux ! Et que les gens chastes sont à plaindre !
Toi — encore étalée dans tes cheveux, tandis que je me relève en souriant, — toi (quelle que tu sois) tu m'enseignes tout ce que j'ai besoin de savoir, tu es V exemple « à toutes mains » dont je puis illustrer toutes mes petites idéologies — et je ne m'en prive pas...
Tu me prouves à moi-même — comme Zenon prouvait, en marchant, le mouvement... Moi, Non-moi, Sens de F Univers,— tu résumes tout cela à merveille : Tu t'étires, et je souris... des siècles se sont-ils pas écoulés?
Mais tu te lèves en chancelant un peu... tu cours au cabinet de toilette... Moi je rectifie ma raie devant la glace...
Et, recouchés, dans un instant, nous frissonnerons un peu à nous sentir différents — comme nous frissonnions tout à l'heure à nous sentir confondus...
PENSES-TU réussir! 171
— Veux-tu un peu de Porto?
Nous recommencerons plusieurs fois...
De la « débauche »... cela ! ■ — Allons donc !
— C'est de la métaphysique...)
Au matin, réveillé avant elle, je l'ai encore bien ornée d'émotion... douce odeur fade de sommeil... gracieuse inflexion nonchalante de sa main abandonnée... J'ai rejeté le drap pour caresser mes lèvres aux lignes discrètement arrondies des hanches, et elle a eu la chair de poule sous mes lèvres, — moi aussi. Elle m'a appelé André tandis que je la réveillais... mais cela ne fait rien., petite Jeanne pâle !
Nous avons déjeûné en riant des « gueules que nous avions ». Elle m'a pris les poignets pour me jeter ses regards bleus :
- — Raoul, si tu me fais des...
— Ah bien ! Tu n'as rien à craindre ! Et nous avons ri.
■ — Tu viens me prendre à la Place Blanche ce soir? ■ — Tu ne crains pas qu'à me voir si souvent...
— Sale bête !
- — Bien ! On ira !
— Mon p'tit Raoul !
— On lui dira !
172 PENSES-TU réussir!
— Non ! C'est épatant ce que mon corset me gêne ce matin...
— A ce soir !
— Je t'aim' !
Je fus au « jour de réception « de Silvande :
— Bonjour Kerante, Bonjour Welkcr. Bonjour. Bonjour Mirving... Très bien — et vous?
— Eh bien?
— Eh bien... voilà !
— Et tu repiques?
— Ce soir.
— Très mauvais ! Très !
— Eh bien, et toi, Lionel?
— Ah ! La petite brune de l'autre soir. Ah bien ! Figuretoi mon cher... (considcralions médicales)... tu jienses !
— Fichtre ! Et vous Welkcr?
— Oh moi ! Jamais deux fois — par principe...
— C'est une opinion...
— Tu as lu Tarlicle de Didier sur Goncourt?
— Ça dépend. Tu comprends, mon cher...
PENSES-TU réussir! 173
Jeanne « eut le béguin « pour moi, en elTet, et j'eus le béguin pour elle.
Elle eut le béguin huit jours : cela ne durait jamais très longtemps, les béguins de Jeanne. Je lui ai vu un sous-lieutenant de hussards, quatre comiques de concerts, trois jeunes gens dans notre genre, un lutteur, deux petits bruns pénétrés du principe : Xourrir les lapins que l'on pose avec les carotles que l'on tire, et qui vivaient de cela, deux jolies filles et une vieille spécialiste... un seul a duré quinze jours - — et encore il trichait, celui-là, il la rouait de coups. Jeanne était « une femme à béguins >s et c'était ce qui la perdait.
Lorsque je la connus, elle avait quatre amants : un avocat âgé et riche qui lui proposait de l'entretenir très honorablement si elle voulait se tenir un peu et renoncer à ses fantaisies, — mais elle ne voulait pas. C'est avec celui-là que je l'avais vue la première fois. Un « négociant » que je ne rencontrerai jamais : « Il est très commun », disait-elle, mais il payait les notes qu'elle ne voulait pas avouer au premier commanditaire. Un jeune homme, tout jeune, André Jorel, pour lequel elle avait eu un béguin de cinq jours, et qui se cramponnait, souffrait, se faisait martyriser par sa famille.
174 PENSES-TU réussir!
s'endettait en tremblant... pour les petites envies de Jeanne — et votre serviteur... et des passes.
Et... elle était mourante. Je crois bien que c'était surtout de cela qu'était fait ce charme de douceur qui m'avait jeté vers elle tout de suite... et me garda.
C'était la maladie méchante qui pâlissait et afïlnait ses mains, qui teintait parfois sa pâleur de ce rose léger, adorable, mettait des profondeurs d'âme au bleu profond de ses yeux... c'était lamaladie aussi qui passionnait ses étreintes et amollissait ses baisers...
(Vous jugez si c'était « bon pour sa santé » — la vie qu'elle avait.)
Je sentais, entre mes bras, vaciller une si frêle petite flamme bleue.
Je ne voudrais pas avoir l'air d'écrire un Manuel à l'usage des jeunes personnes entretenues, mais vraiment de semblables existences me désolent... à des points de vues tout simplement esthétiques et économiques. Je déplore que cette johe Jeanne, avec sa santé frêle, n'ait pas su devenir, guérie, le délicieux être de luxe qu'elle devait être. Elle vécut, élégante, c'est vrai, mais d'une élégance insuffisante et factice, touchante à sa façon, attendrissante, mais comme l'était sa figure mince et fatiguée. — Il eût fallu à sa beauté du repos pour s'épanouir, et l'écrin des recherches les plus
délicates; elle ne comprit jamais tout ce qu'elle valait... elle gâcha sa vie ■ — mais j'ai vraiment trop l'air d'écrire un Manuel...
Le béguin dura huit jours, — elle ne me quittait plus : je vis des lettres où l'avocat âgé s'indignait, et il paraît que le négociant pleura... On écrivit à ma mère que j'étais perdu...
J'étais au moins bien fatigué.
Chère fatigue! Petit être frêle qui m'avait attaché tout entier à elle ! J'aimais, peu à peu, mieux que cette chair bleue et blanche qui s'afToiait dans mes bras, • — mieux que cet esprit cynique et primesautier qui savait rire dans la volupté, — mieux que la délicieuse poupée blonde et velours, que j'étais potachement fier de « sortir »,^ — j'étais pris, peu à peu, par la tendresse. J'aimais Jeanne, ma petite Jeanne pâle et malade qui toussait en riant pour me donner envie de pleurer, — j'aimais bien... je ne m'en aperçus que lorsque ce fut fait... lorsque déjà je nroccupais d'elle...
Je l'étais... pincé.
Elle était la franche petite putain inconsciente ou rosse que vous devinez, et voici qu'elle était devenue pour moi une fdlette pâle qui inondait mon âme d'indulgence soigneuse... Il y avait six jours que je la connaissais... j'aurais voulu occuper ma vie pour elle, la soigner, la guérir, — je ne
176 PENSES-TU réussir!
voulais pas qu'elle mourût, et elle mourrait à mener cette vie-là, ma petite Jeanne... Je dis tout cela vite, — parce que cela est simple comme une langueur.
Cela me faisait tant de peine de l'entendre tousser...
Et lorsqu'elle voulait... avec la rage qu'elle y mettait — j'avais si peur de lui faire du mal... jusqu'à ce que je ne pensasse plus qu'à notre plaisir... Et, après, — je ramenais avec soin la couverture... Elle toussait...
Mirving me déclara « qu'il n'y avait rien de plus mauvais que de vivre avec une femme phtisique ». — Mais ce que cela m'était égal !
Elle n'y comprit pas grand'chose. J'eus des larmes dans les yeux, elle me dit :
— T'es bête !
Une fois :
— Et puis après ! Je claquerai jeune ! Je serai encore jolie ! Grand serin !
0 Jeanne ! Et ils étaient tous là à la fatiguer, à la tuer, — (moi aussi), — à la laisser se coucher tard, boire des alcools, rire à travers ses quintes, — ma petite Jeanne !
— Soigne-toi?
— T'es bête.
Je crois que ce fut parce que mes « recommandations » l'ennuyèrent un peu qu'elle eut un nouveau béguin, très-
PENSE s- TU réussir! 177
vite, pour ce sous-lieutenant de hussards. — Il me semble, sans cela, que j'aurais bien pu durer douze jours...
— Que veux-tu, me dit-elle, nous serons toujours bons amis.
■ — Jeanne !
— Que veux-tu, n'est-ce pas, tu ne peux pas m'entretenir. Eh bien mon type est jaloux de toi, — je ne peux pas me trouver sur le pavé. Ce hussard, quoi, je le trouve gentil, parce qu'il a un corsage bleu, mais il l'enlèvera son macliin - — et puis celui-là je le ferai marcher tout de même tu comprends...
— Jeanne !
(J'ai regretté trois ou quatre fois en ma vie d'avoir assez peu d'argent...)
Et puis quoi! Quel chemin avais-je fait en huit jours! Est-ce que je pensais vraiment à prendre Jeanne tout à fait à... Mais elle avait eu un tas d'amants avant moi, cette femme, elle en aurait en même temps, c'était dans son tempérament... (Je me répondis avec aplomb que cela m'était tout à fait égal)... Et puis enfin...
Ah 1 que tout cela m'é/at7 égal... j'avais de la tendresse pour elle... je ne voulais pas qu'elle s'abîmât, qu'elle se tuât comme cela, à plaisir... ma petite Jeanne... cet espèce de hussard... je suis sûr qu'il ne pensera pas à ramener la couverture — en plein hiver !
J'ai sangloté de bon cœur cette nuit-là.
178 PENSES-TU réussir!
Je promenai ma tristesse. Mes amis devinèrent bien pourquoi j'étais triste.
— Voilà ce que c'est que de s'emballer 1... dit Welker. Je le priai sans politesse de me « fout' la paix ».
— Elle toussait atrocement hier soir, me dit Keranle, elle ne passera pas l'hiver. Ça te fera un gentil souvenir.
Cela ne me consola pas.
Silvande me serra gentiment la main.
— Mon pauv' vieux !
J'essayai de sourire ■ — mais je fondis en larmes :
— Je te demande pardon, — c'est bête, — ça n'est pas pour Jeanne tu comprends, je m'en fiche, mais c'est pour un tas de choses...
C'était, je le comprends bien maintenant, pour avoir vu éclater si vite cette bulle (.h' rèvc imprudent où j'avais essayé encore de mettre « autre chose... »
(— Quoi?
— Est-ce que je sais, — moi.)
J'avais peut-être « couché » avec deux cents femmes, eh bien, celle-là n avait pas été la deux-cent et unième, elle était devenue mieux que cela. — Je l'avais « levée » à la Place Blanche, — oui. Elle était venue comme ça, — oui. Elle était garce comme tout, en somme... — oui... Mais tout cela n'avait aucune importance... j'avais eu pour elle de la tendresse.... de la tendresse .. ah ! je le sais maintenant, j'avais aimé là pour la première fois ce que doit aimer demain
PENSES-TU réussir! 179
ma jeunesse plus vraie ! — (ce livre n'est qu'un acheminement vers la plénitude du sentiment, qui, cette fois, m'effleure...)
Petite Jeanne ! Il paraît que tu « n'en étais pas digne », mais cela ne fait rien du tout... J'ai eu tant de peine à t'entendre tousser... j'ai tant voulu te voir te soigner — et j'étais en même temps si ému de ta volupté... j'ai inauguré près de toi une nouvelle façon de sentir...
INIais toi, tu n'en avais que faire...
Tout cela est encore bien trouble pour moi-même. — A mon âme inquiète et lasse d'abord, le hasard a jeté cette jolie enfant pâle et qui toussait — et c'est à propos d'elle que se sont préparés en moi des sentiments nouveaux qui sont à peine mûrs encore... Elle a été un prétexte... Oui. Après elle j'ai continué encore à agir et à penser comme avant... Oui. Mais c'était par suite de la vitesse acquise... J'ai encore eu dix maîtresses quelconques... Oui. Mais elle ne comptent pas. Celle-là est véritablement la première de celles que j'ai aimées autrement... ou que j'ai essayé d'aimer autrement... Ma petite Jeanne ! Cela doit se passer souvent comme cela...
— « Chère petite transition, — va ! »
Le cinquième jour, en sortant d'une représentation de « L'Œuvre », je fus souper à la Place Blanche. — On a des
180 PENSES-TU réussir!
habitudes... Cela me fit même vraiment plaisir de retrouver ce bruit, ces rires, ces valses et cette lumière, — cela m'éclairait les idées comme un verre de kummei...
— « Après tout... ! « me dis-je.
Nous nous installâmes. Je me retournai. Jeanne soupait à côté avec le hussard... — Vlan : une assiette. — Ce fut nerveux.
— Sacré nom de Dieu !...
— Vallonges ! dit Welker, ne blasphémez pas le nom du Seigneur et ne cassez pas la vaisselle...
— Voyons, mon vieux ! dit Silvande.
— Tiens tu as raison... ! Chasseur !
Nous donnâmes nos pardessus.
Je regardais Jeanne dans la glace.
— « En somme, oui, je m'en fous. Un peu de logique. Ce qui importe de Jeanne, c'est l'émotion qu'elle m'a donnée — alors... (Cet argument est pitoyable, car on peut toujours se répondre qu'il faut continuer l'émotion... et en ce moment je la continue, l'émotion, sacristi...) Elle est bien jolie... comme elle a mauvaise mine... j'aurai bien du mal à m'en détacher... bien du mal... »
Le chasseur s'approcha :
— M™^ Myrrha désire parler à Monsieur.
Myrrha : c'était la grosse femme en blanc du premier soir.
— Décidément, dit Welker, c'est pour Myrrha que Vallonges a le béguin.
PENSES-TU réussir! 181
Je montai au second.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— C'est Jeanne qui veut vous parler. Seulement elle est avec son militaire, elle en a assez, seulement comme il lui a promis une bague, une marquise, avec des...
— Passons, passons...
— ...Elle ne veut pas le quitter comme cela. Alors elle arrangera un lapin, et elle vous donne rendez-vous chez elle dans une heure...
— « Est-ce que j'irai?... Ah, parbleu oui, j'irai ». Tu diras à Jeanne que j'irai. Merci;
— Tu n'as pas vingt sous pour payer mon vestiaire?
— Tiens.
— Merci, mon gosse.
— « Ça n'est donc pas encore fini ! » Jeanne toussa.
— « — ! Il n'est pas permis d'être aussi stupide que je suis...»
— ...Enfin... Emmanuel Signoret a l'âme de Dante! déclarait Didier.
— Oui, répondit Kerante — c'est un Dantiste...
— Mauvais !
• — Très mauvais !
— Très !
— « Qu'ils ont donc de la chance d'être gais comme cela 1 »
182 PENSES-TU réussir!
Jeanne se leva — partit avec son militaire; à l'escalier elle me sourit, — un pauvre sourire tiré...
Silvande se pencha vers moi :
— Mon pauvre vieux !
Au milieu de cette gaîté bruyante, des éclats de voix et des cliquetis de vaisselles, des paradoxes et des criailleries... je me sentais si faible, — si faible...
Je fis les cent pas rue de Vintimille :
— « Résumons un peu : Puis-je rester avec Jeanne, faire d'elle ce que je voudrais qu'elle fût. L'aimer et être aimé d'elle, — puisque je sens que son passé ne me gênerait pas du tout — (et encore je me trompe peut-être)?
Non. Bien.
Faut-il alors continuer à m'énerver inutilement près d'elle, à souffrir, à perdre mon temps et à la laisser m'acheter?
Non. Évidemment non. Bien. Alors?
Alors, je ferai certainement mieux de ne pas monter.
Oui.
Mais je vais monter. Alors? «
Nous avons des centaines de raisonnements de cette valeur dans nos vies. La Bruyère appelle cela « les raisons du cœur ». Je veux bien.
— Raoul ! Pourquoi ne viens tu plus me voir?
PENSES-TU réussir! 183
Toute perdue dans son grand peignoir bleu, elle me sembla si lointaine... Il y avait si longtemps (n'est-ce pas) que je ne l'avais vue... Cinq jours !... Je la trouvais toute maigrie, plus frêle... ses bras dans les larges manches...
— Jeanne ! Oh, Jeanne !
Je souffris de ne pas pouvoir pleurer. 11 me semblait que c'était cela qu'il fallait : des larmes. J'avais tant pleuré le premier jour, et le second, et avant-hier encore... Et cette fois-ci je voulais, et je ne pouvais pas... J'essayai de « trucs ». Je pensai qu'elle allait mourir, là, tout de suite... je pensai que j'étais, moi, si désespérément seul... si seul... si seul... mais je ne pleurai pas.
— Jeanne !
— Mon p'tit Raoul. Pourquoi te fais-tu de la peine pour moi... je n'en vaux pas la peine, de ta peine...
Elle voulut rire. Elle toussa.
Elle dit, de sa voix un peu traînante :
— Décidément je ne verrai pas le printemps...
Tout cela me parut d'une émotion de « chromo » déplorable, — mais cela me tenait pourtant là, à la gorge, — et les larmes ne venaient toujours pas...
— Jeanne !
Je parlais sans trop savoir...
— Jeanne ! Écoute-moi. 11 ne faut pas être malade comme cela. Viens. Je t'aime mon chéri. Il faut te soigner; quitter Paris, ne plus mener cette vie-là... Écoute. Je vais t'emmener. J'ai retrouvé cinquante louis ce matin dans un
184 PENSES-TU RÉUSSIrI
tiroir. Nous allons nous en aller, à la campagne, n'importe où, tout près de Paris, si tu veux, tu pourras revenir si tu t'embêtes trop, et je te soignerai, — dis-moi que tu veux bien...
— Y a pas moyen Raoul — tu comprends, si je lâche comme cela...
— Tu leur diras que tu vas dans ta famille — je te dicterai les lettres...
— Et puis je me connais, tu sais, je ne resterai pas... Elle rit encore, et toussa.
— Viens toujours. Je ne t'attacherai pas. Nous nous promènerons dans la foret...
— Quelle forêt?
— Je ne sais pas. Viens, ma petite Jeanne, tu sais que je t'aime bien...
— Oui, me dit-elle, — tu es bien gentil...
Je ne crois pas que jamais parole d'amour m'ait donné autant de joie. Les larmes jaillirent... Nous pleurâmes ensemble — longtemps....
Je la quittai au petit jour. Je marchais dans les rues «omme un fou.
— « Si c'était possible... si c'était possible... ! »
Et je ne savais pas ce qui eût été « possible», — mais je savais bien que cela ne l'était pas.
Nous partirions le lendemain pour Montigny.
PENSES-TU réussir! 185
Nous sommes partis.
Les paysages d'hiver défilent devant la portière. Des fabriques; des arbres dépouillés; des villages; encore des arbres. Je tiens la main de Jeanne entre les miennes, nous ne parlons pas.
Dans le coin opposé, une vieille dame confortable, qui lit une Vie de saint François d'Assise, nous couve de regards attendris, ■ — elle nous prend pour de jeunes mariés...
Je suis très lucide; mais je pense mollement :
■ — « C'est une crise. Il y a déjà eu Flossie dans le temps... seulement je suis plus intelligent maintenant...
C'est la même chose; — j'étais las de l'existence, j'en avais plein le dos et j'ai rencontré Jeanne, — elle m'a plu, d'abord, et puis j'y ai trouvé de quoi m'attendrir... Je sais que cela sera encore raté, et au fond de moi, cela me désole, — elle ne m'aimera pas... je vais même l'ennuyer, très vite... seulement au fond de moi ■ — encore au fond — quelque chose s'entend avec ma lâcheté pour faire durer... et je fais durer... et je me cramponne...
Jeanne ! Qu'est-ce que je prétends donc en faire? — Rien. Est-ce que je crois vraiment pouvoir la sauver? Non. Alors pourquoi est-ce que j'essaye...
186 PENSES-TU réussir!
C'est une crise...
Et puis c'est aussi de la méthode un peu : j'ai rencontre une émotion intime, — je veux qu'elle me marque le plus profondément possible...
Autrefois j'ai fait cela aussi, pour Flossie, — jeu dangereux !
Seulement, maintenant, je suis plus de force...
Ma petite Jeanne !
C'est un cher Rêve. (Toujours le mot « rêve » qui revient dans ces cas-là.) Ce serait admirable ! Et si simple ! Elle m'aimerait ! Je l'aimerais ! Elle guérirait. Nous vivrions tous les deux. Je respirerais dans sa douceur. Peu à peu elle s'intéresserait à moi...
Gentil — très gentil !
Mais je ne me fais pas du tout d'illusions. Jeanne sera pour moi... ce qu'elle a été. J'ai bien su d'ailleurs la prendre comme il fallait. Huit jours de béguin, tout son parfum de jolie créature fragile et souple, — elle m'a donné cela. C'est bien...
Maintenant moi je veux continuer la pièce, avec un autre scénario, — je suis bien sûr qu'elle me « rendra son rôle », — ça me regarde...
Elle est bien jolie ! Quelle incomparable délicatesse de profil — avec sa lèvre un peu trop courte...
J'ai raison, — en somme — f accentue, pour moi, son souvenir...
PENSES-TU réussir! 187
Depuis l'autre crise, depuis Flossie... qu'ai-je fait? Rien.
J'ai (c fait l'amour «, comme elles disent... souvent. Mais je n'ai pas aimé du tout, — ça ne s'est pas trouvé...
J'ai été jaloux, quelquefois, mais sans amour — (cela n'a pas tant de rapports que l'on croit, — voyez... je n'ai guère été jaloux de Jeanne...) J'ai eu des femmes de mes amis, et ils ont eu des femmes à moi, — ^ il y a eu des scènes... mais cela n'a guère fait illusion.
J'ai aussi flirté avec la petite M'"^ Linière... elle rendait assez, — mais cela m'a embêté... Elle me disait : « Vous devriez écrire des choses que l'on puisse lire... c'est très bien, ce que vous faites... mais c'est si brutal! » — Parbleu!
D'ailleurs je ne suis pas mûr pour les « passions mondaines^) — oh! cela ne tardera pas... après Jeanne, peutêtre...
Elle manque un peu d'imprévu... cette chère Vie... avec un grand V...
Au fait non... elle n'en manque pas !
En voici, de l'imprévu, là, à côté de moi... Qu'elle est jolie comme cela! A quoi peut-elle bien penser!
Des « aventures « ! Ah l'on n'en manque pas... elles ne sont pas de cape et d'épée, voilà tout, mais elles renferment tout ce qu'il faut d'émotion. C'est moins immédiat pour faire des « romans », je sais bien... mais nous ne vivons pas pour faire des romans...
188 PENSES-TU réussir!
J'ai vingt-deux ans I Ah je n'en manquerai pas, — d'aventures !
Ai-je au moins bien « vécu » ma jeunesse?...
Je crois que oui.
J'ai fait ce que j'ai pu. Je n'ai jamais liésité à accueillir une émotion, dût-elle me faire souffrir — puisque c'est la souffrance qui ennoblit; mon égoïsmc n'a pas été mesquin; j'ai toujours eu la volonté d'être curieux... J'ai vécu les yeux et les bras ouverts...
Maintenant... j'ai vécu dans des milieux factices, médiocres, peu soucieux d'humanité... c'est possible.
Mais ce n'est pas ma faute. J'ai vécu où fêtais, et je crois que j'ai aussi bien fait...
Les années passeront et se chargeront bien de me faire vivre ailleurs.
J'ai été sincère et brutal, — j'ai bien fait... seulement mon atavisme, mon éducation ont compliqué tout cela... mais j'ai tout de même vécu selon mon inslind, — j'ai bien fait...
Et c'est encore heureux que je m'approuve... parce que si j'attendais l'approbation des autres... ! «
Je me tournai un peu vers Jeanne, — sérieuse. La nuit venait. La petite clarté des wagons est mystérieuse. • — « Jeanne 1 ma jolie 1 ma jolie 1 »
PENSES-TU réussir! 189
Tout mon courage me creva dans le cœur.
— « Ah, Ton ne réussira donc jamais ! Quand donc réussira-t-on? Penses-tu réussir ! Ce n'est pas si extraordinaire ce que je demande ! Est-ce que je ne vaux pas qu'une petite putain m'aime !...
Si Dieu ne m'était pas si indifférent, je crois que je lui dirais : Seigneur ! vous agissez bien mal envers moi, — je ne vous demande plus de m'adresser une adorable vierge tendant vers moi son cœur dans ses mains blanches, je ne vous demande plus une de vos âmes à moi tout seul... je ne vous demande plus une belle cérémonie, avec de l'encens et des chanteurs de Saint-Gervais... je ne vous demande pas, comme autrefois, un grand bonheur tout neuf... « modèle riche... » je vous demande un tout petit bonheur d'occasion...
Voici, près de moi, une joHe enfant blonde, malade et pâle; elle est bien jolie... mais sa beauté a déjà bien servi... elle a marché dans vos \t voies », sans doute, Seigneur... elle a beaucoup « marché »... elle est fatiguée, vous voyez, elle va mourir... Fâcheuses hémoptysies... Donnez-la-moi, Seigneur, je m'en arrangerai encore très bien, je serai heureux — et je deviendrai un vase de bon exemple...
Vous ne répondez- pas, Seigneur ! — Vous n'êtes pas gentil ! ))
Ma petite Jeanne !
Non — ça n'est pas encore cette fois que je réussirai. Je vais seulement mener cette émotion-là jusqu'au bout... je suis bien consciencieux !... »
190 PENSES-TU réussir!
Jeanne se tourna vers moi et me dit :
— Et ce crétin d'André Jorel à qui j'avais donné rendez-vous pour ce soir ! Il faudra que je lui écrive tout de suite en arrivant ! Je tiens pas à me brouiller avec lui... il est poire, mais il a des oncles qui casquent ferme aux étrenncs... la bonne galette...
Je répondis :
— Je t'y ferai penser.
La vieille dame confortable ouvrit une bouche... et des yeux... la Vie de sainl François iVAssise glissa où elle voulut.
Je n'y tins pas, — je fus pris d'un fou rire, — Jeanne aussi...
— Je suis sûr qu'elle nous avait pris pour un « jeune ménage »...
— Tais-toi ! Tais-toi !
— Laisse-donc ! nous allons la faire grimper...
— Voyons — voyons !
Et Jeanne se mit à raconter des histoires... non mais des histoires... !
— Tu sais...
Elle n'osait plus lever le nez — cette pauv' vieille dame !
— Montignij-Marlotte ! !
Nous descendons vers la rivière à travers hi nuit du petit village; les chiens aboient sur les portes...
PENSES-TU réussir! 191
La mère Suque nous attend devant l'hôtel :
- — Vous allez dîner d'abord. Il y a un grand feu dans
votre chambre. Je vous ai donné la chambre sur la rivière... Nous dînons vite dans la grande salle silencieuse. On
entend le bruit du moulin. Nous sommes bien « tous les
deux tout seuls ». — Jeanne est sérieuse.
Nous sommes seuls tous deux. Je l'attire près de moi. Puis nous défaisons nos malles... Je crois que nous commençons déjà à nous ennuyer. Cette chambre est laide, — il n'y a que le grand feu clair...
— Jeanne — Je t'aime !
Cela n'a pas l'air de l'intéresser...
Je crois que j'ai fait une bêtise.
• — Ma petite Jeanne !
— Oui. Oui. Faut que j'écrive à André... J'ai l'air piteux -7- dans la glace.
Je regarde à travers les vitres.
C'est pourtant un admirable paj'sage de douceur. Le Loing coule là, sous nos fenêtres, dans la lumière de la lune; il coule devant l'île sur ce ht épais d'herbes longues, et
})rille encore, plus haut, derrière les arbres grêles... puis la clarté grise de l'eau s'en va, loin, en grandes courbes dans la plaine...
Les rideaux d'arbres dépouillés rétrécissent doucement l'horizon...
On s'aimerait si bien...
— « Mais j'aimerai tout seul!... »
Je regarde dans l'eau le reflet tremblant des arbres —
— « Parbleu ! — Elle a eu le béguin, puis ça c'est passé,
— il n'y a rien de simple comme la « psychologie «du béguin,
— elle me supportera encore trois jours, ou quinze, parce que je suis tendre pour elle et que ça la touche un peu... et à condition que je n'en devienne pas rasant, d'être tendre...
Et moi qui voulais... Ah, c'est raté, tout à fait raté... Je ne ferai pas du tout ici ce cjue je voulais y faire... Je vais finir de l'aimer — seulement.
Le décor était pourtant très bien. »
Jeanne vint s'appuyer prés de moi.
— Comme c'est joli ! dit-elle, — la lune sur l'eau.
— « Se laisserait-elle émouvoir!... »
Il y eut un long silence. Je la pris dans mes bras.
Elle leva les yeux vers moi.
— Tu pleures? — me dit-elle.
PENSES-TU réussir! 193
— Oh, ma petite Jeanne! Je t'aime! tu sais bien... tu sais bien !...
— Il ne faut pas.
La chambre était pleine de lumière blanche. Nous nous assîmes l'un près de l'autre sur le petit canapé incommode, ^lachinalement, par intervalles, je lui embrassais les mains... Elle ne me parla jamais ainsi que cette fois-là :
— Raoul. Il ne faut pas m'aimer. Ce n'est pas la peine. Je ne t'aimerai pas ; je le voudrais que je ne pourrais pas...
Je n'ai jamais pu... Je suis venue ici avec toi pour ne pas te faire de peine. Nous allons rester quelques jours ensemble et puis je m'en irai... d'abord je ne pourrais pas rester, — ce n'est pas ma faute...
Tu ne peux pas m'aimer. D'abord je suis une putain, n'estce pas, — eh bien voilà tout, prends-moi pour ce que je suis...
— « Ah ! pourquoi me dit-elle cela ! D'autres auraient voulu que j'oubhe leur passé et je ne pouvais pas, et elle... ! »
— J'ai eu un béguin pour toi, — nous avons été heureux •ensemble... eh bien quoi ! voilà !... qu'est-ce que tu veux ■que je te dise ! Quand je te rencontrerai avec d'autres femmes je ne te dirai rien...
— « Ah ! » "
— Allons, réponds-moi ! Dis-moi que tu seras raisonnable ! Je suis gentille pour toi, voyons, — ■ tu vas m'avoir pour toi tout seul, — ça n'est pas pour mon plaisir que je viens comme cela à la campagne en plein hiver. — Embrassemoi !...
— Ma petite chérie ! mon Jeannot ! Je t'aime !...
— Ne pleure pas, grande bête !
— Laisse-moi pleurer un peu...
— Un tout petit peu seulement...
— Jeanne !
— « Eh bien oui, — il faut bien que ce soit fini le fameux rêve — et c'est cette enfant-là qui a raison. Mais j'ai bien de la peine tout de même...
Il n'y a pas longtemps que cela dure, tout cela... une quinzaine de jours...
Elle n'y comprendra pas grand chose, au fond — cela ne l'intéresse pas du tout, - — elle est bien gentille pour moi, mais elle aimerait mieux rire au Palais de Glace ou ailleurs, — et c'est elle qui a raison...
Sans compter que, bien que je me sois donné cela comme prétexte, je ne suis pas autrement sûr que cela soit bien bon pour sa poitrine — la forêt en plein hiver...
Allons du courage ! »
Je me relevai.
— Tu seras sage.
— Oui.
Je remis des bûches au feu. Une grande flamme claire monta.
Nous grinpâmes dans le grand lit.
Jeanne se blottit contre moi, — si gentille...
— Réchauffe-moi !
PEXSEs-TU réussir! 195
Elle rit dans mon cou d'un petit rire énervé :
— Pendant- que tu m'as à toi tout seul, profites-en.
Ces quelques jours me sont chers. Ils furent monotones et douloureux.
Longues matinées de réveil et d'amour ! Charme de la petite jolie qui se donnait si vraiment à ma peine...
— « Pour que tu sois sage ! »
Joie de mes engourdissements dans ses bras tièdes ! Je pensais : « Cela va être fini !» — et je trouvais une nouvelle volupté à cette amertume...
— Nous nous vannons — Raoul !
(Le fait est que j'avais une drôle de façon de la soigner, — mais j'étais de si bonne foi ! Et je crois bien qu'elle toussait moins tout de même.)
Nous nous habillions en flânant.
Déjeuners gais devant la grande cheminée qui nous grille. Enfantillages qui nous font tant rire. Le petit vin rose
ferait oublier l'iiivor; on nous sert des plats de pommes de terre effroyables — et Jeanne en redemande...
— Raoul je vais engraisser !
— « Ma pauvre petite Jeanne ! «
— C'est drôle, — à Paris je ne peux manger qu'à deux. heures du matin, et encore ! — donne-moi du pain...
Nous buvons notre café à petites gorgées, avec des l)aisers tout le long... Et puis Jeanne lit le feuilleton du Pelil Parisien, moi je lis d'autres journaux...
Nous faisons de grandes promenades dans la forêt.
La forêt d'hiver est admirable. Nous marciions des heuresau milieu des grandes roches. Le froid lui rougit le bout du nez à travers ses fourrures.
— C'est drôle, — j'ai si froid (jue lorsque tu m'embrasses je ne sens rien...
Ses yeux sont clairs, elle n'est plus « Jeanne la pâle »...
— J'ai des couleurs, hein ! Et puis je marche ! A Paris je ne suis pas fichue d'aller du Casino chez Maxini's à pied...
Nous rentrons avant la tombée de la nuit.
Longues soirées à nous deux. Jeanne écrit des lettres très, vite, et puis elle lit, — elle lit comme on tricote, pour s'occuper, ça lui est égal quoi. Elle a choisi Les Paysans de Balzac I Je lui demande :
— Eh bien?
PENSES-TU réussir! 19'
Elle me répond :
- — C'est très amusant.
Moi, j'écris, d'après des notes, un long article sur «KaW Vogt et son influence ». Joli sujet. De temps en temps elle se lève, s'appuie sur moi. Je me penche en arrière pour l'embrasser. Elle remet une bûche dans le feu, et va regarder, en soulevant le rideau, la rivière pure qui coule sous les fenêtres...
Nous nous couchons de bonne heure.
Pau\Tes nuits ^"amour où me tourmente mon désespoir !
■ — « Cela va être fini — bientôt'. Et puis, — ça ne pourrait pas durer comme cela...
Bientôt ! Elle ne sera plus près de moi — ma jolie petite Jeanne, — plus... ! »
Elle me console; mais je vois bien que cela l'ennuie peu à peu. Je me serre contre son épaule; elle me pose des petits baisers sur les yeux; elle me passe le doigt sur les lèvres...
— Raoul ! fais dodo...
J'essaye de me persuader que je suis heureux; mais je sais bien que ce n'est pas pour longtemps.
— Jeanne ! Je t'aime !
■ — C'est convenu.
Nous nous endormons comme si nous nous aimions...
Il me semble avoir vécu des années ainsi.
On s'habitue très bien à attendre une douleur; j'avais bien lâché mon rêve bête, — mais je savais que je devrais encore souffrir lorsqu'elle partirait, et j'attendais.
J'avais pour elle maintenant une immense reconnaissance tendre : je la remerciais d'être si jolie, et d'être là, d'avoir été si gentille pour moi...
C'était moi qui avais voulu avoir pitié d'elle — et c'était elle qui avait eu pitié de moi... Il me semblait que doucement pour ne pas me faire de mal, elle se dégageait en souriant de mes bras... Je n'espérais plus, et c'était aussi délicieux que d'espérer...
Et puis, je ne sais pas pourquoi — tout cela me donnait confiance... Oui. Cette fois encore c'était manqué- — l'Amour. Mais une fois viendrait où ça ne le serait plus... Alors... Alors...
Mainlcnanl j'aimais .leanne plus loin qu'elle...
Je faisais décidément des progrès — depuis Flossie...
— Raoul, il va falloir que je parte...
— Déjà !
— Voyons. Sois raisonnable. Tu m'as promis de ne pas me retenir...
— Déjà !
PENSES-TU réussir! 199
— Écoute... faut que je m'en aille. INIon avocat m'écrit des tartines pleines de dignité... Le petit André pleure, ^ — il n'a pas de chance de tant m'aimer celui-là !... Tiens, je voudrais te voir à sa place... !
— Merci !
— Non. Vrai. J'ai pas été rosse avec toi... Il va y avoir le terme...
— Je le paierai, ton terme !
— Oui. ^Mais après ! Ne sois pas fou, Raoul. Qu'est-ce que tu veux... c'est fini. Je ne peux pas rester ici toute ma vie, n'est-ce pas?
— Je sais bien ! Je sais bien !
— Je voudrais bien t'aimer, Raoul, je voudrais bien être comme tu veux... ce n'est pas ma faute...
Elle se pencha et me donna ses lèvres. Deux grosses larmes me glissèrent des yeux... deux seulement... — Il me semble que je les sens encore couler... {sic).
Elle regarda devant elle...
— Et puis, que veux-tu, les soupers, les lumières, les tziganes, tout ça... nous avons besoin de cela, nous autres... une fois qu'on a commencé...
Je pensais :
— « Je sais bien, — • nous autres aussi... ! »
— Il faut que je m'en aille, mon Raoul. Je t'aime bien. Je t'assure que je t'aime bien, mais c'est la vie...
— « Ah ! Qu'elle a donc raison... cest la vie... parbleu ! c'est à cela justement que nous avons tant de mal à nous habituer, — à ce que ce soit la vie !... il faudra bien s'y faire pourtant — et y trouver le bonheur... il faut bien qu'il y soit...
Et notre erreur est peut-être justement d'attacher tant d'importance à la femme et à l'amour, de tout subordonner à cela... mais, cela, il n'y a pas à y revenir... Il n'y a qu'à se souhaiter bonne chance...
Et à ne pas se décourager...
C'est pas facile ! »
Et elle partit.
(Oh ! les attentes, sur les cjuais des gares, du train n^ Squi va emporter votre pauvre petit bonheur... !)
Elle agita son mouchoir par la portière, — diminua... diminua... — et tout s'engouffra au tournant.
Je rentrai lentement. Je me mis à table — tout seul.
La mère Suque me consola :
— Faut pas vous désoler comme ça, M'sieu Vallongcs. 1^211e était bien gentille et bien mignonne, cette petite dame, mais que voulez-vous.... Voyez-vous, IM'sieu Vallonges, je dis ça à tous les jeunes gens, — et Dieu sait qu'il en passe ici, vous pensez, au printemps, des jeunes gens qui ont des histoires de femmes 1 — je leur dis : faut pas vous attacher... vaut mieux en changer plus souvent. Pas vrai?
— Oui. Certainement...
PENSES-TU RÉUSSIR ! 20t
— Allons ! On va vous faire chaufîer une boule d'eau chaude.
Je sus très bien jouir de mon chagrin.
Interminables marches à ti avers la forêt, ou le long de la rivière. Griserie des tristes solitudes d'hiver. Bruit lent du vent dans les branches.
Tous mes éternels lyrismes; toutes mes ironies; tous mes lambeaux dépareillés d'anciens rêves; toutes mes pauvres naïvetés entêtées parmi toutes mes sécheresses... (tout ce qui vous agace depuis 200 pages), tout cela est repassé en moi à propos de cette petite Jeanne pâle...
(...Que j'avais rencontrée un soir, — qui avait eu un béguin pour moi, — • qui ne l'ayant plus n'avait pas été rosse, — que j'avais aimée, — et qui était partie, — bien simple histoire !)
Je « descendis en moi-même »... et je n'en fus pas plus renseigné. C'était bien trouble — ■ « en moi-même »...
Pas si trouble, peut-être. Les larmes déposèrent peu à peu.
J'allais continuer comme cela, droit devant moi, en ramassant des émotions le long du chemin, — collection comme une autre ! — jusqu'à, une fois, réussir...
— Oui.
202 PENSE s- TU réussir!
Je me permis d'être un peu fier que cet amour-ci se fût tellement mieux « arrangé » que Vaiilre... là-bas...
— « Flossie ! »
J'allais continuer comme cela • — par « approximations successives », comme disait mon professeur de Spéciales.
— Oui.
— « Ça n'est pas bien intéressant... »
— Si.
— « C'est bien banal pourtant... »
— C'est pour cela.
— « La vie est bien « quotidienne »... c'est de Laforgue. »
— Pour ceux qui effacent les jours sur un calendrier.
— « Alors? »
— Go along and dont mind.
— « Je veux l)ien. »
VHI
Des jours passèrent. Jeanne m'écrivait d'« être sage ».
Mes amis m'écrivirent des lettres marquées au coin du bon sens pour me demander « ce qu'avait d'irrésislible la forêt par la neige... »
Je répondis que je faisais une « retraite ».
On me demanda « chez quel éditeur cela paraîtrait ».
PENSES-TU réussir! 20o
Hélas ! n'avaient-ils pas raison... si toutes nos émotions n'étaient que de la ii Littérature n... du « chiqué»...
— « Cependant tout le monde souffre... »
— Oui. Mais avec moins de soin...
— « Eh bien, • — ils ont tort, voilà tout... ils ne savent pas s'en servir ! »
— C'est une opinion.
Un matin je reçus la lettre suivante :
« Monsieur. Jeanne Lancy a pris froid l'autre nuit par la « neige. Elle est au plus mal. Elle m'a demandé de vous « prier de venir. Vous m'excuserez de vous écrire ainsi à la « hâte, — nous ne sommes pas tout à fait des étrangers l'un « pour l'autre, — je crois qu'elle serait heureuse de vous « voir. Venez vite si vous le pouvez.
André Jorel. »
— «Malade, ma petite Jeanne... au plus mal ! »
Je restais là, tout hésitant, — sans savoir... ce fut une idée un peu personnelle qui me décida...
— « Ça me fait un prétexte pour rentrer à Paris... » Je sursautai :
— « Je suis un mufle ! »
Mais je jetai mes affaires dans la malle et je partis.
204 PENSES-TU réussir!
— « Pourvu que je la retrouve vivante ! » Je souffris d'éuervement pendant ce trajet.
— « Elle ! Elle ! »
Et puis je m'aperçus que je ne Vaimais plus, — qu'elle était devenue un cher souvenir seulement... si vile. Je fus mécontent de moi-même et de tout, — écœuré.
— « Ah ! Jeanne 1 Jeanne !... et puis après ! »
Rue de Vintimille; dans le petit salon sombre; un grand jeune homme en noir :
— Elle est morte ce matin, monsieur,
— Ah!
Des larmes vinrent — enfin ! — ... pas beaucoup, mais ce fut un soulagement indicible...
— Vous l'aimiez beaucoup, monsieur.
— Beaucoup.
— Je crois qu'elle vous aimait aussi — comme elle i)ouvait aimer... Vous avez eu plus de chance que moi...
Je lui tendis les mains. Il sanglota.
— .\\\ monsieur! C'est ridicule... Je vous demande pardon... C'est plus fort que moi...
— « Ah non ! devant sa vraie douleur à lui, ce que mes idéologies foutaient le camp !
Il avait dix-huit ans, lui, il avait de la veine... j'avais sangloté comme ça au^si, moi, dans le temps... pour Flossie... maintenant c'était plus compliqué, mes larmes... enfin ! »
PENSES-TU réussir! 205
Il me racontait.
— Elle est tombée malade comme cela, tout de suite. J'étais venu... le matin... Le médecin m"a dit qu'elle était perdue. Alors, j'ai pris cela sur moi... j'ai mis les autres à la porte... l'avocat, et le marchand de bois, — j'ai dit que j'étais son frère... Et puis comme elle avait un peu le délire, et qu'elle parlait tout le temps de vous... Je vous ai écrit...
— Merci.
— Elle m'a embrassé avant de mourir... elle a pleuré... et puis elle s'est mise à rire... et elle est morte en riant. J'étais resté près d'elle toute la nuit... ma mère doit être bien inquiète...
— Allez — je vais rester...
Nous hésitâmes un instant.
— Embrassez-moi, voulez-vous, André... nous avons du chagrin ensemble...
Il me dit en pleurant :
■ — Nous serons amis — n'est-ce pas?
— Oui.
J'entrai dans la chambre où elle était. Elle était toute blanche. Il l'avait entourée de fleurs. Elle était si radieuscment jolie que l'on sentait bien qu'il fallait qu'elle fût morte. Ses mains étaient merveilleuses.
Je me penchai pour embrasser ses lèvres froides. J'aurais voulu revoir son corps... je n'osai pas.
206 PENSES-TU réussir!
Je suis resté là, debout auprès de ce lit, des heures. Je n'ai jamais autant souffert de ma sécheresse.
— « Décidément, je ne puis m'attendrir que sur moimême... je sais qu'elle est morte, — que c'est fini, — ça me devient égal. Je ne suis pas un monstre. Je suis comme ça. »
Je pris sur la cheminée une petite bague avec une opale que je lui avais donnée, — mais je ne la gardai pas à mon doigt parce que « cela faisait mal «...
Je ne rapporte pas ces détails pour m'humilier, mais parce qu'ils me firent souffrir : « Qu'élais-je, moi, et mon « analyse » — auprès de cet enfant qui avait arrangé ces fleurs... effacé les plis des draps... prié peut-être ! »
Je n'ai jamais été aussi peu sûr de moi-même.
Je m'assis au pied du lit pour emplir mes yeux de sa beauté parfaite
...André et moi nous avons suivi seuls, en nous tenant par le bras, le long des rues pleines de neige, le cercueil triste avec seulement nos deux gerbes de fleurs. Et nous parlions d'elle...
— Elle était si jolie !...
— Ce rire énervé ({u'elle avait!...
— En riant elle frappait ses mains l'une contre l'autre...
PENSE s- TU réussir! 207
— Ça me faisait tant de peine quand elle toussait !
— Et à moi !
— André, il vaut mieux qu'elle soit morte comm.e cela...
— C'est possible. C'est possible.
— Nous serons amis, — n'est-ce pas?
— Oui.
Nous avons entendu une fem.me qui passait : « C'est les deux frères; ils enterrent leur sœur. « Nous nous sommes souri. C'est peut-être ridicule, — mais il ne m'a pas semblé.
Il m'a dit encore :
— Elle a bien pensé à vous en mourant... Elle me disait toujours... avant votre départ : «Oh ! Il est si gentil Raoul»... J'ai été bien jaloux de vous.
— Vous ne m'en voulez plus?
— Oh non !
On a rejeté la terre. Il a sangloté encore. Ce grand cimetière plein de neige était lugubre.
Puis nous sommes revenus sans parler.
J'ai été au « cinq heures » de Mirving.
— Tiens, v'ia Vallonges ! Ça va? T'es tout à fait revenu? Tu rapportes des tas de copie?
— Et Jeanne? — demanda Silvande.
— Je l'ai enterrée ce matin.
— Ah ! mon pauvre vieux !
— Qu'est-ce que lu veux — mon vieux!
La conversation eut du mal à reprendre. Je sentis qu'ih m'en voulaient un peu de gêner leur gaîté. J'allumai un cigare. Je pensais :
— « Et maintenant — qu'est-ce qu'il va m'arriver? »