CHAPITRE PREMIER
— Comment ! Est-ce que ma mère va se mettre à m'écrire tous les jours !...
Il y a encore une lettre de M"^^ (ig Vallonges dans le courrier de Raoul ce matin.
« Mon cher enfant. Tu sais si je t'aime et si tu es ma seule préoccupation...
« Il faut que je te parle sérieusement, car tu compromets ton avenir, et mon devoir est d'intervenir et de te conseiller...
i( ...J'ai appris indirectement que la personne avec laquelle tu as des relations si coupables et si dangereuses est absente de Paris en ce moment. Je t'en conjure, profite de cette occasion pour la quitter...
« ...Tu pourrais, par exemple, partir en. voyage de ton côté. — Je serais heureuse de t'oiTrir le voyage en Ecosse que tu désirais faire... »
Machiavélique, ma sainte mère ! s'écrie Raoul.
— Eh hien, elle tombe bien !...
Il ne lit pas la fin de la lettre.
Vallonges est de mauvaise humeur, ce matin. Ces nuits sur le divan le courbaturent.
Lorsque, réveillé, il est entré ce matin dans sa chambre, il a trouvé Aimienne endormie dans la même pose enfantine toujours — (toute perdue dans ses cheveux défaits, la couverture ramenée jusqu'au menton, une petite épaule mince seulement et un petit bras mince dehors) — mais ce spectacle a beaucoup perdu pour lui de son charme... Il s'est habillé avec l'intention de sortir... et s'il n'avait pas Silvande et Morille à déjeuner, il se découvrirait certainement un rendez-vous auquel il ne pourrait manquer... Enfin !...
— ■ Clovis !
— Monsieur?
— N'oubliez pas les œufs à la coque, le pain grillé et le lait bouilU de M. Silvande.
— J'y pensais. Monsieur... j'y pensais.
AIMIENNE 193
Vallonges s'asseoit devant sa table à écrire...
Ce Prince de Ligne est un homme charmant... Vallonges s'occupe de lui une petite heure... (c'est ce que l'on appelle « une bonne journée de travail «).
Il a la flemme... une flemme grognon... Et il dirait volontiers : « Ces cigarettes ne valent rien ! » — s'il n'était incontestable que ce sont les mêmes qu'hier...
On sonne.
— Tiens, c'est vous, Silly?
— Oui. Je passais. Je suis monté vous dire bonjour. Et puis ma femme, qui est revenue hier, veut absolument vous voir ce soir chez ^l^^ Stolon... une commission de M™^ Laurent, je pense...
■ — J'ai l'intention d'y aller... J'y dîne... Quoi de neuf?
— • Rien. Me suis fait enfiler hier aux courses... 374 fr. 75. — Navrante précision ! Arrivé second quatre fois de suite... et d'une façon désolante avec Djalika qui succomba sur le poteau — à 8 ! — après une lutte que je n'hésitai pas à trouver homérique!... Ah, si elle avait tiré un peu la langue!...
— La triste tape, alors...
— Je me suis réjoui cependant... comme nationaliste. Le cheval anglais Lolotte, à M. Durand, seul partant étranger ! n'a pas achevé le parcours. « Vive la Nation ! » comme il est
dit dans la Vivandière... Quant aux gagnants, Milk, au prince ChérofT, et Djalika, à lord Steamboat, ils appartiennent heureusement à la catégorie des chevaux dits « français » — et c'est l'essentiel... au point de vue de l'élevage français...
— Tout va bien... une cigarette?
— Dites donc...
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire de petite fille que Welker m'a racontée?
— Elle est dans ma chambre... Elle dort.
— Vous ne vous refusez rien... des petites mineures en grève !...
— Mes moyens me le permettent.
• — Mais qu'est-ce que vous allez en faire?
— Navail répondrait : un roman.
— Elle est gentille?
— Voulez-vous que je vous la cède?
— Pas possible. Nous avons déjà un chat. Kiki serait jaloux. Je me sauve... je vais passer à la salle d'armes...
— Mais puisque ça ne vous fait pas maigrir...
— A ce soir.
— A ce soir.
— Ah ! se dit Vallonges, ils m'embêtent à venir tous me
demander « ce que je vais en faire n ! Est-ce que je sais, moi ! — J'ai des envies de la fich'dehors avec des adjectifs... des vilains adjectifs... Ça ne peut pas durer! Vallonges est de mauvaise humeur, ce matin.
- — Je voulais venir de meilleure heure voir comment tu avais passé la nuit, dit Kerante en mettant ses gants dans son chapeau sur la cheminée, mais j'ai reçu le bouquin de Fabert sur Cicéron et les idées modernes — joli sujet ! — et je suis resté à le feuilleter... un esprit plein d'imprévu, ce Cicéron... De toutes les passions de l'âme ■ — dit-il dans les Tusculanes — il n'en est pas certainement de plus violente que l'aniour... — Il fallait qu'il en fût bien sûr pour écrire certainement... D'ailleurs trois choses, ajoute-t-il, détournent cependant de l'amour : « La satiété, la honte, la réflexion... » quel crétin ! ! — Mais... tu as passé une bonne nuit?
— Sur le divan... dit Vallonges d'un air morne.
— Ah fichtre !...
(Kerante rit, ce qui n'est pas gentil.) • — Mon pauvre Raoul ! ça ne peut pas durer !... (Ça ne peut pas durer ! — c'est bien l'avis de Vallonges. Ça a été son avis hier soir, et chaque fois qu'il s'est réveillé de travers sur son divan cette nuit, et toute la matinée, et tout à l'heure encore après le départ de Silly... Mais il n'aime pas la façon dont Kerante lui a dit cela... Il a trop mal dormi
pour supporter la moindre façon, même de Kerante — et le démon de la contradiction s'empare de lui.,.)
— Et pourquoi ça ne pourrait-il pas durer?..,
— Comment?... mais parce que...
— Eh bien, je songe justement à ce que cela dure, mon cher... à garder la gosse tout à fait et à essayer d'en faire quelque chose... et à...
(Vallonges parle un peu vite, pour s'expliquer aussi à luimême toutes ces choses nouvelles — il développe — et il continue...)
— ...et ce ne serait pas déjà si hête... Crois-tu vraiment que la vie fausse que je mène et que tu mènes et que nous menons tous soit le rêve?... Est-ce que tu n'as jamais pensé à un bonheur tranquille, sans sortir de chez soi, sûr, blond, gai?...
— N'en jette plus !...
(Mais Vallonges « en jette » encore.)
— ...Cette petite que j'ai rencontrée par hasard... il faut toujours avoir le plus grand respect pour le hasard... C'est peut-être justement... Pourquoi pas?... Elle est joHe; elle le sera davantage une fois arrangée... Elle est assez intelligente... Il y a eu assez de romanes([ue dans notre rencontre — elle m'aimera sans doute... Pourquoi n'essaierai-je pas de cette chance de bonheur?... chance simple... moins définitive que le mariage^ et...
(Vallonges continue comme cela pendant cinq ou six minutes au moins.)
AIMIENNE 197
Veux-tu me permettre de t'interrompre un instant? dit Kerante...
— Quoi?
— Tu es tout à fait ridicule...
— Gérard !
— J't'assure. Je me sauve. On te voit ce soir chez Mme stolon !
— Non. Je ne sais pas. C'est-à-dire... si... j'irai probablement... ]\Iais je n'aurai pas le temps de passer te prendre au Weber avant d'y aller...
— Bonsoir. Tu sais, je maintiens : tu es tout à fait ridicule — il est inutile de le nier...
Et Kerante reprend son chapeau et ses gants.
Vallonges se jette dans un fauteuil : ce Kerante est insupportable...
Vallonges ne pensait pas un mot de ce qu'il disait lorsqu'il a commencé tout à l'heure... et maintenant... Il rêve à des « Pourquoi pas? »... Pourquoi pas!... Cette petite Aimienne... puisque Odette est là-bas... Elle était gentille cette nuit... c'est lui qui est un serin... Pourquoi pas !
Il examine diverses circonstances sans impartialité...
— Pourquoi pas !
Et d'autres sans indulgence...
— Pourquoi pas !
S'il emmenait Aimienne faire le voyage 'en Ecosse que propose sa mère... et après on verrait. Ce ne serait peut-être pas tout à fait remplir les intentions de cette sainte mère, mais enfin...
— Car enfin... — reprend Vallonges pour lui-même. (Ah, Odette ! Odette !... Odette, vous n'êtes pas là !)
— Pourquoi pas?...
...P.-L. Silvande, qui a été si en retard que Clovis a exigé que l'on se mette à table sans l'attendre, explique, en cassant son second œuf à la coque, tandis que les autres pèlent des bananes, la mesquinerie de « la vie qu'on mène »...
On s'aperçoit bientôt que c'est parce qu'il a feuilleté la veille des voyages arctiques...
— Ah ! s'écrie-t-il, le vrai pays du rêve et de la couleur irréelle... Avec les froides ombres bleu foncé sur les champs de glace éblouissants, les lueurs roses de la banquise, et les étoiles... et le silence est profond. Ah ! c'est le pays merveilleux qui unit la beauté à la mort, c'est...
■ — Si vous partez, je vous accompagne, dit Morille.
• — Pourquoi pas?
Et P.-L. repose sur la table le verre de lait qu'il venait de se verser.
— Pourquoi pas! ces hommes qui...
■ — Lionel, dit Vallonges, ne t'excite pas... jamais tu ne pourrais te procurer là-bas tes œufs à la coque et ton lait... Je me suis laissé dire par les spécialistes que l'on se nourrissait, pendant les longs hivernages aux couleurs irréelles, de graisse d'ours crue — c'est tout à fait contraire à ton régime.
Silvande haussa les épaules.
— Ça n'empêche pas que la vie qu'on mène est honteuse, conventionnelle, sans flamme et sans héroïsme... Ainsi, pour prendre un exemple, l'amour...
— Ton « pour prendre un exemple... « me plaît.
— Est-ce que tu trouves que l'amour est ce qu'il devrait être?...
— Ça c'est vrai ■ — approuva gravement INIorille — l'amour...
Il n'en dit pas plus long pour le moment sur l'amour, parce que l'on quittait la salle à manger.
Ici s'arrête le manuscrit de Jean de Tinan.
Les derniers chapitres en furent écrits pendant les crises douloureuses de la terrible maladie qui devait emporter cette belle intelligence. Huit jours avant de s'en aller pour jamais, notre ami travaillait encore à son livre. Et il y a un contraste poignant entre la jeune impétuosité de ces pages et la souffrance désespérée de celui qui les traçait.
Il reste très peu de notes sur la dernière partie d'Aimienne. D'après un plan des chapitres et quekiues explications données au cours d'inoubliables conversations, nous pouvons cependant en indiquer le dénouement. Que la sécheresse de ces quelques lignes fasse regretter davantage les chatoyantes images de la vie que Jean de Tinan eût fait passer devant nos yeux.
Raoul de Vallonges commence à se rendre compte des embarras de sa situation. La soirée chez M""" Stolon se passe non sans que des amis complaisants aient fait de nombreuses allusions au « détournement de mineure >>. En rentrant chez lui, Raoul trouve l'enfant couchée, endormie sur son Walter Scott, et le dernier monologue nocturne du jeune homme
AIMIENNE 201
(« Encore le divan, zut I ») n'est plus du tout en faveur de sa jeune protégée.
Au matin, un télégramme d'Odette le réveille. Elle lui annonce son retour pour le soir. Voici donc enfin la solution rêvée ! Il faut se débarrasser d'Aimienne au plus tôt. La veille, Kerante avait renseigné Yallonges sur les vaines recherches de Ferrier pour retrouver sa fille. On la lui ramènera donc ! Le Paris-Hachette renseigne sur l'adresse du lea: der socialiste : quai d'Anjou. Yallonges s'y rend en hâte et trouve le ménage tel que le lui avait décrit Aimienne. Ferrier, au lieu de se réjouir du retour de sa fille, recommence au bout de deux minutes son œuvre de propagande sur cet auditeur fortuit. Et tandis qu'en fiacre on roule vers le Weber, où doit s'opérer la « restitution », c'est une telle avalanche de phrases ronflantes et creuses que Yallonges, accablé, se tait dans son coin. Tout y passe, la théorie de Laplace et de l'harmonie sociale, la délivrance du prolétariat et les mensonges démagogiques, tout sauf la reconnaissance et la joie d'avoir retrouvé l'enfant. La scène continue devant l'ahurissement des amis attablés au Weber. Yallonges, qui est allé prendre Aimienne rue de Médicis, la ramène désolée. Le tribun se dresse, bénisseur au milieu des jeunes gens, et l'on se quitte après quelques paroles plutôt froides.
A dix heures du soir, Odette Laurent revient avec son mari. Furtivement, à la gare, Yallonges peut lui glisser quelques mots à l'oreille :
■< — J'ai eu des nuits ridicules.
— Tu viens demain? répond Odette.
Et Yallonges, avec un cri de bonheur
— Si je viens 1 »
Et ainsi, après ce court intermède, l'intrigue, à peine abandonnée, reprend comme par le passé, puisque aussi bien, dans la vie, tout continue sans cesse. Les événements se nouent et se dénouent, sans jamais s'interrompre, à moins que la mort n'y vienne mettre une brusque fin.
Voici maintenant les quelques notes que nous avons pu retrouver :
[La soirée chez 3i™^ Stolon.]
« Pas d'événements dans ma vie, Madame. — Si on peut dire ! — Tenez on a supprimé l'Iiorloge pneumatique en liant de la rue Royale et cela me trouble infiniment. J'y regardais l'heure deux ou trois fois par semaine en allant chez Silvande ».
Un prélude de Chopin.
— La main gauche oscille sur deux doigts presque fixes, le pouce touchant les notes éloignées — la main droite court sur le clavier haut.
Les gammes • — (Métaphysique du mouvement).
L'air d'église de Stradella.
La marche nuptiale de Grieg.
Sonates pour violon de Corelli.
\Modeste romance à la façon de messieurs les poètes-chansonniers de Montmartre ■ — pour être chantée sur un air anglais — séparée duquel ladite romance perd alors tout son charme.]
Si tu veux, Tu ne s'ras jamais ma maîtresse !
Si tu veux, Nous n'aurons que de pur's ivresses I
Baiser tes yeux...
Baiser tes Gtieveux...
Avec des serments langoureux...
Comm' les amoureux.
Suivez Mesdames et Messieurs!
Si tu veux. Puisque t'es dev'nue ma maîtresse !
Si tu veux.
Puisqu'on a eu cette faiblesse 1
Qu'on est heureux...
Trois fois ou deux...
On pourrait compliquer un peu
Comm' les amoureux.
AIMIENNE 205
Si tu veux Délir ! Extase ! ô ma maîtresse !
Si tu veux, Sainte fureur ! Folles ivresses I
(Rires nerveux...
Sanglots radieux...) Nous en mourrerons tous les deux
Comme les amoureux.
Si tu veux Je vais prendre une autre maîtresse
Si tu veux.
J'ai un peu soupe d'tes caresses 1
(J'ai trouvé mieux...
Ça s'rait trop d'deux...) Je reste ton ami, crois-le...
Comme les amoureux.
[Le Quai d'Anjou.]
Au terre-plein près du quai Bourbon, des enfants jouent sur des tas de sable.
Le passage à la Morgue.
Sur la Berge : Les chalands, les lavoirs, les matelassières, les pêcheurs à la ligne.
L'Hôtel de Lauzun.
Des fenêtres de S. : l'impression d'habiter une ville ancienne avec là-bas — le long de la Seine, Bercy, etc. une ville de commerce et lointaine. D'ailleurs, impression générale d'éloignement mélancolique.
Le Jardin des Plantes et le snobisme de la mélancolie : les animaux... les gens. Les seins pauvres et la tristesse de leurs veines bleues sous la peau grise. Les fillettes qui n'ont déjà plus que les beaux yeux dans la figure fanée ou presque fanée, ou fraîche encore, avec la bouche déjà lasse et le cou trop frêle.
La grille forgée et la terrasse au-dessus.
[Une phrase de Vincent Ferrier.]
Évidemment le prolétariat ne veut plus se tenir à des formules générales. Il a, sur l'évolution de la société, une conception d'ensemble; et l'idée socialiste éclaire devant lui le chemin. Mais il veut aussi connaître à fond, et jusque dans les moindres ressorts, le mécanisme des grands événements. Il sait que s'il ne démêle pas les intrigues compliquées de la réaction il est à la merci de tous les mensonges démagogiques...