ESSAI SUR CLÉO DE MÉRODE CONSIDÉRÉE COMME SYMBOLE POPULAIRE
Il contempla ce titre avec une visible satisfaction, et commença :
(i Pour celui qui se plaît à regarder avec assez de passion pour atteindre à une impression sensuelle profonde, le spectacle de la rue vivante est un des plus admirables qui soit.
La foule, instable et mobile, coule sur les boulevards, sous les arcades, autour des jardins; en chaque point renouvelée et semblable à elle-même, elle affirme, au-delà de l'abstraction du terme qui la nomme, par sa sensibilité définie et claire, par la puissance pressentie qui résulterait de son action dirigée, une perséilé indépendante de nos rêveries... »
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Il s'arrêta. « Perséité ! », répéla-l-il. Le mot lui semblait l)ieii particulier. « Perséité ! ». Mais il continua.
« Cependant les circonstances étant rares où nous pouvons voir se manifester, avec la simplicité d'une violenee ou d'un enthousiasme, l'âme unique de cette foule changeante, nous nous habituons, lorsque sa psychologie nous occupe, à reconstituer des ensembles invisibles en mêlant les images partielles qu'il nous est donné de recueillir; si l'on remarque que ces images s'accordent, l'approximation de cette méthode pourra satisfaire... »
11 prit un nouveau feuillet. Ça « venait » assez bien.
« Les hommes diffèrent moins par la sensation que par la façon dont ils l'accueillent. Il faut admettre que ceux d'entre eux qui se sont le mieux i)erfectionnés ne reçoivent pas, d'un s[)eclaele déterminé, une émotion beaucoup plus intense... »
— « Je comprends ce ([ue je veux dire... »
« ...que celle reçue par le plus grossier des manœuvres; seulement l'émotion sera perçue par eux sous la forme de rajiports innombrables dont ils prendront conscience avec soin, chez le manœuvre elle s'enfoncera comme une balle dans un mur, et les idées générales qu'elle pourra faire jaillir, plus puissantes peut-être d'être simples que les rapi^orts ténus, dont l'intelligence cultivée s'amuse, auront cette décisive infériorité de n'être presque jamais connues par celui pour lequel elles devraient éclairer le sens général de la vie.
Ceci, considéré comme hypothèse, peut aider à faire eomprendre que les gestes et les phrases soient rares par lesquels nous pouvons deviner l'intime sentiment de ceux qui ne vont
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pas encore jusqu'à penser. Une attitude, une exclamation nous les font voir en un instant plus vrais qu'ils ne s'expliqueraient eux-mêmes au prix de lamentables efforts, et, à cause <le cela, sont infiniment précieuses, et méritent d'être exactement notées. »
Il fit une pause, et se prépara à « entrer dans le sujet » :
« Parmi les émotions que les sensations nous donnent, il n'en est pas de plus libéralement fournie que l'émotion de beauté.
Nous savons la trouver dans l'harmonie des teintes, dans la sérénité des contours fixes, dans la souplesse des surfaces invisibles que décrivent les lignes en mouvement, et, que nous levions les yeux vers l'immensité des nébuleuses ou que nous nous baissions aux oculaires des microscopes, la beauté est partout et nous inonde...
Mais, précisément parce que, par définition, l'émotion de ■beauté exige l'emploi d'éléments de comparaison nombreux et choisis, il en est peu de plus inaccessible et lointaine; la sensation parcourt son chemin mystérieux sans que, presque jamais, rien indique qu'elle soit utilisée par l'individu qu'elle envahit, et il faut se pencher sur les âmes avec une curiosité inlassée pour découvrir, derrière les catégoriques et niais ■concepts des demis-cultivés qui s'illusionnent jusqu'à se •croire un « sens critique », ou derrière l'indifférence animale ■de tous ceux qui travaillent sans se sentir vivre, le beau reflet qui, tout de mêm.e, ne veut pas s'éteindre parce qu'il dépend de la Vie. »
— « Ceci demandera un développement », se dit Vallonnés, et il prit une autre feuille.
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« Les deux manifestations les plus comnnines de rémotion de beauté sont sans doute l'admiration du ciel d'étoiles et l'admiration de la femme. J'ai vu, par des nuits d'été, les plus flagrants imbéciles être émus jusqu'à se taire, et l'on sait que l'excessif lyrisme des romances faciles a persuadé à des races entières qu'il convenait de louer, fussent-ils défectueux, les détails du visage et du corps des femmes.
Si l'on peut conclure que l'Univers, dont la splendeur est attestée brutalement par la scintillation innombrable des astres, et la Vie continue, dont la splendeur apparaît dans la Femme multipliée par toute l'ardeur des instincts d'étreinte, sont aussi les plus capables, par la violence de leur action qui triomphe des engourdissements, de déterminer une admiration cxpansivc, on en est encouragé pour aflîrmer l'existence véritable des pensées latentes qui dans tous les esprits confus ne parviennent pas à se manifester, et seulement, quelquefois, peuvent être devinées dans une attitude ou une exclamation inconscientes, signifiant toute l'âme générale d'une race^ toute l'âme de la foule vivante. »
Vallonges posa sa plume et tira sa montre. « Midi ! « s'écriat-il, '< je suis en retard et Suzelte sera furieuse ! » — Pourtant il écrivit encore quelques lignes.
« J'ai choisi, pour motiver un essai sur l'émolion profonde et réelle que reçoivent, d'une beauté qui frôle leur vie, jus- (ju'aux passants pressés dont la vie médiocre fait frémir, le fin visage encadré de bandeaux qui sourit derrière toutes les vitrines. Je me propose, en recherchant au fond de toutes ces âmes le trouble dont elle les a toutes charmées, de dresser, auprès de la gracieuse image de Cleo de Mérode, l'image
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d'Elle-même vue à travers le prisme des admirations attentives ou accidentelles, d'Elle-méme —