SOREL-FRANCION
« La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un four avec des livres de la veille.
Ghamfort.
Mon ami Raoul de Vallonges a rédigé cet hiver, pour une charmante petite madame aux yeux de pervenche — (vinca major) — qui le lui avait demandé gentiment, par le plus admirable crépuscule, devant les tranquilles ondulations des vallées heureuses, quelques notes qu'il avait prises autrefois sur la vie d'une amoureuse...
Représentez- vous Vallonges, je vous prie, assis devant une vieille table de chêne à pieds tors, dans une grande salle unie et dallée, froide malgré les flambées de feu clair...
Par les fenêtres, il voit, lorsqu'il n'y a pas de brume, les
neiges des Pyrénées — bleues le matin et sanglantes au soleil couchant...
Au fond de la salle deux armoires entrouvertes sont pleines de livres — d'autres livres débordent autour de lui, dans leurs reliures sérieuses de Vautre siècle — près de V encrier, dans un vase de Carriès gris laiteux que X allonges emporte dans toutes ses villégiatures, des roses d'hiver sont toujours rouillées... et Vallonges lit, fume, boit du cassis de famille, et classe ses notes...
Ces détails ne sont pas inutiles. Mon ami Raoul de Vallonges a travaillé à ce petit livre avec une âme frileuse — entre deux amours...
(Celui dont il n'est pas guéri, et celui par lequel on a essaye si doucement de le guérir...)
(Car — je puis vous confier, entre nous, qu'il a quitté Paris pour être éploré tout à son aise... (On n'a pas le temps d'être inconsolable à Paris...)
Seul avec beaucoup d'amour que la préposée l'a prié très brusquement de transformer en « amitié », Vallonges n'y parvient que' de désespoirs en désespoirs, et les « distractions » lui sont insupportables, qui l'empêchent des' attrister sansrete-
l'exemple de ninox de le X clos 21'
nue de ce que tant de concessions que Von fait au bonheur ne soient pas encore suffisantes à le séduire...)
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— « // fallait bien que je fasse quelque chose pour m'occuper », me dit Vallonges en me communiquant ce livret.
« Je n'avais pas envie de travailler à Vun des dix-neuf « roman moderne » que fai « en préparation » — parce qu'ELLE serait certainement venue se mêler ci tout ce que f aurais pu commencer, et que f aurais trop peu de « recul » pour éviter d'être bête ou injuste... — et l'on m'a dit qu'il fallait toujours « un in-18 » vers le mois de mai... »
« Alors fai voulu appliquer un peu les procédés du roman d'aujourd'hui à quelque histoire qui me fût parfaitement indifférente... »
« C'est alors que je me suis aperçu que ces procédés étaient des procédés de plagiat... »
« Certainement! »
« On prend une aventure — et ici l'aventure a été représentée très exactement pour moi par la charmante plaquette de Bret sur Xinon de Lenclos (Amsterdam 1751) ou par celle de Douxménil (Rotterdam 1751)... »
« On assemble une liasse de « notes » et on arrange... » « Les renseignements apocryphes ont autant de valeur que les autres, s'ils font bien... peu importe que presque toutes les « Lettres de Ninon » soient de Damours ou de Ségur, et que Tallemant, Chavagnac et Voltaire se contredisent... on démarque de son mieux, on transpose, on lie, on « schicksale »... it le résultat n'a besoin d'être ni original, ni personnel, ni inédit — il suffit qu'il amuse... »
« Celle pour qui — par flirt — j'ai écrit ces pages que je lui donnerai avec tendresse, m'en a bien complètement remercié, et c'était l'essentiel... »
« Je serais heureux maintenant si d'autres y prenaient quelque plaisir... »
— « Tu vois que je n'ai pas de prétentions exagérées, » continua Vallonges.
« Je reconnais avoir insuffisamment compulsé les trésors plus ou moins catalogués des Bibliothèques et des Archives, et je ne me suis pas attardé autant que de raison à la critique des textes... »
« Je ne crois pas avoir « contribué aux progrès des sciences historiques... »
« J'ai eu assez d'honnêteté pour me dispenser, malgré que
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cela fût facile, de melire des choses justificatives au bas des pages et diverses « tables » à la fin de mon petit travail... Je ne conseille pas de vérifier les citations qui servent à ma mosaïque, car je ne le ai pas vérifiées moi-même, et fen ai même inventé un bon nombre... mais, par compensation, je n'ai pas hésité à mêler souvent à mon texte, sans Vindiquer, ou en l'indiquant peu, des phrases appartenant à des gens... » « Quant aux « erreurs » je n'y attache pas la moindre importance... quelques-unes sont soigneusement préméditées... je n'ai rien à faire avec la concordance des dates — et tout cela n'a pas la moindre importance... »
— « Qu'on lise ceci comme on lirait un roman. » « Je l'ai fait en plagiant les livres d'écrivains tombés dans le domaine public comme je fais d'autres livres en plagiant les nuits, les ennuis et les âmes de mes amis et connaissances et de moi-même... »
« Excellente et sincère méthode! »
« Maintenant — si l'on trouve que fai écrit ces pages avec un peu trop de sécheresse, que Von veuille bien songer que je souffrais assez, sur ma montagne béarnaise, de nies lyrismes personnels... — ( ça ne va pas mieux, je vous remercie...) —
pour ne pas irCexalter encore à composer dés lyrisnies littéraires... »
« Je ne pense pas d'ailleurs qu'il soit désavantageux pour le lecteur d'être ému, s'il trouve qu'il y a lieu, plutôt par le charme adorable que la vie de Ninon exliale d'elle-même que par l'expression plus décorative que d'autres auraient pu donner du même « dossier... »
« D'ailleurs...»
Je pense seulement que lorsqu'une stroplie de Scarron et la sympalhie d'une jeune fenvne eurent décidé mon ami Raoul y allonges à employer ses notes sur Ninon de Lenclos, il le fit le plus paresseusement qu'il put...